à Plaz par les évêques et le clergé, on déposa
le lendemain matin le corps du pieux pontife
dans une grande barque, où entrèrent les trois
évêques et le prêtre Marcus. D'autres barques
suivaient, chargées de peuple, chargées de prêtres,
chargées des moines de Plaz chantant des psaumes
et des litanies. Tout ce funèbre cortège remonta
la Vilaine jusqu'à Rennes et vint prendre terre
au sud de l'agglomération qui formait alors cette
ville, vers le point aujourd'hui occupé par l'escalier
du Cartage ou le bas de la rue de Rohan.
[Illustration: Saint Melaine et les prisonniers
dessin de BUSNEL.]
«Là était la muraille de l'enceinte gallo-romaine,
avec sa base et ses neufs cordons de briques
qui avaient valu à Rennes le nom de _Ville
Rouge_. Là, contre cette muraille se dressait une
tour; dans cette tour douze voleurs attendant la
mort se lamentaient.--Au bruit des chants et de
la procession funèbre, informés que cette pompe
solennelle se déploie autour du corps du bon évêque
Melanius, ces malheureux lui adressent une
ardente prière, sollicitant de sa miséricorde--en
ce jour où il triomphait au ciel--leur délivrance.
Tout à coup, un bruit sourd et fort comme un
coup de tonnerre se fait entendre, le mur de la
tour se frange du haut en bas, par cette brèche les
voleurs sautent vivement, et ils vont grossir le
cortège funèbre de leur libérateur.»
Saint Melaine, évêque de Rennes, VIe siècle (6 novembre),
invoqué dans les calamités publiques, est le patron du diocèse
de Rennes et des paroisses d'Andouillé, Brain, Châtillon-sur-Seiche,
Cintré, Cornillé, Domalain, Lieuron, Moëlan,
Moigné, Montoir, Morlaix, Mouazé, Pacé, Rieux, Saint-Melaine,
Broons, Sion, Thorigné, Les Touches. On prononce
à Rennes, saint M'laine et parfois saint Blaine.
En Basse-Bretagne, il a une chapelle à Plélauf, où quelques-uns
prétendent qu'il est né. Saint Melaine avait d'autres
chapelles: deux à Carentoir, et une à Maroué, où existait
un prieuré.
Dans la commune de Pléchâtel on découvre sur les bords
d'un ruisseau les ruines de la chapelle de saint Melaine,
curieuse par sa fontaine qui coule dans la muraille du chevet,
au-dessous même de l'ancien autel. Les paysans de la contrée
vont en pèlerinage à saint Melaine pour avoir de la pluie.
Ils y portent comme offrande des pieds de cochon, et l'un
des pèlerins asperge, avec l'eau de la fontaine, un morceau
de bois, dernier débris du saint, en disant:
Saint Melaine, mon bon saint Melaine,
Arrose-nous comme je t'arrose.
(AD. ORAIN, _Curiosités, etc. de l'Ille-et-Vilaine_, 1885, p. 5).
LXIX
Saint Marcoul
La tradition carentorienne qui s'est conservée jusqu'à nous affirme que
saint Marcoul vint un jour frapper à la porte du château de la Ballue,
situé sur la voie Ahès, pour demander à y loger pendant la nuit. Le
seigneur de la Ballue ne voulut pas le recevoir, non plus que les
nombreux habitants du village.
Alors le saint se retira, après avoir prédit aux villageois que la
Ballue perdrait de son importance, et que son château s'engloutirait, ce
qui est arrivé, au dire des habitants actuels de la Ballue.
De là, l'apôtre s'achemina vers un lieu où se trouvait une petite maison
habitée par un pauvre couvreur. Il frappa à la porte et demanda
l'hospitalité pour la nuit. Elle lui fut gracieusement offerte.
Dès le lendemain, il se mit à prêcher l'évangile à son hôte et le
convertit sans peine; il en fut de même des habitants des villages
voisins.
Quand le saint missionnaire revenait de ses courses apostoliques, il
avait coutume, dit-on, de se reposer sur une grosse pierre placée à
l'endroit où nous voyons aujourd'hui la croix de saint Marcoul, à
l'entrée du bourg.
Avant de quitter ces braves gens qui l'avaient si bien reçu, Marcoul les
remercia et dit à son hôte que la bénédiction de Dieu serait sur lui et
sur sa maison, et que celle-ci deviendrait le centre d'un grand village,
qui s'appellerait le village du Couvreur. La prédiction du saint ne
tarda pas à se réaliser: en quelques années la maison du couvreur devint
le village, puis le bourg de Kerentouer.
(ABBÉ LE CLAIRE, _L'ancienne paroisse de Carentoir_, 1895, p. 19-20).
À Carentoir le pré de Saint-Marcoul est près du village
de la Touche Marcadé; la croix et la fontaine de saint
Marcoul se trouvaient à une petite distance de l'ancienne
église. Il avait une statue, faite en 1771, qui en remplaçait
une plus vieille.
Saint Marcoulff, abbé de Nanteuil (VIe siècle), est le patron
de Carentoir; sa fête anciennement célébrée le 7 juillet l'est
actuellement le 1er mai. Pour honorer leur patron, les
chapelles tréviales avaient coutume d'offrir à l'église une
certaine quantité de grain, avec lequel on faisait les tourteaux
de saint Marcoul, qui étaient vendus à la porte de
la chapelle.
LXX
Saint Suliac et les ânes
Saint Suliac avait établi un monastère, au lieu
qui porte maintenant son nom; il y avait
planté des vignes et semé du blé. La Rance n'était
alors qu'un faible ruisseau, qu'on traversait sur
deux mâchoires d'ânes, et en face de Garot se
voyait la métairie de Rigourden, dont les ânes
vinrent un jour brouter l'enclos des moines; ceux-ci
au bout de quelque temps s'en aperçurent et les
chassèrent.
L'abbé alla reprocher au fermier sa négligence;
mais celui-ci ne les garda pas mieux, et un matin
l'abbé les trouva broutant sa vigne, et les frappa
de sa crosse en les maudissant.
Le propriétaire alla à la recherche de ses ânes,
qu'il trouva immobiles, près de l'enclos des moines,
la tête retournée sur le dos; saint Suliac les
délivra de cette position incommode, et les ânes
s'en allèrent, mais ils firent un tel bruit que le
saint pour ne plus en être incommodé, élargit la
Rance et lui donna la largeur qu'elle a aujourd'hui.
On voyait naguère dans les caves du presbytère
un tableau sculpté en relief, fort vieux d'après la
grossièreté du travail, et représentant les ânes, la
tête retournée sur le dos.
La tradition populaire ajoutait qu'une ligne tracée
à l'entour du jardin et quatre petites houssines
plantées aux quatre angles avaient suffi
pour rendre immobiles, comme devant un mur de
clôture, le ânes de Rigourden.
(Mme DE CERNY, _Saint-Suliac et ses Traditions_ (abrégé), p. 13).
* * *
Dans la _Vie des saints de Bretagne_, éd. Kerdanet, la légende
de saint Suliac est assez développée. Ce n'est qu'à
partir du § 8 que l'on trouve des ressemblances entre elle
et la légende ci-dessus:
«Ayant labouré une pièce de terre, il y sema du
bled, lequel crust fort beau; mais le bestail qui
d'ordinaire, passoit ès prochains marets se jeta une
nuit dans ce champ qui n'estoit pas fermé et en
gasta une partie; le matin on vint en avertir saint
Suliac; il se mit en prière, et puis prit son baston,
dont il traça une ligne à l'entour du champ, et
aux quatre coins d'iceluy planta quatre petites houssines
pour toute haye et fossé.... la nuit suivante,
les mesmes animaux, sortant des marets et pasturages
se voulurent jetter sur ledit champ; mais
si tost qu'ils toucherent cette ligne que le saint
avoit tracée, ils devinrent tous immobiles, sans se
mouvoir ni se remuer non plus que s'ils eussent
esté de marbre ou de bronze; le saint abbé s'en
alla devers le champ, donna sa bénediction à ces
animaux, et leur deffendit désormais de venir ravager
son blé: ce qu'ils observerent invariablement
et se retirerent dans les marets.»
Dans la vie de saint Samson, des pourceaux ayant été
paître malgré la défense dans les prairies appartenant aux
religieux, sont changés en boucs hideux.
(ALBERT LE GRAND, § 21).
Saint Suliac (1er octobre), abbé, VIe siècle, est le patron de
la paroisse de ce nom dans l'Ille-et-Vilaine, de Sizun, de
Tressigneaux; il a une chapelle à Plomodiern. Dans l'église
de Saint-Suliac il est, dit-on, enterré au bas de l'épître:
au-dessus est un autel où sont exposés dans des reliquaires
les ossements du saint; on y fait des neuvaines pour les
fièvres. Il préserve aussi les animaux des épizooties, et est
invoqué pour la guérison des plaies.
Une pierre d'autel d'une chapelle qui, d'après la tradition
avait été bâtie par saint Suliac lui-même, a été plusieurs
fois vendue et déplacée, et est toujours revenue à la place
que le saint lui avait assignée; aujourd'hui qu'elle a disparu
sans qu'on sache où elle est, le peuple assure que le
patron l'a cachée et qu'on ne la retrouvera que lorsqu'une
église sera réédifiée là où elle était jadis. (Mme DE CERNY, l.
c. p. 6, 11).
LXXI
La submersion d'Herbauge
Quand Herbauge la grande ville
Sur les eaux reparaîtra,
Nantes, Nantes la vieille sibylle
De ses bords disparaîtra.
Autrefois il y avait a Grandlieu une ville qu'on appelait Herbauge, et
qui se trouvait à la place où sont les eaux. Les gens de là étaient
riches, riches, mais très mauvais; ils menaient une vie de païens et
adoraient une espèce de diable tout d'or.
Voilà que saint Martin voulut les sauver; il vint dans la ville et ne
trouva personne pour le loger, excepté Romain et sa femme. Il prêchait
tous les jours, mais il avait beau dire et beau faire, ils continuaient
tous à croire à la bête d'or.
Un soir que tout le monde était en fête, qu'on dansait et chantait dans
les rues, voilà que le saint fut averti que le bon Dieu était lassé de
tous ces païens et que, puisqu'ils ne voulaient pas se convertir, il
allait les faire périr en noyant toute la ville. Bien vite saint Martin
courut avertir Romain et sa femme, et leur dit qu'il avait permission de
les emmener, mais à la condition qu'ils ne se retourneraient pas et
qu'ils n'emporteraient que de quoi manger.
La femme de Romain venait justement de faire cuire une fournée; elle mit
trois tourteaux sur sa tête, et avec son homme, elle suivit le saint. Il
faisait tout noir, noir comme terre, et ils ne voyaient pas à un pas
devant eux. Voilà qu'ils entendent un grand bruit, comme si toute la
terre était en eau bouillante. La femme eut peur, elle se retourna, et
tout aussitôt elle fut changée en pierre avec ses tourteaux. Romain ne
l'entendant plus marcher, se retourna de même, et fut aussi lui changé
en pierre. On les voit encore dans une prée au bord de l'eau à Saint
Martin. Tous les ans, la veille de Noël, ceux qui pêchent en barque
entendent les cloches sonner sous l'eau.
(_Conté par Nannon La Racine, à la Haye Fouassière et recueilli par M.
Pitre de l'Isle du Dreneuc_).
* * *
À six cents mètres de Saint-Martin, on voit deux pierres. D'après la
tradition locale, lors de la submersion d'Herbauge, une femme pétrissait
son pain; elle se sauva en emportant dans une grêle ses «tourons», qui
sont auprès de la grosse pierre et sont de moyenne dimension. Une autre
pierre dans la même prée est le fils de la bonne femme, nommé Pierrot,
qu'elle avait prié Dieu de lui laisser emmener; mais s'étant détournée,
elle fut changée en pierre ainsi que le pauvre Pierrot.
(BIZEUL, _De Rezay et du pays de Rais_, p. 50).
Dans la _Vie des saints de Bretagne_, saint Martin va pour
détourner de leur mauvaise vie les habitants d'Herbauge;
mais il les prêche en vain, et ne trouve bon accueil que
chez une bonne femme et son mari. Dieu lui ayant révélé
qu'il allait punir cette ville impie, il leur commande de
sortir de la ville avec lui, et de se garder bien de regarder
derrière soi. «Ils n'estoient guerre loin que sainct Martin
s'estant mis en oraison, il se fit un effroyable tremblement
de terre, laquelle s'ouvrant, engloutit cette ville, avec ses
tours, murs, chasteaux, faux-bourgs et autres appartenances
qui en moins d'une heure fondirent en abyme, et en leur
lieu se fit un grand lac qui s'appelle à présent le lac de
Grandlieu. L'hostesse de saint Martin, oyant la fracas et
le tintamarre que causoient la cheute des édifices, les cris
et lamentations de ceux qui perissoient, se détourna pour
regarder ce que c'estoit, sans se soucier de la deffense du
saint; mais elle en fut punie sur-le-champ, ayant été
convertie en une statue de pierre. (Ed. Kerdanet, p. 647).
Saint Martin de Vertou, abbé, VIe siècle (27 octobre), est
le patron du Bignon, de Gorges, de Lavau, de Mouzillon,
du Pertre, de Pont-Saint-Martin, de Vertou.
LXXII
Le voleur puni
À la chapelle de Notre-Dame de Bon Encontre,
près Rohan, une fenêtre est murée; voici ce
que racontent à ce sujet les habitants du pays.
Une nuit, certain voleur s'imaginant trouver des
richesses dans la chapelle, résolut de s'y introduire;
mais il avait compté sans la patronne du lieu.
Lorsqu'il eut brisé le vitrail d'une des fenêtres, il
fut bien surpris, une fois monté sur la muraille,
de ne pouvoir plus bouger; en vain essayait-il de
descendre d'un côté ou d'un autre, impossible de
remuer. Le malheureux n'a jamais pu descendre
depuis lors, et vous le voyez pétrifié et blotti dans
la maçonnerie qui remplace la verrière défoncée par
lui; il est à genoux et semble demander grâce.
Telle est la légende; voici la réalité: au XVIIIe
siècle, on démolit un oratoire où se trouvait le
tombeau d'un chevalier surmonté d'une statue
tumulaire. La mode était alors de boucher les fenêtres
avec du moellon, pour éviter l'entretien des
vitraux; on employa ce pauvre chevalier à fermer
en partie l'une des baies, et voilà, comme quoi il
figure aujourd'hui dans la muraille qui remplit la
fenêtre. Intérieurement un badigeon recouvre cette
profanation; mais du dehors on distingue si bien
dans la maçonnerie le personnage agenouillé, que
le peuple a inventé le récit qui précède.
(GUILLOTIN DE CORSON, _Journal de Rennes_, 13 décembre 80).
[Illustration]
LXXIII
Saint Eustache
Il y avait une fois un monsieur qui était grand
chasseur, et il n'était pas chrétien. Il s'appelait
Eustache. Un jour il fut à la chasse, et, ayant
vu un cerf, il essaya de le tuer. Mais il ne put y
réussir, et le cerf s'approcha et lui dit:
--Je suis ton Dieu, je ne te crains pas; je viens
te prévenir que si tu veux être heureux, il faut te
faire baptiser, toi, ta femme et tes deux enfants,
sinon tu n'auras que du malheur en cette vie et
dans l'autre. Si tu veux te faire baptiser, tu seras
privé de tous les biens de ce monde, tu perdras
ta femme et tes deux fils; mais un jour vous serez
réunis tous les quatre, et heureux à jamais.
Le chasseur raconta à sa femme ce qui lui était
arrivé, et elle consentit à recevoir le baptême,
ainsi que ses enfants.
Peu après, ils devinrent pauvres comme les
mendiants des chemins, et ils résolurent de quitter
le pays. Comme ils étaient sur le point de s'embarquer,
et qu'ils n'avaient pas de quoi payer le
passage, le capitaine dit au mari:
--Si tu veux laisser ta femme, je te donnerai
le passage à toi et à tes deux fils.
Comme Eustache savait qu'il était destiné à
perdre sa femme, il la laissa au capitaine et
s'embarqua avec ses deux fils. Ils abordèrent en
pays étranger, et se trouvèrent au milieu d'une
petite forêt, où ils s'endormirent tous les trois. À
son réveil, le chasseur ne retrouva plus ses deux
fils; il en fut bien chagrin. Mais comme il n'avait
pas de quoi manger, il demanda de l'ouvrage dans
une ferme, où on l'employa aux besognes les plus
grossières.
Il survint une grande guerre, et Eustache, ayant
été reconnu pour un guerrier de mérite, devint
capitaine; ses fils étaient soldats dans son armée.
Un jour qu'ils se promenaient dans la campagne,
ils rencontrèrent leur mère qui ne les reconnut
pas; ils lui demandèrent qui elle était. Elle leur
dit son nom, et leur raconta comment elle avait
perdu son mari et ses petits garçons, puis, qu'ayant
été retenue à bord d'un navire, le capitaine, qui
avait voulu lui faire violence, avait été tué d'un
coup de tonnerre. «Maintenant, dit-elle, je cherche
mon mari et mes petits enfants, car je crois
qu'ils ne sont pas morts».
--C'est nous qui sommes vos enfants, lui dirent
les deux soldats. Nous avons perdu notre père
lorsque nous étions endormis dans un petit bois,
après avoir traversé la mer. Quelqu'un nous avait
enlevés sans nous réveiller.
La mère était si contente qu'elle alla se jeter aux
pieds du capitaine, pour lui demander de laisser
ses fils aller avec elle.
--Relevez-vous, dit-il, et contez-moi votre
histoire.
Quand elle lui eut dit ses aventures, il reconnut
que c'était sa femme, et il l'embrassa en lui
disant:
--Je suis Eustache, ton mari.
Plus tard, on sut qu'ils étaient chrétiens: les
païens les jetèrent tous les quatre dans une
fournaise ardente, et ils moururent au milieu du
feu, en chantant des cantiques.
(_Recueilli en 1882, aux environs de Dinan, par Mlle Elodie
Bernard_).
* * *
Cette légende reproduit en, les abrégeant beaucoup et en
y ajoutant quelques traits, les principaux épisodes de la vie
de saint Eustache telle qu'elle est racontée dans la Légende
Dorée (cf. JACQUES DE VORAGINE, t. I, p. 335, éd. Brunet). Si je
lui ai donné place parmi les Légendes dorées de la Haute-Bretagne,
c'est parce que à Saint-Cast, pays assez voisin de
Dinan, on la raconte à peu près de cette façon et que l'on
montre sur la grève de La Mare, l'endroit où le saint débarqua
avec ses enfants. Il me semble probable que cette
légende vient du livre cité plus haut, qui a été si populaire
au moyen âge.
Les habitants de Teillay et des environs ont, dit M.
Guillotin de Corson, _Récits historiques_, p. 56, une grande
dévotion pour ce bienheureux, car suivant un dicton
populaire:
Saint Eustache
De tous maux détache.
Il a une chapelle au milieu des ruines de l'ancien château du Teillay;
sur son rustique autel, on voit le saint en habit de chasse; à ses pieds
se trouve son chien fidèle, devant lui se montre le cerf mystérieux
présentant la croix au-dessus de sa tête. À saint Etienne en Coglès a
lieu un pèlerinage à la chapelle de saint Eustache, près de laquelle est
un beau rocher à bassin; il est surtout fréquenté par les femmes qui
désirent avoir des enfants, et a lieu le vendredi saint. Il y a un autre
pèlerinage à Ercé en La Mée près d'une chapelle de Saint-Eustache.
[Illustration]
LXXIV
Saint Georges
On raconte a Châtillon-en-Vendelais, que, il y a bien longtemps, un
pieux laboureur voulant débarrasser les pierres, dites la Roche-Aride,
des sorciers et des sorcières qui les hantaient s'était mis en prières
sous un hêtre, au lieu appelé depuis Saint-Georges, et là suppliait ce
grand et valeureux saint de venir avec son armée purger le pays des
malins esprits qui le désolaient.
Saint Georges, à la fin se laissa toucher et vint à la tête d'une légion
de cavaliers, livrer un assaut aux suppôts du diable, qui furent battus
et mis en déroute.
La mêlée avait été si longue, et si rude, que les chevaux de la légion
de saint Georges tarirent, tellement ils étaient altérés, une source qui
coulait au pied de la Roche-Aride.
Puis saint Georges et ses glorieux compagnons, avant de retourner au
Paradis, vinrent se reposer à l'ombre du hêtre sous lequel priait le
laboureur.
Ce serait en mémoire du passage du saint guerrier et pour le remercier
de sa puissante intervention, qu'une chapelle aurait été érigée et
placée sous son vocable dans l'emplacement même du hêtre.
(BÉZIER, _Supplément à l'Inventaire_, p. 49).
Châtillon-en-Vendelais a en effet saint Georges pour patron,
et son église lui est dédiée; au XIe siècle il y avait un
prieuré, sous le vocable de saint Georges, qui relevait de
l'abbaye de Saint-Florent.
[Illustration]
LXXV
La Vierge sauve Lamballe
Le souterrain qui part de dessous l'église
Notre-Dame, à Lamballe, va jusqu'à la mer;
il a été creusé par les Anglais, qui voulaient s'emparer
de la ville. Les habitants furent avertis du
danger par un des saints de l'église; son doigt,
qui était primitivement élevé, se baissa un peu
tous les jours; on finit par le remarquer, et, ayant
creusé dans la direction que montrait le saint, on
trouva le souterrain.
Les Anglais furent surpris, et l'on en tua tant,
qu'il y avait, dans la rue Bario, un _moulant_ de
sang assez fort pour faire tourner la roue d'un
moulin. Pour atteindre ceux qui étaient restés
dans le fond du souterrain, on attacha des faux à
deux boeufs, dans l'oreille desquels on mit de
l'argent-vif (du mercure), et on les lâcha dans le
souterrain, où ils mirent en pièces ce qui restait
des Anglais.
C'est depuis cette défaite que les Anglais appellent
Lamballe: «le traître Lamballe».
(_Recueilli à Saint-Gien en 1880_).
Il circule une autre version de cette prétendue défaite
des Anglais; M. Cauret l'a recueillie, et l'a reproduite à la
suite de la précédente dans les _Mémoires de la Société
d'émulation des Côtes-du-Nord_, 1887.
Au-dessus de la porte d'entrée de Notre-Dame,
côté ouest, à l'intérieur, le visiteur aperçoit une
statue en bois, haute de deux mètres, dont la pose
ne laisse pas de surprendre en pareil lieu.
La tête est légèrement renversée en arrière et
nue; le bras droit est levé au-dessus de la tête; la
main, un peu tendue, supporte un emblème indéchiffrable,
mais pouvait aussi bien, dans le principe,
agiter les grelots d'une _Folie_ que jeter le
bonnet phrygien d'une Raison par dessus les
moulins; le pied cambré, le bras gauche arrondi
et un peu éloigné du corps ont l'air d'esquisser
une figure de carmagnole.
Les vieux conteurs vous chuchotent à l'oreille
que c'est une statue de la Liberté ou de la Raison,
qui fut substituée a celle de la Vierge miraculeuse,
pendant la grande Révolution[9]. Leurs pères ont
parfaitement connu la vieille demoiselle qui servit
de modèle au sculpteur, quand elle était jeune.
En les poussant un peu, ils vous disent même son
nom.
Toujours est-il que cette statue est restée au-dessus
du maître-autel jusqu'à ces dernières
années: quand on a refait les boiseries du choeur,
on a remis la statue miraculeuse à sa place et on a
reporté la grande aussi près que possible de la
porte, sans oser la mettre dehors.
Quand on en fit la Foi, à la Restauration, on lui
appuya le bras gauche sur une croix qu'elle paraît
tenir malgré elle, et on substituait l'emblème qu'elle
devait avoir dans la main droite celui qu'elle
porte aujourd'hui.
Si l'on en croit la légende, cette statue serait le
saint dont le bras s'abaissa pour indiquer le souterrain.
Les Anglais avaient pénétré dans la place et se
préparaient au pillage, après avoir mis une bonne
garde à l'entrée du souterrain. Ils descendaient en
ville par la grande rue Notre-Dame, en rangs plus
serrés que la foule qui suit le Saint-Sacrement à
la Fête-Dieu. Dans leur précipitation, ils oublièrent
deux énormes coulevrines chargées à mitraille,
chacune contenant plus de quatre barriques de
projectiles, et qu'ils avaient braquées sur la ville
pour effrayer les habitants.
Une pauvre veuve, femme du peuple, priait
toute seule à Notre-Dame, avec son petit enfant,
quand elle vit cette grande statue lever son bras
droit et tenir dans sa main une torche allumée.
Saisie de frayeur, elle sort en toute hâte, aperçoit
la mèche qui fume auprès des coulevrines
restées sans gardiens et la rue pleine d'assiégeants
se ruant au pillage. Le geste de la statue, mais
c'est l'ordre de mettre le feu, ce qu'elle s'empresse
de faire. On entendit alors une détonation épouvantable
et tous les Anglais furent massacrés, un
peu par la mitraille et beaucoup par une puissance
surnaturelle qui profita du nuage de fumée produite
pour tuer le reste.
Le geste si bizarre de la main gauche aurait indiqué
le souterrain aux défenseurs de la place,
avant l'entrée des Anglais.
[Illustration]
LXXVI
La Vierge de la Grand'Porte à St-Malo
et la Vierge de Rennes
Un brick de Saint-Malo qui faisait voile vers
les Indes aperçut un jour un objet volumineux
qui flottait sur l'eau. Une chaloupe fut le
chercher; c'était une caisse cerclée de fer dans
laquelle se trouvait une statue de la Vierge, et
l'équipage fut bien étonné de voir qu'une telle
masse avait pu flotter sur l'eau. Le capitaine fit
disposer une place convenable dans l'entrepont
pour y placer la statue, faisant le voeu de l'offrir à
la ville de Saint-Malo, aussitôt après son retour. Il
voulut alors continuer sa route, mais il eut à subir
une telle série d'ouragans extraordinaires, qu'il
finit par comprendre que la Madone de pierre ne
voulait pas aller aux Indes et avait hâte de se
trouver à Saint-Malo. Aussitôt le beau brick vira de
bord, bout pour bout, et grand vent arrière, fila
vers le Clos-Poulet où il arrive après une très
rapide traversée.
La Vierge fut portée triomphalement dans le
choeur de la cathédrale où elle resta exposée plusieurs
mois à la dévotion des fidèles. Ensuite, elle
fut placée au-dessus de la Grand'Porte, à la place
où elle est encore aujourd'hui.
(E. HERPIN, _La côte d'Emeraude_, p. 1).
* * *