tablier et jeta sa «devantelée» de pierres, puis
elle courut bien vite dire à ses compagnes de ne
pas continuer, parce qu'elles mourraient toutes
comme la pie.
Les énormes pierres que l'on voit auprès du
moulin de Saint-Gilles, sont celles que la fée laissa
tomber de sa devantière.
(_Recueilli par M. Charles Sébillot_).
* * *
À Saint-Alban, commune assez voisine de Ruca,
se trouve une chapelle de saint Jacques le Majeur,
intéressante au point de vue architectural. Son
portail fut, dirent à Habasque vers 1835, des femmes
du voisinage, élevé par l'enchantement des
fées; mais elles ne le terminèrent point, parce
qu'elles rencontrèrent le cadavre d'une pie morte.
(_Notions historiques_, t. III, p. 70.)
Suivant une autre légende, pendant qu'elles
ramassaient des pierres pour cette chapelle, elles
virent Gargantua qui se promenait par Saint-Alban,
en le voyant si grand, elles crurent qu'il était plus
puissant qu'elles; elles prirent peur et laissèrent
leur ouvrage inachevé.
Ce sont aussi les fées qui ont construit la chapelle
de Notre-Dame-du-Haut en Trédaniel.
(PAUL SÉBILLOT, _Gargantua_, p. 70. _Revue des Trad. pop._,
t. II, p. 438.)
* * *
À Pleslin les anciens racontent que les fées
portant les pierres du Champ-des-Roches pour la
construction du grand Mont Saint-Michel, et les
trouvant trop lourdes, les déposèrent à Pleslin et
les alignèrent sur un espace de quatre à cinq cents
mètres.
(ERNOUL DE LA CHENELIÈRE, _Inventaire_, p. 10).
[Illustration]
L
Les canonisations populaires
Tous les saints dont nous avons jusqu'ici rapporté
les légendes ont été canonisés régulièrement,
ou ont une possession d'état de sainteté
qui remonte à plusieurs siècles; il en est d'autres
en Haute-Bretagne, comme ailleurs, qui ont été
béatifiés par le peuple sans l'intervention du clergé,
quelquefois malgré lui, et qui sont l'objet d'un
culte parfois clandestin. Quelques-uns ont une
sorte de légende, d'autres n'en possèdent que les
rudiments: ce sont surtout ces fragments que nous
avons réunis dans cette section.
* * *
Près d'Augan (Morbihan), un frais vallon au
milieu des landes se nomme le Vallon de saint
Couturier. Sur le sommet d'une de ses pentes est
une grotte naturelle formée d'énormes quartiers
de roches. C'est la grotte de saint Couturier. Quand
je demandai ce que c'était que saint Couturier, on
me répondit que c'était un pauvre homme qui
allait autrefois coucher toutes les nuits dans cette
grotte enveloppé de sa berne, qu'il trempait auparavant
dans l'eau du ruisseau, pour faire plus
rigoureuse pénitence. Aujourd'hui saint Couturier
a la réputation de guérir de la fièvre, et quelques
villageois pleins de foi dans sa vertu font de temps
à autre à sa grotte un dévot pèlerinage. À quelques
pas de là, on voit les débris d'une roche aux
fées, qui paraît avoir eu quinze mètres de longueur.
(CAYOT-DELANDRE, _Le Morbihan_, p. 305).
Il y a à Augan un village qui porte le nom de Saint-Couturier.
En se rendant du château du Bois-de-la-Roche
au bourg de Néant, on passe près d'une source
appelée la Fontaine de la sainte. Ce nom lui fut
donné parce qu'elle jaillit spontanément à l'endroit
où ceux qui portaient du château au bourg Mlle de
Volvire se reposèrent un instant[8]. C'est un lieu de
pèlerinage où l'on se rend de toutes les communes
voisines en grande dévotion.
(CAYOT-DELANDRE, l. c., p. 308.)
[Illustration]
À une petite distance du bourg de Péaule
(Morbihan) est une croix sur laquelle est grossièrement
gravée dans la pierre cette inscription:
Croix de saint Carapibo
mort le 1er novembre 1793
Elle a été élevée à l'endroit où le curé de Péaule
tomba sous les balles des bleus.
(C. D'AMEZEUIL, _Légendes bretonnes_, p. 85.)
Un peu avant de sortir de la forêt de Teillay ou
du Theil, du côté du bourg de ce nom, se trouve
la Tombe à la Fille. On raconte que cette fille
ayant vu une troupe de chouans qui se cachaient
dans la forêt, alla avertir les gardes nationaux de
Bains. Ceux-ci vinrent surprendre les royalistes et
les tuèrent tous. Elle fut surprise à son tour par
les chouans qui la fusillèrent et l'enterrèrent en
ce lieu où se voit encore sa tombe.
Les paysans des environs viennent parfois y
prier. Elle est connue sous le nom de sainte
Pataude, nom qui lui avait été donné ironiquement
par les royalistes. On sait que pendant la période
révolutionnaire les chouans désignaient les républicains
par le sobriquet de Pataud.
(GOUDÉ, _Histoires et légendes du pays de Châteaubriant_,
p. 352; P. BÉZIER, _La forêt du Theil_, p. 22).
[Illustration]
Sur l'emplacement de l'ancien cimetière d'Ercé-près-Liffré,
qui était autour de l'église, est un petit
tombeau surmonté d'une statuette de la Vierge en
faïence. C'est là que gît la sainte de Chasné, au
tombeau de laquelle on fait des neuvaines. Personne
ne sait son vrai nom. Sa réputation de sainteté
vient, m'a-t-on assuré, de ce que, en détruisant
l'ancien cimetière, on trouva un cadavre entier.
On se rappela que jadis on avait enterré en cet
endroit une femme qui avait supporté avec une
résignation exemplaire les mauvais traitements de
son mari, et l'on conclut que son corps n'ayant
pas été soumis à la pourriture, elle était sainte.
(PAUL SÉBILLOT, _Traditions et superstitions_, t. I p. 331.)
Saint Rou était un fameux chasseur. Il arriva
dans une lutte contre une troupe de sangliers que
son cheval s'emporta et vint se noyer dans la fontaine.
On y montre au fond sur une pierre énorme
l'empreinte de ses pieds, et durant les tempêtes,
on y entend des hennissements effroyables. Le
cavalier se noya aussi, et comme c'était un saint,
l'eau de la fontaine a une vertu miraculeuse.
(HENRI DE KERBEUZEC, _La Légende de saint Rou_, Rennes
1891).
Cette légende qui a été recueillie dans la forêt de Rennes,
vise un saint dont une de mes conteuses m'avait parlé
en 1880. D'après elle, la statuette du saint, en grès verni,
se voyait dans une niche près d'une fontaine, et était coiffée
d'un chapeau à trois cornes, à la mode du siècle dernier.
On s'y rend en pèlerinage pour la fièvre. Souvent les
pâtours vont chercher saint Rou pour s'amuser, et ils
oublient parfois de le rapporter dans sa niche; ils l'attachent
même quelquefois à des barrières, mais le lendemain
on le retrouve à sa place. On avait voulu le porter dans
l'église de Liffré; mais il s'y déplaisait, et il revint de lui-même
dans sa niche auprès de sa fontaine.
(PAUL SÉBILLOT, _Traditions_, t. I, p. 322).
D'après une lettre de l'auteur de la légende de saint Rou,
ce saint est en bois vermoulu, d'un travail très grossier.
* * *
Les paysans des environs de Rennes vont demander
la guérison de la fièvre sur une tombe du
cimetière de cette ville, qu'ils ont baptisée naïvement
de «tombe de la sainte aux pochons». Une
croix de bois, peinte à l'ocre, aux bras de laquelle
sont suspendus de petits sacs remplis de terre,
distingue seulement cet emplacement funéraire.
Les croyants se rendent à cette sépulture qui est,
d'après les dires, celle d'une religieuse de la famille
de Coëtlogon, dont l'existence fut toute consacrée
à la bienfaisance, emplissent de terre enlevée au
pied de la croix un petit sac qu'ils portent sur la
poitrine pendant neuf jours, et quand, à l'expiration
de ce laps de temps, ils viennent le suspendre
à la croix, le mal a dû les quitter.
La tombe de la soeur Nativité, religieuse urbaniste,
du siècle dernier, dans le cimetière de Laignelet,
reçoit des visiteurs aux mêmes fins, et est
l'objet des mêmes pratiques, ainsi que le tombeau
de M. Leroux, recteur de Boistrudan, tué dans le
cimetière de cette paroisse en 1792.
(P. BÉZIER, _La Forêt du Theil_, p. 24).
* * *
À Lamballe on porte les enfants au tombeau de
M. Lecuyer, enterré dans le cimetière; à Saint-Caradec
les mères viennent exercer leurs enfants
à marcher sur la tombe de Guillaume Coquil, recteur,
mort en odeur de sainteté en 1747.
(PAUL SÉBILLOT, _Trad. pop._, t. 1, p. 52).
[Illustration]
LI
La fosse à Gendrot
Dans la forêt du Theil, sur le bord d'un petit
ruisseau dont l'eau passe pour avoir des
vertus curatives, est un coin resserré, lieu de pèlerinage
pour les fiévreux, et qui est connu sous le
nom de la «Fosse à Gendrot».
D'après ce qu'on raconte dans les environs, Gendrot
ou Gendrin devait être un enfant du pays qui,
à l'époque de la Révolution, gagnait sa vie comme
domestique dans la Mayenne. Les évènements de
1793 le décidèrent à revenir à son village natal,
et il entreprit ce voyage en compagnie d'un ou
deux camarades. Comme ils traversaient la forêt à
la tombée de la nuit, des gardes nationaux tirèrent
sur eux, les prenant pour des espions des chouans.
Gendrot tomba mortellement blessé, tandis que
ses compagnons parvenaient à s'esquiver. Il se
traîna péniblement jusqu'au ruisseau, et le lendemain
il fut aperçu par un pâlour qui puisa de l'eau
à la source avec son sabot, et lui donna ainsi à
boire pour calmer la fièvre qui le dévorait. Il vécut
ainsi, dit-on, pendant trois jours.
La première personne qui le rencontra mort fut
une femme qui creusa légèrement le sol, au bord
du filet d'eau, et l'ensevelit en le recouvrant d'un
peu de terre et de feuilles. Le trou, creusé à la
hâte, étant trop court, le corps s'y trouva déposé
replié sur lui-même. Quelques semaines après la
femme fut atteinte de douleurs de reins qui ne la
quittèrent du reste de ses jours, et la courbèrent
comme elle avait fait du cadavre de Gendrot.
On dit que jusqu'à l'époque où l'on se décida à
l'enterrer convenablement, la tête reparaissait intacte
en dehors du trou, en manière de protestation.
Il y a une soixantaine d'années on creusa le
ruisseau, et le corps mis à découvert accidentellement
n'était pas décomposé.
Il n'était pas besoin d'autre chose pour que la
crédulité populaire inscrivît sur son martyrologue
particulier un nouveau saint qu'elle ne devait pas
tarder à invoquer pour la guérison de la fièvre,
puisque Gendrot était mort enfiévré.
Le clergé paroissial a essayé à différentes reprises,
mais vainement, d'arrêter les visites et pratiques
superstitieuses à la fosse. On dit tout bas qu'un
recteur qui avait fait enlever par sa domestique les
_ex-voto_ appendus au tombeau voisin, fut atteint de
la fièvre ainsi que sa domestique, et qu'ils ne furent
guéris qu'après avoir remis en place les pieux
objets dont ils avaient dépouillé l'arbre de la
tombe.
À ce tombeau sont fixées de nombreuses croix
de toutes dimensions, la plupart fabriquées dans
la forêt, au moyen de deux lamelles de coudrier
maintenues l'une à l'autre par une encoche, et une
ou deux petites grottes abritant une statuette de la
Vierge. Au pied d'une croix plus grande que les
autres et qui s'appuie à terre, et contre le tronc de
l'arbre, les visiteurs déposent dans un trou creusé
dans le sol des pièces de menue monnaie, que le
premier pauvre venu peut s'approprier, à charge
de réciter des prières. Dans les hameaux voisins,
on est persuadé que la fièvre ne manquerait pas
de s'attaquer à ceux qui se rendraient irrévérencieusement
à la fosse ou qui enleveraient du trou
les pièces de monnaie, sans s'acquitter de l'obligation
de la prière.
(P. BÉZIER, _La forêt du Theil_, 1888, p. 99 et suiv.)
LII
Saint Lénard
Lénard était un bandit de la pire espèce, ne
vivant que de vols, de pillages, tuant par
plaisir, et étant la terreur de la contrée. Les
rouliers n'osaient s'aventurer sur la grande lande
entre Sens et Andouillé que lorsqu'ils étaient assez
nombreux pour tenir tête au brigand, qui ne
quittait pas ces parages.
Un jour Lénard avisa un arbre et cueillit un de
ses fruits; c'était une poire sauvage appelée dans
le pays poire d'étranglard, tellement âcre que
Lénard, après l'avoir goûtée, la jeta vivement loin
de lui.
Le hasard voulut qu'elle tombât sur un petit
arbuste, où quelques mois plus tard, le voleur,
en passant par le même endroit, la retrouva; par
curiosité il la prit, et charmé de la belle couleur
qu'elle avait revêtue, la porta à ses lèvres.
La poire amère qu'il avait dédaignée était
devenue d'une saveur exquise. Frappé de ce fait,
Lénard devint pensif, il eut honte de sa conduite,
et pris d'un repentir soudain il s'écria: «Tout
s'amende ici-bas; il n'y a que moi qui suis de plus
en plus criminel. Eh bien! je changerai; et
Lénard le criminel deviendra désormais Lénard
l'honnête homme». Il en était là de ses réflexions,
lorsqu'il entendit les cris d'un roulier, essayant
de retirer son attelage d'une des nombreuses
ornières qui remplissaient le chemin.
Lénard vola au secours du charretier, qui
trompé par sa mauvaise réputation, et croyant
avoir à défendre sa vie, court sur le brigand et
l'assomme d'un coup de garrot.
Avant d'expirer Lénard fit part au roulier de
l'intention qu'il avait eue de réformer sa vie; dès
lors la pitié populaire en fit un saint.
* * *
Vers 1870, on lui a élevé le tombeau qu'on
aperçoit aujourd'hui sur la lande, témoin de ses
crimes et de sa conversion. Le curé d'Andouillé
cria au sacrilège et fit démolir le tombeau; mais il
a été réédifié par les soins des habitants qui y
voient une source de profit pour le pays. Le
vendredi saint la tombe de saint Lénard est le but
d'un pèlerinage, et on l'invoque pour la guérison
des douleurs rhumatismales.
(ORAIN, _Géographie d'Ille-et-Vilaine_, p. 465.)
J'ai donné dans mes _Contes populaires de la
Haute-Bretagne_, t. I, p. 343, une version de cette
légende recueillie à Ercé-près-Liffré; d'après elle
saint Lénard fut un méchant farceur, mais non un
brigand; il se contentait de jouer des tours aux
rouliers en creusant des ornières ou en plaçant
sur la route d'énormes pierres; il se cachait
derrière les arbres pour jouir de leur déconvenue.
L'épisode de la poire (ici c'est une pomme sauvage)
qui s'amende en vieillissant s'y retrouve aussi,
ainsi que la mort tragique de Lénard converti.
D'après ma version, le tombeau aurait été érigé par
un homme qui, passant près de là, aurait été irrévérencieux
à l'égard de saint Lénard, qui se vengea
en le rendant boiteux par des douleurs rhumatismales.
On raconte dans le pays nombre de punitions
analogues, ou de guérisons miraculeuses
obtenues par l'intercession de saint Lénard.
[Illustration]
LIII
Saint Méloir
Saint Méloir naquit dans un château de la
Cornouaille; son père était un chef qui fut
tué par un des oncles de Méloir, lequel voulut le
tuer aussi. Mais le bourreau eut pitié du jeune âge
de Méloir; il l'épargna et même sollicita sa grâce;
l'oncle, furieux, coupa le pied et la main de son
neveu. Mais Dieu guérit les blessures de Méloir et
lui mit un pied d'argent et une main d'or.
Le petit Méloir errait dans les bois, quand il
rencontra saint Corentin qui l'emmena dans son
monastère. Son oncle, ayant su où il s'était réfugié,
voulut encore le faire mourir. Corentin dit à son
disciple de s'enfuir; mais le méchant oncle atteignit
saint Méloir et le tua.
(_Recueilli aux environs de Dinan._)
* * *
Ce récit n'est qu'une sorte d'abrégé de la vie de saint
Mélar rapportée par Albert Le Grand.
Rivode, oncle de Mélar, envoya un de ses officiers avec
mission de lui apporter la tête de son neveu; il se laissa
attendrir par les prières et les présents de la mère du saint,
et se contenta de lui couper le pied gauche et la main
droite. On fit à Mélar un pied d'airain et une main d'argent
dont il se servait aussi bien que si c'eussent été ses
membres naturels, et l'un et l'autre croissaient en même
temps que les autres parties du corps. Un poète breton,
cité en note par Kerdanet, dit que la main et le pied descendirent
du ciel.
Cambry, éd. Fréminville, dit en parlant de Lanmeur que
saint Médard (lisez Mélar) eut une main coupée: Dieu la
fit repousser comme une patte d'écrevisse: pour rappeler
ce miracle, sa statue tient une main coupée, qu'elle montre
orgueilleusement aux spectateurs (p. 90).
Saint Mélar ou Méloir, prince breton et martyr, VIIe siècle
(2 octobre), est invoqué pour la bonne dentition des enfants.
Il est le patron de Fégréac, Lanmeur, Locmélar,
Meillan, Tréméloir, Saint-Méloir-des-Ondes, Saint-Méloir,
diocèse de Saint-Brieuc. Son nom vulgaire est saint M'la.
Il a de nombreuses chapelles, surtout en Basse-Bretagne.
[Illustration]
LIV
Les sept saints
Il y avait une fois une reine d'Irlande, qui,
devenue mère de sept garçons tous vivants, et
étant effrayée de leur nombre, donna l'ordre à la
femme qui l'assistait d'aller les jeter à l'eau.
Forcée d'obéir, la gardienne mit les sept enfants
dans un panier couvert et s'achemina vers la
rivière. Mais la Providence veillait sur la destinée
de ces enfants qui devaient tous un jour être des
saints, et elle fit que le roi leur père, revenant d'une
guerre lointaine, se trouva en ce moment sur le
chemin de cette femme.
Surpris d'entendre sortir du panier qu'elle cherchait
à cacher des vagissements plaintifs, il lui
demanda où elle allait et ce qu'elle portait. La
gardienne épouvantée, se précipita, les larmes
aux yeux aux genoux du roi, et lui faisant l'aveu
complet du crime dont elle était chargée, elle le
supplia de détourner d'elle sa colère, parce qu'elle
n'était que l'instrument de la reine à laquelle elle
était forcée d'obéir.
Dans le premier moment de son indignation, le
roi songea à punir de mort cette malheureuse
femme, mais touché de son repentir et de sa
douleur, il voulut bien lui pardonner, en exigeant
d'elle qu'elle laissât croire à la reine que le crime
était consommé, et qu'elle se mit en quête de sept
bonnes nourrices.
Tout fut fait comme le voulait le roi, et les sept
garçons, confiés à d'excellentes nourrices, furent
élevés dans la sagesse et grandirent en force, en
beauté et en vertus.
Quand ils furent assez grands et assez forts pour
n'avoir plus rien à craindre de la méchanceté de
leur mère, le roi voulut les reconnaître et les
élever au rang qui leur était dû. Il les fit tous
habiller de neuf et commanda de les amener au
palais. Dès qu'ils furent en sa présence, le roi
manda la reine et lui dit:
--Examinez bien ces jeunes gens, madame, et
dites-moi si vous en avez souvenir.
--Nullement, dit la reine, aucun d'eux ne m'est
connu, et pourtant, sire, leur vue me trouble.
--Ce qui vous trouble, madame, dit le roi, c'est
le remords; car ces jeunes gens sont vos enfants
et aussi les miens, enfants dont vous avez eu la
cruauté d'ordonner la mort et que moi, j'ai pu
sauver. L'heure de la justice a sonné pour vous et
vous allez mourir... Quant à vous, mes enfants,
continua le roi, non seulement je vous reconnais
et vous replace au rang qui vous appartient, mais
encore je fais le serment solennel de satisfaire au
premier voeu que vous voudrez bien exprimer.
--Soyez béni, notre père, dirent les sept jeunes
gens en se précipitant aux genoux du roi; mais ne
changez pas en un jour d'amertume ce jour de
bonheur, épargnez notre mère, et pour que notre
présence n'éveille pas en son coeur le remords éternel
d'un jour d'égarement, souffrez que nous nous
retirions du monde pour nous donner à Dieu.
Lié par son serment, le roi, qui était très bon et
très miséricordieux, voulut bien pardonner à la
reine; mais il ne pouvait se décider à se séparer de
ses fils, au moment où il venait de les rapprocher
de lui. Cependant, touché de leurs instances, il
consentit à les laisser partir, mais à la condition
qu'un d'eux au moins resterait auprès de lui.
Saint Maudé, saint Congard, saint Gravé, saint
Perreux, saint Gorgon et saint Dolay s'embarquèrent
alors pour la petite Bretagne, où les uns se firent
ermites et les autres moines, tandis que saint Jacut
restait en Irlande, à la cour de son père, qui le combla
d'honneurs, lui fit bâtir un beau palais et le
força d'épouser une jeune et belle princesse.
Mais saint Jacut, comme ses frères, était tout à
Dieu et fort peu aux choses de ce monde; aussi sa
jeune femme qu'il négligeait ne tarda pas à devenir,
par sa conduite, un sujet de scandale. Averti de
ses déportements, saint Jacut, sous prétexte de
promenade, sortit un jour avec elle, la conduisit
à la forêt voisine, et là, près d'une fontaine, il lui
dit: «On vous accuse, madame, de manquer à tous
vos devoirs; si vous êtes innocente, prouvez-le-moi
en vous trempant les mains dans cette fontaine».
La princesse, qui ne trouvait rien de grave dans
cette épreuve, plongea hardiment ses mains dans
l'eau, mais elle les retira aussitôt en jetant un cri
de douleur, car elle était cruellement brûlée. «Cette
épreuve me suffit, dit alors saint Jacut; vous êtes
coupable: ne soyez donc point surprise si je
vous fuis comme on fuit le péché mortel.» Et sur
le champ, il quitta l'Irlande et vint s'établir, comme
ses frères, dans notre Bretagne armoricaine, où il
se retira, pour vivre dans la prière, au fond d'une
immense forêt.
Mais dans cette forêt existait une retraite de
bandits qui, apprenant que le fils d'un roi s'était
établi près d'eux, imaginèrent qu'il avait avec lui
beaucoup d'or et de bijoux, et résolurent de le
dépouiller de ses richesses. Ils se présentèrent
donc à son ermitage, et le sommèrent avec brutalité
de leur livrer tout ce qu'il possédait. Saint
Jacut protesta en vain qu'il n'avait en ce monde
rien de ce qu'ils cherchaient; les bandits le fouillèrent,
ainsi que son ermitage, et furieux d'être
trompés dans leurs espérances, ils se jetèrent sur
lui et le tuèrent. Mais ils ne portèrent pas loin la
peine de leur crime, car du chemin du Paradis qui,
comme chacun sait, est semé de ronces, de pierres
et d'épines, saint Jacut fit pleuvoir sur eux les
plus gros cailloux qu'il put trouver et les écrasa
tous.
Fouquet, _Légendes du Morbihan_, p. 63-66, dit qu'il
a recueilli cette légende entre Ploermel et Josselin.
Sous le maître-autel d'une pauvre chapelle dédiée
à saint Mandé, ou la paroisse de la Croix-Helléan
existait autrefois une fontaine dans laquelle les
paysans de la contrée allaient plonger leurs
enfants nouveaux-nés en répétant sept fois ces
mots: «À la vie, à la mort!» Toutes les voix du
conseil, de la prière et du blâme ayant été impuissantes
à détruire cet usage barbare, il a fallu pour
y mettre fin, combler cette fontaine. D'après la
légende locale, cette funeste immersion avait pour
origine la légende ci-dessus, où saint Mandé et ses
six frères avaient dû, à leur naissance, être jetés à
l'eau par ordre de leur mère.
Il y a en Haute-Bretagne des chapelles dites des Sept
Saints à Ylliniac, Erquy, etc., à Morieux une fontaine porte
ce nom. Elles ne se rapportent pas aux saints indiqués
dans la légende ci-dessus; il est plus probable qu'elles se
trouvaient sur une des routes du _Tro-Breiz_ ou tour de
Bretagne, pèlerinage aux sept sanctuaires des fondateurs
des évêchés bretons: Paul, Tugdual, Brieuc, Malo, Samson,
Patern et Corentin. (Cf. _Revue archéologique du Finistère_,
t. XXIII, articles de M. le président Trévédy).
De ces sept saints les deux plus connus sont Saint Jacut,
dont nous avons rapporté une légende, p. 24, et saint
Maudez, abbé, VIe siècle (18 novembre), qui est invoqué
contre les enflures (v. p. 70 et 72).
Saint Perreux, moine, VIe siècle, est le patron de Châteaulin,
de Saint-Perreux, de Trébédan, de Trégon; saint
Gongard, saint Gravé, saint Gorgon et saint Dolay sont
moins connus. À l'exception de saint Maudé, tous ces saints
ont donné le nom à des paroisses peu éloignées les unes
des autres et qui sont vers la lisière du Morbihan et de la
Loire-Inférieure; Saint-Congard est la plus au nord; Saint-Dolay,
la dernière au sud, était la seule qui ne fit pas partie
de l'ancien évêché de Vannes. Ici la légende a procédé
comme sur le littoral de la Manche, où elle a fait des frères
de huit patrons d'églises--probablement aussi sept à
l'origine--toutes situées au bord de la mer.
* * *
JOLLIVET, _Les Côtes-du-Nord_, t. II, p. 73, parle aussi, sans
citer sa source, de trois soeurs et de sept frères qui débarquèrent
à l'embouchure de la Rance; ceux-ci se nommaient
Gabrien (Gobrien?), Helen, Petran, Germain, Veran, Abran
et Tressaint. Au pays de Dinan on trouve les paroisses de
Saint-Helen, de Saint-Germain-de-la-Mer, de Tressaint, de
Saint-Abraham au diocèse de Saint-Malo, et dans celui de
Saint-Brieuc celle de saint Vran (patron de cette paroisse
et de Trévérec) et la chapelle de saint Gobrien, au diocèse
de Vannes.
[Illustration]
LV
Saint Mauron