»Permettez-moi de répondre à cette question au nom du musicien,

et de vous dire, avec le plus profond sentiment de l'exactitude

de cette affirmation: au contraire, la mélodie et sa forme

comportent, grâce à ce procédé, une richesse de développement

inépuisable, et dont on ne pouvait sans lui se faire une

idée[95-1].»--«Le symphoniste se rattachait encore timidement à

la forme dansante primitive; il ne se hasardait jamais à perdre

de vue, fût-ce dans l'intérêt de l'expression, les routes qui le

tenaient en relation avec cette forme; et voici que maintenant

le poète lui crie: «Lance-toi sans crainte dans les flots sans

limites, dans la pleine mer de la Musique! Ta main dans la mienne,

et», _ainsi_, «jamais tu ne t'éloigneras de ce qu'il y a de plus

intelligible à chaque homme, car avec moi tu restes toujours

sur le ferme terrain de l'action dramatique, et cette action,

représentée sur la scène, est le plus clair, le plus facile à

comprendre de tous les poèmes. Ouvre donc largement les issues à

ta mélodie[95-2]; qu'elle s'épanche comme un torrent à travers

l'œuvre entière: _exprime en elle ce que je ne dis pas_, parce

que toi seul peux le dire; et mon silence dira tout, parce que

je te conduis par la main.» Dans le fait, la grandeur du poète

se mesure _surtout par ce qu'il s'abstient de dire_ afin de nous

laisser dire en silence, à nous-mêmes, ce qui est inexprimable;

_mais c'est le musicien qui fait entendre clairement ce qui n'est

pas dit_, et la forme infaillible de son silence retentissant est

la mélodie infinie[96-1].

»Evidemment, le symphoniste ne pourrait former cette mélodie,

s'il n'avait son organe propre: cet organe est l'orchestre.

Mais, pour cela, il doit en faire un tout autre emploi que le

compositeur d'opéra, entre les mains duquel l'orchestre n'était

qu'une monstrueuse guitare pour accompagner les airs. L'orchestre

sera, avec le Drame tel que je le conçois, dans un rapport à peu

près analogue à celui du chœur tragique des Grecs avec l'action

dramatique. Le chœur était toujours présent, les motifs de

l'action qui s'accomplissait se déroulaient sous ses yeux; il

cherchait à sonder ces motifs et à se former par eux un jugement

sur l'action. Seulement, le chœur ne prenait généralement

part au Drame que par ses réflexions; il restait étranger à

l'action comme aux motifs qui la produisaient. L'orchestre du

symphoniste moderne, au contraire, est mêlé aux motifs de l'action

par une participation intime[96-2]; car si, d'une part, comme

corps d'harmonie, il rend seul possible l'expression précise de

la mélodie, d'autre part, il entretient le cours interrompu de

la mélodie elle-même; en sorte que toujours les motifs se font

comprendre au cœur avec l'énergie la plus irrésistible. Si

nous considérons, et il le faut bien, comme la forme artistique

idéale _celle qui peut être entièrement comprise sans réflexion,

et qui fait passer tout droit dans le cœur la conception de

l'artiste dans toute sa pureté_; si enfin nous reconnaissons

cette forme idéale dans le Drame... qui satisfait aux conditions

mentionnées jusqu'ici, l'orchestre est le merveilleux instrument

au moyen duquel seul cette forme est réalisable. En face de

l'orchestre, de l'importance qu'il a prise, le chœur, auquel

l'opéra, d'ailleurs, a déjà fait une place sur la scène, n'a plus

rien de la signification du chœur antique, cela saute aux

yeux; il ne peut plus être admis qu'à titre de personnage actif,

et partout où il n'est pas nécessaire avec un tel rôle, il ne

peut plus désormais devenir qu'un embarras et une superfluité;

car sa participation idéale à l'action est passée tout entière à

l'orchestre, et s'y manifeste sous une forme toujours présente et

qui n'embarrasse jamais[97-1].»

IV

Applicables à toutes les œuvres de Wagner à dater de la

_Tétralogie_, y compris la _Tétralogie_, telles sont les théories

dramatiques du Poète, dans leurs lignes les plus générales. A

présent que j'en ai terminé la mosaïque, j'aurais voulu montrer

sous quelle forme, concrète, cette même _Tétralogie_ vérifie leurs

données; car nous voici très près, comme autrefois Wagner[98-1],

du point où ces éclaircissements ne se suffiraient plus sans

exemples: mais quels exemples irai-je élire? lesquels seront

mieux probants que l'œuvre en totalité? Certes, il est tels

détails (techniques) que je ne puis taire: si je l'ai fait dans

les trois chapitres précédents, le premier de polémique, le second

de biographie, le troisième de compilation spéculative, je n'en ai

plus le droit dans celui-ci, profession de foi du traducteur.

Mais quoi! ces détails réservés, irai-je faire aux lecteurs

l'injure de douter de leur intelligence jusqu'à leur expliquer

longuement, par exemple au point de vue de l'«action»: que,

l'Ame étant ici l'unique moteur du Drame, cette action est

tout intérieure et passionnelle; qu'elle n'en progresse pas

moins, cette action, et sans cesse, et de phrase en phrase, et

de vers en vers, et de mot en mot, et de geste en geste, dans

le dialogue, dans les récits mêmes; et comment, à la suite de

scènes jamais trop longues, mais prolongées, où s'est accumulée,

sans discontinuer, toute l'électricité dramatique, peu à peu,

d'une situation décisive, le fait attendu, brutal, éclate comme

un éclair (je ne dis pas: comme un coup de théâtre), toujours

visible aux spectateurs, durable assez pour les saisir, pas assez

pour distraire de l'action vraie leur cœur? Ne sont-elles

pas, ces observations, de celles que n'importe qui saura bien

faire soi-même? et la seule que je me puisse permettre n'est-elle

pas: que si la Musique acquiert, dans l'œuvre de Wagner, une

toute-puissance dominatrice, incontestable, incontestée, elle

le doit à ce développement des poèmes (qui en sont le support)

par des motifs humains purement psychologiques? Et, si je

voulais traiter de l'économie des Drames: lorsque j'aurais noté

comment parfois Wagner, avec logique, avec bonheur, en supprime

toute «exposition», y ajourne toute explication, n'y nomme tel

personnage que longtemps, bien longtemps après l'avoir su rendre

intéressant pour nous; quand j'aurais constaté que le _Rheingold_

à part, tous ces Drames ont chacun trois actes[99-1], les treize

actes restant, d'ailleurs, rigoureusement inséparables; quand

j'aurais souligné que matérielle ou morale, l'action n'y est

rompue même par les changements de lieu, les transformations du

Décor (sans parler de celles de la Musique) suivant, accompagnant

la marche des héros, localisant les interludes: «Hé! serait

en droit de me dire quiconque va lire l'ouvrage: nous n'avons

pas besoin de vous pour découvrir ces choses; nous avons des

yeux, j'imagine! et, à moins que votre Traduction ne soit

incomplète...»--Elle ne l'est point; et c'est pourquoi, en ce

qui concerne les Arts Optiques[99-2] (Décor, Plastique, Mimique

et Danse) j'userai d'une analogue réserve: la Mimique, langue

universelle comme la Musique, et comme elle expressive de l'homme

émotionnel[100-1], et comme elle suggérant ce que sous-entend

le poète, n'est-elle pas précisée dans le texte wagnérien, et,

par suite, dans cette Traduction? Qu'ils précèdent, exécutent

ou remplacent la Parole, nécessitent ou complètent la Note

correspondante, Gestes, Regards, Attitudes, Immobilité même,

Wagner n'a-t-il pas tout prévu? N'a-t-il pas tout prévu pour le

Décor aussi[100-2]: depuis les jeux de la Lumière, de l'Ombre,

élevées à l'importance d'agents actifs du Drame, jusqu'au rythme

des Plans, des Couleurs et des Lignes? Il est vrai, surtout si

l'on songe au caractère cosmogonique du sujet de _l'Anneau du

Nibelung_, que ces dernières indications pourront paraître parfois

brèves, sèches, à force de sobriété: mais si Wagner les a, dans le

texte des poèmes, réduites au plus strict minimum, c'est parce que

la symphonie, sans être jamais «descriptive», reflète suffisamment

le Décor,--ou bien s'y reflète, projetant alors de l'Ame vers la

Nature l'action, faisant à cette action participer les Choses, par

de magnétiques effluences, par de réciproques influences[100-3];

et dans ce cas, tout ce que le lecteur (soit qu'il manque

d'imagination, soit plutôt faute d'avoir la Musique sous les yeux)

aurait peine à deviner fût-ce avec du génie, n'est-il pas évident

que mieux vaudra le lui dire, _en note, à la page même_ où, fourni

par le Drame, l'exemple y gagnera d'être ainsi plus direct?

Restent la question de Langue et la question de Métrique,

desquelles j'en avancerais volontiers tout autant: car comment

expliquer (je suppose) un jeu-de-mots, l'effet d'une assonance,

d'une allitération, ailleurs que là où le Drame en paraît

obscurci? Toutefois, une telle double question se rattache, d'une

manière trop intime, soit à celle de l'intelligence de l'œuvre

entière, soit à celle de la Traduction, pour que je puisse

m'abstenir absolument, ai-je dit, de certains aperçus techniques.

Ces aperçus, je vais donc m'efforcer de les offrir, sous la forme

la plus claire et la moins ambitieuse, _sans me faire scrupule

d'utiliser les travaux de mes prédécesseurs, de les fondre, de les

condenser_, sans oublier jamais que j'écris, non pas seulement

pour la Critique, mais pour la foule de ceux qui connaissent peu

l'allemand.

Wagner, dans _Opéra et Drame_[101-1], avait posé, principe qui

ne semblera naïf qu'aux ignorants: que le Poète-Dramatique, en

somme, doit user d'un style dramatique; _fonder ce style, quant

au dialogue, sur la simple prose naturelle de la conversation

commune_: accentuer cette prose et l'enrichir, au besoin,

d'ornements comme la Rime ou l'Allitération; il donnait des

détails sur ce second procédé, qui systématiquement ressuscité,

par lui, des vieux chants nationaux germains et scandinaves,

allait devenir bientôt, dans _l'Anneau du Nibelung_, une source

de beautés verbales intraduisibles, ainsi que le montreront des

notes. La _Tétralogie_, en effet, est tout entière écrite en vers

brefs, non rimés, scandés par les accents de la phrase et par des

sons, des syllabes, des voyelles, des mots allitérants[102-1].

Chaque réplique est conforme au langage ordinaire, mais

affiné,--sans raffinement,--mais synthétisé,--sans excès, digne,

en un mot, d'être un modèle de ce que Wagner avoue pour but:

«LA CONVERSATION IDÉALE»; la brièveté en est extrême, et l'on

en conçoit la raison: puisque c'est le Musicien qui, la Mimique

aidant, nous révèlera leurs émotions, les personnages n'ont guère

à nous décrire longuement, invraisemblablement ce qu'ils sentent;

et, chaque phrase ne contenant que les termes nécessaires,

_chaque vers peut correspondre à une ligne de prose, réduite,

du maximum d'une quinzaine de vocables, au minimum de cinq, ou

six, tous essentiels_, groupés eux-mêmes autour d'un mot plus

essentiel, qui, ainsi qu'une cime, les domine[102-2]. Mais encore,

que sont-ils, ces vocables élus? Qu'on se rappelle ce qu'a dit

Wagner, dans la _Lettre sur la Musique_, plus haut citée[102-3],

du perfectionnement des idiomes modernes: «Si nous considérons

l'histoire, ajoutait-il, l'histoire du développement des langues,

nous apercevons encore aujourd'hui, dans les racines des mots,

une origine d'où il résulte clairement que, dans le principe,

la formation de l'idée d'un objet coïncidait d'une manière à

peu près complète avec la sensation qu'il nous causait[102-4].»

Et plus loin, non sans une nuance de vague regret: «Dans leurs

développements nécessairement parallèles, les mœurs et la

langue furent pareillement assujetties aux conventions, dont les

lois n'étaient plus intelligibles au sentiment naturel, et ne

pouvaient plus être comprises que de la réflexion[103-1].» Aussi

les mots élus par Wagner, pour ses Drames, sont-ils d'abord des

_mots-racines, délivrés de leur valeur abstraite, conventionnelle,

rendus à la sincérité de leur signification sensible_; les

études d'étymologie, de philologie, qu'il continua toute sa

vie, lui permettaient ce retour à la propriété, à l'ingénuité

des termes, corollaire de son retour à l'ingénuité des mœurs

purement humaines du Mythe. Une telle langue, par son naturel

et sa franchise, doit paraître et paraît en effet «difficile»

à notre âge d'artifices et de circonlocutions; mais Wagner est

allé plus loin: il a osé _créer des onomatopées_; il a _banni

les particules_, _les auxiliaires_, _les conjonctions_, _les

prépositions_, _les articles_, tous les parasites du dialogue:

il fallait, pour rester poète sans cesser d'être musicien,

qu'empruntant ses paroles au domaine éternel des libres émotions

de l'Ame, il éliminât, comme il dit, tout ce qui était fortuit,

indécis, superflu, tout ce qui dénaturait les sentiments des

hommes; qu'il conservât seulement «le noyau»; et qu'il en

exprimât l'essence,--la quintessence, en un Verbe fort, concis,

abrupt...[103-2]. Ce qui ne l'a pas empêché d'ailleurs, toutes

les fois que la passion trop exaltée s'épanche, doit déborder,

torrentiellement, dans la mélodie musicale, d'épuiser, avec

frénésie, les inépuisables trésors de la synonymie allemande:

serrant toujours du reste, autant qu'il est possible, alors même,

les accents de la phrase; la pliant (sans jamais sacrifier la

clarté), _non aux exigences des formules, des règles momies de

la syntaxe, mais à l'ordre logique des sentiments en jeu_, aux

nécessités dynamiques de la symphonie concordante.

On ne saurait oublier par suite (et, moins que personne, le

traducteur): que, si la conception de chacun des Drames du _Ring_,

la conception de sa Langue et celle de sa Métrique sont, d'une

part, une seule et même chose, d'autre part, le Drame étant né,

suivant l'expression wagnérienne, «dans le sein maternel de la

musique», le style de la phrase musicale, et le style de la phrase

parlée, sont deux aspects de la même pensée; que, conformément

aux principes posés dans _Opéra et Drame_, si l'idée musicale a

procédé, ici, d'une inspiration poétique, c'est l'inspiration

musicale qui, réagissant à son tour[104-1], a donné à chaque vers

sa forme; à chaque mot, sa place immuable et nécessaire. Encore ne

faudrait-il pas croire, _a priori_, que, du commencement à la fin,

la Symphonie et la Parole gardent, en ce gigantesque ensemble,

une équipollente importance: si lié, si indissolublement lié

qu'il soit aux autres, chacun des quatre Drames a sa technique

intime[104-2], laquelle varie elle-même, peut-on dire au surplus,

d'acte en acte, de scène en scène, de vers en vers! Ainsi, pour

n'avancer que des généralités, la Parole domine en souveraine

dans _L'Or-du-Rhin_; rivalise avec la Musique dans _La Walküre_;

se laisse faire équilibre par elle dans _Siegfried_; et lui cède,

tout à fait, dans _Le Crépuscule-des-Dieux_[105-1]: c'est qu'à

mesure que l'action approche du dénouement, le texte, explicatif

d'abord, en quelque sorte, des situations dramatiques, des

sentiments qu'elles déterminent, ne pourrait, ayant de moins en

moins à expliquer, conserver sa prédominance qu'à condition de

décrire, ensuite, les progrès, les métamorphoses psychologiques,

de ces sentiments qu'il a motivés; et pourquoi les décrirait-il,

puisque, plus la passion prévaut dans l'Œuvre d'Art, plus la

Symphonie, «la Musique, malgré l'obscurité de sa langue selon les

lois de la logique, se fait nécessairement comprendre de l'homme

avec une puissance victorieuse», une profondeur, une certitude,

«que ces mêmes lois ne possèdent pas?»[105-2].

La première conséquence d'une telle économie, c'est que les

poèmes ici traduits, si littérairement beaux soient-ils, ne

peuvent, ne doivent être jugés d'après les procédés critiques

applicables, à notre époque, aux œuvres de «littérature». Pas

plus que les partitions de Wagner ne sont des œuvres ordinaires

de «musicien» proprement dit, ses poèmes ne sont œuvres de

«littérateur»: mais les poèmes, les partitions sont des œuvres

_purement humaines_, contribuant naturellement, concourant

simultanément, à l'eurythmique synthèse des Arts qui recréent sur

la scène la Vie. Aux yeux du critique littéraire, ils seraient

«incomplets», ces poèmes, et (suivant ce que j'ai dit de l'inégale

importance de la Parole dans chacun d'eux), «inégaux» aussi,

c'est bien évident; mais la merveille, c'est qu'«incomplets»,

«inégaux», ou tout ce qu'on voudra, ils suffiraient encore, tels

quels, à la gloire d'un très grand poète, au sens actuel et

restreint de ce mot. Et, quant au critique wagnérien, ne sait-il

pas que, s'ils sont «incomplets», c'est de tout ce qu'y ajoutent,

à la représentation, la Plastique, la Mimique, le Décor,--la

Musique! Ah! de celle-ci, nulle lecture qui puisse donner

l'idée! La Musique! à cause d'elle, hélas! jamais les textes, à

la lecture, ne suggéreront toutes leurs merveilles; il y faut

la représentation, la «réalisation sensuelle intégrale»[106-1]:

et comment l'opérer en France si les poèmes n'y sont traduits,

adaptés à la mélodie, sous une forme non seulement digne d'eux,

mais encore, mais surtout adéquate au rapport, à l'indispensable

rapport: de chaque syllabe, avec chaque note?

Or, après ce que j'ai dit de leur Langue, de leur

Métrique, on est en droit de douter qu'une pareille

traduction,--poétique,--musicale,--et fidèle,--soit possible. Que

Wagner éliminât les termes parasites, auxiliaires, particules,

prépositions, articles, multipliât les inversions, remplaçât les

temps composés par les temps simples, il s'exposait à rendre son

texte moins clair: il le restait assez toutefois, puisqu'il suffit

d'avoir une certaine connaissance, des anciens poèmes germaniques,

pour n'être point déconcerté par des éliminations telles, dont

ils offrent assez d'exemples, et aussi parce que l'allemand,

comme le latin, possède des flexions casuelles, significatives

des régimes divers. Mais le traducteur français qui, faute de ces

flexions, se voit condamné aux _par_, et aux _de_, et aux _du_,

et à combien d'et cætera, parmi lesquels les _que_ de notre mode

subjonctif, par quels prodiges parviendra-t-il à rester clair,

lui, et correct, s'il lui faut (et il le lui faut!) faire, avec le

temps fort de la phrase musicale, coïncider le temps fort de la

phrase poétique[107-1]; bien plus, faire correspondre, à chaque

modulation, l'équivalent du mot qu'elle souligne dans l'œuvre;

bien plus, ne point placer, jamais, sous les notes courtes, les

syllabes appuyées de ce même équivalent[107-2]?

Aussi me garderai-je bien, retenu que je suis, d'ailleurs, par

de certaines raisons de convenances particulières, d'écrire tout

le mal que je pense de la seule traduction, qui ait été chez

nous tentée[107-3]: la seule, sans doute est-ce là son principal

mérite, car qui l'oserait appeler musicale, ni française?

Excellent critique musical, homme de grand cœur si l'on en

juge par ses livres sur Beethoven et sur Mozart, l'auteur de

cette version, M. Victor Wilder, n'était, en poésie, qu'un

fâcheux librettiste, perverti, le plus consciencieusement, le

plus inconsciemment du monde, par trop d'adaptations, plutôt

franco-gantoises, des paroles de trop d'_Oies du Caire_. Si

encore, s'attaquant aux poèmes de Wagner, il se fût contenté de

n'en pas approprier tous les détails à leur Musique! S'il n'avait,

à ce Verbe sévère, substitué le belgimatias le plus conventionnel

qui soit, une sorte de musée rimé,--à la flamande,--de tous

les ponts-neufs de notre Opéra! S'il ne s'était pas avisé de

modifier, à sa fantaisie mal opportune, les sobres, saisissantes

indications scéniques! Mais à quoi bon des reproches? M. Wilder

est mort, sans s'être rendu compte une heure, cet honnête homme,

de la profanation qu'il avait perpétrée[108-1]. A quoi bon des

critiques? «Vous qui blâmez si bien, puisque cette traduction

musicale vous déplaît, pourquoi n'en faites-vous pas une

autre?»--Hé! je ne m'en suis pas dit capable. Et pourtant, quoique

j'aie, après tout, quelque œuvre personnel à terminer tout bas,

peut-être aurais-je eu la piété, ou, si l'on veut, la présomption

de me vouer à cette aventure, s'il n'y avait, provisoirement,

impossibilité légale[108-2]; et je dirais même comment j'aurais

conçu l'essai, si cette impossibilité (jusqu'au moment où le cri

public, grâce au présent volume, j'espère, l'aura détruite) ne

rendait superflue toute autre explication.

N'importe! en attendant, les _libretti_ Wilder, tout

antiwagnériens qu'ils soient, permettraient toujours à quiconque

aurait pris connaissance, ici, et de _L'Anneau du Nibelung_, et

du but de Wagner, de se faire, à la représentation, une pâle

image de l'Art que l'Artiste a voulu.--«A la représentation? Fort

bien! nous y courons: mais où se donne-t-elle?»--Nulle part en

France. Hors de France, nulle part en français. Je n'oublie point

que l'Opéra nous joue _La «Valkyrie»_! mais je n'oublie pas, non

plus, que c'est un acte, sur quatre, d'_un_ Drame INDIVISIBLE EN

SOI[109-1]; et je me demande pourquoi, dans l'Œuvre de Wagner, on

est allé choisir, justement, l'un de ces actes; et je me demande

encore pourquoi, l'ayant choisi, l'ayant ainsi dénaturé quand à sa

substance poétique, on n'a pas la pudeur, au moins, de l'exécuter

comme il doit l'être.

Mon Dieu! je ne réclame pas des «festivals scéniques»,

périodiquement solennels: je sais trop que l'Œuvre de Wagner

n'est nationale que pour l'Allemagne, et que de telles fêtes, en

France, n'auraient pas de raison d'être, au moins à l'occasion de

cette Œuvre. Je ne réclamerais pas même une salle particulière,

ou particulièrement construite. Mais je voudrais qu'on se souvînt,

dans une certaine mesure, lorsqu'on monte un Drame de Richard

Wagner, des conditions spéciales d'acoustique et d'optique[110-1]

pour lesquelles seules ce Drame est fait: sans lesquelles sa

beauté, son intrinsèque beauté, n'apparaît plus que dénaturée,

déconcertante et monstrueuse, puisqu'on la rend sensible au moyen

d'un organe destiné à des fins radicalement contraires[111-1]. Il

serait si simple de faire mieux!

J'entends bien qu'on répond: «Faire mieux?... Voyez

l'Allemagne!»--La défaite est spécieuse, mais quoi! c'est une

défaite. Méditez ce qu'écrivait Wagner il y a quinze ans: «Le

public, en général, sembla très satisfait quand les _Nibelungen_

passèrent de scène en scène sur les théâtres des villes

allemandes, joués sans la moindre conception des véritables

exigences de l'œuvre. Là, généralement défiguré par des

coupures et représenté dans des milieux auxquels il n'avait

jamais été destiné, l'ouvrage gagna bientôt de si chaleureux

applaudissements, qu'il sembla incompréhensible que personne

songeât encore à le répéter spécialement à Bayreuth... au moment

où l'on m'enviait généralement pour le résultat brillant de mon

énergie, et quand le monde, ne prenant pas garde à mon but, que

j'avais si soigneusement expliqué depuis si longtemps, se disait

avec surprise qu'alors, au moins, on devait supposer que je

pouvais être content de tout ce que j'avais réalisé[112-1]!»

La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung · 第 6 / 48 段