Car rompre, c'était bien, rompre étant nécessaire: mais ensuite?

Rompre n'est pas tout: rompre est un acte négatif, et ce n'est

pas négative qu'est la mission de l'Artiste. Qu'il puisse avoir à

rompre, à détruire, c'est son droit: son devoir n'en est pas moins

de créer, comme la Vie même, qui jusque sur des ruines s'affirme,

et d'autant mieux. Or si en général, pour accomplir ce devoir,

l'Artiste a peu besoin de réfléchir, c'est qu'aussi n'existe-t-il

guère d'antagonisme, en général, entre ses personnelles tendances

intuitives et les moyens de les exprimer, qui lui sont fournis par

l'étude d'une technique toute constituée[64-1]. Il n'en allait

pas de même dans le cas de Richard Wagner; ici l'antagonisme

existait péremptoire, et d'autant plus poignant que Wagner, étant

un auteur dramatique, ayant besoin, pour réaliser intégralement

ses conceptions, non pas seulement d'organes passifs, inanimés,

mais encore d'un ensemble actif de forces artistiques vivantes,

se sentait davantage à la merci des lois toutes particulières du

théâtre, telles qu'il les trouvait établies[64-2]; et, puisqu'il

les jugeait mauvaises et les croyait irréformables, se voyait

mieux réduit à cette alternative: ou renoncer à l'espoir, pour ses

œuvres futures, de la représentation scénique: ou les rendre

scéniques en usant, malgré soi, des moyens d'expression convenus,

conventionnels, destinés à des fins tout antiwagnériennes. Du

moment qu'il n'optait ni pour l'un ni pour l'autre, il fallait

bien que Wagner usât d'une forme à soi; pour en user, qu'il

la créât; pour la créer, qu'il réfléchît. Au surplus, quelque

répugnance qu'il éprouvât,--en dépit des instincts de sa race

philosopheuse[64-3],--pour la méditation abstraite, un motif

que je vais dire eût été suffisant pour lui faire une nécessité

d'arriver à la certitude d'une prompte solution rationnelle:

Wagner était d'abord poète; il était d'abord dramaturge: il en

résultait que les idées, les sujets, les canevas de poèmes ne lui

faisant jamais défaut (dans les quelques années qui suivirent

_Lohengrin_, il en aurait eu plutôt trop[65-1]), certains de ces

sujets l'obsédaient, hantaient son imagination, jusqu'à ne lui

laisser aucun repos qu'ils n'eussent été dramatisés; et comme,

poète et dramaturge, il était encore musicien, comme il ne

concevait, n'esquissait, ne versifiait, ne dramatisait, qu'à seule

fin de compléter ensuite musicalement, il constatait qu'aussi

longtemps qu'il n'aurait trouvé, musicien, une forme musicale

nouvelle, il resterait condamné, poète, à mesure que tour à tour

ces sujets l'obséderaient, hanteraient son imagination, voudraient

être dramatisés, à leur infliger la seule forme textuaire qui fut

admise et connue en fait de drame lyrique, la seule qu'il eût,

lui-même, pratiquée jusqu'alors: bref, celle de _poèmes d'opéras_.

Telle fut bien, en effet, l'aventure du poème, _Siegfried's

Tod_, la _Mort de Siegfried_, dont, en 1848, l'exécution suivit

l'achèvement de _Lohengrin_: oui, la première des œuvres

nouvelles du poète qui, en 1847, doutait que l'opéra fût possible

(l'œuvre qui plus tard, remaniée, devint _Götterdämmerung,

Le Crépuscule-des-Dieux_, le quatrième des Drames de la

_Tétralogie_), cette œuvre était encore un «poème d'_opéra!_»

Amer, inacceptable démenti du sort, à trop de pressentiments

intimes! Succès trop dérisoire de trop de révoltes sourdes! Rien

mieux que ce fait prouve-t-il combien dut, à Wagner, apparaître

vital le besoin, dès cet instant, d'une élucidation spéculative

complète? Vital! il fallut donc que l'Artiste y satisfît: comment

il y parvint, c'est ce qu'il me reste à dire, non sans une

préalable digression toutefois.

J'ai montré[66-1] par quelles causes Wagner, changeant de

sujets, à partir du _Vaisseau-Fantôme_ inclusivement, avait

abandonné, pour la Légende, l'Histoire. Ce que j'ai tu, c'est

qu'assez longtemps cet abandon ne fut que très relatif (les

preuves abondent: c'est l'esquisse d'un drame historique, _La

Sarrazine_, tracée après le _Vaisseau-Fantôme_; c'est _Tannhäuser_

même et jusqu'à _Lohengrin_, où Wagner, par une très heureuse

conciliation des deux tendances de son génie, consentit à

laisser l'Histoire intervenir, encadrer la Légende encore,

sans l'entraver)... Mais, au reste, Wagner était trop de ceux

qui, en toutes choses, considèrent comme un devoir d'appliquer

jusqu'au bout, jusqu'aux plus rigoureuses conséquences, leurs

principes,--pour qu'un tel abandon de l'Histoire, tout au moins

par le musicien, ne devînt, d'ainsi relatif, tôt ou tard absolu.

C'est ce qui eut lieu, et, comme on s'y pouvait attendre, au

moment même où le musicien, révolté contre l'opéra, travaillait

à s'en affranchir. Dès lors Wagner poète ne renonce pas, il est

vrai, à toute exploitation de l'Histoire: il projette même un

drame, _Frédéric Barberousse_, dont le titre indique assez le

sujet et sa nature; mais aussi le musicien ne s'en embarrasse-t-il

plus: à l'Histoire la parole, à la Légende le chant! _Frédéric

Barberousse_ n'est plus qu'un _drame parlé_, qui ne fut jamais

achevé d'ailleurs; une épave, dont toute l'importance réside en

ce que, contemporaine de _Siegfried's Tod_, qui est un poème

d'opéra, elle révèle à quelle date devint définitive, vers la

libre Légende libératrice de l'Art, l'orientation de l'autre

Drame, Musical, Poétique, Plastique, en embryon dans _Siegfried's

Tod_. Et l'on est bien en droit de supposer que l'embryon n'avait

plus besoin, pour prospérer, que de se déprendre à jamais ainsi,

radicalement, des modalités historiques: _Siegfried's Tod, La

Mort de Siegfried_ (l'œuvre qui plus tard, remaniée, devint

_Götterdämmerung, Le Crépuscule-des-Dieux_, le quatrième des

Drames de la _Tétralogie_), n'est-elle pas, en effet, de 1848? Or

la _Tétralogie_, quatre ans après, naissait. Longue gestation?

D'accord: combien plus longue, pourtant, devait être celle de la

musique[67-1]! Mais je n'ai à raconter ici que celle du poème, et

l'on verra que si, longue, elle le fut plus ou moins, ce ne fut

certes point faute d'un dur labeur.--Voici.

Lorsque, en 1848, Wagner écrivit _Siegfried's Tod_, il y avait des

années déjà[67-2] que, tout en achevant d'autres œuvres[67-3],

il étudiait les sources du Mythe de Siegfried: les sources

germaniques, scandinaves, toutes les sources. Gigantesque travail,

dont, en certaines parties, la présente «Edition» saura donner

l'idée; travail si fructueux que Wagner, ne pouvant réussir à

en faire la synthèse dans les limites d'un drame unique, ni se

résigner d'ailleurs à ne la point faire du tout, joignit à son

«poème d'_opéra_» (_Siegfried's Tod_) une esquisse narrative, en

prose, géniale condensation du cycle légendaire et mythologique

tout entier. Par quels détails du fond, sinon de la fable même,

cette esquisse se distingue de _L'Anneau du Nibelung_, c'est ce

qui sera dit en temps et lieu[67-4]; pour l'instant, qu'il soit

suffisant d'en faire mention, sous ce titre, adopté par Wagner:

_Der Nibelungen-Mythus, als Entwurf zu einem Drama_[68-1] (en

français: _Le Mythe des Nibelungen comme projet de Drame_).

L'Artiste a-t-il donc eu, dès lors, l'idée de mettre à la scène,

comme il l'y mit ensuite, la totalité de ce canevas? Si spécieuse

que soit l'hypothèse, elle n'est autorisée par rien: «projet de

Drame», et non pas projet de tétralogie, résumé synthétique des

études de Wagner, l'esquisse fut abrégée par lui, versifiée--sous

forme de récits très substantiels, souvent même trop,[68-2]--dans

_Siegfried's Tod_, afin d'en préparer, d'en motiver l'action.

Ce qui est exact, en revanche, c'est que poème et canevas furent

suivis, immédiatement, d'un écrit,--d'un «Projet» encore,

significatif, celui-ci: «pour l'organisation» éventuelle, «en

Saxe, d'un» vrai «Théâtre national»[68-3]. Wagner y déclarant

fort net, entre autres choses, que l'opéra ne satisfaisait point

aux conditions d'un Art élevé, proposait en substance de réduire,

avant tout, le nombre des représentions; lesquelles, solennisées

ainsi d'être plus rares, contribueraient sans doute à rendre au

Peuple allemand, rassemblé pour des fins sérieuses, le besoin

d'œuvres aborigènes, expressives de l'âme germanique. C'était

articuler (1849) la conception d'où, bien plus tard, jaillit,

baraque sublime, le temple de Bayreuth; mais de ce que cette

baraque fut destinée, du reste, à la _Tétralogie_ d'abord, est-il

permis d'induire que la conception vague, l'initiale conception

de 1849 correspondait elle-même au plan d'un Drame quadruple? En

vérité non! et qu'importe? N'est-ce pas assez qu'on puisse, d'une

telle conception vague, conclure à l'évident souci, qu'avait

Wagner, de s'inspirer de l'idéal grec; d'adapter originalement

cet idéal (question tétralogique à part) à l'authentique génie

de l'Allemagne? N'est-ce pas assez qu'on puisse, grâce au même

document, fixer à quelle époque et par quelles causes Wagner,

résolu à tenter pareille adaptation, obligé de comparer, pour y

mieux réussir, ce qu'ont été les relations, en Grèce, du théâtre

et de la vie publique, avec ce qu'elles étaient dans sa propre

patrie, trouva la certitude, en cette comparaison, que l'état

défectueux du théâtre moderne, en Allemagne et partout ailleurs,

résultait d'un état non moins défectueux de la Société, par toute

l'Europe?[69-1]

Or c'est,--la découverte de cette certitude, c'est le nœud,

pour ainsi dire, tragique, logique aussi, de toute l'existence

de Wagner: jugeant irréformable enfin l'Art du théâtre, aussi

longtemps que la Société n'aurait pas été réformée, il crut que

son devoir était d'attaquer cette dernière, dès qu'il en aurait

l'occasion, sur le terrain de la Politique. Nul n'ignore qu'il n'y

faillit point, et que la Révolution de 1848 s'étant propagée de

France à Dresde, le _Kapellmeister_ du Théâtre-Royal n'hésita pas

une seule seconde, en mai 1849, à s'insurger contre le roi[69-2].

C'est alors qu'ayant eu la chance, quand l'émeute eut été vaincue,

de ne pas être pris, fusillé, et de pouvoir se sauver à Paris

puis en Suisse; n'ayant plus à garder aucun de ces ménagements

que lui auraient imposés, dans une certaine mesure, ses fonctions

officielles de Dresde, il profita de cette liberté, de cette

indépendance absolues, si opportunément recouvrées,[70-1] pour

écrire et rendre publique, sous le titre: _Art et Révolution_, la

profession de sa foi en un ordre de choses où l'Art, surtout l'art

du Théâtre, redeviendrait ce qu'il était jadis: l'inspirateur,

l'instituteur, le révélateur de la vie sociale.

Mais, pour ne point paraître inapte à cette mission, que

faudrait-il que fût toute œuvre dramatique? A force de chercher

à se le représenter, Wagner en eut enfin la conception fort

nette, et si nette qu'il la spécifia, sans plus tarder, dans

un nouvel écrit spéculatif moins bref; et comme, après l'échec

des révolutionnaires, il n'osait espérer, pour cette œuvre

idéale, la possibilité, sur des scènes avilies, d'une réalisation

contemporaine complète, il nomma cet écrit: _L'Œuvre d'Art de

l'Avenir_[70-2].

L'Œuvre d'Art de l'Avenir. Hélas! Français que nous sommes: il y

a quarante-quatre ans, de cela!

Wagner était d'ailleurs sincère: bien entendu! Il croyait

sincèrement, ses lettres en font foi, que «de tout autres»[70-3]

que lui créeraient cette Œuvre d'Art: il croyait, sans

arrière-pensée, que son rôle était de la préparer et pour la

préparer, tout en théorisant, il s'efforçait de revenir à

l'exercice normal de ses facultés artistiques, par la composition

d'un Drame, _Wieland der Schmied_[71-1], conforme, autant que

possible, à ses vues immédiates, puisque tiré du Mythe, et par là

musical, le sujet se prêtait à merveille à symboliser, au surplus,

la nécessité, pour l'Artiste, de secouer le joug du Public,

le joug de l'artificiel, de l'arbitraire, du faux; d'exprimer

l'âme du Peuple, et de s'adresser au Peuple. «Préparatoire», nul

doute qu'un tel Drame l'eût été: non pas un monument peut-être,

mais un «signe», ou, comme l'a défini Wagner, un «moment»[71-2]

de la Révolution. Il y renonça pourtant: je n'ai pas à dire

pourquoi,--et je n'aurais même rien dit non plus de _Wieland_, si

d'une part cette esquisse, très grandiose et très belle, n'eût

fourni maint détail à la _Tétralogie_, si d'autre part la fable ne

s'en rattachait au cycle des études résumées par Wagner, dans _Le

Mythe des Nibelungen comme projet de Drame_, et dans _Siegfried's

Tod_: desquels j'ai parlé.

C'était vers ces études providentielles, somme toute, qu'il se

trouvait sans cesse ramené d'intuition: ne le voit-on pas se

remettre, en 1850, à la musique de _Siegfried's Tod_? Mais quoi!

il s'y sentait gêné, paralysé par quelque cause, dont il ne

parvint pas tout de suite à se rendre compte; puis _Siegfried's

Tod_ n'était qu'un «poème d'_opéra_»: et Wagner, édifié par

ses récents écrits, estimait à présent que l'_Œuvre d'Art de

l'Avenir_ ne naîtrait jamais d'une telle forme; il est vrai

que n'étant pas élu (à ce qu'il croyait) pour instaurer cette

_Œuvre d'Art_, il pouvait en conscience lui-même, à la rigueur,

sinon faire d'autres opéras, tout au moins achever _Siegfried's

Tod_: mais ce droit n'était-il pas conditionnel, du reste? ce

droit déchargeait-il Richard Wagner du devoir de la «préparer»,

l'_Œuvre d'Art_? Pouvait-il, sans enfreindre ce devoir, exercer

ce droit, pouvait-il achever _Siegfried's Tod_, avant d'avoir bien

établi, pour les lecteurs de ses écrits, et de s'être signifié

à lui, Richard Wagner, irrécusablement, irréfragablement: qu'il

ne faudrait pas s'y tromper; que ni cet opéra, quand il serait

terminé, ni aucun opéra, jamais, à aucun titre, ne saurait être,

en tant qu'opéra, «préparatoire» à l'_Œuvre d'Art_[72-1]? Raille

ces scrupules qui l'ose! C'est pour y satisfaire que, s'arrachant

à _Siegfried's Tod_, Wagner eut la patience, dans _Opéra et

Drame_, d'épuiser la question tant au point de vue critique qu'au

point de vue, essentiel pour nous, de la théorie: «Voici mon

testament,» dit-il[72-2]: «je puis mourir! Tout ce que je ferai de

plus me semble être un pur luxe!»--Oui, le «luxe» fut assez «pur»,

j'espère, un tel «pur luxe!»

Tout de même, en attendant de «mourir», il fallait vivre. Par

bonheur, tandis que Wagner théorisait, ses amis s'employaient à

faire monter ses œuvres: pour la première fois, _Lohengrin_

venait d'être représenté, au théâtre de Weimar, et, grâce au

dévouement de Franz Liszt, avec un tel succès que Wagner,

sollicité, dut promettre à cette scène un nouvel opéra; il

comptait, pour remplir cet engagement, sur _Siegfried's

Tod_[72-3], que plus rien, semble-t-il, ne l'eût retenu de finir,

si cette fois, la musique reprise, il n'eût trouvé quelle cause,

insoupçonnée naguère, l'y avait tout d'abord gêné, paralysé:

_Siegfried's Tod_ n'était point scénique! «Lorsque j'essayai, dit

Wagner, de dramatiser le moment capital du mythe des Nibelungen,

dans _La Mort de Siegfried_, je jugeai nécessaire d'indiquer un

grand nombre de faits antérieurs, de façon à mettre cet épisode

essentiel dans son vrai jour. Mais je ne pouvais que _raconter_

ces faits préparatoires, tandis que je sentais la nécessité de

les faire entrer dans l'action même du drame[73-1].» Il la sentit

si bien qu'il en vint à tirer, de son esquisse générale en prose,

un second poème, _Le Jeune Siegfried_ (qui, terminé le 24 juin de

l'an 1851, devint plus tard, métamorphosé, le _Siegfried_ de la

_Tétralogie_); il y montrait en scène quelques-uns des exploits

dont _Siegfried's Tod_ parlait seulement: «Mais ici, nouvel

embarras, constate Wagner. Je ne trouvais toujours pas moyen

d'incorporer ce qui était nécessaire pour que l'action dramatique

s'expliquât d'elle-même[73-2].» Et, ce qui était beaucoup plus

grave, c'est que, non plus que le premier poème, le second ne

correspondait aux conclusions logiques, ni de _L'Œuvre d'Art de

l'Avenir_, ni surtout d'_Opéra et Drame_: pour remanier un opéra,

Wagner en avait fait un autre.

Au reste, il n'y avait pas de raison, deux poèmes ne suffisant

plus, pour que Wagner n'en écrivît, puisqu'il le fallait, un

troisième, et voire un quatrième s'il le fallait encore; il était

naturel que chacun de ces poèmes, soit créés, soit éventuels,

faisant pour ainsi dire partie d'un Drame unique, l'Artiste

dût être frappé du rapport qu'offrirait l'ensemble, s'il le

réalisait jamais, avec l'économie du Théâtre des Grecs, son idéal

rétrospectif; il était naturel qu'il dût être ramené, par cette

encourageante remarque, à l'idée de son «Projet»[74-1] de 1849

(pour l'organisation, en Saxe, d'un vrai Théâtre national), et

poussé d'autant plus à serrer l'œuvre entière (toujours s'il

la réalisait) par les liens ininterrompus d'une gigantesque

symphonie.--Ce fut ce qui eut lieu, en effet. Aussi voit-on

dès lors et coup sur coup Wagner: entamer la musique du _Jeune

Siegfried_ (septembre); l'abandonner au mois d'octobre; et

déclarer, le 3 novembre (n'est-il pas vrai que c'est une grande

date?) qu'il embrassera décidément, sous une forme poétique

complète, en trois Drames, avec un Prologue, l'immense Mythe des

Nibelungen[74-2].

C'était rompre, et Wagner le dit dans la même lettre, c'était

rompre, à ses propres dépens matériels, tous ses engagements

antérieurs envers la scène de Weimar; c'était implicitement

renoncer à tout espoir de voir son œuvre entrer jamais,

tétralogie ou trilogie, dans le répertoire d'une scène

quelconque[74-3]: car il est évident qu'un tel plan dramatique,

pour réalisable qu'il fût, comportait, _a priori_ même, un

système de représentations consécutives, inconciliable, au moins

alors, avec les habitudes modernes. «Mais par cette seule raison,

fait observer Wagner, il me semblait que [l'ouvrage] serait un

_exemple_ vrai et normal de ce que seul je comprenais comme un Art

dramatique vraiment universel dans sa forme la plus noble[74-4]...

Il me sembla que ce qu'il y avait de plus noble à faire était

de _fortifier ou d'éveiller_, par un tel _exemple_ d'une pure

œuvre d'Art, _une conception du vrai sens de l'Art parmi tous

ceux qui pouvaient le comprendre_[75-1]... Cet _exemple_ serait

libre de toutes les influences anti-artistiques et des dépendances

de la misérable scène conventionnelle qui n'était capable que

d'offrir aujourd'hui ses pompeuses attractions à un public composé

des éléments les plus divers, sans aucun sens artistique, et de

les présenter dans une forme fugitive[75-2]... Alors, par la

conquête graduelle sur le public qui serait attiré vers cet Art,

l'_esprit national_ richement doté pourrait être aidé à déployer

ses forces et à se délivrer de ses chaînes, cet _esprit national_

qui, à présent, malgré ses nombreuses entraves et la _grossièreté

des influences réalistes qui l'entouraient_, menaçait de tomber

dans une dégénérescence de plus en plus profonde[75-3]».

Mais encore fallait-il parvenir à ce public: et comment, puisqu'il

n'y avait rien à espérer des scènes allemandes contemporaines?

«Je concevais fort bien que la chose fût possible, et c'était

assez, en l'absence absolue de toute idée de l'opéra moderne,

pour flatter mon imagination, élever mes facultés, me débarrasser

de toute fantaisie de réussir au théâtre, et me décider à suivre

complètement, comme pour me guérir des souffrances cruelles que

j'avais endurées, ma propre nature»[75-4].--«_Depuis que j'avais

dégagé mon esprit de toute incertitude et de toute confusion par

mes écrits théoriques_, j'étais capable une fois encore de marcher

dans la voie que j'avais commencé à prendre avec une confiance

d'artiste, pour donner à mes idées une forme telle que je l'avais

imaginée moi-même. _Quand j'arrivai à l'œuvre elle-même,

la manière dans laquelle elle devait être un jour représentée

prit aussi forme dans mon esprit_[76-1]: ... cet _exemple_

aurait sa valeur individuelle complètement indépendante, et ces

représentations, _dans la forme de grands festivals artistiques_,

seraient entreprises, sans nul souci de rémunération matérielle

quelconque, pour le profit [moral] d'une foule réunie dans le but,

uniquement, d'une occupation artistique[76-2]... Avec l'annonce

du plan d'un tel festival d'Art, qui, à cette époque, pouvait

sembler aussi fantastique et aussi extraordinaire que mes rêves

de révolution, je pris congé de mes amis[76-3], sans me troubler

par l'opinion que la foule doit avoir d'un artiste qui a pensé

qu'il a découvert dans son monde idéal la seule voie possible

dans laquelle il puisse s'associer dignement avec le monde de la

réalité... Et, dans l'achèvement actuel de mon entreprise, je

devins une fois de plus l'artiste vrai, sans entraves, délivré de

toute hésitation ou du doute[76-4]».

C'est pourquoi, le 29 mai 1852, Wagner pouvait écrire à Liszt:

«L'esquisse de toute la Tétralogie du Nibelung est finie»[76-5]:

le 1er juillet de la même année, c'était le poème de _la Walküre_;

en novembre, le _Rheingold_; puis Wagner remaniait _Le Jeune

Siegfried_ (_Siegfried_); puis _La Mort de Siegfried_ (_Le

Crépuscule-des-Dieux_). Vers Noël, il lisait à ses amis le Ring en

entier[76-6].

J'ai dû faire gravir au lecteur ce calvaire de chronographie,

afin qu'il se rendît bien compte de l'absolue exactitude de cette

déclaration de Wagner (dans la _Lettre sur la Musique_)[77-1]:

«Mes conclusions les plus hardies, relativement au Drame musical

dont je concevais la possibilité, se sont imposées à moi _parce

que_, dès cette époque, je portais dans ma tête le plan de mon

grand Drame des Nibelungen, dont j'avais même déjà écrit le poème

en partie; et il avait, dès lors, revêtu dans ma pensée une forme

telle, que ma théorie n'était guère autre chose qu'une _expression

abstraite_ de ce qui s'était développé en moi comme production

spontanée.» Plus personne ne doute, j'imagine, que la _Tétralogie_

de _L'Anneau du Nibelung_, nommée par lui encore «le poème de ma

vie, de tout ce que je suis et de tout ce que je sens[77-2]»,

ne soit, de tous les Drames du Poète-Musicien, le seul auquel

il sied d'adjoindre l'analyse ou la synthèse des trois ouvrages

qui en sont «l'expression abstraite». Aussi ne retarderai-je

plus guère cette analyse, ou, si l'on préfère, cette synthèse;

mais qu'on se rassure! elle sera brève: étant donné l'état

présent de la question wagnérienne en France, il m'a fallu, pour

préparer, pour motiver cet exposé des principes de Richard Wagner,

incomparablement plus de place qu'il n'est utile d'en réserver aux

principes mêmes.

III

En effet, en les ordonnant, je m'aperçois que par un phénomène

d'ailleurs inconscient, quoique logique, un grand nombre de ces

principes se trouvent avoir pénétré déjà, si intimement, toutes

les pages, toutes les phrases de cet _Avant-Propos_, que j'aurais

quelque peine à éviter les redites, à l'égard de beaucoup d'entre

eux; or, de pareilles redites ne seraient intéressantes qu'à

condition d'entrer, cette fois, dans le plus complet détail

d'idées auxquelles, en ce cas, une antérieure mention sommaire

aurait eu pour but, par exemple, d'éveiller l'esprit du lecteur:

et c'est une condition que m'interdisent de remplir les limites

restreintes du présent Essai. J'aurai suffisamment atteint mon

double but si, d'une part, j'ai contribué (sans avoir la sotte

prétention, bien entendu, de leur rien apprendre) à stimuler le

zèle, qui languit, des admirateurs compétents de Wagner, les uns

vraiment trop satisfaits! les autres trop découragés; si, d'autre

part, j'ai su inspirer au Public le désir sincère de s'instruire,

de réparer ses graves erreurs, par l'étude des trop rares ouvrages

que je crois pouvoir lui signaler[78-1].

Ce n'est pas que, ces ouvrages exceptés, les moyens d'information

manquent: mais ces moyens d'information sont les uns trop

disséminés, les autres (toute valeur littéraire hors de cause)

plus significatifs des hypothèses, des thèses, des interprétations

personnelles aux Critiques[78-2], que des _principes tout nus_

de Wagner; d'autres furent excellents qui, tirés à petit nombre,

épuisés, introuvables, hélas! ne seront jamais réimprimés[79-1].

_De tous je me suis servi, de tous je vais me servir_, mais,

principalement, des derniers, parce que j'aurais des chances de

faire plus mal, non mieux.

La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung · 第 4 / 48 段