il se faisait remarquer par sa piété et son
zèle à se rendre aux offices.
Un dimanche matin, il désirait assister à la première
messe; mais son maître lui commanda
d'aller mener paître les vaches et les moutons dans
une lande qui n'était pas entourée de clôture.
--J'irai bien tout de même à la messe, dit saint
Mauron.
Il se rendit au pâturage avec ses bêtes, et quand
il y fut arrivé, il demanda à Dieu qu'un talus s'élevât
partout où passerait la bêche qu'il avait apportée,
et qu'il se mit à traîner derrière lui, en suivant
le contour du champ qui appartenait à son maître.
À mesure que son outil touchait la terre, un talus
bien fait et bien garni de plantes épineuses s'élevait
derrière lui, et en peu d'instants, le champ
qui contenait douze jours de terre se trouva entouré
d'une haie. C'est le lieu qu'on appelle encore
aujourd'hui le Bras de saint Mauron, et qui est
situé dans la commune de Livré.
Saint Mauron arriva à la messe en même temps
que les gens de la maison, qui furent bien surpris
de le voir. Il leur dit que le troupeau était en
sûreté, puisque l'endroit où il pâturait était entouré
de haies, et, après la messe, son maître alla par
ses yeux s'assurer de la vérité de ce que disait
l'enfant.
Au temps de la moisson, on avait battu le grain
le samedi, et, quand vint le dimanche, on laissa à
saint Mauron le soin d'empêcher, pendant la messe
basse, les oiseaux de venir le manger. Le jeune
pâtour dit qu'il irait aussi lui à la messe, et il pria
Dieu d'empêcher les oiseaux de toucher à son grain.
À peine avait-il achevé sa prière, que tous les
oiseaux du pays se précipitèrent dans la grange
dont la porte était restée ouverte, et qu'il n'en vit
plus un seul aux environs. Il se hâta de fermer la
porte sur eux et de courir à la messe. Les gens de
la ferme étaient bien surpris de le voir; mais il
leur raconta ce qui lui était arrivé, et, quand ils
furent de retour, ils ouvrirent la grange, d'où les
oiseaux s'échappèrent en si grand nombre qu'ils
faillirent renverser ceux qui se tenaient derrière la
porte.
Saint Mauron fit encore de nombreux miracles,
et quand il mourut, il y a plusieurs centaines d'années,
on lui éleva, sur la paroisse de Livré, la
chapelle qui a depuis été convertie en grange.
Un jour que le fermier avait battu son grain, il
le mit dans l'ancienne chapelle, où se voyaient les
restes d'un autel surmonté de la statue du saint.
Comme il ne fermait pas la porte à clé, un des
batteurs lui demanda s'il n'avait pas peur que
quelque voleur vint lui dérober son grain.
--Saint Mauron le gardera, répondit-il.
La nuit venue, le batteur entra sans être vu dans
la chapelle, où il remplit de blé un sac qu'il avait
apporté. Pour le charger plus aisément sur ses
épaules, il le monta sur l'autel, mais quand il
présenta le dos au sac, il ne put ni le remuer, ni
sortir, et il resta jusqu'au matin dans cette position,
où le fermier le trouva en entrant.
--Ne t'avais-je pas bien dit que saint Mauron
garderait mon grain? dit le fermier; maintenant
je le prie de te laisser aller.
Et l'homme put sortir de la chapelle, bien penaud
de son aventure.
(PAUL SÉBILLOT, _Contes populaires de la Haute-Bretagne_,
1re série, n. LIV).
* * *
L'épisode des objets qui se collent sur le voleur se
retrouve dans la _Vie de saint Convoyon_, où un voleur ne
peut détacher de lui une ruche qu'il a dérobée aux religieux.
Le miracle des oiseaux qui se rassemblent à la
parole d'un saint, relaté dans les légendes suivantes, figure
dans la _Vie de saint Pol de Léon_; mais ils ne sont pas
enfermés dans une grange. (ALBERT LE GRAND, § 83).
Il y a en Livré un village appelé Saint-Modéran; à Chevaigné,
canton de Saint-Aubin d'Aubigné, existe une fontaine
sous l'invocation de saint Morand, les paysans prononcent
saint Marôn, dont les eaux guérissent de la fièvre ceux
qui s'y rendent à jeun et sans parler. (SÉBILLOT, _Trad._, t. I,
p. 67).
Saint Mauron est peut-être le même que saint Modéran,
évêque de Rennes, VIIIe siècle (22 octobre), patron d'un
ancien prieuré à Rennes, qui était situé contre la tour Saint-Moran,
entre les portes Mordelaises et Saint-Michel, et qui
s'appelait aussi Saint-Moran.
[Illustration]
LVI
Les saints et les corbeaux
Lorsque saint Lambert était jeune, il voulut
un jour accompagner ses parents qui allaient
aux noces. Mais ceux-ci n'y consentirent pas, et le
chargèrent de garder leur froment que les corneilles
auraient pu manger. Saint Lambert fit un
miracle, et toutes les corneilles des alentours vinrent
dans la grange, dont il ferma la porte.
Il alla aux noces sans en prévenir personne. Ses
parents l'ayant reconnu au milieu de la foule, lui
demandèrent pourquoi il n'était pas resté à garder
le froment:
--Je n'ai pas besoin de le garder, répondit-il;
toutes les corneilles sont dans la grange.
Les paysans des alentours de la chapelle Saint-Lambert,
commune de Saint-Vran, assurent que
les corneilles ne causent aucun dégât sur le territoire
de la commune.
(_Recueilli à Penguilly vers 1880_).
La chapelle de saint Lambert existe encore à Saint-Vran,
on y dit la messe une fois par an, lors de la fête du saint;
aux environs de Moncontour, ce saint est invoqué pour la
santé des cochons.
* * *
Un jour, saint Maurice étudiait en plein champ.
On était en automne et les cris des corbeaux
importunaient le jeune clerc. Il s'interrompt, leur
parle, les appelle, les réunit, leur ordonne de le
suivre et les conduit à la grange de son père. Il
ferme la grange, se remet à l'étude, et ne délivre
les corbeaux qu'après avoir fini sa tâche du jour.
Le narrateur ajoutera: c'est pour cela qu'il n'y a
plus de corbeaux autour du village de Saint-Maurice,
dans les champs que cultivaient ses parents.
(R. OHEIX, _Bretagne et Bretons_, p. 60).
Saint Maurice, abbé de Carnoët, XIIe siècle (5 octobre),
invoqué pour la guérison de la fièvre, est le deuxième patron
de Loudéac, et il a des chapelles à Clohars-Carnoët et à
Plédran.
* * *
On raconte à Pleurtuit que dans sa jeunesse
saint Guillaume allait aux champs travailler avec
son père; lorsqu'il voyait les corbeaux manger le
grain qu'on venait de semer, il priait le Seigneur
et commandait en son nom à ces bêtes rapaces de
se retirer, ce qu'elles faisaient aussitôt.
(GUILLOTIN DE CORSON, _Semaine religieuse de Rennes_, 6
mai 1871).
LVII
Pourquoi les veuves de Landebia
ne se remarient pas
Il y avait une fois à Landebia une jeune veuve
qui avait un petit garçon d'une dizaine d'années.
Elle était recherchée en mariage par un jeune
homme qui souvent venait lui faire la cour. Son
enfant lui faisait des reproches et lui disait:
--Si tu te maries à cet homme-là, jamais je ne
l'appellerai mon père et quand je serai grand, je te
quitterai.
Mais la veuve continuait à recevoir les visites de
son galant: un jour qu'elle savait qu'il devait venir,
elle envoya son enfant dans un champ qu'elle possédait
à quelques centaines de mètres de chez elle,
et elle lui dit qu'il fallait empêcher les corbeaux de
manger le blé qui s'y trouvait.
Il y avait à peu près une demi-heure que le petit
garçon y était, lorsqu'un homme se présenta tout
à coup devant lui, sans qu'il l'entendit venir, parce
qu'il était occupé à surveiller les corbeaux; aussi
eut-il bien peur en l'apercevant.
L'homme lui dit d'un air doux:
--Que fais-tu là, mon petit gars?
--Je suis à garder mon blé pour que les corbeaux
ne viennent pas le manger.
--Tu es surpris de ma présence, dit l'homme;
mais ne crains rien; je suis un saint et Dieu m'envoie
pour empêcher les corbeaux de faire aucun
dégât sur le territoire de Landebia; je vais garder
ton blé, et les corbeaux ne pourront lui nuire. Toi,
va-t'en bien vite pour préserver ta mère de celui
qui veut te l'enlever; car si elle se remariait, tu y
perdrais plus que si les corbeaux mangeaient tout
ton blé. Si tu arrives à la maison avant que le
galant de ta mère soit parti, tu peux être sûr qu'il
ne se mariera pas avec elle.
Après avoir dit cela, le saint disparut. L'enfant
courut à la maison, et y trouva sa mère en compagnie
de son bon ami. Elle n'était pas contente
de le voir rentrer, et elle lui dit:
--Tu reviens de bien bonne heure, je croyais
t'avoir envoyé garder notre blé!
--J'y suis allé aussi, répondit l'enfant; j'ai vu
dans notre champ un homme qui m'a dit être un
saint envoyé par Dieu pour empêcher les corbeaux
de ravager la récolte sur notre paroisse; il m'a
promis de veiller à notre blé, et que les corbeaux
ne lui feraient aucun mal. Il m'a dit aussi de
revenir à la maison pour te garder de celui qui
voudrait te ravir à mon affection.
À ces mots, la veuve fit la grimace, et son futur
se contenta de hausser les épaules, puis il s'en
alla en promettant de revenir le lendemain. Mais il
mourut dans la nuit; la veuve le pleura, mais elle
ne chercha pas à se remarier et elle resta avec son
enfant.
Son exemple a été suivi par les autres veuves de
cette paroisse qui, à ce qu'on assure, ne se remarient
jamais. Les corbeaux quittèrent depuis lors
Landebia, et si par hasard, il en passe quelques-uns,
on ne les voit jamais endommager la récolte;
c'est depuis ce temps qu'on dit en proverbe:
À Landebia jamais
Veuve ne s'est remariée,
Ni corbeau n'a gratté.
Ou bien:
Jamais corbeau ne grattera,
Ni veuve ne remariera
Dans la commune de Landebia.
(_Recueilli en 1893_, _par M. F. Marquer_).
* * *
M. l'abbé Fouéré-Macé, recteur de Léhon, ancien vicaire à Saint-Pôtan,
paroisse voisine de Landebia, me communique la note suivante: la
tradition rapporte qu'un jour saint Guillaume, qui est devenu évêque de
Saint-Brieuc, arrivant à Landebia, rencontra dans son chemin le petit
enfant d'une veuve, qui avait les larmes aux yeux; le saint lui demanda
le sujet de son chagrin; l'enfant répondit dans son naïf langage: «Maman
veut se remarier; elle est à dire des contes à son amoureux. Pendant ce
temps, elle m'envoie garder les corneilles qui défont notre blé
nouvellement ensemencé.» Saint Guillaume lui dit: «Mon enfant, ne pleure
pas, va trouver ta mère; moi, je vais garder pour toi. Elle va
t'embrasser tendrement dès qu'elle va te voir et congédier son galant;
car jamais veuve de Landebia ne s'y remariera, mais aussi jamais dans le
champ de blé, corneille dégât ne fera.»
Cette prédiction de saint Guillaume s'est réalisée: depuis un temps
immémorial aucune veuve ne s'est remariée; les plus vieux registres, lus
attentivement pour vérifier ce fait, en font foi. On remarque aussi que
les corneilles ne ravagent jamais les blés récemment confiés à la terre.
Dans mes _Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne_,
t. II, p. 168, j'avais parlé de la croyance d'après laquelle les
corbeaux ne ravagent pas les récoltes de Landebia; suivant
le fragment de légende qui l'accompagnait, c'était à la
veuve qui voulait se remarier qu'il était arrivé malheur.
LVIII
Le fossé de saint Aaron
Une demi-enceinte, formée par un talus angulaire,
sur la lande de Bruc, est appelée fossé
de saint Aaron. Quel était ce saint, dont la légende
raconte les premières années? Petit enfant, il faisait
paître ses brebis en ce lieu, et c'était pour les
protéger contre le loup qu'il avait tracé merveilleusement
cette sorte d'enceinte au milieu des
bruyères.
Naguère on allait fréquemment en pèlerinage
aux pieds de la statue de saint Aaron placée dans
la chapelle du très vieux manoir de Noyal en Sixt.
Aujourd'hui cette chapelle tombe en ruines et l'on
n'y voit plus la statue du saint, mais sa mémoire
est toujours vénérée dans la paroisse de Bruc.
(GUILLOTIN DE CORSON, _Statistique de l'arrondissement de
Redon et récits historiques, légendes de la Haute-Bretagne_,
p. 200).
M. Guillotin de Corson ajoute: nous ne connaissons en
Bretagne qu'un saint Aaron; c'est le pieux solitaire que
saint Malo rencontra sur le bord de la mer en débarquant
dans notre pays; d'après les Bollandistes, ce saint était
armoricain; pourquoi Bruc ne serait-il pas le lieu de naissance,
inconnu des savants, de ce bienheureux?
* * *
Il y a dans les Côtes-du-Nord une commune qui s'appelle
Saint-Aaron; on y croyait autrefois que si on donnait à un
enfant le nom du patron de la paroisse, il ne vivrait pas.
Il y a des chapelles dédiées à ce saint à Pleumeur-Gautier
et à Saint-Malo.
[Illustration]
LVIX
Saint Jugon
Un enfant était né au village de Haudiard en
La Gacilly. C'était le fils d'une pauvre veuve.
Sa mère était tout pour lui après Dieu. À l'âge où
l'on envoie les enfants garder les troupeaux, le
petit Jugon cultivait déjà son jardin et son champ
avec un tel succès, qu'il en tirait un produit plus
grand que ne faisaient ses voisins d'un terrain
quatre fois plus étendu. Quand il avait labouré,
Jugon allait sur les landes de Sigré et de Mabio
garder et faire paître son pauvre troupeau, quelques
chétifs moutons et une bonne vache nourricière,
la compagne de son enfance; aussi aimait-il
sa bonne brune, et sa brune l'aimait-elle à son tour.
Cependant le petit berger se mit à penser qu'il
serait plus utile à sa mère, labourerait mieux son
jardin et deviendrait plus agréable au seigneur s'il
pouvait s'instruire. Pendant que sa vache et ses
moutons paissaient, il courait à deux lieues de là,
près du recteur de Saint-Martin. Un jour qu'il était
allé recevoir les leçons de son maître, après avoir
recommandé aux autres pâtres de veiller sur son
troupeau, le loup survint, et voyant les enfants très
occupés de leurs jeux, tua la vache du petit Jugon.
Il se préparait à la déchirer, quand sa mère survint
et jeta les hauts cris, en appelant son fils.
Celui-ci, qui étudiait dans le jardin du recteur,
lui dit tout à coup:
--On m'appelle, messire!
--Que dis-tu, Jugon! comment sais-tu cela?
--Placez votre pied sur le mien, répliqua l'enfant:
vous allez entendre comme moi.
Le recteur fit ce que désirait l'enfant, et aussitôt
il entendit une voix désolée qui appelait, et cette
voix était celle de la mère de Jugon. Alors le prêtre,
touché d'un tel prodige, serra affectueusement
l'enfant dans ses bras et lui dit:
--Va, mon ami, retrouver ta mère: tu en sais
plus que moi: tu as la grâce de Dieu.
Jugon partit à l'instant; arrivé sur la lande où
il avait laissé son troupeau, il s'approcha de sa
vache morte, traça de sa houlette blanche un cercle
à l'entour, et invoqua le Seigneur; puis il
toucha de sa baguette la vache, qui se leva soudain,
se mit à bondir joyeusement et à paître, comme si
elle n'avait jamais eu affaire au loup.
Un autre jour, au bas des champs de la Ville-Orion,
le saint enfant rencontra une troupe de
jeunes filles qui sanglotaient et jetaient des cris de
désespoir.
--Qu'avez-vous à vous affliger ainsi? demanda-t-il.
--Notre amie, la pauvre Annette se meurt,
répondirent-elles. Nous venons de faire une neuvaine
à saint Jacques pour sa guérison et la fièvre
a redoublé de violence; sa vie ne tient plus qu'à
un fil.
--Les pleurs ne remédient à rien, dit Jugon; il
faut toujours espérer en Dieu jusqu'à la fin, et ne
pas se rebuter, parce qu'on n'est pas exaucé à la
première prière. Récitons ensemble cinq fois le _Pater_
et l'_Ave_, et invoquons la patronne de la malade,
la bienheureuse sainte Anne». Les enfants s'agenouillèrent
sur le gazon au pied de la croix de
pierre du pâtis et prièrent avec ferveur. Ils se rendirent
ensuite auprès de la malade, qui après une
crise heureuse, venait de recouvrer connaissance.
Bientôt elle se rétablit tout à fait, et la renommée
du saint enfant s'accrut dans le pays.
À quelque temps de là, Jugon, à peine âgé de
seize ans, tomba malade, et voyant ses parents et
amis réunis autour de son chevet, il leur dit que
sa fin était proche; qu'il les priait de faire conduire
son corps à la sépulture par les boeufs blancs
de son oncle, et de l'enterrer là ou ils s'arrêteraient
d'eux-mêmes.
Jugon mourut bientôt, et il fut fait comme il
avait dit. Une chapelle s'éleva sur sa tombe, le
laboureur y vint prier pour ses récoltes et ses
troupeaux. On alla en procession baigner dans la
fontaine voisine le pied de la croix pour implorer
la pluie par les grandes sécheresses, et les malades
vinrent demander au nouveau saint la fin de leurs
souffrances, en passant avec foi au-dessus de la
pierre du tombeau, élevée de quelques pieds au-dessus
du sol.
[Illustration]
(E. D. V. (E. DUCREST DE VILLENEUVE), _Le château et la
commune_, p. 143).
Le récit de Ducrest de Villeneuve, publié en 1812, que
j'ai un peu abrégé parfois, n'a pas une forme populaire;
mais il est probable qu'il l'a recueilli à La Gacilly, dans la
première moitié de ce siècle. Dans ses _Légendes du Morbihan_,
p. 42-45, le Dr Fouquet a donné une autre version dont voici
l'analyse, et où se retrouvent à peu près les mêmes épisodes.
Saint Jugon était le fils d'une pauvre veuve, et
dès son enfance, il se montra très pieux. Un jour
il vit des pâtouresses qui se désolaient en pensant
qu'une de leurs compagnes allait mourir. Saint
Jugon leur dit de prier, et la jeune fille guérit.
Il cultiva son jardin, et se mit à étudier. Il allait
deux heures par jour prendre les leçons du recteur
de Saint-Martin; avant de quitter son troupeau
il traçait autour un cercle avec une branche
de houx; le troupeau n'en sortait pas et le loup ne
pouvait le franchir. Un jour il l'oublia: le loup
tua la vache, et la mère de Jugon se mit à pleurer.
Celui-ci, qui était à Saint-Martin, entendit les plaintes
de sa mère, et quand le recteur eut posé son
pied sur celui de Jugon, il les entendit à son tour.
Jugon se hâta de revenir; il toucha la vache de sa
branche de houx, et la vache ressuscita.
Peu après, il dit à son oncle:
--C'est vous qui me tuerez, et ce sont vos jeunes
boeufs qui n'ont point encore subi le joug qui
me porteront en terre, et vous désigneront le lieu
où doit reposer mon corps.
La prédiction s'accomplit: pendant que son oncle
bêchait, l'enfant s'étant approché de lui sans en
être vu, la bêche levée le frappa à la tête et il
tomba mort; on mit son corps sur une charrette
traînée par les boeufs et on le conduisit au cimetière
où il fut enterré. Le lendemain on trouva un
bras qui sortait de terre. Les boeufs furent attelés
et ils portèrent le cadavre à la lande où Jugon faisait
paître son troupeau. C'est là que fut élevée sa
chapelle.
* * *
M. Régis de l'Estourbeillon me communique une légende
qu'il a recueillie au village de Saint-Jugon de la bouche
d'un vieillard de 80 ans, Louis Bagot, qui y était né. On y
retrouve les épisodes du cercle miraculeux, de la voix entendue
au loin, de la vache ressuscitée; le narrateur ajoute
que saint Jugon mourut à l'âge de quinze ans, et que son
corps, placé sur une charrette, fut traîné par deux taurins
nés de la vache ressuscitée, et qu'il fut enterré à la place
même où ils s'arrêtèrent, et où fut depuis élevée la chapelle
de saint Jugon, jadis saint Jouhon des Boays.
La statue du saint Jugon (p. 167), a été faite par un
menuisier qui se nommait Jérôme l'Hopital, et vivait
vers 1770. Son saint Jugon, à qui il a donné le costume
traditionnel des paysans, est un gentil petit garçon que les
Carentoriens aimaient beaucoup et qu'ils revoient toujours
avec le plus grand plaisir. (ABBÉ LE CLAIRE, _L'ancienne
paroisse de Carentoir_, p. 34).
Saint Jugon, berger, dont la fête a lieu le 12 juin, est invoqué
contre la fièvre et les maux de tête, il guérit les
moutons de la clavelée. Il est patron de Carentoir; à La
Gacilly il a une chapelle qui fut réparée en 1838 par souscription
publique. Il s'y rend, le lundi de la Pentecôte, un
grand concours de pèlerins; trois fois par an on y bénit les
semences, le 1er mars, le lin et le chanvre; le blé noir, l'un
des jour des Rogations, et le seigle, la première semaine
de novembre. Les laboureurs s'y rendent avec de petits
sacs de semences qui sont bénits à l'issue de la messe. Ces
semences sont mêlées à celles qui doivent être confiées aux
sillons. (_Le château et la commune_, p. 148).
* * *
M. l'abbé Le Claire, curé de Carentoir, donne dans la
monographie de cette ancienne paroisse quelques détails
intéressants sur le culte de ce saint très populaire dans le
pays. Il avait à Carentoir, une chapellenie et une frairie.
La chapelle de saint Jugon des Bois avait été, suivant la
tradition, bâtie sur le tombeau du jeune saint, et pour en
perpétuer la mémoire; au XVIIe siècle «l'assemblée sainct
Jugon» se tenait tous les ans à la chapelle dans l'octave
du saint Sacrement et le lendemain, et le seigneur de La
Roche Gestin avait droit de coutume sur les marchands qui
y étalaient. Ce jour là les reliques étaient exposées à la
vénération des fidèles, et un prêtre, en surplis et en étole
promenait le vase qui les contenait sur les pèlerins prosternés.
Le clergé de Carentoir allait de l'église paroissiale à la
chapelle, portant en triomphe le chef du bienheureux, et
après les prières, le doyen plaçait un instant sur chacun la
tête vénérée. En 1793 cette relique fut brisée et foulée aux
pieds, et l'on ajoute que celui qui l'enleva mourut subitement
sur la chaussée de Saint-Nicolas de Redon. (ABBÉ LE
CLAIRE, l. c. p. 70).
LX
Légende de Rieux
Il existe une courte légende dont le récit a
souvent charmé mon enfance et qui a rapport
à la ville de Rieux.
Rieux, me disait ma mère, était autrefois une
cité importante quand Redon n'était qu'un village;
mais les habitants de la ville étaient durs et inhospitaliers,
tandis que ceux du petit village étaient
doux et compatissants.
Un jour saint Sauveur, sous la figure d'un enfant
demi-nu, abandonné dans une nacelle, aborda
sous les murs du château de Rieux, où plusieurs
femmes lavaient du linge. L'enfant, d'une voix pleine
de larmes, les supplia de le recueillir, ou de lui
donner du pain pour apaiser sa faim, et quelques
linges pour se couvrir.
Les laveuses, sans pitié, repoussèrent la nacelle
que la marée montante porta jusqu'au village de
Redon, où d'autres laveuses plus humaines accueillirent
le petit suppliant, qu'elles nourrirent, réchauffèrent
et vêtirent. Saint Sauveur, touché des
soins et des bontés des Redonnais, leur prédit que
chaque jour leur village s'enrichirait, tandis que
Rieux s'appauvrirait. «Vois, me disait ma mère,
combien la noble seigneurie est déchue et combien
le pauvre village a grandi et prospéré. Aussi les
habitants de Redon, reconnaissants envers saint
Sauveur, ont bâti une bien belle église, qu'ils lui
ont dédiée».
(CAYOT-DELANDRE, _Le Morbihan_, p. 276.)
Cette version, est, croyons-nous, la première en date qui
ait été écrite. Cayot-Delandre la tenait d'un de ses amis
dont il reproduit la lettre, où elle est, dit-il, rapportée avec
toute la naïve simplicité qu'on mettait à la lui raconter
dans ses premières années. Dans ce récit, qui se rattache à
fondation de Saint-Sauveur de Redon, l'enfant est un
saint, ou plutôt un des qualificatifs de Jésus-Christ, dont
on a fait une entité. Dans la légende racontée sous une
forme littéraire dans le _Conteur breton_, 2e année, p. 213,
c'est Jésus-Christ lui-même, qui après avoir prédit l'appauvrissement
de Rieux et la prospérité de Redon, disparaît.
Voici en résumé le récit de Fouquet: _Légendes du Morbihan_,
p. 19-20.
Des lavandières de Rieux, qui était alors une
grande ville, refusent tout secours à un enfant qui
était dans une barque qui venait de s'échouer; la
marée la reporte à Redon où des laveuses compatissantes
le soignent. L'enfant grandit, c'est Jésus-Christ
qui dit: «Rieux s'appauvrira tous les jours
d'un sou, et chaque jour Redon s'enrichira d'un
sou.»
D'après les _Notes sur la châtellenie de la Touche en Frégéac_,
imprimées à Cherbourg en 1861, le bateau resta suspendu
sous l'orgue de Saint Sauveur jusqu'à l'incendie de
1787.
On raconte encore une autre légende:
De Redon à son embouchure, la Vilaine se couvre
à certains moments et surtout à la suite des
tempêtes, d'un large ruban d'écume qui occupe
tout le milieu de son lit et se dirige avec le flot
vers l'amont de la rivière. Les habitants de Rieux
voient ce phénomène avec une sorte de terreur,
car ce ruban d'écume est, disent-ils, le chemin de
saint Jacques. Ce grand saint remontait la Vilaine
en marchant sur les eaux; il était fatigué et voulait
s'arrêter à Rieux qui était une grande ville;
mais cette ville était pleine de huguenots, et ces
mécréants ne permirent point à saint Jacques de
se reposer sur ce bord inhospitalier. Le saint,
irrité, s'écria d'un ton prophétique: «Ô ville de
Rieux! tu seras détruite!» et, continuant sa route,
il alla fonder la ville de Redon.