s'aggraveraient-elles chaque jour, s'il est possible. Et après?
Nous irons à Bayreuth, voilà tout: là, du moins, la piété d'une
admirable femme, la ferveur de quelques amis de Richard Wagner,
perpétuent, en dépit de toutes les hostilités, la tradition
sacrée du mort, jusqu'en ses plus minimes détails; là, quoiqu'on
y chante en allemand, quiconque possédera bien les Drames, dans
une suffisante traduction française, pourra se faire de cet Art
une authentique idée. Oui donc! c'est à Bayreuth que nous irons:
qui,--nous? Qu'on réponde: combien,--parmi nous? La France a
trente-huit millions d'âmes... J'admire, en vérité, ceux des
privilégiés qui, depuis des années, nous répètent: «Vous vous
dites wagnériens, jeunes gens? Soit: vous n'avez que deux choses à
faire: répandre les idées de Wagner,--soutenir Bayreuth[114-1]».
C'est très bien, c'est facile à dire; nous voulons bien: notre
plume, qu'on y compte!--Et votre bourse?--De même! Mais, pour ce
qui est des «idées»: les écrits théoriques n'étaient pas même
traduits; et ils l'auraient été que, sans exemples directs, ils
auraient risqué de provoquer, en France, d'aussi niais malentendus
qu'ils en provoquèrent en Allemagne, jadis. Quant au Théâtre de
Bayreuth: les fêtes y sont rares; et c'est loin.
--Et après tout (s'écrie, non sans quelque raison, plus d'un
sincère amoureux d'Art), si les Drames de Wagner font partie,
comme vous dites, de l'inaliénable patrimoine moral de l'Humanité
tout entière, n'est-il pas vrai qu'il en est de même des
œuvres--choisissons un dieu--de Michel-Ange? Si je tiens à
pénétrer le génie d'un Michel-Ange, il est bien évident que
je dois courir à Rome: seulement, qui m'imputerait à crime,
sans injustice, les fatalités matérielles qui m'empêcheraient
de faire ce voyage? Qui m'imputerait à crime, en ce cas, mon
torturant désir de me former un jugement, mes tentatives pour
le former par l'étude de fragments plastiques dans les Musées?
par des copies, si je n'ai pas mieux? par des gravures, faute
de copies? que dis-je! par des volumes, si les gravures me
manquent? Cet Œuvre est pourtant de ceux qui n'existent, je
pense, qu'à l'instant--pour vous rétorquer votre argument--de
sa «réalisation sensuelle intégrale!» Hé bien, que voulez-vous?
ce que je ferais pour Michel-Ange, je le fais, exactement, pour
les Drames de Wagner: des fragments? les concerts publics m'en
rendent sensibles! Des copies? bonnes ou non, les théâtres
m'en donnent! Des gravures? dépourvues de la couleur musicale,
les traductions y correspondent. Des volumes? la lecture
n'en serait-elle pas logique,--plus, même, qu'à propos de
Michel-Ange?--«Fuyez au moins», dites-vous, «toute représentation!
Evitez tout concert public!»--Pourquoi vous y voit-on, vous qui
nous en chassez?--«C'est que nous», répondez-vous, «nous autres,
nous savons! A Bayreuth, nous y sommes allés: il n'y a plus nul
danger que nous nous trompions, ici, sur le but réel de Richard
Wagner. Nous souffrons de l'y voir incompris et morcelé; mais nous
n'en sommes pas moins heureux de pouvoir entendre sa Musique:
n'avons-nous pas la ressource de fermer les yeux? Ne revivons-nous
pas le Drame tel que nous le vîmes ailleurs? A quelle phrase, à
quel geste correspond chaque note, ne le savons-nous pas--depuis
Bayreuth?»--Vous savez? Superbe égoïsme! Hé! alors, faites savoir
aux autres! Admettons que plus de silence eût mieux valu naguère;
maintenant, le silence n'est plus possible: trop de malentendus
artistiques ont succédé, n'est-il pas vrai? à trop de malentendus
soi-disant politiques ou soi-disant patriotiques. Il n'y a rien à
tenter en France, affirmez-vous?--C'est à force de n'y rien faire,
à force d'y laisser faire, plutôt, que, si nous ne connaissions
votre absolue bonne foi, vous nous paraîtriez complices,
entendez-vous! des profanations dont vous gémissez. Car, si vous
vous refusiez à traduire les poèmes, sous le prétexte, vraiment
commode, de «réalisation sensuelle intégrale», vous auriez pu,
afin de «répandre les idées», traduire les œuvres théoriques!
Je le demande: qui a eu ce courage? Et si nul ne l'a eu pour
ces œuvres pourtant (j'en parle en connaissance de cause!)
moins intraduisibles, ma foi, nous serons fondés à croire que ce
fut par un manque de courage, aussi, de témérité, si l'on veut,
qu'on a négligé de s'attaquer à la plus périlleuse des tâches: la
traduction du plus démonstratif des Drames (au point de vue du but
de Wagner), c'est-à-dire--_L'Anneau du Nibelung_.
Ce courage (cette témérité si l'on préfère), quelqu'un--l'aura
eu! et le courage, aussi, ajournant toute publication, d'oser, la
traduction littérale terminée, en faire, combien plus longue et
périlleuse! une autre: non, certes, de «vulgarisation», mot trop
légitimement dérive de «vulgaire»; mais DE PROPAGANDE,--comme
celle-ci. Que si l'on s'obstinait à m'objecter le principe en
vertu duquel l'Œuvre d'Art, le Drame, n'existerait point avant
le moment de sa «réalisation sensuelle intégrale»:--Wagner,
interromprais-je, n'était nullement hostile à l'idée que ses
poèmes fussent _lus, pour être lus_, soit en allemand, soit en
français. En allemand? il les a publiés quatre fois, les quatre
fois sans nulle musique, _ajoutant même, pour la lecture, des
mots et des passages exclus des partitions_[117-1]. En français?
qu'on se reporte au début de ce travail: j'ai fourni là, j'espère,
de surabondantes preuves[117-2]! Sans être «wagnérien» plus
que Richard Wagner, j'avouerai volontiers, d'ailleurs, qu'une
Traduction en prose aurait moins de raisons d'être, si nous en
avions une musicalement fidèle: mais cette dernière, on peut, je
l'ai dit et je le répète, douter qu'elle soit réalisable; et,
l'aurait-on réalisée: impossibilité légale d'en faire usage.--Nous
verrons bien!...
M'expliquer? Soit.
Le génie de Wagner «musicien» n'est plus nié:--sa musique,
depuis qu'on l'écoute, écrase, volatilise, annihile toutes les
autres, excepté celle de Beethoven. Il reste à révéler: le
Poète,--le Créateur,--et le Penseur. C'est l'objet du présent
volume: les Drames lus, le Poète dramatique sera connu; les Notes
lues, le Poète Créateur apparaîtra; l'Étude Critique ci-jointe
(que j'admire pour ma part, je suis heureux de lui rendre ce
public hommage)[117-3] dévoilera quelques-uns des aspects du
Penseur,--comme cet _Avant-Propos_, nécessairement plus humble,
aura montré l'Artiste et le but qu'il poursuivit... Peut-être,
alors! le cri public pourra-t-il exiger, du moins, qu'on ne sépare
plus des Drames qui sont inséparables; arracher à nos scènes,
subventionnées ou non, pour ces Drames ou pour d'autres de Richard
Wagner, le genre d'exécutions pour lesquelles ils sont faits;
et, même s'il est écrit qu'on n'y parviendra pas, suggérer à nos
dramaturges une conception, dont ils ont besoin! plus nationale,
plus haute, plus artistique--de l'Art.
Après avoir prouvé la légitimité, je ne suis nullement, comme on
peut le voir, embarrassé pour justifier l'opportunité de cette
Traduction. Et je ne le serai pas davantage pour justifier ce
que j'en ai dit dès les premières lignes de cet Essai: à savoir
qu'elle ne se donne point comme littérale, encore moins comme
définitive, mais comme provisoirement fidèle: comme la plus
fidèle, ajoutais-je, qu'il soit possible, à mon avis, de présenter
au Public français contemporain.....
Pour initier ce Public à l'Œuvre wagnérienne, que les engouements
d'aujourd'hui, comme les préventions d'autrefois, le préparent
assez mal à comprendre, j'ai cru que je ne pouvais, en conscience,
le buter de suite au mot-à-mot. Non que le sens de ce mot-à-mot
ne soit admirable! Non, surtout, que j'aie eu la sottise de
m'imaginer l'«embellir». Mais il est d'une beauté _spéciale_,
comme spéciale est aussi la Langue (on s'en souvient)[119-1], pour
l'interprétation de laquelle vague peut sembler la compétence,
même d'un Allemand moderne instruit, même d'un Français capable de
penser en allemand moderne, si, à cet Allemand ou à ce Français,
il manque la connaissance des racines germaniques, l'intelligence,
à livre ouvert, des textes du _Mittelhochdeutsch_, et surtout,
c'est trop évident, celle de l'Epopée nationale allemande (plus de
cinquante expressions transposées par Wagner, dans le seul _Anneau
du Nibelung_). Je ne parle pas du jeu des Allitérations, auquel
il faut, avant de traduire, être rompu par la pratique des vieux
Chants germains, scandinaves, sous peine de dénaturer l'œuvre,
puisque Wagner a dit qu'il _n'aurait pu_ l'écrire autrement que
sous cette forme du _vers allitéré_... Hé bien, cette poésie si
magnifique d'idiome, mais tellement insolite aussi, fallait-il
l'offrir dépouillée de toute beauté _rythmique_ ou _verbale_?
Ma conscience m'a répondu: Non! Fallait-il en tenter quelque
restitution? Ma conscience m'a répondu: Oui! Et je ne sais si j'ai
réussi: mais je crois pouvoir dire, hardiment, qu'entre, d'une
part, cette tentative, et, de l'autre, un essai de littéralité
pure (dont chacun se peut faire une idée, dans ce volume même, par
mes Notes de la «Scène» Première de _l'Or-du-Rhin_), nul homme de
bon sens n'hésitera.
Par bonheur en effet pour moi, semblable essai a été fait. Il
a été fait, sur cette «Scène», par MM. Chamberlain et Edouard
Dujardin[120-1], et l'étrange résultat, de leurs consciencieux
efforts, ne m'aura pas été d'un petit enseignement! Si jamais
en effet deux hommes, deux écrivains, pour s'attaquer à
pareille tâche, furent qualifiés, ce sont bien eux: l'un, M.
Houston-Stewart Chamberlain, qui, ayant consacré sa vie à l'étude
de l'Art wagnérien, est, avec le baron de Wolzogen en Allemagne,
avec MM. Ernst et Kufferath, Pierre et Charles Bonnier en France,
au nombre des plus compétents[120-2]; l'autre, remarquable poète,
musicographe autorisé, directeur (aux temps héroïques!) de cette
vaillante et noble _Revue Wagnérienne_ dont j'aurai plus d'une
fois tenté, puisqu'elle est devenue introuvable, d'humblement
condenser, ici, la riche matière «tétralogique». Or voici, à
titre d'exemples au hasard, deux des phrases de leur traduction
(philologiquement littérale): «Comme est bon que vous une
seule ne soyez! De trois, je plais bien à une.....» En faut-il
davantage?--J'accède: «O chante encore si doux et fin, comme saint
ce séduit mon oreille![121-1]» Ils ajoutaient, je le sais, que
c'était «œuvre modeste» intéressante seulement pour «quelques
rares curieux»: moi, je me demande si même ces quelques rares
curieux auraient eu l'intrépidité de lire quatre Drames d'un tel
style,--où je me refuse, dans tous les cas (et le lecteur avec
moi, j'espère), à voir l'équivalent, _wagnériennement français_,
de la «conversation IDÉALE» allemande!
Aussi n'ai-je pas eu grand mérite, éclairé par ce précédent, à
considérer le mot-à-mot, pour la Tétralogie du moins: comme un
point d'arrivée? jamais[121-2]!--Comme un point de départ, au
contraire. Pas plus que mes aînés, du reste, je ne voulais me
proposer, pour but, un «compromis d'élégante prose»: c'eût été
défigurer l'œuvre. Bien mieux: je ne pouvais guère oublier que
la Musique amplifie, complète certains mots, s'unit à la Mimique,
souvent, et au Décor, pour impartir à d'autres leur spéciale
valeur; mais, si j'ai tenu grand compte de ces correspondances,
insister sans exemples m'entraînerait trop loin, et combien plus
avec exemples! Après tout, au sujet, soit des compensations, soit
des transpositions que j'ai cru devoir me permettre, l'Annotation
des quatre Drames me fera suffisamment comprendre[122-1].
Pour l'instant, s'il fallait, d'un mot, caractériser
l'interprétation que j'ai voulu donner des Poèmes, je dirais
qu'elle est DRAMATIQUE, résolument.
Cela n'est point une La Palissade: lisez une traduction du
_Théâtre_ de Gœthe, ou du _Théâtre_ de Schiller, ou,
tenez! celle qu'a osée M. Charles Nuitter, des _Quatre Poèmes
d'«Opéras_»..... Vous avez le sens presque toujours, en un
français coulant, correct, syntaxiste et conventionnel, d'élève
de rhétorique fort en version allemande; mais cela ne vous prend
pas aux entrailles comme (oui, je me plais à le ressasser!) cette
«conversation idéale», qu'a voulue, et réalisée, dans ses textes
allemands, Wagner: pourquoi? C'est excessivement simple: les
traducteurs ont négligé qu'il s'agit d'œuvres _dramatiques_,
dans lesquelles l'_accent_ des répliques, l'INTONATION joue le
plus grand rôle. Ils ne se sont pas joué les Drames à haute voix.
Ils n'ont point comparé le _son_ des répliques traduites au
_son_ des répliques originales: c'est pourtant essentiel, ce me
semble! Et c'est pourquoi des œuvres dramatiques françaises,
quand elles sont d'un homme de génie, bouleversent, à la lecture,
presque autant qu'au théâtre: au lieu que les plus vivantes
des œuvres étrangères, dans une traduction, nous laissent
froids; sans doute quelques très rares Artistes parviennent-ils
à se rendre compte de leur mouvement, mais au prix d'un effort
qui diminue, toujours, la fraîcheur de joie esthétique de la
sensation directe. Qu'est-ce donc pour la masse du Public,
incapable (faute d'expérience) incapable de cet effort!--Hé bien!
voilà un reproche que l'on ne fera pas, je m'en flatte, à ma
Traduction de la _Tétralogie_. Il n'est pas une phrase, pas un
mot, qui n'aient été placés, déplacés, remplacés, jusqu'à ce que
la correspondance m'ait semblé parfaitement exacte entre chaque
son du texte allemand et chaque son du texte français; l'air
que ma voix a fait vibrer ne peut fournir la preuve de pareils
efforts: mais l'un de mes manuscrits, que je garde soigneusement,
porte trace de ce furieux labeur; on y trouverait, me fait-on
remarquer, des passages remaniés jusqu'à soixante-douze fois.....
Au reste, si jamais tentative fut à pareil point nécessaire,
c'est bien à propos d'un Poème comme celui ou ceux d'un Richard
Wagner: puisqu'il a voulu «opérer, par la représentation scénique,
une impression irrésistible, et faire qu'en sa présence enfin
s'évanouisse, dans le sentiment purement humain, _toute velléité
même de réflexion abstraite_[123-1]», il fallait, autant que le
permet la prose, viser à produire cet effet sur le lecteur d'une
Traduction; lui offrir le _Drame_, en un mot, sous une forme
tellement _dramatique_, qu'il n'eût aucun effort de «_réflexion_»
à faire pour se rendre compte des répliques, de l'_intonation_
des répliques, de la vraie portée des répliques, dans les textes
originaux. J'ose dire qu'aucune version strictement «littérale»,
dans ces conditions, ne sera FIDÈLE! J'ose dire qu'aucune ne sera
_lisible_! et, une fois de plus, j'en fais la preuve en réclamant
qu'on s'imagine ce qu'aurait pu être, à la lecture, pour quatre
Drames _consécutifs_, l'interprétation Dujardin? Wagner est un
très grand Poète! et ce Poète fût sorti de l'épreuve ridiculisé
pour jamais (en France): trop formidablement différentes sont les
races!.....
Cela ne veut pas dire que j'aie «francisé» la _Tétralogie_. Je
n'ai pas essayé. Les analogies linguistiques du persan et de
l'allemand d'une part, du latin et de l'allemand d'autre part,
m'ont été du plus heureux secours pour conformer wagnériennement
la langue de ma Traduction au génie indo-germanique et au génie
indo-latin: pour réconcilier, par delà les temps, les idiomes et
les syntaxes, dans le «sein maternel», comme eût dit Wagner, de
l'étymologie aryenne. Tout détail serait pédantesque et déplacé.
Ce que je puis murmurer, c'est que je suis armé, non seulement de
l'acquis personnel de mes études, mais des fiches linguistiques de
vérification que j'ai prises dans les ouvrages spéciaux[124-1],
dans Schade, dans Grimm, etc., sans oublier l'ouvrage aussi, peu
philosophique mais précieux, de M. Hans de Wolzogen: _La Langue
des Poèmes de Richard Wagner_[126-1]. Elles me serviront lorsque
tôt ou tard, _grâce à cette Traduction de propagande_, j'espère,
on pourra publier, purement et simplement, la littéralité des
poèmes wagnériens, sans craindre qu'ils ne soient ou mal compris,
ou méconnus. C'est pour contribuer à rendre moins lointaine
l'éventualité prévue d'une publication de cette nature, que
dans celle-ci, en attendant, quand l'interprétation française
(toujours conforme à l'esprit de l'œuvre, à l'intonation du
passage) _semble_ s'éloigner de la lettre du texte, une note, _de
temps en temps_, donne le sens littéral: que choisiront peut-être
de bien rares Artistes, mais qui eût rebuté le grand public en
lui rendant impossible la lecture suivie des quatre Drames,
«l'évanouissement», voulu par Wagner, «l'évanouissement de toute
réflexion dans le sentiment purement humain».
Pour me résumer et conclure: fort d'une traduction littérale
scrupuleusement faite mot à mot; d'une deuxième traduction moins
littérale, déjà courante, pas assez littéraire encore; possédant,
au fond de ma mémoire, jusqu'aux moins importants des vers et
des répliques; ayant médité sur chaque Drame, sur son ensemble
et sur son texte, sur les prolongements musicaux, plastiques ou
mimiques de ce texte; m'étant joué ces Drames en moi et à haute
voix; m'étant identifié, dans les sources les plus lointaines,
aux personnages, et métamorphosé avec eux de proche en proche
jusqu'en leur métempsychose wagnérienne, je les ai donc recréés
_dramatiquement_, m'attachant à communiquer, à des Français
ignorant l'allemand, l'impression de beauté _dramatique_,
dramaturgique et phonétique qu'ils produisent à la lecture, à
l'audition, à la représentation, sur des Français connaissant
l'allemand,--et l'allemand spécial de Richard Wagner.
Puissé-je y avoir réussi!
* * * * *
Et maintenant, de ces efforts, heureux ou malheureux, mais énormes
et consciencieux dans tous les cas, la seule récompense que
j'attende, c'est que le Public veuille bien, par respect pour
Richard Wagner, par souci de son propre plaisir, de son propre
profit moral, _lire ce volume avec méthode_.
La méthode? Ne découle-t-elle pas de ce long Essai? A qui m'a
suivi jusqu'ici, ai-je besoin d'expliquer pourquoi je le supplie
de _lire d'abord les Drames_, une première fois, sans jamais se
reporter aux Notes (sauf dans les cas, très rares d'ailleurs, où
le sens lui paraîtrait obscur)? Qu'il les vive à plein cœur,
ces Drames! Qu'il ne s'en laisse point détourner par tels détails
philologiques! Ces détails ont leur importance à qui veut
approfondir l'œuvre, ils sont indispensables, certes; mais ils
sont inutiles à qui ne veut que la sentir, et c'est de la sentir
qu'il s'agit surtout[127-1]. Je ne doute pas que le lecteur, du
reste, n'ait ensuite la curiosité,--le besoin, même,--d'aller plus
loin.
Qu'il fasse alors des quatre Drames, à loisir, _une seconde
étude, s'arrêtant à chacune des notes_: qu'il s'aide des unes
pour deviner certaines beautés _intraduisibles_; des autres, pour
pénétrer mieux le _symbolisme_ des poèmes; d'autres, enfin, pour
constater, comparant ces poèmes aux sources, le sublime génie
_créateur_ et _transformateur_ de Richard Wagner[128-1].
De ces Notes, qu'il remonte aux pages que tour à tour elles
confirment, préparent ou complètent: aux pages où mon ami Edmond
Barthélemy, dans ce même volume, lui révélera combien de siècles
d'Humanité, scandinave, germanique, ou simplement--humaine,
stratifiés autour des racines de cette immense _Tétralogie_,
circulent infiltrés dans sa sève, y viennent des profondeurs
ressusciter en Drames, verdoyer en frondaisons de Songe,
s'épanouir en floraisons de Pensée féconde et rédemptrice.
Sur Wagner Dramaturge, alors,--sur Wagner Créateur,--et sur Wagner
Penseur,--chacun, je suis tranquille, sera pleinement édifié.
Il ne lui restera plus qu'à savoir se servir des notions qu'il
aura recueillies, des idées personnelles qui l'obséderont en
foule, car on s'est bien gardé de lui tout dire ici même: pour
élargir les unes, pour vérifier les autres, il consultera l'un des
ouvrages de Critique[131-1] que j'ai recommandés en ce travail.
Puis, comme ni les Poèmes, ni leur Annotation, ni leur Glose,
et ni même nul monument critique n'auront suffi à satisfaire
les aspirations nées en lui, il finira--par où l'on commence à
présent: il cherchera, dans la Musique, tout ce que le Poème n'a
pu, n'a voulu exprimer.
S'il lui est impossible d'aller à Bayreuth, il prendra, à défaut
d'une Partition d'orchestre, une Partition pour piano: en
s'efforçant de s'y rendre compte (même avec le livret Wilder qui
l'accompagne) des réactions verbales, plastiques et musicales de
la quadruple symphonie; en s'aidant, pour faire cet effort, et des
passages correspondants de la présente Traduction en prose, et de
leur Commentaire musicographique.
S'il lui est impossible aussi, par manque de temps, par manque
d'éducation spéciale, par toute autre raison quelconque, de
s'instruire en une Partition, ou même si cela lui fut possible:
qu'il aille, soit! aux concerts publics,--qu'il aille à l'Opéra
s'il veut, ou à Lyon, ou à Bruxelles... Plus rien de _La
«Valkyrie_» ne l'y désorientera: de lecteur, devenu spectateur,
mieux préparé que nul autre à ces représentations, il saura que
ce qui, là, semble incompréhensible, antidramatique même parfois,
semble tel uniquement parce qu'elle est amputée, cette infortunée
«_Valkyrie_», du Tout indivisible dont elle est un acte! Mieux
que nul autre, il pourra mesurer quel fut le génie de Richard
Wagner, pour que dénaturées, tronquées, atténuées, ses œuvres
dramatiques n'en apparaissent pas moins, dans tous leurs détails,
surhumaines: mais qu'il se souvienne bien que sous cette forme
scénique, pour laquelle elles ne furent point faites, elles sont
des copies infidèles, des produits ambigus, funestes à notre
Art[132-1], corrupteurs pour nos musiciens, déconcertants pour le
Public, traîtres à la pensée de Wagner, traîtres à l'Art qu'il
a voulu!--Qu'il s'imagine, ce spectateur, privé de la poésie du
texte wagnérien (par la traduction musicale française); privé
d'une déclamation pure (par les différences des deux langues et
par les habitudes des chanteurs d'opéras); privé de toute netteté
dans l'articulation (par la prédominance fâcheuse de l'orchestre
dans nos théâtres); privé des conditions d'acoustique et d'optique
qui, concentrant son attention, lui feraient tôt accepter, comme
des réalités, les Symboles les plus fantastiques de la Légende:
qu'il s'imagine, ce spectateur, ce qu'est le Drame de Richard
Wagner, représenté comme il doit l'être[132-2]! Qu'il apprenne à
le désirer tel, intégralement.
Mais surtout, qu'il médite sur l'Art, et sur ce que serait un
Peuple aux yeux duquel de pareils Drames, issus des sources
nationales, deviendraient le signe de son Art, l'expression
artistique de sa vie nationale, l'organe particulier de son
humanité générale[134-1]; qu'il médite, et, quoi que j'aie pu
dire, qu'il n'ait point de «honte» pour notre Patrie: l'Allemagne,
l'Europe, le Monde, hélas! ne sont pas mieux partagés qu'elle.