église de Guiguen (XIIe siècle) une chapelle
que l'on prétendait avoir été bâtie par le P. Morin,
célèbre prédicateur du XVe siècle, né à Guiguen.
Les gens du pays appelaient ce petit oratoire «la
Chapelle du bon Père Pierre Morin». Voici une
légende qu'on raconte encore aujourd'hui à son
sujet. Un jour quelques mauvais garnements du
bourg volèrent un fromage de cochon, et, le soir
venu, se rendirent sur une lande voisine du bourg
pour y faire ripaille. En passant devant la chapelle,
il vint à l'idée de l'un d'eux d'inviter Pierre
Morin. Il entra dans la chapelle et chargeant la
statue sur son épaule, il lui dit:
--Tu vas v'ni quanté nous, Pierrot, tu vas manger
du fricot.
Mais au moment où les jeunes gens allaient
entamer le plat de fromage, la statue se démena
tant et si bien, qu'ils furent obligés de la rapporter
dans la chapelle et de la remettre à la place où ils
l'avaient prise.
(L. DECOMBE, dans Bézier. _Supplément à l'Inventaire_, p. 87).
XLI
Saint Samson et la cathédrale de Dol
Un puissant seigneur ayant rencontré le
thaumaturge Samson lui dit: «Homme de
Dieu, tu vois cette grosse pierre; lance-la; autant
d'espace elle parcourra, autant de terrain je le
concéderai.»
Alors le saint, s'étant placé à l'extrémité de la
chapelle qui porte encore son nom, projeta la
pierre vers l'Occident. Elle tomba juste à l'endroit
où se termine aujourd'hui la cathédrale.
Lorsque l'emplacement fut ainsi obtenu, le
pieux évêque construisit sa basilique avec un âne
et un boeuf.
Cependant, si actif que fût le fondateur de la
cité doloise, il ne put achever la tour imposante
du Nord. Depuis, l'on a bien essayé de poursuivre
l'oeuvre du saint, mais c'est inutile, car une main
mystérieuse fait tomber toutes les pierres que
l'on est tenté de placer sur la tant vieille tour.
L'église possède un souterrain merveilleux. Il
part de la tour du sud, fait trois kilomètres sous les
marais et débouche à Mont-Dol, au bas du tertre.
(Abbé F. DUYNES, _Revue des Traditions populaires_, t. VIII,
p. 36).
Deux villages voisins de Dol, (Mont-Dol et Carfantain) possèdent
chacun une fontaine à laquelle est attaché le nom de
saint Samson. Il n'existe pas d'autre _tradition orale_ sur le
célèbre thaumaturge dans le pays même qu'il a évangélisé.
Ici, comme en mainte circonstance, ajoute M. Duynes,
l'imagination populaire a poétisé les explications prosaïques
de l'histoire. Cette tour du Nord fut commencée au XVe siècle
sur les ruines d'une autre beaucoup plus ancienne. Pendant
plusieurs années les travaux s'effectuèrent vigoureusement,
mais les fonds ne tardèrent pas à manquer et l'entreprise
est demeurée dès lors dans l'abandon le plus complet. Il
ne faut voir là qu'une traduction hyperbolique de la
réalité. Jadis demi-forteresse, la vieille cathédrale de Dol
possédait nécessairement des communications dérobées
avec les fortifications et les palais de l'antique cité.
Samson, évêque de Dol, VIe siècle, (28 juillet) est le
patron de Bobital, Cadélac, Dol, Illifaut, La Fontenelle,
Kerity, Lanvellec, Lanvézéac, Saint-Samson, Saint-Ideuc,
et on lui a élevé de nombreuses chapelles.
Saint Samson était invoqué pour guérir de la folie. Encore
aujourd'hui les personnes qui redoutent cette maladie pour
leurs proches viennent implorer ce saint en sa chapelle
absidale. La raison de ces pèlerinages particuliers tient aux
détails de la vie du célèbre thaumaturge. Tous ses anciens
biographes nous le montrent ayant une puissance extraordinaire
d'exorcisme. Aussi au XIIIe siècle, dans la splendide
verrière de la cathédrale, l'artiste peignait «un prince
et une princesse couronnés, qui implorent le saint pour
une jeune fille, vêtue d'une robe jaune, dont les yeux
hagards et les mains liées indiquent assez une possédée.»
XLII
Saint Benoît de Macerac
Saint Benoît, disent les paroissiens, voulut
construire une église près de son héritage
favori, au village de Pen-Bu; mais bientôt, il ne
put donner suite à son pieux désir. À peine les
fondations commençaient-elles à sortir de terre,
que des milliers de grenouilles commencèrent à
coasser sans relâche dans les marais voisins et
troublèrent grandement les prières et les méditations
de notre saint. Néanmoins, confiant en la
bonté de Dieu, il supporta ce contre-temps avec
patience et se mit en devoir de continuer son
oeuvre. Mais bientôt, les eaux étant devenues plus
grandes, les grenouilles poussèrent l'audace jusqu'à
venir établir leur demeure dans les constructions
destinées à devenir l'église, malgré saint
Benoît qui ne put les chasser et les détruire complètement.
Alors, croyant voir un avertissement
dans ce fait de la Providence, il se résigna à bâtir
plus loin son oratoire, et alla en poser les premières
pierres, non loin de sa fontaine, dans un lieu
qui, dit-on, n'était alors que forêt, et près de l'endroit
où avaient été construites tout d'abord les
cellules de ses neuf compagnons. Ainsi prirent
naissance le prieuré et le bourg de Macerac.
[Illustration: Tombeau de saint Benoît, dans la cimetière de Macerac.]
[Illustration: Cette fontaine a été reconstruite l'an dernier
par le curé de Saint-Benoît,
et la statuette haute de quarante centimètres environ
a été remplacée par une autre plus moderne.]
Dans son intéressante monographie _Saint Benoît
de Macerac_, M. de l'Estourbeillon relate encore
d'autres souvenirs: dans la paroisse de Macerac,
sur un coteau qui domine la vallée de la Vilaine,
on voit une masse de rochers, appelés dans le
pays la chaire de saint Benoît: «C'est là, disent
les paysans, que sainct Benoist preschait au paouvre
monde, et disait à nos anciens de tant si belles
chaouses sur noutre divin seigneur Dieu.» Une
procession s'y rend le 28 octobre. Les meilleurs
champs de la paroisse aux environs du bourg
s'appellent la Benoîterie. Non loin de l'ancienne
église, au nord de la paroisse et au bord du marais,
existe une ancienne fontaine, dite de Saint-Benoît;
elle est construite en gros appareil, dans le genre du
XIIIe siècle; et, est surmontée d'une croix de granit.
Au centre de son excavation existe encore une
antique statue de saint Benoît en bois peint, de
trente centimètres de hauteur environ. Elle représente
un moine imberbe, vêtu de bure, la tête
recouverte du capuce; la main droite retient,
appuyé sur la poitrine, un livre peint en rouge, la
gauche brisée au poignet, est tendue en avant, et
semble avoir tenu une crosse. On vient prier
devant cette petite statue, et plus d'un ancien,
après avoir bu de l'eau de la fontaine, embrasse
la statue avec une religieuse ferveur. Le tombeau
est dans le cimetière, il est composé d'un
seul bloc de granit posé sur un massif de maçonnerie;
le couvercle en partie brisé, porte les
empreintes d'une sorte d'étole gravée sur la
pierre, et en tête une croix de saint André très
distincte entre les deux bras de l'étole. C'est près
de ce tombeau que les habitants viennent en pèlerinage
«et l'on a jamais oueï prescheu, disent les
anciens, qu'aôcun de ceulx qui'taint venüs besouëgner
près de ly en preieres s'en fut retourné mécontent
et marri.»
Saint-Benoît de Masserac ou Macerac (23 octobre, _aliàs_
22 octobre), pénitent, XIe siècle, a son tombeau à Masserac,
dont il est le patron.
XLIII
Saint Lin
Lorsque saint Lin vint en Bretagne, il était
monté sur une charrette attelée de quatre
boeufs qui portait aussi son mobilier. Il n'avait pas
dit au conducteur où il voulait s'arrêter; mais
quand on arriva à l'endroit où est bâtie la chapelle
de saint Lin, les boeufs refusèrent d'avancer; le
conducteur eut beau les piquer et les frapper, ils
ne bougèrent pas de place, et les boeufs de limon
opposèrent une telle résistance, que maintenant
on montre encore sur le rocher l'empreinte de
leurs pieds.
(_Recueilli en 1884, aux environs de Moncontour_).
La commune de Saint-Vran, canton de Merdrignac, a une
chapelle de saint Lin, d'origine ancienne, et qui a été reconstruite
il y a quelques années. C'est à elle que se rapporte
cette légende. On voit auprès une fontaine, à laquelle on
se rend pour la guérison de la goutte et des rhumatismes.
XLIV
Notre-Dame du Pont d'Ars
De son temps le grand saint Martin était chait
en amour de sa vésine, et par un biau jou,
i fut la demander en mariage. Mais Notre-Dame du
Pont d'Ars li répondit:
--Je sai toute marrie, mon brave homme, de vous
faire offense, mais vey'ous, je tiens à demeurer
comme je sai, et à mourir vierge; recevez-en ben
mes excuses.
Et comme saint Martin insistait fort, la Vierge
du Pont d'Ars li dit:
--Je ne saurais épouser personne, mon bonhomme,
et j'vous l'dis sans feinte, car sans ça
j's'rais la vot', ben sûr:... vous m'plaisez ben, m'est
avis; aussi pour vous consoler, j'vous donne gage
de vous accorder tout c'que vous me d'manderez.
(Dr FOCQUET. _Bulletins de la Société polymathique du
Morbihan_, 1860-61, p. 127).
Cette courte légende sert à un conteur à expliquer la
dévotion particulière des gens de Saint-Martin pour Notre-Dame
du Pont d'Ars, à qui ils vont processionnellement
demander la cessation de la pluie.
XLV
La cane de sainte Brigitte
Il était une fois une princesse qui s'appelait
Brigitte, et elle avait douze enfants. Pendant
qu'elle voyageait avec eux sur mer, le navire qui
les portait fit naufrage, et la princesse, se voyant
sur le point de périr, invoqua sainte Brigitte et la
supplia de la sauver ainsi que sa famille. La sainte
exauça sa prière et ils furent changés en cane et
en canetons.
Ils gagnèrent facilement la terre ferme, et,
quand ils furent sur le rivage, sainte Brigitte leur
apparut et leur dit qu'elle ne pourrait leur rendre
leur forme première qu'au bout d'un certain
temps: jusque-là ils devaient se rendre en pèlerinage
à sa chapelle le jour de l'assemblée et le jour
des Rogations, pour demander à Dieu le pardon
de tous leurs péchés.
Lorsque leur pénitence fut terminée, sainte
Brigitte put leur faire reprendre la forme humaine,
et c'est depuis cette époque que l'on ne
voit plus venir à sa chapelle la cane et ses douze
canetons.
(_Conté en 1897, par François Marquer, de Saint-Cast_).
* * *
Il était une fois une princesse que poursuivait
un méchant capitaine qui en voulait à son honneur.
Sur le point d'être atteinte par lui, elle se jeta
à la mer, et elle allait périr, quand elle invoqua
sainte Brigitte, sa patronne. Sa prière fut exaucée,
et elle fut à l'instant changée en cane, de sorte
qu'il lui fut facile de s'éloigner en nageant.
La sainte ne borna pas là sa protection: un peu
plus loin la princesse rencontra un génie des eaux,
qui la recueillit dans son palais sous-marin; elle y
redevint femme et plus tard, il l'épousa.
En reconnaissance de cette miraculeuse intervention,
chaque année, le jour anniversaire de celui
où elle avait été sauvée, la princesse venait avec
ses enfants remercier sainte Brigitte en sa chapelle.
Mais pour éviter toute relation avec les hommes,
elle se montrait alors sous la forme de cane, que
la sainte lui avait donnée quand elle était en danger
de se noyer, et ses enfants devenaient pareillement
des canetons.
(_Recueilli par Mme Lucie de V. H._)
La légende qui suit est beaucoup plus tronquée, et les
conteurs ont oublié le commencement; mais elle explique
pourquoi les apparitions ont cessé, et relate en même temps
une vengeance de sainte Brigitte à l'égard d'une pèlerine
irrespectueuse:
Du temps des fées, on voyait tous les ans, à
l'assemblée de Sainte-Brigitte, arriver une cane
suivie de douze canetons, qui se rendait à sa
chapelle.
Elle y vint plusieurs années de suite; mais un
jour un méchant garçon tua l'un des canetons d'un
coup de pierre, et depuis ce temps, la cane ne
reparut plus. Celui qui avait commis ce meurtre
en fut puni, car à partir de ce moment lui et les
siens n'éprouvèrent que du malheur.
Il ne faisait pas bon se moquer de sainte Brigitte.
Un jour deux jeunes filles étaient venues en pèlerinage
à sa chapelle, et l'une d'elle s'écria en voyant
la statue:
--Oh! la vilaine sainte! pour tout l'argent du
monde, je ne voudrais pas l'embrasser!
À peine eut-elle achevé ces paroles, que par la
permission de la sainte sa tête fut changée de côté.
(_Conté en 1885, par J. M. Comault_).
La cane et les canetons suivaient aussi la procession des
Rogations.
D'après une autre version, le jeune homme qui
avait tué l'un des canetons fut aussitôt transformé
en épervier, et peu après il fut tué d'un coup de
fusil, au moment où il se disposait à enlever un
poulet dans la cour d'une ferme.
D'autres disent qu'il fut changé en cochon, et
qu'il se mit à suivre la procession en grognant.
Un fermier l'emmena; mais ayant essayé vainement
de l'engraisser, il lui cassa la tête d'un coup
de hache et l'enterra dans un coin de son jardin.
* * *
Sainte Brigide ou Brigitte, vierge et abbesse, VIe siècle
(8 septembre), est invoquée par les femmes en couches en
Basse-Bretagne, et en Haute-Bretagne elle donne du lait aux
nourrices. Elle est la patronne de Berhet, Kermoroch,
Loperhet, Noyalo, Perguet, Sainte-Brigitte, et elle y a de
nombreuses chapelles. En Haute-Bretagne, je ne connais
que celle qui est près de Merdrignac et celle à laquelle se
rattachent les légendes ci-dessus. Elle est située dans la
commune de Notre-Dame du Guildo; la statue de la sainte
est fort laide en effet, et l'on comprend en la voyant
l'exclamation de la pèlerine; il y a à côté une statuette de
sainte Marguerite, plus petite, et derrière la chapelle
sont deux fontaines dont l'eau est de bonne qualité et très
abondante, qui portent le nom des deux saintes.
Sainte Brigitte de Merdrignac est invoquée par les nourrices
pour avoir du lait. Près de sa chapelle est aussi une
fontaine. On raconte à Laurenan qu'un homme du village de
l'Erignac qui se rendait au marché, ayant entendu les lamentations
d'une femme qui suppliait la sainte de lui donner
du lait, entra dans la chapelle et se mit à se moquer d'elle.
Mal lui en prit, car à peine fut-il sorti qu'il lui sembla
qu'on lui tenaillait les seins, et quand il rentra chez lui
il était plus gonflé de lait que ne le fut jamais vache
laitière.
On m'a plusieurs fois raconté ces légendes, mais elles ne
sont plus connues de tout le monde dans le voisinage,
ainsi que j'ai pu m'en convaincre par l'enquête que j'ai
faite. Les deux premières versions sont assez étroitement
apparentées avec la célèbre légende de la cane de
Montfort.
Je n'ai jamais trouvé celle-ci dans la tradition orale, tout
au moins à l'état de récit en prose. M. Joüon des Longrais,
qui a réimprimé le «_Recit veritable de la venue d'une Canne
sauvage en la ville de Montfort_», composé en 1652 par le
père Barleuf, ne connaissait que des versions en vers de
cette légende[5], qu'il a étudiée dans sa curieuse introduction.
Mais il y reproduit plusieurs variantes de la chanson
populaire dont Châteaubriand cite quelques vers dans ses
_Mémoires d'outre-tombe_ et que sa mère lui chantait, il y a
plus d'un siècle; le docteur Roulin a recueilli, vers 1850, deux
versions qui sont reproduites dans les _Chansons populaires
d'Ille-et-Vilaine_ de Lucien Decombe, et j'ai moi-même rencontré
plusieurs chansons qui parlent d'une «fille du pais du
Maine», transformée en cane. Vers 1820, M. Poignand a
donné dans ses _Antiquités historiques et monumentales_, une
chanson qui, au contraire, localise l'aventure aux environs
de Montfort. C'est à ce titre que je la reproduis ci-dessous,
et aussi parce que c'est la seule chanson populaire qui, à ma
connaissance, se rattache à la légende dorée de la Haute-Bretagne.
Une fille du bourg de Saint-Gilles,
Des plus belles et des plus gentilles,
Un dimanche la matinée
Par des soldats fut enlevée.
Lui ont lié si dur les veines
Qu'elle ne peut avoir son haleine,
Et l'ont malgré tous ses efforts,
Conduite au château de Montfort.
L'officier la voyant venir
De joie ne pouvait se tenir:
«Faites-la monter dans ma chambre,
Nous dînerons tantôt ensemble.»
À chaque marche qu'elle montait,
Son pauvre coeur (il) soupirait.
«C'est donc ici la belle chambre
Où il faut que mon Dieu j'offense.»
Le capitaine assura bien
Que son Dieu n'offenserait point,
Qu'il lui donnait son coeur pour gage
Et la prendrait en mariage.
«Oh! monsieur, permettez-moi donc
Que je fasse mon oraison.»
Elle a prié Dieu, Notre-Dame
Et Saint-Nicolas d'être cane.
Quand la prière fut achevée,
En cane elle a pris sa volée,
Elle s'envola par une grille
Dans un étang plein de lentilles.
Quand le capitaine vit cela,
Tous ses soldats il appela,
Ont bien douné cinq cent coups d'armes
N'ont jamais pu toucher la cane.
Le capitaine au désespoir,
Ne veut rien entendre ni voir,
Ne veut plus être capitaine,
Dans un couvent se fera moine.
[Illustration: La cane et ses canetons, partie de la grande verrière de
l'église Saint-Nicolas de Montfort, aujourd'hui détruite, et qui avait
été donnée au XVIe siècle par Guy comte de Laval. (Réduction de la
gravure publiée par M. Joüon des Longrais.)]
XLVI
Les fées chrétiennes
Les esprits dont la croyance populaire a peuplé les lieux remarquables
par leur disposition singulière, les vieux édifices, les cavernes et
même les maisons, ne sont pas tous vus du même oeil par les gens de
campagne. S'ils craignent les maléfices des démons, les espiègleries des
lutins et des animaux fantastiques, les fées leur semblent mériter des
égards particuliers. Dans les légendes, elles jouent presque toujours un
rôle bienfaisant: ce sont elles qui douent les enfants, qui protègent
contre l'ogre ou l'homme fort; le petit garçon faible, mais courageux,
qui, grâce à leur aide, finit par triompher; ce sont elles qui font aux
pauvres gens des présents bien précieux, du pain qui ne diminue pas, des
vêtements, ce qu'il faut pour les mettre à l'abri du besoin.
Les paysans leur sont reconnaissants; on les entend rarement les traiter
de sorcières, de maudites. Ils emploient au contraire des expressions
qui témoignent de la sympathie qu'ils leur gardent. Ils les nomment les
bonnes dames, nos bonnes mères les fées, et semblent regretter qu'elles
aient disparu au commencement de ce siècle. Plusieurs--en Haute-Bretagne
du moins--espèrent que leur départ n'est pas définitif et qu'on les
reverra le siècle prochain.
Une des preuves les plus convaincantes de la sympathie que leur garde le
peuple est la manière dont il envisage les fées au point de vue de la
religion. Il lui répugnerait de savoir païennes et damnées les dames
bienfaisantes des cavernes et des bois. Cependant il est dangereux pour
elles de devenir chrétiennes; car pour tuer les fées, il suffit de leur
mettre du sel dans la bouche. C'est de cette manière que, d'après les
conteurs, les fées de Plévenon ont cessé d'être immortelles[6], et,
comme le sel est un des ingrédients usités dans la cérémonie du baptême,
il est presque impossible qu'elles soient baptisées. Cependant elles
peuvent entrer dans les églises, être marraines et assister à des
mariages. Elles ne sont ni tout à fait chrétiennes ni tout à fait
païennes. Ce sont, d'après une croyance assez répandue en
Haute-Bretagne, des esprits, des espèces d'anges condamnés à une
pénitence qui doit être accomplie sur terre, et au bout de laquelle ils
reprendront leur rang dans le paradis.
Le peuple va parfois plus loin: il leur fait construire des églises, et,
ainsi qu'on le verra plus loin, ériger des croix. Par là sans doute
elles font oeuvre chrétienne et leur pénitence est abrégée.
Les légendes qui suivent montrent des fées--ce sont toujours des fées
auxquelles on assigne une résidence dans le pays et non les fées
innommées des contes--qui touchent de près au christianisme; parfois
même elles font des actes chrétiens. Faut-il y voir un souvenir lointain
de l'époque où les prêtresses gauloises devinrent chrétiennes, ou ce
rôle leur est-il attribué uniquement par sympathie? C'est une question
que l'on peut poser, mais non résoudre, surtout en présence du très
petit nombre de documents qui montrent ce rôle particulier des fées.
[Illustration]
XLVII
La croix des fées
Il y a en Nazareth, près de Plancoët (Côtes-du-Nord), une croix qui, à
ce qu'on assure, a été plantée par les fées; il y a dessous trois
barriques d'argent. Si quelqu'un allait à minuit juste à cet endroit le
jour d'une grande fête, il pourrait facilement avoir cet argent; car à
minuit cette croix se lève de terre d'un côté, et est penchée tout d'un
bord, et l'on pourrait voir et prendre le trésor; mais après minuit,
elle revient à sa place.
(_Recueilli par M. Charles Sébillot._)
[Illustration]
XLVIII
Comment Notre-Dame de Lamballe fut bâtie par les fées
Le choeur de l'église Notre-Dame de Lamballe est bâti sur de belles caves
s'ouvrant au-dehors par une porte basse, située au pied du mur côté
nord. Si vous interrogiez les plus vieux des habitants de cette ville au
sujet de cette porte à l'air mystérieux et qu'ils n'ont jamais vu
s'ouvrir, ils vous répondraient invariablement, que c'est l'entrée d'un
souterrain reliant Notre-Dame au château de La Hunaudaye, avec
ramification jusqu'à la Caillibotière[7].
Ce souterrain a été construit par les fées en même temps que le choeur de
l'église: la meilleure preuve, c'est que les galeries du choeur
conduisent dans la chambre à Margot, comble du côté nord, justement
au-dessus de la porte du souterrain, et qu'on voyait encore ces
dernières années sa quenouille pétrifiée dans un coin de la chambre.
Tous les trésors de Margot sont dans le souterrain: il y a des monceaux
de pièces de six francs.
Si les prêtres parvenaient jusqu'au tas d'argent, qui est maintenant
gardé par un suppôt du diable, il leur suffirait d'y jeter quelques
gouttes d'eau bénite et le trésor appartiendrait à l'église. Ils ont
bien essayé à diverses reprises: la dernière fois, il n'y a pas plus de
cent ans; mais c'est impossible. Ils étaient entrés dans le souterrain
avec la croix, la bannière, chacun ayant un cierge béni à la main pour
éclairer la route, le recteur ayant ses étoles et un goupillon; mais,
avant d'avoir fait cent pas, ils virent une nuée de _guibettes_ (variété
de cousins) voltigeant autour de la flamme des cierges et s'y brûlant en
si grand nombre qu'elles finirent par tout éteindre. La procession eut
bien de la peine à sortir du souterrain: depuis, on a condamné la porte
et il est défendu d'y entrer.
Quant aux galeries du choeur, c'est une vraie chance qu'elles soient
finies. Si vous avez passé sur le tertre de Caliguet, un des contreforts
de la colline de Bel-Air, en Trébry, vous avez dû remarquer un grand
nombre de pierres de toutes dimensions, accumulées là comme à plaisir:
c'est la dernière _devantelée_ (charge d'un tablier) de Margot apportant
des pierres à ses soeurs, qui bâtissaient Notre-Dame et la tour de
Cesson.
Quand elle arriva, ses soeurs donnaient le dernier coup de truelle, ce
qui l'étonna, car l'église n'était commencée que depuis dix heures, et
elle n'avait apporté que trois devantelées de pierres. Voilà comment
Notre-Dame a été bâtie en deux heures, et avec les trois devantelées à
Margot.
(_Recueilli par M. Cauret, professeur au lycée de Saint-Brieuc_).
Suivant la légende, on aurait aperçu, il y a bien
longtemps, dans les rochers sur lesquels s'élève Notre-Dame,
au milieu des ronces, sous un bouquet d'aubépines
_toujours_ fleuries, une statuette de la Vierge Mère, conservée
dans cette église sous le vocable de Vierge miraculeuse.
Les habitants la portèrent inutilement dans leur église
paroissiale et dans chacune de leurs chapelles; la nuit
suivante, la statue retournait invariablement sur son
rocher; c'était dire clairement aux Lamballais qu'elle voulait
une chapelle en ce lieu.
Ils se décidèrent à construire une église, mais les travaux
étaient à peine commencés que les fées achevèrent le tout
dans une seule nuit, sans oublier la tour.
D'après un autre récit (SÉBILLOT, _Gargantua_, p. 70), c'est
après avoir laissé inachevé le portrait de saint Jacques le
Majeur en Saint-Alban, par la peur que Gargantua leur avait
faite, que les fées vinrent construire la cathédrale de
Lamballe.
[Illustration]
XLIX
Les fées et les chapelles
La chapelle de Hirel en Ruca (Côtes-du-Nord)
a été bâtie par les fées en une seule nuit.
Elles avaient l'intention de la faire plus grande et
de la joindre à l'église de Ruca. La nuit suivante,
elles allèrent au Port-à-la-Duc chercher les pierres
qu'il leur fallait pour cela. L'une d'elles revenant
avec son fardeau rencontra sur le chemin une pie
morte. Elle ne savait pas ce que c'était, et elle s'adressa
à une bonne femme qui passait sur la route.
--Qu'est-ce que cet oiseau qui ne bouge point?
--'Est eune pie morte, répondit la bonne femme.
La fée surprise demanda:
--Mais, est-ce que nous mourrons tous ainsi?
--Vère, ben sûr.