Possible est-il d'ailleurs qu'une découverte telle n'influerait,

en aucune manière, sur l'insuffisant train des choses. Il n'en

est pas moins vrai qu'il la faut faire d'abord! Il n'en est pas

moins vrai que tous ceux, qui l'auront faite, se trouveront dès

lors, et dès lors seulement, à même de rapprendre, ou plutôt

d'apprendre, et quel Art a voulu Wagner, et à quelles conditions

ses Drames sont révélateurs de cet Art, et par quels moyens,

tant que ces conditions seront irréalisées en France, tant que

les protestations y seront inefficaces, il restera la ressource,

aux protestataires, de se créer de cet Art, en attendant mieux,

une image fidèle à la vérité. Voyons! si nous en sommes en

France,--après tant de bruit, malgré tant de bruit, et, sans

doute, à cause de tant de bruit,--au même point d'ignorance qu'en

1860, si nous applaudissons de confiance,--par instinct? par

remords? par mode?--comme nous avons sifflé de confiance, sans

d'ailleurs soupçonner maintenant mieux qu'autrefois de quelle

sublime chose il s'agit, ah! de quelle redoutable chose, la cause

n'en serait-elle pas, franchement, que notre initiation a été mal

conduite? Si elle a été mal conduite, n'est-ce pas qu'elle est

à recommencer? Et si elle est à recommencer, recommençons, au

moins, par le commencement. Est-ce donc si pénible, après tout?

Pénible! Et quand bien même ce devrait être pénible? L'ignorance,

le mensonge, l'erreur le seraient-ils moins? Qu'on le dise tout

de suite! Quant à moi, je répondrais que, pénibles ou commodes,

l'ignorance, le mensonge, l'erreur, n'auront plus une minute

la paix. Car comment! nous serions certains qu'un volume bien

fait,--comme il en est un[31-1], ou qu'un article généreux, d'un

Mirbeau, d'un Henry Bauer[32-1], peuvent suffire, non certes

à réparer le mal, mais à faire naître ici, dans quelques âmes

sincères, la bonne volonté de réagir; et loin de le signaler,

ce volume, loin de le provoquer, cet article, loin de réagir

personnellement, nous nous résignerions à tolérer l'erreur? le

mensonge? l'ignorance? Jamais! Nous crierons, jusqu'à ce qu'on

entende! Nous crierons, jusqu'à ce qu'on écoute! Et s'il est

réellement des hommes auxquels semble commode l'erreur, commode

le mensonge, commode l'ignorance, nous saurons les leur rendre,

à force de clameurs, moins commodes que la vérité! Et nous nous

répéterons, et nous nous développerons, et nous nous résumerons,

et nous déménerons, pour de nouveau nous répéter, pour de nouveau

nous développer, pour de nouveau nous résumer, nous démener,

nous multiplier: jusqu'à ce que les plus entêtés, vaincus ou

convaincus, s'amendent; jusqu'à ce qu'ils disent: «Recommençons»;

jusqu'à ce qu'en témoignage de leur sincérité, sans protestation,

sans révolte, ils subissent, conclusion pour les pages qui

précédent, argument pour les pages qui suivent, l'énumération, une

fois de plus, de ce que j'appellerais volontiers les motifs, les

typiques motifs,--les irréfragables _Leit-Motive_ de ce modeste

Avant-Propos:

Puisque Richard Wagner voulut un Art nouveau, non seulement

un Art dramatique nouveau, mais, sans autre épithète, un plus

noble Art nouveau; puisque des représentations-types peuvent

seules nous révéler cet Art; puisque nous n'avons pas ces

représentations-types; puisque nous ne saurions les avoir aussi

longtemps que seront mal connus, mal interprétés, mal suivis, les

principes de Wagner sur le Drame et sur l'Art; puisqu'il faut

donc connaître ces principes d'abord; puisque notre ignorance des

principes de Wagner demeure, après la _Lettre à Frédéric Villot_,

profonde, à notre honte, autant qu'auparavant; puisque Wagner,

sollicité d'exposer ses idées sur l'Art, vit surtout, dans une

traduction (qu'on lui réclamait en même temps) de ses _Quatre

Poèmes_ d'«opéras», le moyen de compléter cet exposé d'idées, de

faciliter à des Français l'intelligence de ses principes, sur

le Drame-Musical-Poétique-et-Plastique, en rendant possible, à

ces mêmes Français, la lecture, l'étude, la méditation de quatre

exemples de ce Drame, applications concrètes de ses principes

abstraits; puisque d'ailleurs, considérant une traduction de

ces quatre ouvrages comme une quadruple métaphore explicative

et suggestive, explicative de ses principes, suggestive de ses

théories, Wagner était réduit, en 1860, à ne recommander de cette

métaphore qu'un terme sur quatre, un seul terme, _Tristan_, pour

intégralement significatif de son esthétique intégrale; puisqu'au

surplus _Tristan_, conforme à ces principes, n'en avait pas

moins été composé dans la plus entière liberté, la plus complète

indépendance de toute préoccupation théorique; puisqu'on saisit

dès lors sans peine quels motifs purent pousser l'artiste à

désirer, à proposer: une Traduction française de _l'Anneau du

Nibelung_, quels motifs (si alors elle eût été possible) la lui

auraient sans doute fait juger préférable à celle, en 1860, de

_Quatre Poèmes_ d'«opéras»; puisque ces motifs se résument en

un (en fait de quadruple métaphore explicative et suggestive,

explicative de ses principes, suggestive de ses théories, le

quadruple Poème du _Ring_, cause directe et directe application

consciente de ces mêmes théories et de ces mêmes principes, à leur

summum d'intransigeance, eût été mieux persuasif, significatif,

péremptoire, ou, pour parler sur piédestal, mieux adéquat aux

fins voulues); puisque, trente-quatre ans écoulés, ces motifs

subsistent d'une part, tandis que d'autre part ont disparu les

causes pour lesquelles cette publication, bien qu'elle eût mieux

correspondu aux motifs intimes de Wagner, devait se faire si

longtemps attendre:

Pour ces irrécusables _Puisque_, irréfutablement déduits, et pour

d'autres raisons spéciales, formulées chacune à sa place logique:

Si nous voulons un Art nouveau, comme l'a voulu Richard Wagner;

Si nous voulons nous initier à ce qu'a voulu Richard Wagner;

Si nous ne pouvons l'aller apprendre à Bayreuth, la seule ville du

monde où des représentations suffisent à l'initiation complète:

Alors, seulement alors,--mais alors avant tout:

Etudions les idées de Wagner, les origines de ces idées, les

conséquences de ces idées; complétons cette étude par celle d'une

Traduction, en prose, de la _Tétralogie_.

Gardons-nous d'aborder cette Traduction, d'ailleurs, sans la

prudence indispensable. Et (ce sera notre dernier _Puisque_)

et puisque le Poème de la _Tétralogie_, conçu, écrit même en

partie, ne put être achevé par Wagner avant qu'il se fût rendu

compte, par la méditation abstraite, des principes théoriques

conformément auxquels ce quadruple Poème, enfin, révélerait la

nécessité, prouverait la possibilité d'un Art dramatique intégral

intuitivement pressenti: à notre tour,--après les idées générales,

les origines de ces idées, les conséquences de ces idées; avant

la Traduction, en prose, du quadruple Poème du _Ring_,--examinons

les trois ouvrages dénommés, par Wagner lui-même, «l'expression

abstraite» de ce _Ring_, «qui s'était développé en lui comme une

production spontanée.»[35-1].

N'est-il pas vrai qu'ensuite nous aurons bien des chances pour

apprécier avec justesse, en chacun des Drames de _l'Anneau_,

et les caractères du sujet, et la tendance de ce sujet, et le

mode dramatique dans lequel il est traité, et quelle part, à la

conception, à l'exécution de ces travaux, quelle part eut l'esprit

de la Musique?--Mais oui, nous les aurons, ces chances! Et des

chances aussi pour savoir: ce qu'il y a lieu de rechercher dans

une Traduction de cet _Anneau_, dans celle-ci en particulier;

dans une Edition de cet _Anneau_, dans celle-ci en particulier;

comment il faut lire la première, comment consulter la deuxième;

comment compléter l'une et l'autre au moyen, tantôt d'une lecture,

tantôt d'une représentation, tantôt d'une audition dans un concert

public. Car je le répète: une traduction ne suppléerait certes, à

mon avis, ni aux représentations françaises, tout antiwagnériennes

qu'elles soient, ni aux sélections des concerts publics, plus

anti-wagnériennes encore: mais peut-être permettrait-elle,

précédée de cet _Avant-Propos_, flanquée d'irrécusables gloses,

peut-être permettrait-elle seule: d'aller à ces représentations,

d'assister à ces sélections, sans ignorer d'avance et ce qu'il

convient d'en prendre, et ce qu'il importe d'en laisser.

II

L'heure est venue des phrases didactiques: pourquoi suis-je un

artiste, hélas! Car, si chétive que soit ma personnalité, elle

n'en éprouve pas moins combien, à tout artiste, du plus génial au

plus chétif, s'appliquent, inéluctablement, certaines doléances

de Wagner lui-même[36-1], réduit à des phrases didactiques.

J'essayerai d'être clair, pourtant! quelque «anormal» que soit

l'état dans lequel j'ai placé mon esprit par foi; quelque «étrange

supplice» que m'impose, à moi comme à Richard Wagner, un semblable

«anormal» état. Et, quand je me sentirai trop proche de cette

«impatience passionnée» qui m'empêcherait, suivant Wagner, de

consacrer au style le temps obligatoire: ou, si je me sens trop

loin du «calme» et du «sang-froid» qui doit être «le propre du

théoricien», j'abdiquerai ma voix personnelle, pour faire ou pour

laisser parler celle du génie[37-1]. Aussi bien n'est-ce pas moi

qui compte ici pour rien; et ce n'est pas d'être original que je

me propose, mais d'être exact.

Qu'il me soit avant tout permis de remémorer que, si insuffisantes

que soient la plupart des biographies françaises de Wagner,

je n'ai pu pour cet Essai songer qu'à préciser, parmi les

circonstances de sa carrière d'artiste, celles qui m'ont semblé

plus directement intéresser le présent labeur de Traduction et

d'Edition. Sûr dès lors, de par cette déclaration catégorique,

pour la deuxième fois formulée, qu'on ne m'imputera pas à forfait

certaines omissions volontaires, je tendrai droit au but et

tout d'abord noterai: quiconque recherchera quels faits, dès

l'enfance de Richard Wagner, purent être significatifs d'une

évidente vocation d'Art, constatera la précoce facilité qu'il eut

à s'exprimer en vers métriques. «Ce ne fut que plus tard» dit-il

lui même,--quand déjà ses études, l'ayant fait pénétrer dans

l'antiquité surtout grecque[37-2], lui avaient inspiré maints

poétiques essais,--ce ne fut que relativement fort tard qu'il en

vint à perfectionner son éducation musicale: à seule fin d'«écrire

un accompagnement» pour une «tragédie» composée par lui[38-1]. Je

n'irai pas jusqu'à en conclure que Wagner eut, dès la mamelle,

l'intuition de son futur Drame-Musical-Poétique-Plastique; je me

contenterai de faire observer à quiconque aurait l'inconscience,

niant Richard Wagner poète ou Richard Wagner dramaturge,

d'affirmer quelque admiration pour Richard Wagner «musicien»,

qu'en dépit de ces dénégations, en dépit de ces affirmations, le

développement logique et l'éveil progressif sont prouvés, du génie

de Wagner, du génie total de Richard Wagner: l'éveil progressif du

poète, par l'enfant versificateur; du dramaturge, par le poète; et

du musicien par tous trois,--sans lesquels il n'eût pas été!

D'ailleurs n'est-ce pas à dire, pour cela, qu'il faille attribuer

ni que j'attribue moi-même, aux premiers libretti de Wagner

adolescent, vrais libretti[38-2] ni plus ni moins! une bien grande

valeur poétique. Au contraire, et quelques très prophétiques

symptômes qu'ils offrent tous, il est certain que Richard Wagner,

en écrivant, à vingt-cinq ans, le moins inégal et le dernier des

livrets de sa première manière, _Rienzi_, ne songeait encore (on

l'en peut croire) qu'à l'élaboration d'un texte d'opéra, qui lui

permettrait «de réunir toutes les formes admises et même obligées

de grand opéra proprement dit[39-1]», des introductions, des

finales, des chœurs, des airs, des duos, des trios, tout en y

déployant «toute la richesse possible[39-2]». Et comment _Rienzi_

eût-il, quand on y pense, marqué «aucune phase essentielle dans

le développement des vues sur l'Art[39-3]» qui, plus tard,

dominèrent Wagner? Conçu en Allemagne et commencé là, «sous

l'empire de l'émulation» excitée en lui par les impressions,

«les jeunes impressions» dont l'avaient «rempli», tantôt l'ample

style «héroïque» des opéras d'un Spontini, tantôt le «genre

brillant», trop brillant, du Grand Opéra parisien, d'où lui

arrivaient des ouvrages portant les noms fameux d'Auber, de

Meyerbeer et d'Halévy[39-4],--_Rienzi_ ne fut-il pas achevé,

quant à la partie musicale, pendant le premier séjour de Wagner

à Paris? Les représentations du Grand Opéra, la perfection de

l'exécution, les splendeurs de la mise en scène, pouvaient-elles

manquer d'éblouir[39-5], alors, un artiste jeune, arrivant

d'Allemagne, accoutumé, comme chef d'orchestre, aux ridicules

misères d'un guignol de Riga, et, circonstance plus périlleuse,

en quête de la direction propre à donner à ses facultés? Mais

aussi cet éblouissement, la première stupeur dissipée, devait

nécessairement, par le contraste même, contribuer à révéler, au

sens artistique de Wagner, l'indigence musicale,--ci-dessous

déterminée,--et la pauvreté poétique d'un genre, qui n'éveillait

en lui, somme toute, que des sensations d'ordre assez grossier.

Qu'en Allemagne _la Juive_ l'eût enflammé si peu, tandis qu'à

l'Opéra _la Juive_ l'«éblouissait», quoi donc! la cause en

était-elle, en tout et pour tout, imputable, aux ridicules

misères des guignols de l'Allemagne? Le genre n'y était-il pour

rien? L'œuvre n'y était-elle pour rien? Car enfin, comment se

faisait-il que même ces ridicules misères des guignols de province

allemands, même l'imbécillité du livret germanique, ne l'eussent

pas empêché, lui, Richard Wagner, d'être jusqu'aux entrailles ému

d'un _Freyschütz_?

Problèmes déconcertants, mais non pas insolubles: la solution,

Wagner la pressentait bientôt, lors d'une audition, au

Conservatoire, de cette _Symphonie avec Chœurs_ à laquelle

son génie doit tant, puisqu'elle contenait en germe toutes les

floraisons du Drame-Musical-Poétique-Plastique[40-1]. Il est

tel écrit de cette époque qui, document précieux, nous permet

d'évoquer les premiers essors, les premiers coups d'aile, les

premières tentatives de sa pensée mal drue, lassée du nid des

conventions, pour s'en évader vers le ciel de l'Art,--désormais

irradié, pour elle, du pur, de l'omniscient soleil de

Beethoven[41-1]. Lente prise de possession, mais ininterrompue,

d'un domaine infini jusqu'au vertigineux! il semblait à Wagner,

depuis cette audition de la _Symphonie avec Chœurs_, que

Beethoven lui-même, parfois, du fond de cet infini sacré, lui

parlait, l'inspirait, guidait son vol novice, le vol métaphorique

et vague de ses intuitions déprises; et alors, ces paroles de

l'invisible guide, du guide invisible et présent, imaginairement

entendues, réellement entendues pourtant, Wagner les confiait

au papier. Elles lui suggéraient, ces paroles, que, dans le

primordial univers, organes de la Nature créée, les sons des

instruments futurs préexistaient, bien avant même qu'il fût des

hommes; elles lui suggéraient, d'autre part, que pour ces hommes

la voix humaine est l'interprète du cœur humain, l'immédiat

interprète de tout ce qui constitue,--sensations, sentiments,

passions,--la Personnalité abstraite, objet plus limité sans

doute que la Nature, mais combien plus clair et précis! Elles

concluaient enfin, ces suggestives paroles, que si l'Art parvenait

à traduire la Nature,--infinie, imprécise, concrète,--au

moyen de l'instrumentation; la Personnalité,--finie, précise,

abstraite,--au moyen du langage humain, de la voix humaine; si

l'Art parvenait, la Nature traduite, la Personnalité traduite,

à rendre évidente, dramatique, sensible, la vivante réciprocité

perpétuelle, soit de leurs relations générales, soit de leurs

réactions plus particulières; si l'Art réussissait, en outre, à

poser dans ses œuvres l'Ame (exprimée par la voix humaine)

comme le régulateur des élans, des conflits et des violences

de la Nature (exprimée par les instruments),--le cœur de

l'auditeur, du spectateur, de l'homme, s'ouvrirait à cette «forme

artistique idéale», qui «peut être entièrement comprise sans

réflexion[42-1]», à ces émotions si complexes, à cette révélation,

quasi surnaturelle, des seules Réalités du monde.

Maintenant donc, puisque nous parlions auparavant, non de

la _Symphonie avec Chœurs_, mais de _la Juive_, et du

_Freyschütz_, et de l'opéra, et des impressions produites par

_la Juive_, par _le Freyschütz_, sur Richard Wagner, et des

problèmes déconcertants proposés, à Richard Wagner, relativement

à l'opéra, par la différence même de pareilles impressions: quel

rapport avec l'opéra peuvent avoir et cette _Symphonie_, et toutes

ces prétendues «paroles» conditionnelles de Beethoven, tous ces

prétendus «Si» posthumes?--Avec l'opéra? Quel rapport? Aucun: mais

aussi est-ce bien là pourquoi cette _Symphonie_, ces prétendues

«paroles», ces «Si», permettaient à Richard Wagner de pressentir,

aussitôt après _Rienzi_, la solution définitive: la nécessité

d'une rupture, totale, avec le genre de l'opéra. Et la preuve,

c'est qu'après ces prétendues «paroles», imaginairement entendues,

réellement entendues pourtant, Wagner attribuait en outre à

Beethoven, comme une conséquence naturelle, cette déclaration que,

pour lui Beethoven, il ne voyait dans l'opéra, avec ses ariettes,

avec ses duos, avec tout le bagage convenu qui l'encombre, que

mensonge et vide musical sous les plus brillantes apparences, bref

un genre, bien moins artistique qu'artificiel, à radicalement

réformer, malgré la révolte certaine et des chanteurs, et du

public. Ne suffirait-il point de lire ces phrases pour apercevoir,

quand bien même Wagner n'aurait pas pris soin de le rappeler

ailleurs, que l'éclat de l'idéal parisien avait déjà dès lors

bien pâli à ses yeux, et qu'il commençait à puiser les lois,

destinées à déterminer la forme de ses conceptions, à une autre

source qu'à cet océan de la publicité officielle, qui s'étendait

devant lui en France?[43-1]--Evidemment. Mais cette évolution,

produite par l'efficace de la _Symphonie avec Chœurs_, et qui,

loin de s'annoncer comme une révolution, restait réduite encore à

l'état d'idées vagues, il fallait en une œuvre l'extérioriser:

car si d'une part c'était en effet Beethoven qui avait suggéré,

même vagues[43-2], ces idées fécondes à Richard Wagner, d'autre

part Beethoven, pourtant, faute d'avoir trouvé un poème qui

ouvrit une libre carrière au déploiement de sa toute-puissance

musicale, n'avait pas laissé l'œuvre-type[43-3] qui leur aurait

correspondu.

Hé bien, puisque d'ailleurs des idées toutes pareilles, comme

l'avoue humblement Wagner, s'étaient sans aucun doute présentées

dès longtemps aux grands maîtres ses précurseurs[43-4], même à

ceux chronologiquement indépendants,--tel Glück,--de l'influence

de Beethoven; puisque les successeurs de Glück étaient arrivés,

pas à pas, à grandir, à lier entre elles, les traditionnelles

formes roides, autant qu'étroites, de l'opéra; puisque, à

la condition, toutefois, d'être soutenues par une situation

dramatique un peu forte, ces formes suffisaient, parfaitement, à

ce qui est le but suprême et supérieur de l'Art; puisque le grand,

le puissant, le beau, dans la conception, sont choses qu'on peut,

Wagner ne l'a jamais nié, rencontrer dans beaucoup d'ouvrages de

maîtres justement célèbres[44-1]: existait-il pour le théâtre,

à défaut d'une création-type de Beethoven, existait-il, de ces

grands maîtres, une création sinon modèle, tout au moins issue,

consciemment ou non, de besoins, de désirs, d'intuitions, d'idées,

analogues aux besoins, aux désirs conscients, aux intuitions, aux

idées conscientes, suscités, en Richard Wagner, par l'audition de

la _Symphonie avec Chœurs_? Existait-il une création propre à

préciser, pour lui-même, au moyen d'exemples directs, au moyen

d'éléments concrets de comparaison, les conditions suivant

lesquelles il pourrait extérioriser, en une œuvre viable et

significative, ses nouvelles vues beethoveniennes? Dans tous les

cas, si d'aventure elle existait, cette création, facile est-il

de voir que ce n'était guère _la Juive_. Quoi? _le Freyschütz_

alors? Plutôt! Aussi bien n'est-ce pas sans motif que j'ai choisi,

pour les nommer, ces deux opéras parmi tous: l'un, _la Juive_, à

cause de sa date[44-2]; l'autre, _le Freyschütz_, à cause d'un

document, dont l'authenticité m'oblige à signaler l'œuvre

fantastique de Weber, interprétation d'une légende, comme ayant,

la première après la _Symphonie_, provoqué chez Wagner une

crise que, classiquement, j'appellerais volontiers sa «nuit de

révélation»: c'est au retour, en effet, d'une représentation du

_Freyschütz_ à l'Opéra qu'il conçut avec enthousiasme, en 1841,

quelle mission s'imposait alors, après Beethoven et Weber, au

musicien allemand, au dramaturge allemand: celle de rassembler

dans le lit du Drame, mais surtout du Drame légendaire, le torrent

de la musique allemande, tel que Beethoven l'avait faite[45-1].

Ce musicien, ce dramaturge, Wagner l'était-il? Pas encore. Eh

bien donc, il fallait essayer de le devenir, les Richard Wagner,

non plus que tel de ses indignes traducteurs, n'étant de ceux qui

savent reculer devant le péril de manifester, à la face d'un monde

de mensonge, leur foi militante en la Vérité.

Tout d'abord, dès _le Vaisseau-Fantôme_ inclusivement (duquel

vers et musique, excepté l'ouverture, furent terminés en sept

semaines, aussitôt après _Rienzi_, et qui, dans sa pensée

première, ne devait avoir qu'un seul acte), Wagner, décidé à

changer de sujets, abandonna, une fois pour toutes, le terrain,

comme il dit, de l'Histoire, pour s'établir sur le terrain, plus

musical, de la Légende. Pourquoi? Mais à seule fin de pouvoir

«laisser de côté» l'infini «détail nécessaire pour représenter et

décrire le fait historique et ses accidents,» tout l'infini détail

«qu'exige, pour être parfaitement comprise, une époque spéciale et

reculée de l'histoire, et que les auteurs de drames et de romans

historiques déduisent, par cette raison» fatale, «d'une manière

si circonstanciée[45-2].» Et si, cet infini détail, Wagner tenait

tant à le «laisser de côté», c'est que l'obligation d'en tenir

compte équivalait à celle, plus grave, de traiter dans son Drame

la partie poétique, la partie musicale surtout, suivant un mode

incompatible, à ses yeux, avec chacune d'elles, et principalement

avec la dernière. Car, pour la partie poétique: le seul tableau

de la vie humaine qui doive être appelé poétique est celui

dans lequel les motifs, qui n'ont de sens que pour la raison,

sont remplacés par les mobiles tout humains qui gouvernent le

cœur[45-3]. Et, pour la partie musicale: qui ne comprend que si

l'Histoire, les sujets historiques, peuvent à la rigueur n'avoir

rien à perdre à l'intervention de l'harmonie, de la mélodie, de

la symphonie, l'Histoire, les sujets historiques, ont encore

moins à y gagner? Qui ne voit que si la Musique, sans nul doute,

est une langue, cette langue, loin d'être faite pour de pareils

sujets, loin d'être apte à nous représenter les résultats de

l'analyse intellectuelle,--bien plus, loin d'être intelligible au

moyen des lois de la logique,--ne saurait être, au contraire, que

l'écho synthétique de toute la Vie en son essence, impénétrable

à l'analyse; ou encore, l'écho spontané des impressions--les

plus profondes--de l'humaine sensibilité? Or précisément la

Légende, pour le musicien comme pour le poète, a sur l'Histoire

cet avantage de comprendre, à quelque nation qu'elle appartienne,

à quelque époque qu'elle appartienne, ce que cette époque et

cette nation ont de plus profondément humain, d'universellement

éternel; et, ballade ou refrain populaire, de l'offrir sous une

forme originale très vive, très colorée, assez saillante pour

être tout entière perçue, du premier coup, sans réflexion, par

l'intelligence la moins cultivée[46-1]. Aussi l'auteur d'un Drame

à sujet légendaire peut-il, favorisé qu'il est par la simplicité

de l'action, par sa marche, dont l'œil embrasse sans difficulté

toute la suite, négliger toute explication d'une foule d'incidents

extérieurs; et, les actes humains par ainsi dépouillés de leurs

apparences conventionnelles, affranchis du temps et de l'espace,

consacrer du poème la plus importante part au développement, non

pas de l'intrigue, mais des motifs intimes, psychologiques, du

drame, seuls intéressants pour le cœur[46-2].

Il ne faudrait pas croire, d'ailleurs, qu'à Wagner se soient

révélées, à l'instant même, toutes les rigoureuses conséquences

pratiques de sa définitive option: il suffit de jeter un coup

d'œil sur l'ensemble des trois poèmes consécutifs à cette

option (c'est-à-dire _le Vaisseau-Fantôme_, _Tannhäuser_ et

_Lohengrin_) pour s'apercevoir qu'au contraire l'artiste n'apprit

que par degrés à tirer un profit complet des spéciales virtualités

dramaturgiques de la Légende: l'accroissement du volume textuaire,

d'œuvre en œuvre, justifie déjà cette observation. C'est

qu'au début Richard Wagner demeurait encore, en dépit de lui-même,

trop préoccupé, beaucoup trop, de la forme traditionnelle propre

à la musique d'opéra: et cette forme rendait impossible, on le

sait assez, un poème qui aurait exclu la réitération, fréquente,

des mêmes paroles et des mêmes phrases[47-1]; impossible, un

texte vocal où la disposition des vers n'aurait pas été combinée

pour permettre à ces mêmes paroles, à ces mêmes phrases, supports

élastiques de la mélodie, de communiquer au poème, par l'artifice

de leur retour, l'extension voulue par cette mélodie[47-2].

La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung · 第 2 / 48 段