DES MÊMES AUTEURS
De LOUIS-PILATE DE BRINN'GAUBAST
_Fils adoptif_, roman _vériste_. (Librairie illustrée, 1888.)
_Sonnets insolents_. (Librairie illustrée, 1888.)
_La Pléiade_ (en collaboration: 2e série, 5 fascicules, 1889).
_La Vaccine du Génie_, par AJAX. (Imp. de la Presse, 1892.)
Paraîtront:
_Poésies complètes._--Poèmes dramatiques (_Christophore_;
_Pétrarque_).--Pages de Journal.--_Œuvres théoriques de RICHARD
WAGNER_ (traduction).--_LES EDDAS_, traduction-édition complète.
De EDMOND BARTHÉLEMY
_Imperator_, An de Rome 932. (_La Pléiade_, 2e série.)
_La Mort d'Andronic_, Bas-Empire, XIIe siècle (_Mercure de
France_, tome VIII).
_Études d'Art religieux_: La tradition du Crucifiement en
Orient (_Id._, tome V.)
Paraîtront:
_Héraclius_, Byzance, VIIe siècle.--_L'An mil._--_Sous la Terreur
blanche._--Étude sur Carlyle.--_Étude sur la Divine Comédie._--_La
Vie et l'Histoire._
RICHARD WAGNER
LA TÉTRALOGIE
de
L'ANNEAU DU NIBELUNG
PUBLIÉE
avec l'autorisation spéciale de la Maison B. Schott's Söhne,
Éditeurs
PAR
LOUIS-PILATE DE BRINN'GAUBAST
ET
EDMOND BARTHÉLEMY
_Avant-Propos_, }
_Traduction_, } par Louis-Pilate de Brinn'Gaubast.
_Annotation philologique_, }
_Étude critique_, }
_Commentaire musicographique_, } par Edmond Barthélemy.
PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
3. Place Valois (Palais-Royal)
1894
_Tous droits réservés_
AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR
DE LA MÉTHODE A SUIVRE
POUR CONSULTER AVEC FRUIT CETTE TRADUCTION ET CETTE ÉDITION
La Traduction qu'on offre ici de la _Tétralogie_[1-1]
wagnérienne se donne, non point comme littérale, encore moins
comme définitive, mais comme provisoirement FIDÈLE: comme la
plus fidèle, dirons-nous, qu'il soit possible, à notre avis,
de présenter au Public français contemporain. J'ajoute que de
_L'Anneau du Nibelung_, faite par moi ou faite par tout autre,
nécessaire est une Traduction; et je déclare que cette Traduction,
loin d'être contraire aux idées du génial Poète-Musicien, cette
Traduction en simple prose inadaptable à la Musique, est la
réalisation même de l'un de ses authentiques projets.
Ces affirmations, desquelles je me propose d'expliquer les
premières et de prouver la dernière, j'ai dû les formuler d'abord:
averti, nul n'aura nul droit de me critiquer sans en avoir lu le
développement, sans l'avoir cherché à sa place logique.
Je sais bien qu'il est fort cruel, pour quiconque, ignorant
l'allemand, s'attendait à faire connaissance presque tout de
suite avec le poème de Richard Wagner, de se trouver face à face
avec un traducteur, qui dit: «Hâtez-vous moins! vous me lirez
avant tout. Même, c'est votre devoir de me lire avant tout,
c'est votre devoir envers Wagner; et, si vous ne le comprenez
point, mieux vaut fermer ce volume, sur l'heure.» Fort cruel!
car, n'est-ce pas tout dire? Richard Wagner est «à la mode»:
l'important, pour la prétentieuse incompétence de la Cohue,
c'est de pouvoir à toute occasion, prononçant le nom de Richard
Wagner, répéter, parmi d'autres fariboles originales, que «l'Art
n'a point de Patrie» non plus que les anarchistes; polluer,
du flux écœurant de ses enthousiastes ouï-dire, aux dépens
de _Lohengrin_,--la _Valkyrie_... pardon! j'oubliais que nos
wagnérophiles prononcent _Walkûre_; et bref, entre deux coups
de roulette à Monte-Carlo, entre deux _flirts_ à l'Opéra, entre
deux médisances de loge préfectorale aux guignols des villes de
province mégalomanes, bavarder et baver d'admiration factice sur
les Drames de Richard Wagner; simuler, envers la mémoire sacrée de
Richard Wagner, l'hommage,--pourvu qu'il soit public,--d'un quart
d'heure d'attention soutenue: un hommage à l'enorgueillir, au fond
de son autre Éternité, à cause du tellement pieux recueillement
d'une telle élite--de nobles inintellingences!... Pour les «gens
du monde», pour les Gens tout court, véritablement, c'est cela
l'important; et aussi, c'est avec tristesse que je le constate,
pour la majorité des âmes exceptionnelles, dans la minorité des
artistes sincères.
Et voici qu'au moment où tant d'amoureux d'Art par mode, par
dilettantisme ou par vocation, déjà se félicitaient, sans doute,
d'une publication «dans le mouvement», comme d'un prétexte à
faire parade de leur très profonde connaissance du Poème de
Richard Wagner, voici qu'un importun surgit, trouble-fête qui,
la plume au poing, les exhorte à se moins empresser, s'efforce,
par ironie, par menace, par défi, d'attirer sur sa naine personne
les regards de ces pèlerins prompts à fouler la route, la grande
route percée d'aujourd'hui vers l'un des temples de Wagner.... Hé!
mais, pèlerins que vous êtes, cette route, c'est moi qui l'ouvre,
et j'ai le droit d'y parler, peut-être. Aussi bien la question
n'est-elle guère si mesquine. Epargnons à nos chroniqueurs la
joie de noter,--Larousse en main,--que, si toute vanité est
ridicule, comme dit La Harpe, il n'y a pas de vanité qui soit
plus ridicule que celle d'un traducteur quelconque: privons les
cervelles normaliennes du bonheur de sentir vibrer, simultanément
par toute la France, en la même circonvolution, l'automatique
souvenir d'une phrase de leur Voltaire, attribuant aux traducteurs
la forfanterie des «domestiques», la cocasse forfanterie de
se croire aussi grands seigneurs que leurs maîtres. Phrase
applicable, il faut le reconnaître, n'est-ce pas? à l'effort d'un
Châteaubriand sur l'épopée d'un John Milton, ou d'un Charles
Baudelaire assez présomptueux pour nous révéler Edgar Poë, ou d'un
Leconte de Lisle... mais silence: celui-ci vit encore, et puis--ni
Châteaubriand, ni Baudelaire ne suis-je, ni, bien que je vive,
Leconte de Lisle.... A plus forte raison ne m'estimerai-je point
l'égal du royal génie que M. Mallarmé, qui s'y connaît, put nommer
«le dieu Richard Wagner». Mais, sentinelle au seuil du temple, je
prends soin que vous n'y entriez qu'avec la déférence convenable:
tout comme un vigilant imam vous prierait, au seuil d'une mosquée,
de vous déchausser, pour n'y point apporter les souillures de
la ville ou le retentissement d'un talon profane. C'est bien le
moins, puisque vous tenez tant à pénétrer lorsque nul ne vous
y contraint, c'est bien le moins que vous vous instruisiez, ou
que vous vous laissiez instruire, de bonne grâce, des coutumes
d'un lieu sacré pour votre hôte; c'est bien le moins que vous y
acceptiez sa société jusqu'à ce qu'il vous ait éprouvés; c'est
bien le moins que vous vous soumettiez à passer d'abord, s'il
l'exige, par ce couloir ou par cette porte; et s'il vous conduit
au «Trésor», s'il craint que vous ne vous formiez un jugement
téméraire concernant l'origine ou la valeur d'une pièce pour lui
particulièrement sainte, s'il croit que ce jugement, propagé par
vous, pourrait devenir nuisible au culte qu'il dessert, à la
conviction qui le possède, c'est bien le moins que vous prêtiez
une oreille sympathique aux observations présentées par lui.
N'entrez ni dans un temple comme dans un palais, ni dans un palais
comme dans un café! sous peine, ou de vous y égarer, ou d'en être
à jamais exclus, sous les huées. N'entreprenez pas sans un guide
expert,--tout au moins pour la première fois,--l'ascension des
cimes dont les guides eux-mêmes, la centième fois, fréquemment
trébuchent à mi-route! J'admets que vous n'y périssiez point; mais
vous maudiriez la montagne et rétrograderiez piteux: soulagés
de la continuelle appréhension de vous engager en des impasses,
combien ne l'eussiez-vous pas bénie d'être si belle,--si belle,
infatigablement! Combien, parvenus tout au haut, ne vous eût-il
pas été facile, devant le panorama sublime, de vous abîmer dans
l'extase, sans plus penser à l'humble guide! Hé bien donc, suive
le guide qui veut, et l'aime qui peut! Laissez-vous guider, gens
que vous êtes: on ne vous demande pas de reconnaissance, et quant
à redescendre sur terre,--vous y redescendrez bien tout seuls: à
notre époque, on trouve toujours les chemins d'en bas.
«A notre époque!»--Ne redoutez point que je m'attarde à
récriminer. Mieux vaut-il dire avec Carlyle: L'époque est
mauvaise?--Parfaitement!--Récriminerai-je?--Améliore-la!--Soit!
trêve de métaphores et de phrases: il faut parler. Parlons donc de
Wagner, et nous verrons ensuite.
I
Si insuffisantes que soient la plupart des biographies françaises
de Wagner (si niaises même, oserait-on dire, car les allemandes
ne valent guère mieux), je n'ai pas à faire ici de notice
biographique. Il me suffira de préciser, parmi les circonstances
de sa carrière d'artiste, celles qui me sembleraient, plus
directement, intéresser le présent labeur de Traduction et
d'Édition.
Peu de lecteurs ignorent, je le présume, les mésaventures
parisiennes du _Tannhäuser_ de Richard Wagner.--C'était en
1860: on répétait, à l'Opéra, cet ouvrage du compositeur, qui
devait être joué l'année suivante, en Mars. Or, quelques mois
avant cette représentation, dans les premiers jours de Décembre,
l'artiste crut utile de publier, sous forme de _Lettre (à M.
Frédéric Villot)_, un résumé total de ses idées sur l'Art, et
spécialement sur la Musique; cette _Lettre_ était suivie d'une
traduction, _en prose_, de _Quatre Poèmes_[5-1] d'«opéras»,
parmi lesquels _Tannhäuser_.--_En prose?_ passe pour trois de
ces poèmes: mais l'autre, mais _Tannhäuser_, ne venait-il pas
d'être rimé, adapté à la scène française? Cette version rimée,
cette adaptation, pourquoi Richard Wagner ne la donnait-il point
comme la «traduction» de son ouvrage? On s'était heurté, pour le
mettre en vers, à tant et tant de difficultés! Si donc il trouvait
préférable, au point de vue de la simple lecture, une traduction
nouvelle, supplémentaire, en prose, il fallait qu'il eût de bonnes
raisons, c'est évident. Voilà qui répond à quiconque nierait,--par
exemple: au nom de la préexistence d'une version rimée de la
_Tétralogie_,--la raison d'être de la mienne. Pour cette version
rimée, plus loin, l'apprécierai-je[6-1]. Mais n'apparaît-il
pas, dès à présent, logique: que, si Richard Wagner jugeait
insuffisante, pour son _Tannhäuser_, jadis, une semblable version
perpétrée _sous ses yeux_, à plus forte raison pourrait-il juger
telle, pour sa _Tétralogie_, maintenant, la version rimée faite
_après sa mort?_
«Mais», objecte un ennemi (car il en est plus d'un), des
traductions en prose de _L'Anneau du Nibelung_, «ce que Wagner
crut devoir essayer à l'occasion de _Tannhäuser_, rien ne prouve
qu'il l'eût autorisé pour le quadruple Drame du _Ring_[6-2]».
J'interromps net! voici les paroles de Wagner: «Si la tentative
que je fais aujourd'hui de vous présenter mes autres poèmes
dans une traduction _en prose_ ne vous déplaît pas, peut-être
serais-je disposé à renouveler cet essai pour ma tétralogie[7-1]».
On sait assez et trop pour quelles absurdes causes, depuis la
chute retentissante de _Tannhäuser_ à Paris, ce projet ne put se
réaliser. Il me suffit que Richard Wagner, en la pleine possession
de soi-même (15 septembre 1860), l'ait expressément formulé, pour
que soit vérifiée, envers et contre tels, mon affirmation du
début: «Je déclare que cette Traduction, loin d'être contraire aux
idées du génial Poète-Musicien, cette Traduction en simple prose
inadaptable à la Musique, est la réalisation même de l'un de ses
authentiques projets». Fanatiques ou monopoleurs, taisez-vous
donc: ce sera plus sage.
Toutefois resterait-il à savoir si, en 1894, Wagner eût approuvé
la traduction, en prose, que lui-même proposait en 1860:
c'est-à-dire si les mêmes motifs, qui le poussèrent à la désirer,
subsistent, trente-quatre ans plus tard? Hardiment je dis oui,
ces motifs subsistent, et--là gît l'unique différence--plus
pressants qu'il y a trente-quatre ans! Des preuves? soit:
ces motifs, énonçons-les d'abord; le plus sûr est de citer
Wagner[7-2]. Des deux extraits que je donne en note, il ressort
que, sollicité d'exposer ses idées sur l'Art, désireux d'éviter
toute phrase trop didactique, Wagner, en 1860, vit surtout dans
une traduction (qu'on lui réclamait en même temps), de ses
_Quatre Poèmes_ d'«opéras», le moyen de compléter cet exposé
d'idées, de faciliter à des Français l'intelligence de ses
principes, sur le Drame-Musical-Poétique-et-Plastique[8-1],--en
rendant possible, à ces mêmes Français, la lecture, l'étude, la
méditation de quatre exemples de ce Drame, applications concrètes
de ses principes abstraits. Or, de ces quatre applications, de
ces quatre «opéras» ou Drames, comme on voudra, que dit Wagner
lui-même? Ceci: «Les trois premiers, _le Vaisseau-Fantôme,
Tannhäuser_ et _Lohengrin_, étaient, _avant_ la composition de mes
écrits théoriques, complètement achevés, vers et musique... Mon
«système» proprement dit, si l'on veut à toute force se servir
de ce mot[9-1], ne reçoit donc encore, dans ces trois premiers
poèmes, qu'une application fort restreinte. Il en est autrement du
dernier que vous trouverez ici, _Tristan et Iseult_[9-2]». Ainsi,
considérant cependant une traduction de ces quatre ouvrages comme
une quadruple métaphore explicative et suggestive, explicative de
ses principes, suggestive de ses théories, Wagner était réduit,
en 1860, à ne recommander de cette métaphore qu'un terme sur
quatre, un seul terme, _Tristan et Iseult_, pour intégralement
significatif de son esthétique intégrale. Sans doute, d'un tel
contraste même, entre l'absolu de ce terme idéal et le relatif
des trois autres termes, il réussissait à tirer des indications
saisissantes. Mais enfin, il avait beau dire: «Maintenant on
peut apprécier cet ouvrage d'après les lois les plus rigoureuses
qui découlent de mes affirmations théoriques[10-1]», il n'en
était pas moins amené à cette immédiate restriction: «Non pas
qu'il ait été modelé sur mon «système»[10-2], car j'avais alors
oublié toute théorie... Il n'y a pas de félicité supérieure à
cette parfaite spontanéité de l'artiste dans la création, et
je l'ai connue, cette spontanéité, en composant mon _Tristan_.
Peut-être la devais-je à la force acquise dans la période de
réflexion qui avait précédé[10-3]». Très juste vue! C'est qu'en
effet, lorsque Richard Wagner se mit à son _Tristan_, accomplie
était pour jamais l'évolution de son esthétique, évolution
déterminée par la conception de la _Tétralogie_[10-4]. Si donc
le Poète-Musicien, dans une traduction de ses poèmes, voyait
avant tout, comme je l'ai montré, le moyen de rendre plus facile
à des Français l'intelligence de ses principes; si d'autre
part _Tristan_, conforme à ces principes, n'en avait pas moins
été composé dans «la plus entière liberté, la plus complète
indépendance de toute préoccupation théorique[10-5]»,--on saisit
instantanément quels motifs purent pousser l'artiste à désirer,
à proposer: une traduction française de _L'Anneau du Nibelung_;
quels motifs (si alors elle eût été possible) la lui auraient sans
doute fait juger préférable à celle, en 1860, de _Quatre Poèmes
d'_«opéras». Ces motifs se résument en un: en fait de quadruple
métaphore explicative et suggestive, explicative de ses principes,
suggestive de ses théories, le quadruple poème du _Ring_, cause
directe et directe application consciente de ces mêmes théories
et de ces mêmes principes, à leur summum d'intransigeance, eût
été mieux persuasif, significatif, péremptoire, ou, pour parler
sur piédestal, mieux adéquat aux fins voulues. Par malheur, le
poème du _Ring_, terminé dès l'année 1852, tiré par Wagner en
allemand, l'année 1853[11-1], à très petit nombre d'exemplaires
réservés à ses seuls amis, n'était pas même encore publié en
Allemagne: la première édition destinée au public date de
1863,--trois ans après la _Lettre à Frédéric Villot_; au surplus,
si le texte du Ring était complet lorsque fut rédigée cette
_Lettre_, la musique n'en avançait guère, interrompue dès juin
1857 pour n'être reprise que huit ans plus tard, et achevée, à
la suite de maintes vicissitudes, en 1874[11-2]. D'ailleurs, les
sujets dramatiques des _Quatre Poèmes d_'«opéras» offraient cet
avantage précieux,--au point de vue d'un premier contact,--d'être
bien moins déconcertants, pour la plus grande part des lecteurs
français, que le sujet dramatique de _L'Anneau du Nibelung_,
tiré des cycles nationaux des Germains et des Scandinaves. Si
l'on ajoute à toutes ces causes les malentendus successifs qui
bannirent de nos scènes Wagner, on comprendra clairement pourquoi
la traduction de ce dernier poème national, bien qu'elle eût mieux
correspondu aux motifs intimes de l'artiste, devait se faire
si longtemps attendre. Tellement ajournée donc, est-elle moins
nécessaire? Voilà tout ce qu'il s'agit de savoir. Or quand même,
trente-quatre ans écoulés, comme j'ai dit, ne subsisteraient pas
les motifs, les propres motifs qu'eut Wagner de la désirer et
de la proposer, je me ferais fort de prouver qu'assez d'autres,
nouveaux, légitiment cette publication jusqu'à la rendre
indispensable. Mais j'ai déclaré que les anciens subsistent; et
cette assertion sera-t-elle vérifiée si, d'une lecture totale de
la _Tétralogie_, si, des documents et des gloses encadrant ici
la _Tétralogie_, résulte éclatante et s'impose une certitude à
stupéfier? Certitude qu'après tant d'attaques intéressées, tant
de panégyriques inintelligents, tant d'incompétentes polémiques,
après tant de gros volumes à mesquines anecdotes, tant de maigres
analyses à prétentions énormes, tant de représentations à coupures
sacrilèges, après tant de bavardages et d'alibiforains, après tant
de bruit, malgré tant de bruit, et, sans doute, à cause de tant de
bruit, peu de monde en France, moins de cent personnes, se doutent
de ce qu'a voulu Wagner!
Ce qu'il a voulu?--Dans tous les cas, ce n'est pas tout ce
bruit qu'il a voulu. Tout ce bruit, malgré telles très ineptes
insinuations de petits critiques, s'est fait contre sa volonté.
Wagner n'était-il pas, d'une façon générale[12-1], opposé
à l'exécution morcelée de ses Drames au concert? Et c'est
comme musicien, par les concerts, que lui, Artiste, et non
«compositeur», Dramaturge, et non «musicien»[13-1], dédaigneux
de semblables succès profanateurs de son Œuvre une, s'est
progressivement imposé chez nous! Wagner n'était-il pas l'ennemi,
n'a-t-il pas été toute sa vie l'ennemi de notre conception du
Théâtre et des théâtres-de-musique? En Allemagne aussi bien qu'en
France et n'importe où, n'a-t-il pas toute sa vie lutté contre
les conventions modernes, lutté contre les directeurs, lutté
contre les interprètes, contre les publics et le Public? C'est
qu'il désirait, avant tout, c'est qu'il exigeait, avant tout,
la vérité, encore, toujours, la vérité dans l'expression; et
que si dès sa jeunesse, non maître alors de soi, il la sentait,
cette vérité, la désirait, cette vérité, et l'exigeait, cette
vérité, quand il faisait jouer les opéras de Mozart, de Glück,
et même de Bellini,--à plus forte raison plus tard, en pleine
possession de son être artistique, de ses idées et de ses moyens,
en l'absolue conscience d'avoir réalisé son idéal complet du
Drame, il se devait de réclamer, pour ce Drame idéal, sinon des
représentations-types par toute la terre, tout au moins des
représentations significatives de son but!
Ces représentations significatives, les avons-nous? Qui l'osera
dire? Qui, s'il a connaissance du but? Qui, s'il a médité sur les
idées de Wagner? Et pourquoi ne les avons-nous pas? Et pourquoi
les Allemands non plus ne les ont-ils guère, sauf à Bayreuth,
Mecque si peu germanique, en somme, d'une religion d'Art presque
universelle? Wagner avait-il donc raison quand il disait:
«L'Œuvre d'Art de l'Avenir ne pourra pleinement vivre que lorsque
le drame ordinaire et l'opéra seront impossibles»? Passe pour
l'Allemagne,--mais ici!... et je n'ai à m'occuper que d'ici.
Eh bien! troublée sans doute,--ici,--troublée du vague remords
collectif et latent de ses injustifiables outrages et de ses
antérieures injustices, la conscience publique d'une élite n'a
point trouvé de repos durable avant de les avoir réparées. Nul
n'a songé à se demander si la seule réparation due au génie
d'un Richard Wagner ne serait pas de chercher à le comprendre.
Réparer! l'instinct ne raisonne pas: réparer les huées par
les acclamations! Applaudir de confiance, comme on sifflait
de confiance, sans d'ailleurs soupçonner maintenant, mieux
qu'autrefois, de quelle sublime chose il s'agit, ah! de quelle
redoutable chose!--Jour de Dieu! il est temps, grand temps qu'une
voix proteste, et qu'un geste impose du silence, avant qu'il
soit ici trop tard et pour longtemps, comme il semble que pour
longtemps, là-bas à l'Est, il soit trop tard!
La question, Société que vous êtes, Cohue que vous êtes, Elite
aussi, et vous, Critiques, sous vos vénérables jumelles, la
question n'est nullement de savoir (car la réplique n'est pas
douteuse) si les Drames de Richard Wagner doivent être joués,
mais comment:--comment! Et pour savoir comment, il faut étudier
ses idées; et, pour comprendre ses idées,--car alors, mais alors
seulement, nous pourrons comprendre ses Drames, patrimoine de
l'humanité, et faire profiter d'eux l'Art national français,--pour
comprendre, dis-je, ses idées, il faut d'abord, rentrant en soi,
réfléchir sur l'Art, sur ce qu'est notre Art, y réfléchir avec
sérieux! et répondre en âme et conscience à cette interrogation
grave: Voulons-nous, ou ne voulons-nous pas, un Art nouveau?[15-1]
C'est-à-dire, d'une façon très générale et vague, mais qui se
précisera par la suite: Voulons-nous, comme les grandes époques,
l'Art, synthèse des arts et fusion des égoïsmes artistiques?[15-2]
Ou, comme les médiocres époques, les tristes époques d'analyse,
voulons-nous les arts, fussent-ils les «beaux»-arts? Voulons-nous
des Artistes et non des artisans? Voulons-nous des Poètes,
au sens parfait du mot, des Créateurs,--et non des singes!
Voulons-nous voir que ces Poètes n'ont pas à «se placer à notre
point de vue», n'ont pas à descendre vers nous, mais à nous faire
monter vers eux? qu'ils ne sont point là pour nous révéler, pour
révéler à notre cœur, des banalités révélées d'elles-mêmes,
héréditairement, à nos sens, ou quotidiennement, à nos sens, y
compris notre «gros bon sens», qui n'est, presque toujours, qu'un
maigre mauvais sens! mais qu'ils sont là, tout au contraire, pour
nous révéler ce que jamais, ni de nos sourdes oreilles mortelles,
ni de nos aveugles yeux mortels, nous n'avons entendu ni vu, nous
n'entendrions ni ne verrions tout seuls! Voulons-nous voir cela,
ou ne voulons-nous pas? Voulons-nous, ou ne voulons-nous pas, Cité
fondée sur l'artifice, cesser d'accuser d'artifice les Poètes, les
Poètes qui seuls, refuges de toute sincérité, se sont exilés dans
leur âme et dégagés vers la Nature, exilés d'une Cité de mensonge
et d'apparences, et dégagés d'une Société dont l'Art ne saurait
sans déchoir interpréter l'ignominie? Voulons-nous cesser, ou ne
voulons-nous pas? Voulons-nous, ou ne voulons-nous pas, grâce à
l'Art qui n'a qu'une patrie, laquelle est l'Ame, grâce à l'Art qui
n'a qu'un domaine, lequel est l'Air, grâce à l'Art qui n'a qu'un
instant, l'Éternité[16-1], voulons-nous, ou ne voulons-nous pas
nous délivrer des contingences, nous délivrer des conventions,
nous délivrer des préventions, nous délivrer des préjugés, nous
délivrer des habitudes, nous délivrer des hébétudes, nous délivrer
des papotages, et nous délivrer des reportages de l'immédiate
réalité, de la réalité relative? Voulons-nous, ou ne voulons-nous
pas nous en libérer grâce à l'Art, afin de pouvoir à notre tour,
plongeant au fond de nos propres âmes comme le Poète au fond de
la sienne, nous y ressaisir, et nous y ressaisir hors du siècle,
hors des illusions du temps et du lieu, en pleine Éternité seule
vraie, en pleine surnaturelle Nature, en pleine profonde Humanité,
générale, abstraite et pourtant vivante,--seule vivante, et seule
absolue? Voulons-nous, ou ne voulons-nous pas comprendre, au bout
du compte, qu'à l'Art seul, non pas à la science, il faut demander
l'oubli de la vie par la représentation de la Vie? car, si la vie
nous fait souffrir, elle seule aussi nous intéresse; et s'il est
vrai que la pauvre science[17-1],--incapable de rien savoir,--peut
seule fournir à l'Art les humbles éléments d'une miraculeuse
transfiguration, il n'est pas moins certain que l'Art seul peut à
son tour, comme le proclame Richard Wagner, se mettre à la place
de la vie réelle, dissoudre cette réalité quotidienne dans une
illusion, dans une illusion supérieure, grâce à laquelle ce soit
la réalité même qui nous apparaisse illusoire![17-2]
Voilà quelle est la question, dis-je: non pas spécialement
musicale, non pas spécialement théâtrale, mais généralement
artistique; non de réduire à d'huileux problèmes de machinerie
la représentation d'une _Walküre_; non d'adapter Wagner au moule
de nos guignols, où Wagner n'entrera qu'en le faisant éclater,
sans utilité pour personne! mais de réfléchir sur l'Art et sur
ce qu'est notre art, d'y réfléchir avec sérieux; et,--si nous
répondons en notre âme et conscience à cette interrogation grave:
«Voulons-nous, ou ne voulons-nous pas, un Art nouveau?» si nous
y répondons: «Oui! Oui!», si nous avons reconnu que Wagner en
peut être le précurseur, l'initiateur ou l'instituteur,--alors,
seulement alors, d'adapter nos guignols à cet Art de Richard
Wagner, jamais l'Art de Richard Wagner à l'indignité de nos
guignols.
Qui d'une piété semblable a cure? Ah! comme tous ont pris leur
revanche, directeurs, chefs d'orchestre[18-1], interprètes et
public, depuis que l'Œuvre immortel du trop pur génie mort
est seul à se défendre contre eux! Quelle conspiration tacite,
instinctive, pour faire ou pour laisser descendre à leur portée
les conceptions de Richard Wagner, pour se spécialiser, pour se
clapir chacun dans sa propre incompréhension, pour se congratuler
entre eux d'admirer sans avoir compris, et de nous avoir--tel est
leur crime, et l'inconscience est leur excuse,--proposé comme
fidèles, et souvent imposé, leurs caricatures bien intentionnées!
Que si tonnent ou détonnent des voix pour objecter: «Après
tout, jeune énergumène, ces conceptions de votre Wagner
sont des conceptions dramatiques: et, pourvu donc qu'on les
représente...»--Oui! répliquera l'«énergumène», oui, des
conceptions dramatiques! Des conceptions dramatiques certes! Mais
c'est donc pour ne pas entendre que vous aviez des oreilles,
lorsqu'à l'instant l'énergumène vous parlait nettement d'Art
Nouveau (d'Art renouvelé, sans doute, eût été mieux exact)? Des
oreilles, ah! vous en aviez pour entendre, ah! vous entendiez;
mais écouter, voilà de quoi vous vous êtes passés: serait-ce que
vous n'en êtes plus capables? Vous imaginez-vous qu'il s'agisse,
par hasard, de je ne sais quel ronron sonore de paradoxe pour
parade, agrémenté de sonneries de clairon, d'éternûments de
cymbales et de canonnades de gong! Il s'agit de vérité, d'une
vérité sérieuse, à dégager des «ouï-dire»: des falbalas de poupée,
des fards de carnaval, et des corsets de prostituée, dont on
a tour à tour cherché à déguiser, à maquiller, à déformer son
éblouissante nudité de Belle-au-Drame-dormant sans défense. Il
s'agit de vérité, d'une vérité sérieuse: vitalement, mortellement
sérieuse! Car, pour dramatiques qu'elles soient en effet, les
conceptions de Richard Wagner, à dater de la _Tétralogie_, y
compris la _Tétralogie_, n'en demeurent pas moins inséparables
de ses idées personnelles sur l'essence de l'Art, sur le but
de l'Art; inséparables, affirmerai-je, de ses efforts pour
démontrer que l'Art est la plus sacrée des choses, et, sous la
forme du Théâtre, investissant d'une intense vie les plus cachés
des sentiments, des émotions ou des passions, peut arracher un
peuple d'hommes aux vulgaires intérêts qui les occupent tout le
jour[19-1], pour rendre intelligibles, à ce peuple rassemblé,
les plus hautes comme les plus profondes parmi les fins de
l'humanité[19-2].
Et que nul _a priori_ n'ose ici chuchoter les inopportuns mots
de «système» ou de pièces-à-thèse: supposer qu'après la lecture,
et surtout après la représentation de n'importe quel Drame de
Richard Wagner, n'importe quel homme pourrait classer ce Drame au
nombre des pièces dites à thèse, enfantines anecdotes soufflées
dignes de toute indignité, jamais d'un tel excès d'honneur,--ce
serait faire à l'esprit critique ou bien à la bonne foi des
uns, comme à l'intuition des autres, une injure gratuite autant
qu'inutile. S'obstiner systématiquement à radoter du «système»
de Richard Wagner, ce serait oublier que toute sa vie Wagner,
avec une légitime fureur, s'est proclamé du monde l'homme le plus
ignorant de ce que peut être ce «système». Et comment ne l'en
croirait-on pas sur sa parole? Comment, lui qui toujours fut
Artiste, et rien de plus (et qu'est-ce qu'on peut être de plus?),
comment n'eût-il pas ignoré ce que peut bien être ce «système»?
«Système» est vite dit, mais qu'est-ce que «système»? Par
déduction, par induction, par toute quelconque méthode logique,
arbitraire et présomptueuse, un esprit didactique, en son futile
dédain des révélations inspirées, saura jour après jour édifier
un «système», au moyen de matériaux choisis, cimentés par des
raisonnements, sur un fonds de plausibilités phénoménales: après
quoi sa royale raison condescendante voudra bien faire l'honneur
au monde,--Choses, Nature, Vie Universelle,--de l'adapter, à son
«système»! Maintenant donc, si c'est cela «système», nommera-t-on
de ce vocable odieux les idées d'un Richard Wagner, en dépit
d'un Richard Wagner? des idées issues, comme l'Artiste même,
comme sa Musique et comme ses Drames, de la Réalité des Choses,
des Profondeurs de la Nature, et du Cœur palpitant de la Vie
Universelle! Plutôt dire que l'Art (qui, toujours, sait ce que
souvent l'Artiste ignore)[20-1] lui révéla progressivement les
horizons d'un nouveau monde, pressenti mais inexploré,--où Wagner
lui-même éprouva le besoin de s'orienter et de se recueillir, pour
son propre compte et tout seul, avant de révéler à son tour, aux
hommes sceptiques de l'ancien monde, la merveille de sa découverte.
Or je pose que révélateurs de cette merveille, ses Drames le
sont! Ils le sont--à la condition _sine qua non_ d'être exécutés
comme il sied. Ils le sont--à la condition que les interprètes,
à force de renoncement et de foi, méritent la descente, sur
leurs têtes, des apostoliques langues de flamme, afin de pouvoir
parler au Peuple[21-1], au cœur du Peuple, inconsciemment,
l'idiome spirituel qui les en rendrait maîtres. Ils le sont--à la
condition que ces interprètes, les acteurs comme les musiciens,
les décorateurs comme les machinistes, ainsi devenus dignes du
Drame, trouvent alors devant eux des gens rassemblés pour se
«_distraire_», soit, mais pour se noblement «_distraire_», au
sens le plus élevé du mot: c'est-à-dire pour s'abandonner sans
réticences, sans infatuation critique, à l'ingénuité de leurs
propres impressions, au lieu de chercher dans l'Œuvre d'Art
tout autre chose que l'Œuvre d'Art, tout,--excepté cette Œuvre
elle-même! Ces représentations idéales, par des interprètes
idéals, devant un Public idéal, pour un Public dont le goût n'ait
pas été faussé, tour à tour, par des habitudes, seconde nature
contre nature, et par des conventions, et par des prétentions, et
par des perversions, et par des concessions: ces représentations
idéales, devant un Public idéal, pour un Public de Foule et de
Peuple[22-1] si l'on veut, connaisseur,--mais de son ignorance,
et par là propre à tout recevoir, à tout admettre, à tout sentir,
à tout comprendre, à tout écouter jusqu'au bout la bouche béante,
mais l'âme aussi, à ne se jamais scandaliser si le musicien comme
le poète le veulent intéresser au Drame plutôt qu'aux interprètes
du Drame; ces représentations idéales, révélatrices de l'Art
nouveau découvert par Richard Wagner, révélatrices de ses idées
mieux que toutes ses œuvres théoriques,--il n'y a plus à les
espérer pour le moment.
Non qu'elles soient irréalisables, et la preuve, c'est qu'il est
au monde une ville où l'effort des Barbares, l'hostilité des
scènes allemandes, la vanité des interprètes, l'inintelligence
des publics et le scepticisme de la presse n'empêchent point
qu'elles se réalisent! Réalisables, elles le seraient donc, en
Allemagne, en France et partout, mais il faudrait que certains,
pour les organiser, consentissent d'abord à s'instruire, à toutes
grandes ouvrir leurs petites cervelles au souci de savoir de
quoi il s'agit. Il faudrait que fût voulu, par tout un peuple
d'âmes, l'Art nouveau qu'a voulu Wagner: et comment voudront-ils,
s'ils ne savent pas d'abord? et comment sauront-ils, s'ils ne
veulent pas savoir? Ah! s'ils voulaient savoir, seulement! Car
tout est là. Quand ils auraient appris qu'il fallut à Wagner
des années pour s'orienter, pour prendre conscience de son but,
pour pouvoir arriver lui-même, minorité d'un contre tous, à la
volonté d'y viser,--sans doute se résigneraient-ils à poser leurs
pieds dans ses pas, à suivre, vestige à vestige, l'âpre sentier
qu'il a frayé; par la connaissance de sa vie, ils s'initieraient
peu à peu à l'évolution de ses idées; par l'évolution de ses
idées, aux causes de cette évolution; par l'intelligence de ces
causes, à l'incompatibilité qui définitivement existe entre
d'une part l'aménagement de nos représentations dramatiques, et
d'autre part l'économie, formelle, foncière et générale, des
conceptions de Richard Wagner à dater de la _Tétralogie_. Et
alors, ils comprendraient bien et reconnaîtraient: que jamais,
en bafouant Wagner, on n'a fait à Wagner un plus indigne outrage
qu'en l'admirant de certaine manière, en représentant, de
certaine manière, tel Drame inutile à nommer; alors, peut-être
voudraient-ils des représentations idéales, par des interprètes
idéals, ailleurs qu'en une ville bavaroise, où tout le monde, à la
fin du compte, ne peut pas se rendre!
Mais quoi! nous en sommes au même point qu'à l'époque où
sollicité d'exposer ses idées sur l'Art, désireux d'éviter toute
phrase trop didactique, Wagner, en 1860, vit surtout dans une
traduction (qu'on lui réclamait en même temps) de ses _Quatre
Poèmes d'_«opéras», le moyen de compléter cet exposé d'idées; de
faciliter à des Français l'intelligence de ses principes,--sur
le Drame-Musical-Poétique et Plastique,--en rendant possible, à
ces mêmes Français, la lecture, l'étude, la méditation de quatre
exemples de ce Drame, applications concrètes de ses principes
abstraits. Quand je dis que nous en sommes au même point, c'est
de notre ignorance que je parle; car, si cette ignorance des
principes de Wagner demeure, après la _Lettre à Frédéric Villot_,
profonde, à notre honte, autant qu'auparavant,--différentes sont
les conjonctures.
Tout d'abord est devenue possible une traduction française, en
prose, du quadruple poème du _Ring_: de ce poème qui, en fait de
quadruple métaphore explicative et suggestive, explicative de
ses principes, suggestive de ses théories, eût été trente-quatre
ans plus tôt ce qu'il est encore aujourd'hui même, c'est-à-dire
mieux persuasif, significatif, péremptoire, ou, pour parler sur
piédestal, mieux adéquat aux fins voulues.
D'autre part, les ennemis de Wagner ont désarmé, si bien qu'on
pourrait presque dire, sans aucun paradoxe, hélas! qu'excepté ses
admirateurs, il n'a plus chez nous d'adversaires. Circonstance à
la fois très utile et si grave! très utile, car enfin l'on peut
parler de Wagner avec des chances d'être écouté; grave, parce
que tant d'honnêtes gens, pour s'en être fait une image plus ou
moins semblable à celle de Berlioz, croient être en règle avec
Wagner. Qui sait dès lors à quelles fureurs, à quelles injures,
à quelles lâchetés, à quelle cabale peut-être est exposé celui
qui proclamant, tout haut, ce que tel et tel déplorent trop bas,
stigmatisera l'ovine bêtise ou l'hypocrite malhonnêteté des
admirateurs de Wagner par mode, ou des exploiteurs de cette mode,
dénoncés en flagrant délit, les uns de snobisme et d'erreur, les
autres, de tripatouillage! Qui sait? mais il le faut! Puisqu'il
le faut: Soit! dis-je. Soit! puisque décisive est l'heure. Soit!
puisqu'à cette heure décisive, des voix se taisent, non pas plus
sincères, mais moins indignes que ma voix. Bénies soient-elles,
d'ailleurs, d'avoir parlé jadis, aux temps presque héroïques
encore et presque industriels déjà de la propagande wagnérienne,
lorsque nos âmes d'enfants naissaient à peine à l'Art; lorsque,
sans ces voix opportunes, nous aurions pu, tout aux élans d'un
enthousiasme irréfléchi, applaudir d'instinct qui? Richard Wagner,
de cela nous eussions été sûrs; quoi? des contrefaçons de ses
Drames, et cela nous l'eussions ignoré...
Nous l'eussions ignoré sans doute! Mais enfin, nous ne l'ignorons
pas. Songeons donc (c'est le meilleur moyen d'affirmer notre
reconnaissance), songeons à tenter pour autrui l'effort qui fut
tenté pour nous par ces voix véridiques et rudes. Comprenons
que si, rudes, elles le furent parfois jusqu'à nous sembler
fanatiques, c'est qu'elles tonnaient en une époque de polémiques
exaspérées, de désespérées tentatives suprêmes pour ou contre
l'Art de Richard Wagner. Ne leur imputons pas à trop grave
péché leur demi-silence après une victoire que, moins noblement
désintéressés, pontifes prompts à vivre du culte autant qu'à
propager la foi, bien des autres eussent exploitée. Et, faisant
un juste retour vers ces profondeurs d'ignorance, d'où notre
enthousiasme aurait pu s'élever, pour s'évanouir à la fin, comme
l'éclat du feu passager d'un engouement,--si nous n'avions pas
sur les cimes entendu des appels d'apôtres, si nous n'avions
vu sur leurs têtes les apostoliques langues de flamme, sur
leurs lèvres l'ardent charbon où allumer, spirituelle, et
perpétuelle, notre foi,--faisant, dis-je, un humble retour vers
ces profondeurs d'ignorance aux virtualités éteintes, réservant
nos indignations pour quiconque, la vérité lue, persévérerait en
son erreur par quelque imbécile amour-propre, rétractons avec
repentir de trop hâtives paroles violentes: «Ovine bêtise»?--Non
pas. «Hypocrisie»?--Non plus. «Malhonnêteté»?--Pas davantage.
Ignorance, ignorance réelle! celle même qui, sans d'opportunes
voix, fût demeurée la nôtre, oublieux que nous sommes! Et pourtant
nous étions des épris d'Art, nous autres,--des Artistes même,
quelques-uns!--c'est-à-dire des hommes qui, par vocation, des
hommes qui, tous, considéraient que leur premier devoir, sinon
l'unique, consiste à se préoccuper d'Art, et de l'essence de
l'Art, et du but de l'Art, et de ses destinées éternelles: tandis
que l'ignorance du Public reste, en somme, moins attribuable au
Public lui-même qu'à l'ignominie d'un milieu natal indifférent aux
questions d'Art.
Tolérer semblable ignorance?--Non! nous ne sommes point au monde,
j'espère, pour tolérer ce qui nuit au monde? nous y sommes pour
chercher, pour trouver et pour croire,--et pour agir, de toutes
nos forces, conformément à notre Foi?
Tolérer donc, jamais! Qu'on nous arrache la langue! Tolérer?
Soit: quand nous serons morts. Mais aussi, plus j'y réfléchis,
plus s'affirme et grandit en moi, pour cette ignorance du
Public, à défaut de quelque lâche désir d'y condescendre, une
particulière indulgence: quels éléments d'étude a-t-il eus, après
tout, quels éléments d'étude a-t-il pour directement s'initier
aux conceptions de Richard Wagner? Les ennemis de Wagner ayant
désarmé, nommerons-nous éléments d'étude tels panégyriques sur
mesure d'apologistes sur commande, improvisés admirateurs au
lendemain de ce désarmement? Nommerons-nous éléments d'étude les
«morceaux-choisis» pour concerts, voire les «morceaux-choisis»
pour soirée d'Opéra, qu'on ose, avec tranquillité, proposer au
Public français comme révélateurs d'Œuvres d'Art prétendant à bon
droit chacune, d'un bout à l'autre, eussent-elles trois actes,
eussent-elles _treize_ actes[27-1], à la même égale attention?
Éléments d'étude révélateurs certes, s'ils n'étaient amputés
d'organismes vivants, d'ensembles dramatiques dont la Langue, la
Métrique,--la Poésie, la Symphonie,--la Plastique, et la mise en
scène,--réagissent les unes sur les autres, indivisiblement unies,
le mot complété par la note, la note complétée par le geste, et
tout, depuis l'idée générale jusqu'au plus minime détail matériel,
se correspondant, se tenant à tel point, que les défauts,--sans
lesquels il n'est point de vrai chef-d'œuvre,--les défauts
même, on l'a pu dire font intégrante partie du Drame, s'imposent
à notre admiration, par leur caractère de nécessité! Pour ma
part, je déclare que des «morceaux-choisis», quand bien même ils
consisteraient en un _quart_ de Drame comme _La Valkyrie_ (un
quart dénaturé lui-même par d'inintelligentes coupures, et par
quel système de représentation!), de semblables «morceaux-choisis»
ne sont pas des éléments d'étude: ou plutôt ne peuvent être
éléments d'étude qu'à certaines conditions précises, ici débattues
par la suite.
Restent: les partitions orchestrales, lisibles pour combien
d'élus? les partitions pour piano, mementos utiles pour qui sait
déjà, dangereux pour qui sait mal encore[28-1]; les traductions
en vers français, _libretti_ traîtres aux Poèmes[28-2]; enfin les
traductions en prose, et quelques douzaines d'analyses--plus ou
moins littéraires, par des musicographes, plus ou moins musicales,
par des littérateurs. Des analyses! chacun les fait à son point
de vue,--souvent sans avoir lu ni partition, ni texte, sans avoir
entendu, sans avoir vu les Drames; souvent d'après tel devancier
qui, documenté d'«ouï-dire», n'avait guère davantage entendu, vu
ni lu, et duquel il répète, soit les erreurs grossières, soit les
interprétations fausses, soit les impudentes fantaisies[28-3]. Des
analyses! que dire de celles presque exclusivement thématiques, la
plupart exactes, encore qu'incomplètes? comme si Richard Wagner
n'eût été que «musicien»! comme s'il n'eût été--musicien--que
l'initiateur du _Leit-Motiv_! Mais au reste, à présupposer que,
littéraires ou bien thématiques, toutes ces analyses fussent
exactes, à les présupposer complètes,--et plus d'une possède ces
deux qualités,--la meilleure vaudrait toujours moins que la pire
des traductions totales, puisque en somme il s'agit d'un Drame:
dont celui-ci jugera telle scène ou plus importante ou plus belle;
dont celui-là passera sous silence la même scène, trop heureuse si
quelque pédant n'y découvre point, pour sa part, des philosophies,
des morales, des métaphysiques, et quoi sais-je! Hé! que ne me
donnez-vous, au lieu de vos analyses, la scène elle-même,--et
toutes les scènes?
Si Wagner ne fut que «musicien» c'est ce que nous verrons bien
alors! S'il ne fut, au surplus, que son propre librettiste, un
versificateur choisissant pour sujets, prétextes à Musique,
prétextes à décors, d'à peu près lyriques anecdotes, d'oiseuses
fables mythologiques, de spécieuses féeries pour trappes et
pour trucs: ou s'il fut un très grand Poète au sens originel du
mot, un intuitif Créateur d'Œuvres où se pose, profondément,
musicalement, artistiquement, je ne dis pas: philosophiquement,
le Problème de nos Destinées; un Révélateur de Symboles, un
Restituteur de Réalités; un génial Vivificateur, Revivificateur
plutôt, des humaines, des universelles, des perpétuelles
significations de l'immémorial Légendaire aryen! Si Wagner
ne le fut pas, ce Poète, ce Créateur, ou s'il le fut; si, ce
Poète n'étant pas compris, le Musicien peut être compris;
si, ni l'un ni l'autre n'étant compris, peut être compris le
Dramaturge, voilà ce que nous verrons bien, dis-je! voilà ce
que nous verrons, rien de moins, par ses prétendus libretti,
quand on nous les aura traduits--comme il convient que traduits
soient-ils. Et nous verrons encore, j'espère, moins mal qu'au
moyen d'analyses, s'il faut considérer le Drame de Richard Wagner,
le Drame-Musical-Poétique-Plastique, comme un phénomène isolé,
comme une «fantaisie individuelle», et non comme un effort d'un
Artiste complet, «dans un intérêt général»! Et nous verrons
encore, j'espère, si, au résultat de cet effort, il n'y a pas
lieu d'appliquer l'appréciation, de Wagner même, sur la Symphonie
de Beethoven: que son Drame «se dresse devant nous comme une
colonne, qui indique à l'Art une nouvelle période»; car avec ce
Drame de Richard Wagner «a été enfantée, au monde, une œuvre
à laquelle l'Art d'aucune époque, ni d'aucun peuple», y compris
l'Art de la Hellade, «n'a rien à opposer qui en approche, ou qui y
ressemble[30-1]».
Qu'on n'aille pas dénaturer le sens des affirmations qui
précèdent. Loin de moi l'idée d'insinuer qu'une Traduction,
fût-elle parfaite, fût-elle adaptable sans une erreur, sans une
faiblesse, à la Musique, suppléera jamais pour ce Drame à des
représentations exactes: j'ai dit, au contraire, et je redis,
qu'à cette condition d'être exactes, seules des représentations
sauraient, mieux que n'importe quelle autre épreuve, révéler
la nécessité, montrer la possibilité, non seulement d'un
Art-Dramatique nouveau, mais, sans autre épithète, d'un plus noble
Art nouveau. J'ajoute ici qu'une traduction ne suppléerait même, à
mon avis, ni aux représentations françaises, tout antiwagnériennes
qu'elles soient, ni aux sélections des concerts publics, plus
antiwagnériennes encore; mais peut-être permettrait-elle,
précédée de cet Avant-Propos, flanquée d'irrécusables gloses,
peut-être permettrait-elle seule: d'aller à ces représentations,
d'assister à ces sélections, avec des chances d'en
découvrir...--L'inutilité?--Ce serait excessif...--L'insuffisance
alors?--Voilà!