Je réclame surtout licence de citer Wagner même, ne revendiquant

pour moi d'originalité que celle du choix (souvent difficile) et

du classement de ces citations. Ce tri, je l'effectuerai, autant

qu'il sera possible, parmi les documents traduits en langue

française: ceux qui connaissent l'allemande n'ayant que faire de

mon secours; ceux qui ne la connaissent pas n'ayant que faire

de renvois, à n'importe quel texte allemand de Richard Wagner.

D'autant mieux serai-je à l'aise, pour en agir ainsi, que nul ne

pourra l'attribuer, soit à l'ignorance de l'allemand, puisque

j'en traduis quatre Drames, soit à celle des écrits théoriques de

Wagner, puisque (quand même déjà je ne les saurais par cœur)

j'en achève présentement aussi la Traduction. Au surplus, le

lecteur perdra-t-il rien au change? J'aurais pu, saturé que je

suis par ces écrits, en exprimer l'essence avec trop d'abondance;

ou bien, ne partageant pas toutes les idées de Wagner (sans doute

en suis-je encore indigne), m'oublier à les discuter. Mieux vaut

laisser Wagner se confesser lui-même: au moins sera-t-il prouvé

que s'il est si peu compris, ce n'est point faute de s'être

expliqué, très explicitement expliqué; et peut-être, à défaut

d'aucun autre mérite, m'accordera-t-on celui d'avoir fourni cette

preuve, _dégagée d'interprétations_ plus ou moins égoïstement

hypothétiques...

* * * * *

Du trio d'œuvres théoriques dont il sied que je m'occupe ici,

celle qui semble, au premier coup d'œil, avoir le moins rapport

à _L'Anneau du Nibelung_, et par suite réclamer la moins longue

analyse, c'est _L'Art et la Révolution_[80-1]. Elle s'y rattache

pourtant par de si intimes liens, que la sagacité du lecteur les

découvrira, j'en suis sûr, lorsqu'il aura pris connaissance et des

quatre Drames, et de leur dénouement[80-2].

L'idée générale est que les Grecs ont seuls connu l'Art véritable,

c'est-à-dire interprète de la conscience publique; et c'est

pourquoi l'Art grec était conservateur; mais le nôtre doit être

révolutionnaire: parce qu'il a cessé d'être un tel interprète;

parce qu'il ne pourra devenir cet interprète, exprimer la

conscience publique, qu'à condition de la réformer[80-3].

«J'avais le temps, dit Richard Wagner, de réfléchir sur les

raisons qui ont réduit le théâtre à ce rôle dans notre vie

publique; de rechercher d'autre part les principes sociaux d'où

résulterait le théâtre tel que je le rêvais[81-1].»--«J'insistai

sur la connexité que j'avais reconnue entre l'état de l'art et la

situation politique et sociale du monde moderne. La vie des Grecs

me servit comme l'exemple le plus concluant et le plus brillant

de cette connexité[81-2].»--«J'avais trouvé dans quelques rares

créations d'artistes inspirés une base réelle où asseoir mon idéal

dramatique et musical; maintenant, l'histoire m'offrait à son

tour le modèle et le type des relations idéales du théâtre et de

la vie publique.... Je le trouvais, ce modèle, dans le théâtre

de l'ancienne Athènes[81-3]:»--«c'était par l'union de toutes

les différentes méthodes d'expression artistique dans l'œuvre

d'art noble, parfaite, de son drame tragique, que ce peuple

avait célébré dans un accord respectueux les rites de sa forte

et noble nature hellénique[81-4].»--«Le théâtre n'ouvrait son

enceinte qu'à certaines solennités, où s'accomplissait une fête

religieuse qu'accompagnaient les jouissances de l'Art; les hommes

les plus distingués de l'État prenaient à ces solennités une part

directe comme poètes ou directeurs; ils paraissaient, comme les

prêtres, aux yeux de la population assemblée de la cité et du

pays; et cette population était remplie d'une si haute attente

de la sublimité des œuvres qui allaient être représentées

devant elle, que les poèmes les plus profonds, ceux d'un Eschyle

ou d'un Sophocle, pouvaient être proposés au peuple, et assurés

d'être parfaitement entendus. Alors s'offrirent à moi les raisons,

douloureusement cherchées, de la chute de cet Art incomparable;

mon attention s'arrêta, premièrement, sur les causes sociales de

cette chute, et je crus les trouver dans les raisons qui avaient

amené celle de l'état antique lui-même[82-1].»--«Je suivis le

déclin de l'Art qui accompagna le déclin de l'influence grecque,

je montrai comment, dégénérant sous la civilisation romaine et

réprimé par l'esprit du christianisme, il ne pouvait plus ensuite,

après sa résurrection à l'époque de la Renaissance, être qualifié

d'expression libre et naturelle de la vie nationale d'un grand

peuple; comment il était obligé de sacrifier sa valeur si noble

et sa véritable inspiration populaire, d'abord pour le service

des caprices et du faste des princes et des aristocrates, ensuite

au profit du commerce et des hypocrisies de la société moderne.

Il est vrai que, avec la disparition de l'antique et inhumaine

institution de l'esclavage et l'extension de l'idée chrétienne de

l'égalité des hommes, le véritable Art vit s'ouvrir devant lui

un plus noble et plus large domaine, dans lequel il pourrait,

pour la première fois, avoir atteint son apogée en traduisant les

idées de l'homme libre dans ses relations vraies et sans entraves

de ce genre: mais une telle civilisation, fondée sur la liberté,

n'est jamais venue pleinement à l'existence. L'homme moderne

n'est un être ni libre ni consistant. Mille intérêts différents

divisent sa vie changeante et la remplissent d'une perpétuelle

inquiétude, et c'est seulement dans leur commun esclavage, sous

l'empire des chimères et des nécessités sociales, que les hommes

sont réellement égaux. Il n'y a qu'une grande révolution de

l'humanité en général qui pourrait rendre possible la liberté de

l'individu, et il n'y a qu'un mouvement révolutionnaire dans un

tel sens, avec un tel motif, qui pourrait être salutaire et digne

de l'Art véritable. Mais un tel Art, qui serait la plus haute

expression d'une civilisation universelle et réellement humaine,

ne pouvait être imaginable pour moi que dans la forme de cette

grande création artistique qui représente la vie humaine à l'aide

de tous les arts réunis ensemble, une œuvre comme la tragédie

grecque[83-1]».

«Je cherchai à déduire de cet examen les principes d'une

organisation politique des races humaines, qui, en corrigeant les

imperfections de l'état antique, pût fonder un ordre de choses

où les relations de l'Art et de la vie publique, telles qu'elles

existaient à Athènes, renaîtraient, mais plus nobles, si cela est

possible, et en tout cas plus durables[83-2]...»

Il n'est point nécessaire de suivre ici Wagner sur ce terrain,

tout politique, qu'il ne tarda du reste guère à quitter lui-même,

dégoûté[83-3]. Montrons plutôt comment _Art et Révolution_ se lie

à _l'Œuvre d'Art de l'Avenir_[83-4], son second écrit spéculatif;

on devine déjà que le secret de l'Avenir, c'est au Passé que

Wagner le demande[84-1]: ayant trouvé ce qui dut causer, «je me

mis à chercher, résume-t-il, ce qui caractérise cette dissolution

si regrettée du grand Art grec... Je fus frappé d'abord d'un

fait singulier: c'est la séparation, l'isolement des différentes

branches de l'Art réunies autrefois dans le Drame complet.

Associés successivement, appelés à coopérer tous à un même

résultat, les arts avaient fourni, par leur concours, le moyen

de rendre intelligibles à un peuple assemblé les buts les plus

élevés et les plus profonds de l'humanité; puis les différentes

parties constituantes de l'Art s'étaient séparées, et désormais,

au lieu d'être l'instituteur et l'inspirateur de la vie publique,

l'Art n'était plus que l'agréable passe-temps de l'amateur; et,

tandis que la multitude courait aux combats de gladiateurs ou

de bêtes féroces dont on faisait l'amusement public, les plus

délicats égayaient leur solitude en s'occupant des lettres

ou de la peinture[84-2].»--«La division de l'Art en branches

indépendantes et se développant séparément avait été un procédé

qui, de proche en proche, avait rompu tout le système de l'ancien

État, et ces branches isolées, bien que leurs destinations

spéciales fussent portées au point de la virtuosité, ne pouvaient

par elles-mêmes être capables d'atteindre l'importance de ce

grand Art national disparu. Elles étaient devenues de plus en

plus une serre chaude avec une forme d'un luxe distingué pour

les connaisseurs, ou c'était tout au plus si, au début, elles

pouvaient s'adresser au public comme un genre de distraction.

Et le public n'y avait jamais reconnu la personnification de

sa nature humaine générale ou nationale, mais plutôt un moyen

de faire plus belle sa «culture» spéciale et artistique. Mais,

d'un autre côté, il me semblait voir dans les branches les plus

libres et les plus vigoureuses de ce système d'arts spéciaux, la

poésie et la musique, une forte tendance à la réunion de leurs

différents moyens d'expression dans une œuvre d'Art de la

plus grande unité, qui représenterait l'homme dans le meilleur

de son être et indépendant des temps et des modes[85-1]».--«Fort

de l'autorité des plus éminents critiques, par exemple, des

recherches d'un Lessing sur les limites de la peinture et de la

poésie, je me crus en possession d'un résultat solide: c'est que

chaque art tend à une extension indéfinie de sa puissance; que

cette tendance le conduit finalement à sa limite; et que, cette

limite, il ne saurait la franchir sans courir le risque de se

perdre dans l'incompréhensible, le bizarre et l'absurde. Arrivé

là, il me sembla voir clairement que chaque art demande, dès qu'il

est aux limites de sa puissance, à donner la main à l'art voisin;

et, en vue de mon idéal, je trouvai un vif intérêt à suivre cette

tendance dans chaque art particulier: il me parut que je pouvais

le démontrer de la manière la plus frappante dans les rapports

de la poésie à la musique, en présence surtout de l'importance

extraordinaire qu'a prise la musique moderne[85-2].»--«C'est ce

que je vis dans les symphonies de Beethoven, dans lesquelles

la recherche d'une adaptation distincte de leur expression

infinie au langage parlé se montrait dans l'emploi du chant

avec l'_Hymne à la Joie_ de Schiller, au finale de la Neuvième

Symphonie[86-1].»--«Je cherchais ainsi à me représenter l'Œuvre

d'Art qui doit embrasser tous les arts particuliers et les faire

coopérer à la réalisation supérieure de son objet; j'arrivai

par cette voie à la conception réfléchie de l'idéal qui s'était

obscurément formé en moi, vague image à laquelle l'artiste

aspirait[86-2].»

Wagner entre dès lors dans maints détails techniques, les uns que

je me permettrai de n'exposer que plus loin, répétés qu'il les a,

dans _Opéra et Drame_, sous une forme plus développée; les autres,

surtout ceux relatifs aux arts optiques (Décor, Plastique, Mimique

et Danse), qui trouveront plus utilement place en certaines notes

du présent livre.

Aussi bien suis-je pressé d'en venir à celui, des écrits

théoriques de Wagner, qui est, avec la _Lettre à Frédéric

Villot_, la manifestation la plus clairement complète et, pour le

traducteur, la plus intéressante, de ses idées sur l'Œuvre d'Art.

Cet écrit, _Opéra et Drame_[86-3], est divisé en trois parties:

les deux premières, intitulées: _L'Opéra et l'essence de la

Musique_; _Le Théâtre et l'essence de la Poésie dramatique_, ont

un caractère tour à tour de préparation, par la polémique[86-4],

et de justification, par l'historique, qui, si curieux soit-il,

importe moins ici. Je n'en retiendrai donc que les conclusions, à

savoir que l'erreur des auteurs d'opéras est d'avoir pris pour fin

en Art, uniquement pour fin la Musique, laquelle n'est qu'un moyen

de l'expression artistique, tandis que _seul le Drame est la fin

véritable_: voilà pour la première partie; et, quant à la deuxième

partie: que, fidèle à son origine, le Drame doit recréer la Vie,

sous la forme symbolique et populaire du Mythe[87-1], «matière

idéale du poète. Le Mythe est le poème primitif et anonyme du

Peuple, et nous le trouvons à toutes les époques repris, remanié

sans cesse à nouveau par les grands poètes des périodes cultivées.

Dans le Mythe, en effet, les relations humaines dépouillent

presque complètement leur forme conventionnelle et intelligible

seulement à la raison abstraite; elles montrent ce que la vie a de

vraiment humain, d'éternellement compréhensible, et le montrent

sous cette forme concrète, exclusive de toute imitation, laquelle

donne à tous les vrais mythes leur caractère individuel, que vous

reconnaissez au premier coup d'œil»[87-2].

Ces recherches ayant conduit Wagner à cette question: «Quelle est

la forme la plus parfaite sous laquelle doive être représentée

cette matière poétique idéale? j'examinai, dit-il, dans une

troisième partie» (c'est celle-ci qui nous touche directement,

elle a pour titre: _La Poésie et la Musique dans le Drame de

l'Avenir_)[87-3] «j'examinai à fond, dans une troisième partie, ce

que comporte la forme sous le rapport technique, et voici l'énoncé

du résultat auquel cet examen aboutissait: le développement

extraordinairement riche, et tout à fait inconnu aux siècles

passés, qu'a pris la musique à notre époque, permet seul de mettre

au jour tout ce dont la forme est capable[88-1].... L'harmonie,

que l'antiquité a complètement ignorée, l'extension prodigieuse

et le riche développement qu'elle a reçus par la polyphonie,

sont choses dont l'invention appartient exclusivement aux

derniers siècles. Nous ne connaissons la Musique, chez les Grecs,

qu'associée à la Danse. Le mouvement de la danse assujettissait,

aux lois du rythme, la musique et le poème que le chanteur

récitait comme motif de danse: ces lois réglaient d'une manière si

complète le vers et la mélodie, que la musique grecque (et ce mot

impliquait presque toujours la poésie) ne peut être considérée que

comme la danse exprimée par des sons et des paroles. Ce furent des

motifs de danse, lesquels constituent le corps de toute la musique

antique, qui, attachés originairement au culte païen et perpétués

dans le peuple, furent conservés par les premières communautés

chrétiennes,.... appliquées par elles aux cérémonies du culte

nouveau à mesure qu'il se formait»[88-2]; appropriées à la gravité

de ce culte par le ralentissement du rythme, par l'invention de

l'harmonie, par celle de la polyphonie; puis enfin sécularisées

en Italie et en Allemagne; là, sous les formes défectueuses de

l'opéra et du ballet; en Allemagne, sous la forme, peu à peu

perfectionnée, de la Symphonie[89-1], qui devint ainsi, comme dit

Wagner, «l'idéal réalisé de la mélodie de danse»[89-2].

En effet, «la symphonie de Beethoven contient encore, dans la

partie désignée sous le nom de _scherzo_ ou de _minuetto_, une

vraie musique de danse, et l'on pourrait facilement danser

accompagné par elle. On dirait qu'un instinct puissant a contraint

le compositeur à toucher une fois au moins directement, dans le

cours de son œuvre, le principe sur lequel elle repose....

Il va, dans les autres périodes, s'éloignant de plus en plus de

la forme qui permettrait d'exécuter, avec sa musique, une danse

réelle: il faudrait du moins que ce fût une danse si idéale

qu'elle serait à la danse primitive ce que la symphonie est à la

mélodie dansante originelle»[89-3].

«Les instruments parlent, dans cette symphonie, une langue dont

aucune époque n'avait encore eu connaissance; car l'expression,

purement musicale jusque dans les nuances de la plus étonnante

diversité, enchaîne l'auditeur pendant une durée inouïe jusque-là,

lui remue l'âme avec une énergie qu'aucun autre art ne peut

atteindre; elle lui révèle dans sa variété une régularité si

libre et si hardie, que sa puissance surpasse nécessairement pour

nous toute logique, bien que les lois de la logique n'y soient

nullement contenues, et qu'au contraire la pensée rationnelle,

qui procède par principe et conséquence, ne trouve ici nulle

prise...[89-4]. Une nécessité métaphysique réservait précisément

à notre époque la découverte de ce langage tout nouveau: et cette

nécessité gît, si je ne me trompe, dans le perfectionnement de

plus en plus conventionnel des idiomes modernes....[90-1]. Issue

d'une signification des mots toute naturelle, personnelle et

sensible, la langue de l'homme se développa dans une direction de

plus en plus abstraite, et finalement les mots ne conservèrent

plus qu'une signification conventionnelle; le sentiment

perdit toute participation à l'intelligence des vocables, en

même temps que l'ordre et la liaison de ceux-ci finirent par

dépendre d'une façon exclusive et absolue de règles qu'il

fallait apprendre....[90-2]. On dirait que, sous la pression des

conventions civilisées, le sentiment humain s'est exalté, et a

cherché une issue qui lui permît de suivre les lois de la langue

qui lui est propre, et de s'exprimer, d'une manière qui lui fût

intelligible, avec une entière liberté et une pleine indépendance

des lois logiques de la pensée»[90-3]. En revanche, s'il est vrai

que «la musique, malgré l'obscurité de sa langue» selon ces lois,

«se fait nécessairement comprendre de l'homme avec une puissance

victorieuse que ces mêmes lois ne possèdent pas[90-4]», il n'est

pas moins certain qu'il y a, «dans la marche de l'intelligence»,

certaine «inévitable phase, où elle se sent pressée de découvrir

la loi qui préside à l'enchaînement des causes, et se pose, en

présence de tout phénomène dont elle reçoit une forte impression,

cette question involontaire: «Pourquoi?»[90-5]--«De là l'espèce

de crainte où tombe le compositeur de dépasser certaines limites

de l'expression musicale: par exemple, de porter trop haut la

tendance passionnée et tragique; car il éveillerait par là des

émotions et une attente qui ne pourraient que faire naître dans

l'auditeur la question importante du «Pourquoi?». Or c'est une

question à laquelle le musicien n'est pas en mesure de faire

une réponse satisfaisante»[91-1];--«c'est une question que

l'audition même d'une symphonie ne peut empêcher complètement

de provoquer; bien plus, comme elle ne peut y faire de réponse,

elle confond la faculté de percevoir les causes, et suscite dans

l'auditeur un trouble qui non seulement est capable de tourner

en malaise, mais devient de plus le principe d'un jugement

radicalement faux»[91-2]. Comment «répondre à cette question, à

la fois troublante et inévitable, de telle sorte qu'elle cesse de

s'élever et soit désormais en quelque sorte éludée?»[91-3]. Par

un programme, dira quelqu'un. Mais «un programme est plutôt fait

pour amener la question du «Pourquoi» que pour la satisfaire;

ce n'est donc pas un programme qui peut exprimer le sens de la

symphonie»[91-4].

Si ce n'est un programme, qu'est-ce alors? Faut-il rappeler que,

selon Wagner, Beethoven même l'a indiqué, le jour où comprenant

qu'il avait parcouru, dans la musique instrumentale, le cercle

tout entier de toutes les émotions qu'elle est capable d'exprimer,

à l'instrumentation, qui ne lui suffisait plus, il a joint les

voix,--au finale de la _Symphonie avec Chœurs_? Ainsi, c'est un

poète qui donnera la réponse; ou plutôt non: c'est un poète qui

facilitera cette réponse au symphoniste interrogé. «Mais le poète

lui-même ne saurait y parvenir sans un vif sentiment des tendances

de la musique et de son inépuisable puissance d'expression; car

il faut qu'il construise son poème de manière qu'il pénètre

jusque dans les fibres les plus fines du tissu musical, et que

l'idée qu'il exprime se résolve entièrement dans le sentiment.

La seule forme poétique applicable ici est celle où le poète, au

lieu de décrire simplement, offre de son objet une représentation

réelle et qui frappe les sens: cette forme est le Drame. Au

moment où il est représenté avec la réalité scénique, le Drame

éveille dans le spectateur un intérêt profond pour une action qui

s'accomplit devant lui, qui est, dans la mesure du possible, une

fidèle imitation de la Vie humaine. Cet intérêt élève déjà par

lui-même les sentiments de sympathie jusqu'à une sorte d'extase,

où l'homme oublie cette fatale question du pourquoi: alors,

dans le feu de ses transports, il se livre sans résistance à la

direction des lois nouvelles par lesquelles la Musique se fait si

merveilleusement comprendre et, dans une acception très profonde,

fait la seule réponse exacte à cette question: «Pourquoi?»[92-1].

Le Drame est donc, à la Symphonie, ce que celle-ci était à la

mélodie de danse: elle était l'idéal de la mélodie de danse;

il est l'idéal de la Danse, au sens le plus large du mot. Car

«déjà, la danse populaire originelle exprime une action, presque

toujours les péripéties d'une histoire d'amour; cette danse simple

et qui relève de relations les plus matérielles, conçue dans

son plus riche développement et portée jusqu'à la manifestation

des mouvements de l'âme les plus intimes, n'est autre chose que

l'action dramatique[92-2].... Il ne me reste, en ce moment, qu'à

indiquer comment la forme mélodique peut être élargie, vivifiée,

quelle influence enfin peut être exercée sur elle par un poème qui

y répond parfaitement.»[93-1].

D'abord, la Poésie s'y résignera-t-elle, à n'être plus (en

apparence) qu'une auxiliaire de la Musique, à se fondre intimement

avec elle, et surtout «avec cette musique dont la symphonie

de Beethoven nous a révélé la puissance infinie? La Poésie,

réplique Wagner, en trouvera sans peine le moyen: dès qu'elle

apercevra, dans la Musique», ce besoin de clarté, «qu'à son

tour la Poésie peut seule satisfaire, elle reconnaîtra que sa

secrète et profonde aspiration est de se résoudre finalement

dans la Musique[93-2].» En effet, «un penchant naturel au poète,

et qui domine chez lui la conception comme la forme, ... est

d'_employer l'instrument des idées abstraites, la langue, de telle

sorte qu'elle agisse sur la sensibilité elle-même_... Le poète

cherche, dans son langage, à _substituer à la valeur abstraite

et conventionnelle des mots_ leur signification _sensible et

originelle;_ l'arrangement rythmique et l'ornement (déjà presque

musical) de la rime,» _de l'allitération_, «lui sont des moyens

d'assurer au vers, à la phrase, une puissance qui captive comme

par un charme et gouverne à son gré le sentiment. Essentielle au

poète, cette tendance le conduit jusqu'à la limite de son art,

limite que touche immédiatement la Musique; et par conséquent

l'œuvre la plus complète du poète devrait être celle qui, dans

son dernier achèvement, serait une parfaite musique[93-3].»--«Le

poète, qui a le sentiment de l'inépuisable pouvoir d'expression de

la mélodie symphonique, se verra conduit à étendre son domaine,

à s'approcher des nuances infiniment profondes et délicates de

cette mélodie qui donne à son expression, au moyen d'une seule

modulation harmonique, la plus pénétrante énergie. La forme

étroite de la mélodie d'opéra, qui s'imposait à lui autrefois, ne

le réduira plus à donner pour tout travail un canevas sec et vide;

au contraire, il apprendra du musicien un secret qui reste caché

au musicien lui-même, c'est que la mélodie est susceptible d'un

développement infiniment plus riche que la symphonie elle-même

n'a pu jusqu'ici lui permettre de le concevoir; et, porté par ce

pressentiment, le poète tracera le plan de ses créations avec une

liberté sans limite[94-1].»

«Peut-être trouverez-vous, ajoute Richard Wagner, que plusieurs

parties» de tels poèmes «entrent trop avant dans le détail intime,

et, si vous consentez à autoriser ce détail chez le poète, vous

aurez peine à comprendre comment il a osé le donner à interpréter

au musicien[94-2]... Mais à cela je fais immédiatement une

réponse: si... les vers étaient calculés,» dans n'importe quel

_libretto_, «pour qu'une fréquente répétition des phrases et des

paroles, qui étaient le support de la mélodie, donnât au poème

l'extension que réclamait cette mélodie», il n'en est plus de

même [pour le _Ring_]: là, «_l'exécution musicale... n'offre plus

une seule répétition de paroles, le tissu des paroles a toute

l'étendue destinée à la mélodie; en un mot, cette mélodie est

déjà construite poétiquement_. S'il était arrivé que mon procédé

eût en général réussi, peut-être cela seul suffirait-il pour

obtenir... le témoignage que ce procédé a produit une fusion

infiniment plus intime du poème et de la musique que les procédés

antérieurs. S'il m'était permis d'espérer, en même temps, que

vous trouviez dans l'exécution poétique... plus de valeur que

n'en comportaient mes travaux antérieurs, cette circonstance

vous amènerait à une conclusion inévitable, c'est que la _forme

musicale, déjà complètement figurée dans le poème_, aurait au

moins été avantageuse au travail poétique. Si donc, par cela seul

qu'elle est figurée dans le poème, la forme musicale lui donne une

valeur particulière et qui répond exactement au but poétique, il

ne s'agit plus que de savoir si la forme musicale de la mélodie

n'y perd elle-même rien de la liberté de ses allures et de son

développement.

La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung · 第 5 / 48 段