Saint Mathurin, saint Eutrope et saint Amateur

étaient frères, et depuis longtemps ils voyageaient

ensemble sans avoir jamais eu envie de se

séparer. Mais ils arrivèrent à Bréhand-Moncontour

vers minuit; ils virent des _linceux_ (draps de lit)

étendus dans une prairie; saint Amateur, qui ne

savait ce que c'était, eut tellement peur qu'il

s'enfuit et alla jusqu'à Lamballe sans s'arrêter, et

sans oser regarder derrière lui. Saint Eutrope

s'évanouit, et il resta à Bréhand où il fit sa résidence,

et saint Mathurin retourna tranquillement

à Moncontour où il s'établit, et où il est toujours

resté depuis.

(_Recueilli aux environs de Moncontour_).

* * *

Ces trois saints ont en effet des chapelles ou des églises

dans ces communes. Saint Mathurin de Moncontour est l'un

des saints les plus populaires dans les deux Bretagnes; son

principal sanctuaire est à Moncontour, et sa légende est

retracée sur les belles verrières de cette église. On pourra

consulter pour les détails de son pardon la _Revue des Traditions

populaires_, t. III, p. 278, et la monographie de M. E.

Thoison. _Saint Mathurin_, étude historique et iconographique.

Paris, 1889, in-8. Cet auteur ne compte pas moins de 43 églises

ou chapelles qui sont consacrées à saint Mathurin dans

la partie française de la Bretagne. Malgré ce culte si étendu

et encore si florissant, saint Mathurin n'a point de légende,

et le court récit qui précède est le seul qui le fasse voyager

corporellement en Bretagne.

[Illustration: Saint Mathurin, image populaire

de la fabrique de Pierret à Rennes

(Collection Lucien Decombe)]

Un pèlerinage moins célèbre, mais pourtant assez fréquenté,

a lieu à la chapelle de saint Mathurin, à Maure; on

l'y invoque pour obtenir la cessation des épidémies et en

particulier du choléra. Une ancienne croyance, rapportée

par M. E. Thoison, affirme que le choléra ne peut exister

dans un pays qui possède soit une chapelle de saint Mathurin,

soit une de saint Roch. Saint Mathurin l'empêche

d'entrer ou saint Roch le renvoie (p. 156-7).

[Illustration: Plomb de saint Mathurin

Il est représenté vu de face et de dos avec le Saint-Esprit,

c'est le modèle ancien et il n'est plus en usage.]

Saint Eutrope (30 avril) a des chapelles à Saint-Brandan,

à Noyal-sur-Vilaine et à Malensac; il ne jouit pas d'une bien

grande popularité en Haute-Bretagne; cependant il guérit

de l'_enfle_ (enflure) ceux qui frottent la partie malade avec

une motte de terre prise au-dessous de sa statue à Bréhand.

Saint Amateur n'est honoré à Lamballe que depuis le

siècle dernier (1762), époque à laquelle ses reliques furent

envoyées de Rome. À la procession de saint Amateur (11

juillet), dont le culte est très populaire à Lamballe, beaucoup

de pèlerins portent des imitations de membres humains en

cire. Le membre choisi correspond naturellement à celui

dont souffre le pèlerin, ou la personne pour laquelle il est

venu en pèlerinage. On trouve à acheter ces objets chez

les ciriers de la ville; après la procession, ils sont offerts

à l'église. (_Revue des Trad. pop._, t. IV, p. 166).

Saint Amateur guérit aussi les enfants du mal Saint-Aragon.

On voit dans l'église de Bléruais (Ille-et-Vilaine) une

statue de saint Amateur, à laquelle on fait des pèlerinages

le 15 août; il guérit des rhumatismes.

[Illustration: Ancienne médaille de saint Mathurin en plomb.

(Pèlerinage de la Pentecôte à Moncontour).]

XXX

Sainte Anne et sainte Pitié

Les habitants de Merléac, canton d'Uzel,

assurent que sainte Anne est née chez eux,

au village du Vau-Gaillard. Elle avait une soeur

qui s'appelait Pitié. Toutes les deux vivaient dans

la crainte du Seigneur, et elles observaient religieusement

ses commandements. Alors il n'en était

pas de même de la plupart des habitants du voisinage,

qui avaient en particulier la mauvaise

habitude de jurer.

Sainte Anne et sa soeur essayèrent de les convertir

et de les empêcher de blasphémer; mais

voyant qu'elles ne pouvaient y parvenir, elles

résolurent d'aller vivre dans un pays où leurs

oreilles n'entendraient plus de semblables jurements.

Elles se mirent en route, et elles marchèrent

longtemps: un jour l'une d'elles épuisée de fatigue

déclara qu'elle ne pourrait aller plus loin; c'était

Pitié. Sainte Anne, se croyant plus forte que sa

soeur, continua sa route, mais elle ne tarda pas à

ralentir sa marche. Elle put faire encore une lieue,

puis elle vit qu'il lui était impossible de continuer.

Voilà pourquoi sainte Anne d'Auray et Notre-Dame

de Pitié sont dans le Morbihan; voilà pourquoi

leurs chapelles sont peu éloignées l'une de

l'autre.

(_Recueilli par M. J. Carlo, de Moncontour_)

[Illustration]

XXXI

Le départ de saint Pabu

Saint Pabu étant venu un jour visiter sa

chapelle, qui est près de Kerganton en

Saint-Guen, entendit une jeune fille qui se

disputait avec sa mère, fermière du Port-Thomas,

et elle finit par traiter sa mère de «bougresse»,

tant elle était en colère.

Saint Pabu se montra alors, et après avoir

reproché à la jeune fille les mauvaises paroles

qu'elle avait adressées à sa mère, il ajouta:

--Ta race sera maudite. Je voulais venir

habiter dans ma chapelle, mais après ce que je

viens d'entendre, je vais partir et je ne reviendrai

qu'après que Port Thomas aura brûlé trois fois,

que le _paillu_ (seuil) de la porte des femmes sera

usé, et que la dernière personne de ta race aura

disparu.

(_Recueilli à Saint-Guen par M. Émile Enaud, notaire_).

* * *

D'après cette prédiction, m'écrit M. Enaud, le bienheureux

saint Pabu ne tardera pas à revenir, car le Port-Thomas

a brûlé deux fois, le paillu de la porte réservé pour les

femmes est presque coupé en deux par l'usure, et la

dernière survivante de la fille qui appela sa mère irrévérencieusement

est très âgée et vieille fille.

Rober Oheix a, de son côté, recueilli une curieuse

variante qu'il a donnée dans son livre _Bretagne et Bretons_,

p. 26.

* * *

En Saint-Guen existe une chapelle Saint-Pabu,

qui porte aussi le nom de Saint-Tugdual; elle a

un intéressant jubé et des fragments de verrières.

Si vous demandez aux habitants de Saint-Guen

ce qu'était saint Pabu, ils vous répondront qu'il

fut ermite, compagnon de saint Elouan dont la

chapelle est voisine; qu'il est sorti de son sanctuaire

indigné de voir une fille battre sa mère dans

une maison située tout près de là, et que caché

dans un arbre des environs (un gros if) il attend

pour rentrer dans le lieu saint l'accomplissement

de quatre évènements: le complet anéantissement

de la famille, l'incendie trois fois répété de

la maison où le scandale s'est produit, l'arrivée de

la mer à Saint-Guen, et enfin l'usure complète du

seuil de sa chapelle par les pieds des pèlerins.

L'histoire ne serait pas jolie, si l'on n'ajoutait en

vous contant cela: le seuil est usé, Saint-Guen

n'est pas encore port de mer, mais la rigole alimentaire

du canal de Nantes à Brest y passe, et

c'est tout comme; la maison en question a déjà

été brûlée deux fois, la famille n'est plus représentée

que par une vieille fort âgée. Saint Pabu ne

peut donc tarder à revenir.

Saint Pabu ou Tugdual, Tudual ou Tual, évêque de Tréguier,

VIe siècle (30 novembre), invoqué pour les maladies

de poitrine, est surtout un saint populaire dans la Bretagne

bretonnante; en Haute-Bretagne, il est le patron de Saint-Tual

(Ille-et-Vilaine). Il y a à Erquy une chapelle de saint

Tudual; à Saint-Lunaire sont un village et un bois dits de

Pontual.

[Illustration]

XXXII

Saint Robert d'Arbrissel

Dans la paroisse d'Arbrissel il est un champ

qui ne porte pas de fougère, chose rare dans

le pays. Cependant, au temps du bienheureux

Robert, il y en avait en cet endroit, disent les bonnes

gens, et même beaucoup plus qu'ailleurs, si

bien que la fermière ne se gênait pas pour la couper

le dimanche.

--Eh quoi! s'écriait le saint, vous violez le jour

du Seigneur!

--Hélas, monsieur Robert, j'en ai grand regret,

mais les six jours de la semaine ne suffisent point

à détruire cette malheureuse plante.

--Voyons, si vous me promettez d'observer les

commandements, la fougère ne vous embarrassera

plus.

La paysanne jura d'être fidèle à la loi de Dieu et

depuis ce jour son champ fut délivré des mauvaises

herbes.

(Abbé F. DUYNES, _Revue des Traditions populaires_, t. IX,

p. 618).

XXXIII

La chapelle du Bois-Picard

Lorsque l'on va de Montauban à Boisgervilly,

à mi-route, on trouve une petite chapelle.

Sans aucune architecture, cette humble construction

ne ressemble point à ses voisines: aux chapelles

de Lannelou et de Saint-Maurice. Voici la

légende que me conta un jour une personne pour

qui cette histoire était une tradition de famille.

Il y avait une fois un riche fermier au Boisgervilly

qui s'appelait Giau[4]. Une après-midi, il s'en

fut comme d'habitude chercher son troupeau dans

la lande; après avoir regardé de tous côtés, il ne

trouva aucune de ses bêtes. Le lendemain il en fut

de même, celui d'après aussi. Désespéré, Giau

promit alors à saint Antoine de lui sculpter une

statue avec un vieux poirier qui se trouvait dans

son jardin. À peine avait-il fait ce voeu, qu'il lui

sembla qu'un bandeau lui tombait des yeux, et, à

son grand ébahissement, il vit son troupeau

broutant paisiblement autour de lui.

Giau se rappela sa promesse et fit faire une

statue à saint Antoine avec son poirier et la fit

placer dans l'endroit témoin de ce prodige. Un

jour cependant on voulut l'enlever pour la transporter

à l'église de Boisgervilly. Mais arrivé à

moitié route, il fut impossible d'aller plus loin: la

statue devint tout à coup tellement pesante que

sept chevaux ne purent même la remuer. À cette

vue, les habitants du Boisgervilly résolurent de

ramener la statue. Cette fois un seul cheval suffit

et saint Antoine revint dans sa lande.

Depuis on bâtit une chapelle et ce lieu devint un

pèlerinage.

(_Recueilli à Montauban-de-Bretagne, en 1890, par M. Louis

de Villers_).

XXXIV

Les croix des sept loups

Par une froide nuit en mois de décembre, un

voyageur cheminait sur la route en Médréac.

C'était un riche filassier des environs. Depuis

quelque temps déjà, il regardait avec inquiétude

autour de lui.

Soudain, il s'imagine entendre derrière lui un

léger craquement sur la neige. D'abord il croit

se tromper, mais le même bruit s'étant reproduit,

notre homme se retourne: une bande de sept

loups lui fait la conduite. Que faire? Pour toute

arme il n'a qu'un bâton. Cependant il ne perd point

courage, il s'adresse au Ciel et fait voeu d'élever

une croix de pierre en cet endroit, s'il arrive sain

et sauf à Médréac.

À peine notre filassier a-t-il fait cette promesse,

qu'un loup, plus audacieux que les autres, s'élance

vers lui. Rassemblant toute son énergie il l'abat

d'un vigoureux coup de bâton. Aussitôt les

autres loups se mettent à dévorer leur camarade.

Pendant ce moment de répit, notre voyageur

continue sa route, disant toutes les prières qu'il

savait et s'adressant à tous les saints du Paradis.

Mais les affreuses bêtes ne tardent pas à le

rejoindre. De nouveau il promet une seconde

croix et un second loup tombe par terre. Il en fut

ainsi jusqu'au près du bourg de Médréac où le

septième loup fut abattu, après la promesse de la

septième croix.

Il existe encore de nos jours quelques-unes de

ces vieilles croix en granit que le temps a malheureusement

peu respectées.

(_Recueilli à Médréac (I.-et-V.) en 1889, par M. Louis de

Villers_).

XXXV

Les chapelles de Champeaux

Lorsqu'on va de Champeaux au château de

l'Espinay, qui n'est qu'à un kilomètre du

bourg, on longe une vallée encaissée entre deux

coteaux. Sur chacun de ces deux coteaux se dressent,

en face l'une de l'autre, deux petites chapelles

dédiées l'une à saint Job et l'autre à saint Abraham.

Elles sont dans le pays l'objet de la légende

suivante:

En 1512, Guy d'Espinay, en guerre avec un

de ses voisins, fut un jour poursuivi de si près

qu'il se vit sur le point d'être prisonnier. Cerné de

tous côtés, il ne lui restait plus qu'à franchir

l'immense espace compris entre les deux collines.

Invoquant saint Abraham et saint Job, il fit voeu

de leur élever à chacun une chapelle, s'il échappait

à son ennemi. Aussitôt, éperonnant son

cheval, il le fit s'élancer du haut du rocher de

saint Job sur le coteau voisin. Les chapelles indiquent

la distance du saut accompli par le coursier

de Guy d'Espinay.

On ajoute que les deux maçons chargés de la

construction de ces petits oratoires n'avaient qu'un

marteau et qu'une truelle, qu'ils se lançaient de

l'un à l'autre quand ils en avaient besoin.

(AD. ORAIN. _Curiosités de l'Ille-et-Vilaine_, 1884, p. 9).

Il y a dans le Morbihan une paroisse de Saint Abraham.

[Illustration]

XXXVI

Les Notre-Dame de l'Épine

Une pauvre femme, pleine de piété, gardait un

jour son troupeau dans un champ de Hirel,

voisin du bourg de Ruca; tout en le surveillant,

elle adressait une fervente prière à la bonne Vierge,

lorsqu'elle aperçut devant elle une minuscule

statuette de la mère de Dieu, au milieu d'un buisson

d'épines fleuries. Elle continua sa prière avec

encore plus de dévotion, mais lorsque vint la nuit,

elle se dit à elle-même: «Vais-je laisser là cette jolie

petite Vierge? Si mal logée qu'elle soit chez moi,

elle y sera mieux pourtant qu'ici, exposée sur son

épine aux injures de l'air et de la saison.» Alors

elle s'approcha de l'aubépine, prit avec dévotion

la statuette et l'emporta dans sa chaumière.

La statue revint d'elle-même dans le buisson

d'aubépine, et l'on fut forcé de construire dans ce

lieu béni la chapelle d'Hirel.

(_Journal de Rennes_, 20 février 1802).

On a emporté plusieurs fois la statuette de Notre-Dame

de Hirel; mais elle ne se plaisait pas loin de son épine, et

toujours elle y est revenue d'elle-même.

* * *

Un jour des paysans apportèrent, au seigneur de

Laillé une statue de la Vierge qu'ils avaient trouvée

dans un buisson d'aubépine sur la Lande du

Désert.

Le seigneur de Laillé voulut qu'on la déposât

dans sa chapelle dédiée à saint Michel, et qui se

trouvait située à la porte du château.

Le lendemain, quelle ne fut pas la surprise de tous

en n'apercevant pas la statue de la Vierge dans la

chapelle de Laillé. À quelques jours de là, des pâtres

la virent de nouveau sur la lande et sous le même

buisson. Lorsque le seigneur de Laillé eut connaissance

de ce miracle, il ne douta pas que la sainte

Vierge voulût une chapelle sur la Lande du Désert,

et il fit édifier celle qu'on voit aujourd'hui et qui

occupe la place de l'aubépine abritant la statue.

(A. ORAIN. _Curiosités de l'Ille-et-Vilaine_, 1800).

* * *

Il y avait à Saint-Briac une statue de la Vierge

placée dans une épine, et qui faisait des miracles.

Le recteur la fit enlever et transporter en son

église, parce que les Briacais ne voulaient pas lui

faire bâtir une chapelle. Mais dès le lendemain la

statue se retrouva sur son épine, et les Briacais

lui élevèrent une chapelle à l'endroit où elle se

plaisait.

Un fermier du même pays, en labourant son

champ, trouva une petite bonne Vierge. Il l'emporta

à la maison et l'enferma dans son coffre. Le

lendemain, quand il l'ouvrit, il s'aperçut qu'elle

avait disparu, et pourtant la serrure n'avait pas

été ouverte, et il en avait la clé dans sa poche. Il

se mit à chercher dans les environs et finit par la

découvrir dans le haut d'une épine; il l'emporta

de nouveau et la renferma dans son coffre. Mais le

lendemain matin, on la retrouvait dans le haut de

l'épine.

(_Recueilli à Saint-Briac par M. Charles Sébillot_).

* * *

Dans les légendes populaires, ainsi qu'on l'a déjà vu, et

on en trouvera plus loin d'autres exemples, les saints ont

des endroits de prédilection dont ils n'aiment pas à être

dérangés.

Lorsque Saint-Germain-de-la-Mer cessa d'être

paroisse on chargea sur une charrette la statue du

saint pour l'emporter à Matignon; quand on arriva

au Pont-au-Prouvoire, le saint s'échappa et retourna

à travers champs jusqu'à sa chapelle; dans

ceux par où il a passé la récolte est plus belle que

dans les autres.

(PAUL SÉBILLOT, _Traditions_, t. I, p. 324).

À côté du Pont-Ruellan, en la commune de

Hénanbihen, se voit une statuette dite de saint

Mirli. Elle est en pierre et présente cette particularité

que la tête, ayant été séparée du tronc, y

était autrefois réunie par une tige. Celle-ci n'était

pas fixe, et on pouvait faire tourner la tête. Si on

peut l'embrasser un certain nombre de fois, on se

marie dans l'année. La tête de saint Mirli a été

plusieurs fois emportée, soit par des incrédules,

soit par des personnes désireuses d'avoir chez eux

ce saint: elle est toujours revenue d'elle-même à

sa place.

Dans ses _Légendes du Morbihan_, le docteur Fouquet a

raconté la découverte de la statue miraculeuse à laquelle

Notre-Dame du Roncier de Josselin doit son origine; bien

que son récit ne soit pas emprunté directement à la tradition

populaire, je le donne ici, en l'abrégeant un peu,

parce qu'il se rattache à un ordre d'idées voisin des Notre-Dame

de l'Épine.

Longtemps avant que Josselin fût une ville, des

paysans avaient remarqué, là même où dans les

XIVe et XVe siècles fut élevée son église collégiale,

une ronce que les neiges et les verglas des plus

rudes hivers ne pouvaient dépouiller de ses feuilles

toujours fraîches et toujours vertes. Surpris de ce

phénomène et guidés par un pressentiment religieux,

ils fouillèrent le sol sous cette ronce et

amenèrent au jour une statue de la Vierge qu'ils

reconnurent pour miraculeuse, car aucune tradition

du pays ne mentionnait l'existence en ce lieu d'une

ancienne statue.

À la nouvelle de cette découverte, des flots de

fidèles accoururent, les mains pleines d'offrandes,

pour obtenir les grâces et la protection de Notre-Dame

du Roncier, qui dans ce lieu d'élection, opérait

chaque jour des merveilles. Alors une sainte

chapelle fut construite pour y déposer la statue

vénérée et bientôt des maisons s'élevèrent dans ce

lieu béni.

L'ancienne édition d'Ogée reproduit des passages d'un

livre, probablement du XVIIe siècle, intitulé _Le Lis fleurissant

parmi les épines ou Notre-Dame du Roncier triomphante

dans la ville de Josselin_, par le P. I. de I. M.

Vers l'an 808, un paysan cultivant la terre, au lieu même

où l'on a bâti l'église de Notre-Dame, et coupant des ronces

avec un faucillon que l'on voit encore suspendu à la voûte

de l'autel, y déterra l'image consacrée. Le P. I. assure que

rien n'extirperait les ronces attachées à l'un des pignons

de l'église, et que le faucillon, suspendu au-dessus de

l'image miraculeuse, paraît neuf comme s'il sortait de la

main du maréchal. Il y a aussi à Rostronen une église de

Notre-Dame du Roncier.

XXXVII

Notre-Dame du Nid de Merle

La forêt de Rennes portait au XIIe siècle le

nom de forêt du Nid de Merle. Il y a bien

longtemps un jeune garçon qui gardait son troupeau

dans la forêt, aperçut une lumière dans le

feuillage d'un buisson. L'enfant s'arrête étonné; il

regarde plus attentivement et reconnaît que cette

lueur sort d'un nid construit là par un merle; il

écarte les branches, et trouve couchée sur un lit

de mousse une toute petite statue de la sainte

Vierge jetant autour d'elle une céleste clarté. Il

l'enlève doucement et va la porter chez le curé de

la paroisse, qui la place dans son église. Le lendemain,

il n'y trouve plus la statue. Le pâtre s'enfonça

dans la forêt et la retrouva dans le nid de

merle qu'elle avait choisi pour demeure. Trois fois

il rapporta au curé ce précieux trésor, trois fois la

Vierge retourna dans le petit nid. On prit alors le

parti d'y construire une chapelle qui reçut le nom

de Notre-Dame du Nid de Merle; non loin de là

s'éleva l'abbaye de Saint-Sulpice, dont les bénédictins

conservèrent avec soin la petite statue.

(GUILLOTIN DE CORSON. _Semaine religieuse_ du 31 mai 1873).

M. le chanoine Guillotin de Corson m'écrit que cette

légende lui a été racontée dans le pays; il y avait à Rennes,

dans la rue du Griffon, une statuette assez fruste qui

retraçait ce miracle.

* * *

À Sulniac, au hameau de la Vraie-Croix, où l'on parle

français, alors que dans le reste de la commune le breton

est usité, est une chapelle dont la légende raconte ainsi

l'origine:

Un croisé rapportant un fragment de la vraie

croix s'arrêta à cet endroit et y perdit sa relique;

il la rechercha vainement, et partit. Peu après, on

vit au haut d'une aubépine un nid de pie qui jetait

pendant la nuit une vive clarté. La pie avait volé

le fragment de la vraie croix. On fit construire une

chapelle pour la recevoir; mais toujours la relique

retournait au nid de pie, et l'on finit par comprendre

qu'elle voulait y rester. Alors on bâtit une

seconde chapelle, de façon à ce que le fragment de

la vraie croix fût placé à la hauteur même où

était le nid.

(CAYOT-DELANDRE, _Le Morbihan_, p. 384).

Voici encore une autre légende qui se rattache aux emplacements

préférés par les saints pour les édifices qu'on

leur élève:

Très anciennement, dit une tradition reléguée

dans la mémoire des vieillards, l'église de Vieux-Bourg

Quintin étant venue à tomber de vétusté,

les habitants résolurent de la reconstruire sur le

même emplacement. Mais, la nuit, les travaux

exécutés pendant le jour étaient renversés par

une main invisible. Ils comprirent que Dieu ne

voulait pas qu'on reconstruisit l'église dans l'endroit

où elle était primitivement; mais où la

placer? L'embarras était grand quand on vit des

pies s'abattre sur les murs, en détacher la chaux

et la porter à l'endroit où se trouve actuellement

l'église de Vieux-Bourg, c'est-à-dire à environ

quatre kilomètres de distance.

(B. JOLLIVET, _Géographie des Côtes-du-Nord_, t. I, p. 384).

[Illustration]

XXXVIII

La chapelle de Notre-Dame à Bovel

À Bovel, on raconte qu'on aperçut un jour sur

les vastes landes d'Anast une statue de la

sainte Vierge posée sur la bruyère. Quelqu'un la

plaça sur une charrette traînée par des boeufs, se

promettant de la conduire à l'église de sa paroisse.

Mais à peine l'attelage se fut-il engagé dans la

vallée marécageuse dominée par le manoir du

Bois-Denart que les boeufs s'arrêtent subitement,

et ni les menaces ni les coups ne purent les faire

avancer. On comprit que Notre-Dame voulait être

honorée en ce lieu et Dieu permit qu'une fontaine

jaillit à côté de l'endroit choisi par la sainte Vierge.

On éleva un sanctuaire en l'honneur de Marie, et

l'on y posa dévotement la statue que l'on y vénère

encore maintenant.

(GUILLOTIN DE CORSON. _Récits historiques_, p. 144).

Le jour de la Nativité, les pèlerins vont boire de l'eau à

la fontaine, jettent une pièce de monnaie dans la source,

vont prier aux pieds de la statue, puis déposent une seule

offrande dans le tronc béni.

XXXIX

Le prieuré de Notre-Dame de Montreuil

Il y avait une fois un riche seigneur qui avait

fait voeu de bâtir une chapelle dédiée à la

sainte Vierge dans un endroit appelé Montreuil,

sur la lisière de la forêt de Montauban. Bientôt

les matériaux furent à pied d'oeuvre et on jeta les

fondements. Le soir de la première journée, les

ouvriers avaient choisi les plus grosses pierres

pour asseoir solidement les fondations. Quel ne

fut pas leur étonnement, le lendemain matin,

lorsqu'ils virent leur travail défait et les matériaux

transportés quelques champs plus loin.

Ils se remirent pourtant à l'ouvrage avec une

nouvelle ardeur. L'un d'eux, qui était un malin,

dit à ses compagnons:

--Il y a quelque sorcellerie là-dessous, m'attends

je; si vous voulez m'en croire, vous autres,

nous veillerons cette nuit.

Le soir venu, ils se cachèrent dans les broussailles;

vers le milieu de la nuit, ils aperçurent

deux anges resplendissants de lumière, qui enlevaient

les pierres et les transportaient dans

l'endroit où la veille les ouvriers les avaient

retrouvés.

Le seigneur comprit que c'était le lieu choisi par

la sainte Vierge, et c'est là qu'il fit construire la

chapelle. Des moines vinrent s'établir auprès et

construisirent un prieuré qui s'appela le Prieuré

de Notre-Dame de Montreuil. Il n'en existe plus

aujourd'hui que quelques vestiges.

(_Recueilli au village de Montreuil, près Montauban, en

1891, par M. Louis de Villers_).

[Illustration: Pierre sculptée sur la façade du prieuré

actuellement converti en ferme,

d'après un croquis de M. L. de Villers.]

XL

La statue qu'on ne peut emmener

Petite légende dorée de la Haute-Bretagne · 第 4 / 10 段