et détourner le mauvais présage qu'on lui éleva la
petite chapelle qui porte son nom.
(CAYOT-DELANDRE, l. c. p. 276).
LXI
Saint Guillaume et le Chemin-Chaussée
Guillaume Pinchon venait voir des parents
qu'il avait dans les environs du Chemin-Chaussée.
Il faisait chaud, et, se trouvant altéré, il
entra dans un cabaret pour s'y rafraîchir, après
quoi il donna sa bénédiction à l'hôte, et se disposa
à sortir. «De l'argent, lui dit cet homme intraitable;
je veux de l'argent.» Guillaume n'en ayant
pas, on saisit son bréviaire.
Le saint continua sa route et alla coucher à
l'Hôtellerie de l'Abraham, où l'on eut pour lui
toutes sortes d'égard. On les poussa au point de lui
remettre, avant son départ, le bréviaire qu'on
avait été dégager et prendre au Chemin-Chaussée.
Avant de sortir de l'Abraham, Guillaume proféra
ces paroles, dont on y garde le souvenir:
«Quiconque habitera l'Abraham y vivra à l'aise,
pourvu qu'il soit sobre et laborieux. Quant au Chemin-Chaussée,
jamais il ne prendra d'accroissement,
et a mesure qu'on y bâtira une maison, il
en tombera une autre.» Cette prédiction, disent
les habitants, s'est réalisée jusqu'à ce jour.
(HABASQUE, _Notions historiques,_ t. II, p. 91).
* * *
Cette légende qui fut racontée à Habasque par les habitants
du village, ne diffère pas beaucoup du récit d'Albert
Le Grand:
Il fut surpris de la nuict à son retour de Pleurtuis,
près d'un bourg nommé le Chemin-Chaussée,
de sorte qu'il fut contraint d'y loger. Le lendemain
il se leva de bon matin et se disposa de se remettre
en chemin, remerciant son hoste et priant Dieu
de le récompenser. Cet hoste envers qui telle
monnoie n'avoit point de cours, se mit en colère,
le chassa de sa maison avec injures et paroles outrageuses,
et pour un pauvre escot retint son bréviaire.
Le saint prelat, bien aise d'avoir receu cet
affront, mais marri que son bréviaire lui avoit esté
osté avant d'avoir dit son service, s'en alla en une
noblesse voysine, nommée l'Hostellerie Abraham,
où il fut reçu à bras ouverts par le seigneur de la
maison et sa femme, lesquels ayant entendu ce
qui estoit arrivé au Chemin-Chaussée, envoyent
dégager son bréviaire... Le saint ayant dit la
messe et disné, s'en retourna à Saint-Brieuc et
pria Dieu qu'il comblast de biens et de benedictions
ses bons hôtes et leur posterité, et l'on a remarqué
que les possesseurs de cette terre ont eu
abondance de biens... En punition de cette ingratitude
et inhospitalité, Dieu a voulu punir non
seulement cet hoste ingrat, mais encore tout le
bourg du Chemin-Chaussée, voulant que la mémoire
demeurast à la posterité, veu que depuis ce
temps-là toutes les maisons de ce bourg n'ont peu
estre conservées en leur entier et sont toujours
ruineuses: on a beau les bastir tout à neuf et les
réparer, quand on les refait d'un costé, elles tombent
de l'autre...
Saint Guillaume, évêque de Saint-Brieuc, XIIIe siècle (29 juillet),
est invoqué dans les calamités publiques. Il est le patron
du diocèse de Saint-Brieuc, de Collinée, de Langolen.
[Illustration: Effigie tumulaire de saint Guillaume Pinchon,
dans la chapelle Saint-Guillaume à Saint-Brieuc
(d'après une gravure du _Vieux Saint-Brieuc_).]
LXII
Les aboyeuses de Josselin
Un jour des lavandières étaient réunies à la
source connue aujourd'hui sous le nom de
Fontaine de la Vierge, pour y _essanger_ une lessive
et en sécher les pièces sur les buissons voisins,
près desquels leurs chiens vigilants faisaient bonne
garde, quand tout à coup une pauvre femme en
haillons, maigre et souffreteuse, s'approcha d'elles
la main tendue, sollicitant un faible secours, un
petit morceau de pain. Mais les lavandières, loin
de prendre en pitié sa misère, la traitèrent de voleuse,
et poussèrent la brutalité jusqu'à lancer
leurs chiens après elle. Alors, au lieu et place de
la mendiante, se dresse, pleine d'une majesté céleste,
la sainte Vierge, qui dit à ces méchantes
femmes:
--Je vous ai suppliées et vous m'avez outragée;
je vous ai tendu la main et vous avez excité vos
chiens après moi; eh bien, soyez maudites, et que
votre châtiment serve d'exemple et de leçon à tous
les coeurs peureux qui méprisent et insultent les
pauvres! toutes les fois que vous et ceux qui descendront
de vous, seront sur mes terres, au jour
qui m'est spécialement consacré, vous aboierez
comme des chiens, et vous vous tordrez dans des
convulsions!
À ces mots la Vierge disparut, et, depuis lors,
quand les descendants de ces lavandières, ignorants
de leur origine, viennent assister le lundi de
la Pentecôte aux offices et à la procession de Notre-Dame
du Roncier, ils sont, aux abords de l'église,
saisis d'affreuses convulsions, jettent des
cris inarticulés et des aboiements qui ne cessent
que lorsque, portés de force au tronc de Notre-Dame,
ils ont touché de leurs lèvres écumantes les
saintes reliques exposées à la vénération des
fidèles.
(FOUQUET, _Légendes du Morbihan_, p. 58).
C. Jeannel a publié à Rennes, en 1855, un petit livre sur
les _Aboyeuses de Josselin_, où il dit avoir vu lui-même des
aboyeuses amenées de force à l'autel, et il décrit les scènes
qui s'ensuivent. Il déclare croire à la bonne foi des malades.
LXIII
Les petites vengeances
de monsieur saint Yves
En la paroisse de Guémené-Penfaö, sur le bord
de l'ancien grand chemin, qui conduit de ce
bourg à Masserac, existe encore une vieille chapelle
dédiée au bienheureux saint Yves, en grande
vénération dans le pays. Saint Yves est un puissant
protecteur et, se souvenant sans doute de
son ancien métier d'avocat, il plaide volontiers en
Paradis la cause de tous ceux qui l'invoquent avec
piété et confiance; mais, aussi digne que compatissant,
il tient par contre à ce qu'on ne lui manque
pas de respect. Telle est du moins l'opinion
qu'ont de lui les habitants de Guémené-Penfaö,
qui racontent à ce propos plusieurs légendes.
* * *
Il ne fait pas bon se moquer des saints. Il y a jà
nombre d'années, un homme du village de Pussac,
situé, comme chacun sait, tout proche de la chapelle
Saint-Yves, et que ses nombreux tours
avaient fait surnommer _le grand farçou_ (le grand
farceur) déblatérait sans cesse contre le saint patron
de la frairie, au grand scandale de ses voisins,
et ne manquait pas de dire souvent entre
autres _museries_ (plaisanteries) aux gens dévotieux
que, si saint Yves avait besoin qu'on veille si souvent
à sa chapelle pour l'amuser, il trouverait bien
lui, quelque jour, un bon moyen de le distraire.
Mais notre homme était un fanfaron et son essai
ne lui réussit guère. À quelque temps de là, en
effet, ayant pris un jeune geai en revenant un soir
de la foire de Fougeray, il n'eut rien de plus pressé,
passant devant la chapelle, que d'y jeter, malgré
ses cris, le malheureux oiseau en criant bien fort:
«Tiens, saint Yves, toi qui n'as rien à faire, amuse
_te_ (toi) donc _o_ (avec) cela!» Mais à peine le _grand
farçou_ avait-il prononcé son blasphème, que ses
jambes refusèrent de le mener plus loin et que,
saisi d'une fièvre ardente, il dut se faire porter
chez lui par ses compagnons de route. Il ne fut
guéri qu'en promettant réparation à saint Yves, et
lorsqu'il lui porta en pèlerinage un oiseau de cire,
qu'on vit encore longtemps depuis dans sa chapelle.
* * *
Au village de la Landezais, tout proche la chapelle
de monsieur saint Yves, était une jeune _chambrière_
(servante), la plus _accorte_ (dégourdie) de
tous les environs. Raffolant de la toilette et ne
songeant qu'à paraître la plus belle aux assemblées
d'alentour, sa maîtresse lui avait souvent
dit qu'elle vendrait son âme pour un bout de ruban.
À coup sûr, elle ne pensait point dire si vrai,
car cela arriva comme elle l'avait prédit. Un soir
de _filerie_ (assemblée des gens d'un village réunis
pour filer le lin à la veillée d'hiver), un de ses
prétendus lui ayant demandé si elle était peureuse,
elle ne craignit pas de dire qu'assurément
elle n'avait peur de rien et que si on voulait lui
donner une _davantière_ (un tablier) de soie pour la
prochaine assemblée, elle promettait d'aller dès le
soir, au coup de minuit, chercher toute seule, la
statue de saint Yves dans sa chapelle, distante
d'un kilomètre environ, pour la rapporter au village
de la Landezais. Plusieurs jeunes gens tinrent
la gageure et lui promirent la davantière demandée,
si elle voulait exécuter sa promesse.
Hélas! mal en prit à notre chambrière; elle partit
au coup de minuit, comme elle s'y était engagée,
mais elle ne revint pas; le diable l'avait emportée
et son _bourgeois_ (son maître), la cherchant le lendemain,
ne trouva dans le chemin de la chapelle
que sa chevelure pendue à un arbre et la statue
du saint qu'elle avait volée, entre ses deux sabots.
(Comte RÉGIS DE L'ESTOURBEILLON, _Revue des Traditions
populaires_, t. IV, p. 340).
LXIV
Pourquoi les couturiers
sont généralement boiteux
Un jour que monsieur saint Yves revenait de
Paris en Basse-Bretagne, il se perdit sur le
_tard_ (le soir) dans les grandes landes de Montnoël
entre Guémené et Masserac. Le saint était fort
ennuyé, car les chemins étaient mauvais et sa
monture avait perdu un fer. Mais ayant entendu
chanter, il reprit bon espoir et aperçut bientôt un
tailleur de la Cavelais qui revenait de sa journée.
Notre saint l'aborda aussitôt et le pria de le remettre
dans son chemin en lui indiquant le bourg
le plus voisin, pour qu'il puisse faire referrer sa
bête. Mais au lieu d'obliger saint Yves, notre tailleur
qui n'avait guère de religion, se mit à le
railler et lui dit que «puisque les moines allaient
_deschaux_, sa bête pouvait bien faire de même, car
il était juste que le valet manquât de souliers du
moment que le maître n'en portait point.» Mais
saint Yves trouva la plaisanterie mauvaise, et voulant
punir aussitôt ce gouailleur, il lui déclara qu'à
l'avenir, lui et tous ses confrères qui n'auraient
pas plus de religion que lui, auraient comme son
cheval une jambe défectueuse. Et voilà pourquoi
la plupart des tailleurs sont boiteux aujourd'hui.
(Comte RÉGIS DE L'ESTOURBEILLON, _Revue des Traditions
populaires_, t. IV, p. 350).
[Illustration: Saint-Yves
Réduction d'une image populaire, gravée par PIXANET, de Rennes,
(Collection Paul Sébillot)]
Saint Yves, prêtre official de Tréguier, XIIe siècle, fêté
le 19 mai, est le patron des gens de justice, de la ville et
du diocèse de Tréguier, du Huelgoat, de la Motte, de la
Poterie, de Louannec, du Minihy-Tréguier, de Plougonver,
de Ploumiliau, de Plouray, de la Roche-Maurice, de Trédrez,
etc. Il a de nombreuses chapelles, surtout en pays bretonnant;
dans le pays gallo, il en a à Quintin, à Caro, à Saint-Helen,
etc. et il y est l'objet d'un culte assez répandu,
surtout dans la partie centrale des Côtes-du-Nord.
[Illustration]
LXV
Pourquoi les gars de Saint-Servant
n'ont plus de fesses
C'est à une punition céleste que les gars de
Saint-Servant dans le canton de Josselin,
doivent d'être privés de leurs _sietons_, racontent
ceux de Campénéac et des paroisses voisines.
Quand saint Gobrien, qui a sa chapelle dans la
paroisse de Saint-Servant, quitta Vannes pour venir
évangéliser le pays, les gens de Saint-Servant
le virent arriver d'un mauvais oeil, comme cela a
lieu souvent pour tout _hors venu_ qui se mêle de déranger
les vieilles habitudes de chacun. Mais ce
fut le comble, lorsque le saint manifesta son intention
de bâtir une chapelle (qui lui fut consacrée depuis),
dans l'un des plus frais vallons de la paroisse.
Aussitôt, chacun de crier et répéter partout qu'en
construisant un nouvel édifice, le pieux évêque
voulait _réduire à rien_ leur ancien bourg, dont les
habitants, ne voyant plus venir la même quantité
de monde à l'office de leur église, seraient bientôt
réduits à la mendicité. Ils résolurent donc de s'en
venger, et un jour que le saint évêque était occupé
à charroyer de la pierre pour la construction de sa
chapelle, ils profitèrent de ce que, accablé par la
chaleur du jour, il avait mis quelques instants ses
boeufs à se reposer à l'ombre et s'était endormi à
côté d'eux, pour lui jouer un mauvais
tour. S'approchant en sourdine
des pauvres animaux, avec leurs
faulx à la main, ils tranchèrent
d'un seul coup les fesses des boeufs
de saint Gobrien. Mais le saint fut
réveillé aussitôt par les mugissements
de son attelage, et, indigné
de la méchanceté d'un peuple auquel
il ne voulait que du bien, il
montra aux coupables l'iniquité de
leur action et leur prédit que la Providence
à sa prière priverait à l'avenir
tous les descendants des paroissiens
de Saint-Servant de la
partie du corps qu'ils avaient voulu
retrancher à ses boeufs. Saint Gobrien remit alors
en place _le fessier_ à ses animaux, mais depuis ce
temps, tous les Servantais durent se passer du
leur.
[Illustration: Statue de saint
Gobrien à l'intérieur
de la chapelle
à Saint-Servan:
elle forme le
couronnement
d'un contrefort.]
(_Raconté en février 1894 par un paysan de Campénéac, et
recueilli par le marquis Régis de l'Estourbeillon_, «_Revue des
Traditions populaires_», t. IX, p, 401).
FOUQUET, _Légendes du Morbihan_, p. 67-68, raconte que
saint Gobrien, chassé de Vannes, alla dans un pays écarté,
mais que personne ne voulut l'aider à construire son ermitage;
il fabriqua une charrue, à laquelle il attela un
boeuf; mais un jour que le saint était en prière, les paysans
enlevèrent un morceau de chair à la cuisse du boeuf. Le
saint demanda vengeance, et les habitants de ce lieu, eurent,
comme le boeuf, une plaie au même endroit et, si
l'on en croit la légende, leurs descendants ont un côté
moins formé que l'autre.
Cayot-Delandre dit que dans une petite chapelle, au village
de Saint-Gobrien se trouve le tombeau du saint; une ancienne
fresque peinte sur le mur et maladroitement retouchée
et rajeunie représente un chariot rempli de malades
auxquels le saint donne sa bénédiction. Ces malades seraient
les Vannetais qui, après avoir chassé leur pasteur, furent
accablés de maux et vinrent lui demander pardon et guérison.
Saint Gobrien, évêque de Vannes, VIIe siècle, que le calendrier
breton place le 3, 11 ou 16 novembre est le patron
de Morieux et de Rohan; il a des chapelles à Camors, Mordelles,
Saint-Servant, etc.
[Illustration]
LXVI
La malédiction de saint Guyomard
Lorsque les gens de Sérent voulurent choisir
saint Guyomard pour leur patron, il n'obtint
pas, tant s'en faut, l'unanimité des suffrages, et
les habitants du village de Botqueret entre autres
s'opposèrent énergiquement au choix qu'on en
voulait faire et dirent de lui pis que pendre. Aussi,
après son élection, le saint se vengea en lançant
sur eux cette malédiction:
Tant que Botqueret sera
Borgne ou boiteux y aura.
(FOUQUET, _Légendes du Morbihan_, p. 50.)
Saint-Guyomard est le nom d'une paroisse du Morbihan,
formée d'une trêve de Sérent.
LXVII
Saint Quay et les femmes curieuses
Saint Quai avait été faire son tour du monde
du côté de Jérusalem, si bien qu'en passant,
au retour, du côté de Lanvollon, il avait des ampoules
tout plein ses pauvres pieds; le temps était
chaud en diable, et quand le voyageur, qui était né
natif de Plouba, arriva en vue de la mer, il avait
une soif, une soif à vider un puits, s'il y en avait
eu un par là.
Un peu plus loin, sur la côte, saint Quay aperçut
un village et mit le cap dessus. Il y avait là sur
le placis, huit ou dix femmes en train de baliverner,
et le bonhomme leur demanda à boire. Faut
vous dire que le vieux pèlerin avait une barbe
rousse de trois pieds de long, et une figure jaune
et maigre à faire peur; pas bonne mine du tout.
En sus, vu le jeûne et les ampoules, il donnait de
la bande comme un particulier qu'aurait pris plus
d'un quart de vin à la cambuse.
--Et que tu vas filer, vieux gabelou! lui dit une
commère qui tenait un balai vert à la main.
--Oh! que j'ai soif! dit saint Quay.
--Tiens, voilà la mer, dit une autre, tu peux
aller boire à ton aise....
Alors le bonhomme se mit à genoux; il enfonça
son petit doigt, comme un _fiferlin_, dans le milieu
d'une roche; et aussitôt voilà qu'une belle source
se mit à couler, et saint Quay de boire, de boire à
sa soif, et puis les femmes de regarder la chose
avec un tremblement de stupéfaction, que cela
leur parut louche en diable, si bien se qu'elles mirent
à crier toutes à la fois:
--C'est un sorcier, c'est un sorcier! à l'eau, le
renégat!
--Oui, à l'eau, le Bédouin! mais faut le fouetter
avant, et de la bonne façon.
Là-dessus, elles jetèrent le grappin sur le pauvre
bonhomme échoué sur le sable comme un cancre,
et, ma foi, elles le mirent sans dessus dessous et te
lui flanquèrent une ration de filin, ou plutôt de genêt
vert, que cela devait lui cuire après, naturellement
parlant...
Quand les commères furent lassées de jouer du
balai et de rire, voyant que le pauvre fatigué pouvait
à peine virer sur sa quille, deux ou trois effrontées
s'en allèrent prendre une vieille maie à pâte,
on y plaça le bonhomme, et toutes les femmes se
mirent à la manoeuvre pour lancer à la mer ce
navire d'un genre nouveau.
La falaise était très haute à cet endroit; n'importe,
la maie et son matelot tombèrent d'aplomb
sur la mer.
--Que le diable te conduise! dit une méchante
harpie, en se penchant sur la falaise, pour voir si
l'embarcation n'allait pas sombrer, et toutes les
autres, tendant aussi le cou à gauche, se mirent à
regarder.
Mais le petit canot filait tranquillement, avec
bonne brise, et vent arrière, tandis que les commères
regardaient toujours, le cou tendu comme
une chaîne de cabestan.
À la fin pourtant, deux ou trois se retournèrent,
éclatèrent de rire en considérant les autres.
--Voyez donc, voyez donc, mes amies, comme
leur cou est devenu long!
--Oh! voyez donc, voyez donc, ripostaient celles-ci,
en riant à se tordre, comme leur tête est de
travers: elles ont attrapé le torticolis, pour sûr.
Naturellement tout ce branle-bas de combat
avait attiré toutes les commères du pays. Les
curieuses tendaient un cou demesuré pour voir,
et aussitôt tous les cous des bonnes femmes s'allongeaient,
s'allongeaient et restaient virés à
gauche...
Depuis cette fameuse aventure les femmes du
pays ont conservé le cou long et de travers. Si
vous ne voulez pas le croire, allez-y voir. Et l'on
dit en outre, que le genêt ne pousse plus dans la
contrée, sans doute parce qu'il fut employé, contre
le pauvre saint Quay, au mauvais usage que vous
savez.
(DU LAURENS DE LA BARRE, _Nouveaux Fantômes bretons_,
p. 37-46).
À partir de cet endroit, un conte de bord se greffe sur la
légende: une chaloupe noire accoste le petit canot où est
saint Quay, et un grand matelot, qui n'était autre que le
diable, le prend avec une fourche et le hisse à bord; il lui
propose un pacte, saint Quay refuse de le signer, se met en
oraison et la pluie tombe; saint Quay la recueille dans son
chapeau à trois cornes, la bénit et en asperge le diable et
la chaloupe qui disparaît: saint Quay reste seul dans son
petit risque-tout, et vient tranquillement aborder à la
côte.
* * *
Bien que Du Laurens de la Barre eût l'habitude de prendre
du grandes libertés à l'égard des récits populaires, j'ai
donné place à celui-ci, parce qu'il réunit des éléments que
l'on retrouve dans la tradition. Voici une autre légende que
rapporte B. Jollivet, _Les Côtes-du-Nord_, t. I, p. 107.
La grève des Fontaines en Saint-Quay tire son
nom de plusieurs sources d'eau douce qui jaillissent
de la falaise. C'est là, d'après la légende, que
débarqua saint Quay. Les habitants l'accueillirent
très mal et voulurent le chasser à coups de genêt:
aussi depuis cette époque, cette plante a cessé de
croître dans la commune.
Un homme d'armes étant venu le sommer de la
part du seigneur de la Ville-Mario, de s'éloigner,
le saint répondit qu'il était prêt à obéir, à la condition
qu'on lui rendît son bâton qu'il avait planté
dans la falaise, à l'endroit d'où jaillit la première
source. Mais le bâton, quelque effort qu'on fit, ne
put être arraché. Saint Quay demeura donc et ses
compagnons se répandirent aussitôt dans la contrée
pour y prêcher la foi.
* * *
Le Dr Paul Aubry me communique la note suivante
qui se rattache à l'un des traits rapportés par Du Laurens.
Saint Quay était sur une des plages de la commune
qui porte aujourd'hui son nom. Là il se
trouvait en butte aux avanies des infidèles. Un
groupe de femmes prenait grand plaisir à suivre
les péripéties de ce drame, qui se passait tout à
fait au pied de la falaise. Pour le voir, quoique sur
le bord du précipice, elles étaient encore obligées
d'allonger le cou. Ce que voyant saint Quay, qui,
en cela tout au moins, semble n'avoir pas été d'une
grande charité chrétienne, leur dit: «En punition
de ce que vous faites aujourd'hui, votre cou restera
toujours allongé, il en sera de même de vos filles.»
La _Vie des saints de Bretagne_ ne contient aucun de ces
deux épisodes; elle fait saint Ké débarquer sur la côte du
Léon, et elle ne mentionne aucunement le séjour du saint
aux environs de Saint-Brieuc.
Saint Ké ou Quay, évêque et confesseur, (7, _alias_ 5 novembre),
Ve siècle, est invoqué pour les bestiaux. Il est le
patron primitif de Languenan, le patron de Plouguerneau,
Saint-Ouen, Cleden, Perros et Saint-Quay-Portrieux. Il a
de nombreuses chapelles.
[Illustration]
LXVIII
Saint Melaine
On raconte à Avessac que saint Melaine aimait
dès sa jeunesse à se rendre à l'école à
Rennes, au grand désespoir de sa mère qui eût
de beaucoup préféré en faire un laboureur qu'un
grand savant. Souvent elle lui faisait des reproches
de son peu d'attrait pour les travaux des
champs et de sa négligence pour la culture de leur
petit domaine. Or, un jour que notre saint avait
encore quitté ses bestiaux pour aller à l'école à
Rennes, malgré les défenses de sa mère, et la
grande distance qui séparait cette ville de sa petite
chaumière de Brain, il entendit tout à coup, au
milieu de la classe, sa mère qui l'appelait: Melaine!
Melaine! Il en prévint aussitôt son maître qui
d'abord le prit pour fou et ne voulut pas le croire,
disant qu'à une pareille distance il était impossible
qu'il entendit la voix de ses parents. Mais le saint
insista, et ayant fait mettre au professeur sa main
droite dans la sienne, son pied gauche sur le
sien, celui-ci entendit aussi la voix, et, convaincu
alors de la vérité, laissa à l'enfant toute liberté de
s'en aller.
Melaine, à son retour, trouva sa mère fort en
colère, et celle-ci, non contente de l'injurier durement,
sortit pour ramasser des genêts et en
fouetta longtemps notre saint.
À partir de ce jour, saint Melaine quitta son
pays, et sur sa demande, par la permission de
Dieu, il n'y eut plus de genêts dans la paroisse.
Ainsi prit naissance le dicton encore en vogue
dans la contrée:
D'empeï que sa mère le reprint,
Genêt en Brain,
Melaine à Brain,
Jamais ne vint.
Il existe encore dans la commune d'Avessac une famille dont presque tous
les membres ont sept et huit doigts à chaque main. La tradition locale
prétend que cette difformité héréditaire n'est qu'une punition infligée
par le ciel sur la demande de saint Melaine, un jour que celui avait vu
la queue de son cheval arrachée par une personne de cette famille.
(Comte RÉGIS DE L'ESTOURBEILLON, _Légendes du pays d'Avessac_, p. 21).
Cette légende a été rapportée par Guillotin de Corson,
_Récits historiques_, p. 19, sous une forme plus succinte et
moins populaire; mais lui aussi l'a recueillie oralement.
Ces épisodes de la vie de saint Melaine sont les seuls que
la tradition populaire semble avoir retenus; il est probable
qu'elle ne connaît plus celui qui a inspiré l'image que nous
reproduisons d'après l'_Histoire de Bretagne_, de M. A. de la
Borderie, qui le rapporte ainsi, t. I, p. 532.
* * *
Saint Melaine mourut vers l'an 530 dans sa retraite
chérie de Plaz (ou Placet), village en la paroisse
de Brain près Redon, où il allait se reposer
avec bonheur, des fatigues de son épiscopat. Le
bruit de sa mort promptement répandu attira à
Plaz les évêques des diocèses voisins, liés d'affection
avec lui, Albinus d'Angers (saint Aubin), Lauto
de Coutances (saint Lô), Victurius du Mans et une
foule de prêtres, entre autres Marcus, disciple
cher à saint Melaine.