race, dont il est la vivante synthèse articulée, fut parvenu, à
force de persévérance, à fonder à Bayreuth son _Théâtre Idéal_,
et à y faire représenter, en quatre jours consécutifs, du 13
au 18 août 1876, devant un public enthousiaste, la Tétralogie
de _L'Anneau du Nibelung_: «A présent,» put-il s'écrier, «à
présent, Messieurs, vous avez Un Art!» (_Jetzt, meine Herren,
habt Ihr eine Kunst_!) Paroles redoutables! Hautes paroles:
non d'orgueil, pauvres mesquines âmes d'affreux Zoïles! mais
d'ambition sublime et désintéressée pour son pays,--qui ne comprit
guère: «Maintenant», dit-il encore, «c'est à vous à vouloir!»
Ah! oui... Ses illusions furent de courte durée: «Il fut clair»,
notait-il quelques années plus tard, «que mon objet plus réel que
personnel n'avait pas même encore été compris, et alors pas une
seule branche de l'autorité gouvernementale, même en présence
de cet heureux résultat, ne put être amenée à faire un effort
pour obtenir ce qui avait été démontré ainsi être entièrement
possible, pour l'amélioration de l'art national[135-1].» Et
Wagner, qui souvent fut moins tendre pour nous, ajoutait avec
amertume: «S'il était arrivé en France, à l'époque de la plus
grande gloire nationale, que, dans un cas identique, un artiste,
déjà dignement connu par ses œuvres, eut cherché à fonder une
institution d'une haute importance nationale pour la conservation
et l'encouragement de l'Art le plus noble des grands maîtres de
sa race, et eût demandé le concours de ses compatriotes, dans un
tel cas, il ne peut être mis en doute que l'État aurait mis tous
ses soins à l'assister. En France, il y aurait eu au moins un tel
degré de compréhension de son but, qu'on aurait vu clairement
qu'il y avait là une chose destinée à provoquer une manifestation
particulièrement caractéristique de la part des pouvoirs de la
nation, et que l'heureuse réalisation de cette entreprise serait
un grand honneur national[136-1].»
Hélas! nous avons de bonnes raisons d'être assurés, pour notre
part, de l'indifférence des «pouvoirs» publics actuels de notre
Patrie. Mais nous n'en avons pas de moins bonnes d'avoir confiance
en la Nation: c'est à elle que s'appliquent ces paroles de
Fénelon[136-2]: «Les naturels vifs sont capables de terribles
égarements, les passions et la présomption les entraînent; mais
aussi ils ont de grandes ressources et reviennent souvent de
loin.» Et voici qui, du même, s'applique au Peuple Allemand: «Les
naturels indolents échappent à toutes les sollicitations: ils ne
sont jamais où ils doivent être, ils écoutent tout et ne sentent
rien.» Aussi semble-t-il bien que Wagner, sur la fin de sa vie,
ait désespéré: «A tout hasard, l'expérience d'une longue vie m'a
appris, à mes dépens, que le plus sérieux soutien d'une cause si
purement idéale ne peut pas être attendu du peuple en général
tel qu'il existe aujourd'hui dans notre Allemagne unifiée. L'art
allemand ne sera jamais placé dans une position de sécurité par
l'acte volontaire de la nation allemande, mais il sera délivré par
l'accident de quelque concours individuel isolé[136-3]» De même il
écrivait, aux _Bayreuther Blätter_, en 1878: «L'esprit allemand
serait-il donc mort? La foi seule empêche de le penser!»
Peu nous importe, à nous, que «l'esprit allemand» soit mort. Mais
il nous importe beaucoup que ne soit pas perdue, pour notre Art,
en quelque idiome humain qu'elle se soit exprimée, cette Voix de
Nature qui a parlé par la bouche et par l'Œuvre de Richard Wagner.
De cette Voix, nous ne pouvons nous désintéresser; nous le
pouvons moins que tout autre Peuple: «Toute solution sociale ou
intellectuelle reste inféconde pour l'Europe, jusqu'à ce que
la France l'ait interprétée, traduite, popularisée... Ainsi,
chaque pensée solitaire des nations est révélée par la France.
Elle dit le Verbe de l'Europe, comme la Grèce a dit celui de
l'Asie[137-1].» Qui parle ainsi? Notre Michelet, non sans nous
asséner quelques rudes vérités: mais ces paroles aussi--sont
une vérité vraie! J'en veux surtout retenir cette assimilation,
providentiellement opportune puisqu'il s'agit ici de l'Art de
Richard Wagner, cette assimilation de notre rôle, en Europe, au
rôle du Peuple Grec antique: les Grecs ont eu Un Art; l'Allemagne
en possède un,--pourrait en avoir un, du moins. Et nous, Français
que nous sommes, n'en aurons-nous pas un? «Voulons-nous espérer?»
comme dit encore Wagner.--Qui sait?... Ne semble-t-il pas que
de nos fumiers d'hier, les Lys de l'Idéal renaissent en pousses
timides? Grandiront-ils? Regardez-les: c'est d'être regardés
qu'ils vivent! Dans tous les cas, dussent-ils mourir, il ne sera
point dit qu'une voix, la plus indigne, hélas! de toutes, n'aura
pas dans le désert crié comme un écho: «Maintenant,» Français que
vous êtes, «c'est à vous à vouloir!»
Est-ce «dans le désert» qu'elle crie?
Non!--Non!
LOUIS-PILATE de BRINN'GAUBAST (_Ajax_).
DES CYCLES GERMANIQUES
ET SCANDINAVES
DANS
LA TÉTRALOGIE
DE
RICHARD WAGNER
SOMMAIRE
I.-II.--Le _Nibelunge-nôt_ et les _Eddas_; leur substance
historique; élaborations qui ont fixé ces poèmes.
III.--Traces de Panthéisme scandinave laissées en Allemagne par le
_Nibelunge-nôt_ et par les _Eddas_.
IV.--Wagner parmi ce Panthéisme. Il en prend, pour les mettre dans
son œuvre, les deux grands aspects: Chute et Rédemption. Etude
critique de la _Tétralogie_, à ce point de vue.
Psychologie de l'œuvre.
DÉTAIL
Le _Nibelunge-nôt_: trois séries de chants, de sagas, composent ce
poème; sagas burgundes, avec Gunther; franques, avec Siegfried;
gothiques, avec Théodoric. Notes sur Gunther, sur Siegfried, sur
Théodoric.--Ces sagas sont recueillies par les Moines; entre
leurs mains, latinisation de l'épopée barbare: pourquoi.--Ce qui,
pourtant, subsiste dans le poème: le plus vieux et le plus fort
symbole: l'Or.
Les Deux _Eddas_. Recension islandaise des _Eddas_: Sœmund;
Snorri.--Note sur les possibles rédactions antérieures des
sagas qui composent les _Eddas_: Skaldes. Les Skaldes sont les
conservateurs des éléments mythiques scandinaves, défigurés par le
génie latin (je ne dis pas chrétien), dans l'Europe centrale.--Les
chants héroïques en circulation, dès le Ve siècle, dans l'Europe
centrale, se combinent, lorsqu'ils remontent vers la Scandinavie,
avec les éléments mythiques restés, là, vivaces, et, par ce
mélange, ils acquièrent une nouvelle vigueur. Autre rehaut qui
s'y vient ajouter: les traditions relatives aux Rois-de-Mer--De
l'Allemagne vient le fait; du Nord Scandinave, la symbolique.
Rapide aperçu sur le Panthéisme en Allemagne: Moyen-Age et Temps
modernes. Palingénésie des croyances scandinaves. Légendaire
médiéval: Nains; Koboldes; Nixes; Wassermanns; Ondines;
Femmes-Cygnes; Chevaliers-errants. Légendes de Lore-Ley et de
Kunégonde; Légende de l'Anneau, etc.--Le Panthéisme germanique dans
Dürer et Holbein, et depuis, etc.--Opinion de Henri Heine.--C'est
peut-être parmi ce très spécial Panthéisme que les Allemands ont pu
prendre cette tournure d'esprit, qui a fait dire d'eux (par Wagner
lui-même): «Le Germain aime l'action qui rêve.»
Cette pensée nous apparaît, en quelque sorte, comme l'hygiène de
la _Tétralogie_.--Deux grands aspects dans l'ensemble des Dogmes
scandinaves: Chute; Rédemption. Etude de ces deux termes dans les
sources et dans Wagner.--Wagner a, surtout, donné à l'idée de
Rédemption un relief exceptionnel, tout à fait original.--Balder,
Dieu-Agneau, agent de la Rédemption dans la théogonie scandinave;
forme très abstraite du dogme de Balder.--Pour dramatiser l'idée
de Rédemption, Wagner la transpose sur Siegfried: modification
très heureuse.--En même temps qu'il se prête à synthétiser l'idée
de Rédemption, le symbole de Siegfried est l'équivalent de tout un
large courant historique.--Invasions; Renouvellement (historique)
du Monde, considéré du point de vue du symbole de Siegfried.
Substance psychique de la double idée de Chute et de Rédemption:
Wotan. Psychologie du drame de Wagner.
I
Le poème du _Nibelunge-nôt_ n'est point l'œuvre de tel ou tel.
Tout au plus a-t-on cru pouvoir identifier en Henri d'Ofterdingen,
qui aurait vécu au XIIIe siècle, le définitif compilateur _des_
Chants qui le composent[140-1]. Cette identité importe peu,
d'ailleurs. Quels sont, plutôt, les événements qui constituent la
substance historique de cette épopée?--Trois groupes de traditions
s'y ressortissent à l'activité des trois principales figures du
poème: Siegfried, Gunther, Théodoric (sans parler d'Attila). Avec
Siegfried, les traditions des Francs-Saliens; avec Gunther, celles
des Burgundes; celles des Goths, avec Théodoric.
Il n'y a guère, toutefois, que la tradition burgunde que l'on
puisse étudier historiquement; mais cela suffit, puisque
l'événement qu'elle rapporte,--la destruction du premier royaume
de Bourgogne par les Huns (436),--est capital dans le poème.
Cette constatation est basée sur un passage de la _Chronique_ de
Prosper Aquitanus, prêtre au ve siècle, et ami de saint Augustin:
«Eodem tempore Gundicarium Burgundionum regem, inter Gallias
habitantem, Ætius bello obtrivit pacemque ei supplicanti dedit,
quâ non diù potitus est, siquidem illum Chuni cum populo suo ac
stirpe deleverunt.»
Ce Gundicaire,--le Gunther des _Nibelungen_,--entra en Gaule au
commencement du Ve siècle; il s'empara du territoire compris entre
le Rhin et les Alpes, et c'est en 436 qu'il périt dans une grande
bataille livrée aux Huns sur les bords du Rhin.
Vicissitude fortuite dans ce chaotique drame des Invasions. Mais
un souvenir s'en fit, plus tragique que l'événement même, et qui,
toujours grandi, aboutit à l'épopée des _Nibelungen_[141-1].
C'est que la bataille des Champs-Catalauniques, la plus grande
bataille de toute l'époque des Invasions, vint par là-dessus, et
l'impression inouïe qu'elle laissa,--cette monstrueuse mêlée de
tous les peuples, cette manière de Leipsick fauve et nue,--se
répandit, par récurrence, sur les événements antérieurs comme sur
ceux qui suivirent, et les rougit du même flamboiement.
Ce fut, ensuite, un vaste envol de légendes, de chants,--le cycle
épique de l'invasion d'Attila; cycle né dans les rumeurs de la
cavalerie hunnique, rythmé du choc des boucliers sur les Champs
Catalauniens, partout épandu..., mais qui, peu à peu, se localisa
suivant des conditions, que volontiers essayerions-nous, en
passant, de déterminer.--Le sujet principal n'est plus, dès lors,
l'invasion d'Attila, la chute de l'empire romain; bien que tout
craquant du symbole de cette immense catastrophe, le cycle se
limite à une des circonstances de cette invasion, à un événement
restreint, mais aussi plus vivant peut-être, plus spontanément
dramatique, parce qu'il est moins systématique: l'anéantissement
du premier royaume de Bourgogne. Et tout le tragique est reporté,
accumulé, sur cette circonstance particulière.
Il est certain qu'il existait déjà, avant l'invasion d'Attila
en Gaule, une légende sur la mort de Gundicaire. Mais après
Attila, parmi la pleine épouvante du temps, cette légende
sanglante se développa à l'infini. Elle fut comme un thème où
chacun mit son âme douloureuse. C'est même, sans doute, pour
cela, c'est dans cette sensation de chaos, que Prosper Aquitanus,
relatant l'événement, force la note, va jusqu'à écrire que le
roi Burgunde fut exterminé avec son peuple et sa race, «cum
populo suo ac stirpe». Réminiscence, évidemment, réminiscence
effarée, dans cette oreille latine, de quelque abrupt poème, de
quelque farouche saga entendue, déjà presque fixée dans la forme
des lieder forcenés qui clament, à la fin du _Nibelunge-nôt_,
l'entr'égorgement des Huns, des Burgundes et des Amelungen; mais
erreur d'histoire, ou, du moins, exagération propre à entraîner
à une erreur d'histoire (car Aquitanus, personnellement,
s'embarrassa fort peu, semble-t-il, de connaître la suite des
affaires de Gunther), attendu que Gunther eut pour successeur son
fils Gundiok, lequel régna jusqu'en 463, et, en mourant, partagea
ses états entre ses quatre fils: Chilpéric, Gondemar, Gondebaud et
Godégésile. Gondebaud, ayant déposé ses trois frères, régna seul.
La Burgundie sous lui serait, semble-t-il, redevenue puissante.
La Loi Gombette, promulguée à Lyon par Gondebaud, et dont maintes
dispositions sont empruntées au Code Théodosien, établit, entre
autres choses, que les Burgundes laisseront aux vaincus le tiers,
au moins, des terres conquises, et elle accorde aux Romains les
mêmes droits qu'au peuple vainqueur. Cela implique une grande
force.
Fait important: C'est dans cette Loi qu'est consignée la
généalogie de la première dynastie burgunde. On y retrouve les
noms des rois et princes burgundes chantés dans les _Nibelungen_
et dans l'_Edda:_ Gibico[143-1], qui est Giuki, père de Gunther,
Gundahar qui est Gunther, Gislahar et Godomar pour Giselher et
Gernôt, frères de Gunther[143-2].
Or, il est permis d'inférer de cette particularité qu'au moment
où les noms des vieux rois et princes de Burgundie figuraient,
pour la première fois, dans un Code promulgué par un de leurs
descendants, les souvenirs, les légendes, les traditions qui
leur étaient attachées, bénéficiaient d'une telle lumière,
surgissaient, augmentées des impressions laissées par tout ce
qui s'était accompli depuis. La mort de Gunther, par exemple, ne
fut plus une catastrophe fortuite parmi les ruines du sillage
d'Attila; mais _toute_ l'invasion s'épanouit dans ce désastre,
toutes les flammes et les écroulements de la dévastation hunnique
emplissent ce champ de bataille des bords du Rhin, où tomba le
valeureux Gunther.
Ce grand mouvement des invasions, cette rumeur immense de vie
barbare aboutissait partout, aux formes exaltées, apocalyptiques,
de sa propre tradition. Devant Basine prédisant à Chilpéric
la décadence de la race mérovingienne, on songe à Brünnhilde,
lorsqu'elle dévoile à Sigurd le sanglant avenir du Héros.
Ce serait du règne de Gondebaud, apparemment, qu'il faudrait dater
le cycle _chanté_ (non point _écrit_) des sagas burgundes.
Ces chants, probablement, figuraient au nombre des sagas
germaniques que Charlemagne fit recueillir, en si grand nombre.
Vraisemblable, parmi cette époque passionnée, au travers de
tant de batailles.--Puis, des voûtes, du silence, le vieux cri
de guerre des Barbaries évanoui; une grande douleur, une grande
victime, une âme désespérée; un crépuscule tombant sur cet éclat
d'épées: Louis le Pieux. Il n'aimait guère ces bardits tonitruants
qui avaient fait la joie de son père.--Et qui s'improvisa, faute
de lui, conservateur de ces âpres légendes? Nul autre que le
clergé monastique, le dur clergé monastique d'alors, qui arma
Lothaire contre son père. Par zèle studieux? Plutôt par une
sorte de jouissance que devaient trouver à fixer ces farouches
évocations tous ces Moines guerriers, de sang germanique, qui,
souvent, avaient pour abbés des princes d'empire et passaient,
sans s'en émouvoir, des cellules du monastère aux tentes du
champ de bataille. L'origine des collections bénédictines? des
compilations enfiévrées d'un fatras de vieux poèmes frustes
et tonnants! Les sagas burgundes furent, comme tant d'autres,
recensées dans les couvents[144-1].
Mais avant d'examiner cette phase de la formation du cycle des
_Nibelungen_, où les chants qui le composent sont recueillis,
recensés,--et _remaniés_, verrons-nous, par les Moines, il
nous faut dire, vite, quelques mots,--peu intéressants,--des
identifications historiques tentées, jusqu'à présent, à l'égard de
Siegfried et Dietrich (Théodoric).
Que n'a-t-on pas combiné pour estampiller d'archéologie Siegfried!
_L'Art de vérifier les dates_, tout entier, a fait nombre de
sauts périlleux, sans pouvoir jamais retomber sur cette date
chimérique, enfouie au fond de la légende! On a _voulu_ voir en
Siegfried le Sigebert mérovingien. Comme Siegfried, Sigebert
vainquit Saxons et Danois.--«Il les dompta par la force, cet
homme si beau! Le roi Liùdger doit en souffrir le dommage, ainsi
que son frère Liùdgast, du pays des Sahsen (_Nibelungen, IV_).»
Sigebert était Roi d'Austrasie: or, la capitale du Royaume de
Siegfried, selon le poème, Santen, près du Rhin, se trouvait, par
conséquent, en Austrasie; et il est certain, d'autre part, que,
même avant les rois mérovingiens, à l'époque où Santen était une
colonie romaine, les Francs-Saliens, à la tribu desquels Siegfried
aurait appartenu, selon une autre hypothèse, étaient établis
déjà dans cette contrée, puisque Julien, leur ayant vainement
représenté qu'ils y usurpaient le territoire des empereurs, fut
tenu de les en chasser. Outre cet argument, l'on n'a pas manqué
d'établir une correspondance entre les querelles de Frédégonde
et de Brunehaut et celles de Kriemhilt et de Brünnhild. Comme
Sigebert, dans l'Histoire, Siegfried, dans le poème, est victime
de ces querelles. Sigebert est assassiné comme il allait s'emparer
de Tournay, refuge de son rival Chilpéric. Ainsi Gunther se
félicite de la mort de Siegfried, dont la puissance menaçait la
sienne. Il est certain que la célèbre rivalité de Frédégonde
et de Brunehaut a eu sa légende, laquelle a pu se mêler, après
coup, aux traditions burgundes. Mais ces identifications, même
plus étroites, n'en demeureraient pas moins stériles, attendu
que jamais on ne pourra vérifier historiquement les rapports de
Siegfried avec les Burgundes du temps de Gunther, puisque, à
l'époque de Sigebert, Gunther n'existait plus.
Aussi cette fameuse figure gravée (_jadis_, Cf. Montfaucon; la
figure actuelle n'est pas authentique) sur le tombeau de Sigebert,
à Saint-Médard de Soissons, et qui représente ce roi, _les
pieds sur un dragon_. L'on a cru y voir un souvenir du mythe de
Siegfried vainqueur de Fafner. La même figure se retrouve dans
l'église de Santen, et l'on pourrait certainement, avec un peu de
recherche, en indiquer ailleurs d'autres exemplaires. Mais que
prouve cela, sinon que ce mythe scandinave du Dragon terrassé,
ne heurtant point les idées du Christianisme, qui, lui-même,
a son saint Michel vainqueur du Dragon, s'était conservé plus
longtemps que les autres mythes, et était devenu comme un symbole
de vaillance, de lieutenance divine. Ce symbole je le retrouve
en d'autres personnages, avec qui jamais pourtant on ne songea à
identifier Siegfried; ainsi: le Fléau-_de_-Dieu; et Théodoric dont
le nom signifie: Combattant-_de_-Dieu.
Enfin une tradition norvégienne,--que, d'ailleurs, l'on ne peut
guère prendre plus au sérieux que les hypothèses concernant
l'identification du Héros des _Nibelungen_ avec Sigebert Ier
d'Austrasie (mais deux improbabilités se valent),--viendrait
contredire le système ci-dessus rapporté. En effet, suivant ces
dernières données, Siegfried, ou plutôt Sigurd, aurait vécu en
Norvège, vers le commencement du IXe siècle, puisque le iarl
Ragnar Lodbrog, qui y régnait alors, épousa, en secondes noces,
une certaine Aslaug, (ou Kraka) «qu'il crut, longtemps, la fille
d'un simple pêcheur, mais qui avait eu, pour père, _Sigurd_
Fahnericida et _Brynnhilda_ pour mère[147-1].» Une saga attribue
même à Ragnar Lodbrog la victoire sur le Dragon! Il y eut, dans
les pays norvégiens, une manière de dynastie de Sigurd[147-2], etc.
Le Siegfried germanique serait cependant antérieur au Sigurd
scandinave. Lachmann et W. Grimm en font un Chef d'une tribu de
Francs-Saliens. Dans les _Nibelungen_, les terres de Siegfried
sont, comme on a vu, situées dans le pays qu'occupaient les
Francs-Saliens. A quel moment aurait-il vécu parmi eux? A
une époque très reculée certainement, puisque, aussi haut
qu'on remonte, on retrouve Santen comme colonie romaine
(_Colonia Trajana_, et aussi _Tricesimæ_). Le récit fait par
Ammien-Marcellin de la lutte que Julien engagea avec eux, et qui
les fit connaître, ne fournit aucun indice sur Siegfried. Si
donc Siegfried a vécu parmi les Francs-Saliens, c'est à l'époque
héroïque, quasi-fabuleuse, où ces tribus erraient, sans autres
annales que les Chants de leurs Skaldes, des solitudes du Rhin
aux brumeux rivages de la mer du Nord. Dans ces conditions, on ne
peut guère plus en savoir historiquement sur le Héros germanique,
que, par exemple, sur les rois danois de la mythique dynastie
Skioldungienne.
Quelques mots sur Théodoric et nous avons fini ce fastidieux
inventaire des données, positivement ou hypothétiquement
historiques, incluses dans le poème des _Nibelungen_. Au vrai,
nous pourrions arrêter ici même cet exposé, car, en fait, aucune
relation n'a jamais existé entre le cycle des _Nibelungen_ et
l'histoire de Théodoric, lequel est le Dietrich du poème. La
catastrophe de Gunther eut lieu en 436, bien avant la naissance de
Théodoric (455).--Mais le roi des Ostrogoths étant, après Attila,
la plus grande figure du Ve siècle, les traditions épiques le
concernant se seront invinciblement liées, en dépit de l'écart de
date, à celles qui se sont groupées autour de l'invasion d'Attila.
Il serait assez possible que ces traditions aient pris, dans le
poème des _Nibelungen_, la place d'une saga, également gothique,
mais bien antérieure: la saga d'Hermanaric[148-1], (qui fut
vaincu par les Huns), saga dont nul souvenir ne subsista dans la
rédaction définitive des _Nibelungen_, mais que l'on retrouve, à
deux reprises, dans les _Eddas_[148-2], lesquelles contiennent
comme la matière brute, façonnée et ordonnée (trop bien ordonnée!)
dans l'épopée germanique. Le souvenir de Théodoric, plus glorieux,
aura remplacé celui d'Hermanaric, figure brumeuse de Barbare
immémorial, sombrée obscurément, sans éclair de framée, dans
l'insondable flot des Huns. L'exemple de ces substitutions se
rencontre dans toutes les épopées naturelles, notamment dans la
_Chanson de Roland_, où les authentiques Gascons de Roncevaux font
place, en définitive, aux Sarrasins, mieux légendaires.
Voici, maintenant, le moment de silence, où tous ces chants
épiques, après avoir quelque temps flotté comme une âme solitaire,
enfouirent dans l'asile des couvents le triste et fier souvenir
des vieilles Barbaries[149-1]. Le retentissement des boucliers se
perdit au fond des absides; le Bardit devint cantilène et l'orgue
ensevelit l'âpre cri des batailles.
Et pourtant! elle fut longue à mourir, cette vaste clameur. Ces
Moines mêmes, que sentirent-ils, tout d'abord, dans ces Chants de
jadis, qui les pût captiver? C'est qu'ils s'y miraient, eux-mêmes,
en ces côtés de rudesse et d'impétuosité barbares que la
discipline canonique avait mal réprimés en eux. Cet effrènement,
ces sursauts de race, je les retrouve dans la virulence des
anciennes excommunications! La loi d'excommunication est, sans
nul doute, d'origine latine; elle est la forme nouvelle et morale
du bannissement romain: ni feu, ni eau. Mais cette loi, pour
avoir force, trouva, dans les moyens du clergé, mieux que les
juridictions impassiblement systématiques de l'ancien monde: la
fougue aussi du monde nouveau, du Nord purifiant l'univers.
Les Chants du Nord, tout pleins de cette fougue, n'eussent guère
été modifiés par les Moines, lorsque ceux-ci les compilèrent, si
ce travail ne se fût fait en vue de certaines fins que nous allons
constater. Car si bien des raisons s'accordaient à conserver
à ces chants, à travers toutes les vicissitudes, leur style
d'authenticité, des influences latines, d'autre part, agissant
invinciblement, ne tardèrent point à altérer cette physionomie
première.
De ces influences latines, voici ce qu'assez judicieusement on
pourrait penser, semble-t-il. Charlemagne tente l'unité politique;
son œuvre ne lui survit pas. Mais, lui disparu, les Moines
et les Evêques font l'unité religieuse. Benoit d'Aniane réforme
le Monachisme; Hincmar fonde une manière d'Eglise gallicane.
En raison de l'affaiblissement de l'activité civile, ou plutôt
militaire, croit l'autorité ecclésiastique. Cette tradition
romaine que Charlemagne a renouvelée, c'est le clergé qui en
hérite.--«Hincmar considère l'empire de Charlemagne comme la
continuation de l'empire romain. Cependant, et bien qu'il fût imbu
des avantages de l'unité politique, telle que le monde l'avait
connue sous Charlemagne, il paraît s'être résigné facilement à la
voir disparaître sous les fils de Louis le Débonnaire, comptant
que le règne universel de l'Eglise suffirait pour maintenir au
moins l'unité idéale de la Société Carolingienne[150-1].» Et cette
unité ne fut pas qu'idéale: elle s'attesta foncièrement[150-2].
Or, la conviction que «le règne universel de l'Eglise» maintiendra
l'unité de la Société Carlovingienne inspire au clergé une sorte
d'œuvre de réorganisation latine[150-3]. Car d'où tirer que de
la vieille tradition latine, romaine, un concept de domination
universelle?
Certes, c'est ici raisonner bien systématiquement; mais la vie
intime, nerveuse,--impénétrable hélas! à un aussi bref, et, en
effet, sèchement systématique examen,--se ressentait de ces
dispositions générales. Non du peuple, inconscient encore,
disséminé, que je dis: vie nerveuse, mais du clergé, dont les
œuvres l'exprimaient, cette vie, dont les occupations la
racontaient. Là, elle aboutit à des manières d'être concrètes, à
des aspects, à de la forme, à du style.
Le souffle de latinité qui revient du Midi, comme aux plus beaux
jours de l'âge gallo-romain, anime savamment cette intime,
nerveuse vie monastique, fine et puissante, réorganisée par saint
Benoit d'Aniane, par lui préparée à recevoir un tel souffle!