Les habitants du village de la Loriais, qui avaient

chargé l'âne de pierres, ne tardèrent pas à être

punis. Ils furent pris par la soif, toutes les sources

ayant tari; aujourd'hui encore, on n'en saurait

trouver une, quoique le lieu soit bas et humide.

(P. BÉZIER. _Inventaire_, p. 90-91).

* * *

M. Jules Louail a publié dans le _Vieux Corsaire_, mars

1802, sous une forme non populaire, une version de cette

légende qui ne diffère pas beaucoup de celle qu'a rapportée

M. Bézier; le dénouement seul est changé: le saint ayant

rencontré à Mortain «plus de beurre que de pain», revint à

son ermitage; les gens de Louvigné lui demandèrent pardon

et le saint implora la clémence divine: la pluie tomba

et la campagne redevint fertile.

[Illustration]

XVII

Pierre Morin

À l'époque où l'on construisait l'ancienne église

de Guiguen, un moine allait chercher, assez

loin du pays, la pierre nécessaire à la construction

et l'amenait à l'aide d'un attelage composé de deux

petits boeufs et d'un âne.

Un jour que son attelage, suant et soufflant,

transportait la plus grosse pierre dont on l'eût encore

chargé, il entendit, en passant devant le village

de la Perchère, une voix céleste qui lui criait

que l'église était achevée, et qu'on n'avait plus besoin

de matériaux. Pierre Morin saisit la pierre

d'une main, et la lança sur le pâtis où elle est encore.

Sa main s'enfonça dans la roche comme dans

un bloc d'argile, et y laissa une empreinte ineffaçable.

(P. BÉZIER. _Supplément_, p. 87).

XVIII

Le grès saint Méen

À la lisière de la forêt de Talensac, près du

hameau de la Chapelle-ès-Oresve, se trouve

un bloc de schiste ferrugineux

ayant la forme d'un affiloir. Sa

face supérieure porte un certain

nombre de perforations cylindriques

et de rayures transversales

incontestablement dues à

l'industrie humaine. Les rayures

sont analogues à celles que l'on

obtiendrait en frappant vigoureusement,

du tranchant d'une

forte hache, et perpendiculairement

à la direction des feuillets,

la surface d'une masse

schisteuse. On dit dans le pays

que les gravures dont cette pierre

est ornée sont dues à saint Méen,

qui était charpentier et aiguisait

ses outils sur cette roche.

[Illustration: Statue de saint Méen,

église de Paimpont

XVe siècle.]

Un jour saint Méen, après avoir aiguisé sa

hache sur son grès, et l'avoir balancée dans l'espace,

dit:

Où ma hache tombera

Méen bâtira.

La hache tomba à Talensac, à deux kilomètres de cet endroit. L'église de

cette paroisse est dédiée à saint Méen.

(P. BÉZIER, _Inventaire_, p. 223).

* * *

Cette légende avait été rapportée sous une forme très

voisine par Theuvenot. _Notes sur quelques monuments

anciens de l'Ille-et-Vilaine_, etc. Congrès de la Soc. française

d'archéologie. Laval, 1878; qui ajoute ce détail: les bûcherons

du voisinage ne se font pas faute encore aujourd'hui

d'imiter saint Méen; la rouille et les traces du fer sont très

apparentes, sans avoir rien de commun avec les traces

primitives.

Saint Méen, abbé, VIe siècle (21 juin), est invoqué contre

la fièvre, la gale dite aussi «Mal saint Méen» et les maladies

des yeux; sa fontaine la plus renommée est près de

Gaël; le saint la fit jaillir d'une terre jusque-là aride. Il

est patron de la ville de ce nom, de Cancale, la Fresnaye,

Lanvallay, Plélan, Talensac, etc. Il a de nombreuses chapelles,

entre autres à Bains, Beignon et à Cancale. À

Rennes un hôpital porte son nom; il y a à Bourseul et

à Monteneuf, des villages de Saint-Méen, à la Chapelle-sous-Ploërmel,

une lande est dite Lande de Saint-Méen.

La statue que nous reproduisons est dans l'église de

Paimpont, abbaye qui dépendait de celle de saint Méen;

elle porte sur sa base les armoiries de l'abbé Olivier Guiho

qui est agenouillé aux pieds du saint. Dans la sacristie un

reliquaire d'argent renferme des reliques du saint: il a

la forme d'une main avec l'avant-bras, tenant un livre à

fermoirs dont les sculptures sont dorées. L'autre statuette

que l'on voit ci-dessous en compagnie de celles de saint

Lubin et de saint Mamère est dans la chapelle de N.-D. du

Haut prés Moncontour.

[Illustration]

XIX

La chasse saint Hubert

À Guémené-Penfao un monument bizarre composé

d'une longue série de pierres alignées

du nord-ouest au sud-ouest, est connu sous le nom

de Chasse de Saint Hubert. Cette chasse débouche

d'un vallon sauvage, puis elle se lance à travers

les landes du Lugançon, les bois du Luc et du Pont.

Le cerf, très en avant de la meute, est arrivé jusqu'aux

bords de l'Isac, c'est le menhir de Lau-sé.

J'ai suivi cette chasse fantastique, toujours guidé

par les gens du pays, qui l'avaient connue autrefois,

toujours déçu dans mes recherches, grâce au

défrichement des landes. Plus loin, de l'autre côté

du bois du Luc, on m'indiqua, dans la forêt du Pont,

un monument formé de plusieurs blocs maintenant

brisés que les gens du pays appellent la Voiture de

la chasse.

(PITRE DE LISLE DU DRENEUC, _Saint-Nazaire_, p. 67).

Suivant une tradition recueillie par M. J. Desmars,

_Redon et ses environs_, citée par Bézier, _Inv._ p. 181,

les menhirs qui composaient l'alignement, aujourd'hui

très mutilé, de la Chasse Saint Hubert

dans les landes de Lugançon (Loire-Inférieure)

avaient eu vie, et rappelaient la punition infligée

par saint Hubert à un chasseur du pays, qui avait

juré de forcer un cerf avant la grand'messe le jour

de Pâques. Emporté par l'ardeur de la chasse, il

n'avait pas entendu sonner l'office, et au moment

de l'élévation, il avait été pétrifié avec ses compagnons,

sa meute et la bête qu'il poursuivait.

[Illustration]

XX

La Pierre de saint Lyphard

Au temps où saint Lyphard habitait le bord de

la Brière, un dragon monstrueux désolait la

contrée; déjà onze jeunes filles avaient été dévorées,

lorsque que le monstre réclama la fille du

saint. Lyphard saisit alors son épée, et pour en

essayer la trempe, il asséna un coup sur une pierre

plantée près de là, et qui devint la pierre fendue,

puis dégageant la lame prise dans cette fente, il

court au monstre et lui tranche la tête.

On voyait encore, il y a peu d'années, cette roche

fendue dont l'ouverture béante était assez large

pour qu'un homme pût y passer; sur la paroi nord

étaient marqués les quatre doigts et le pouce du

saint qui s'étaient enfoncés, dans l'effort qu'il fit

pour dégager sa lame.

(PITRE DE LISLE DU DRENEUC, _Saint-Nazaire_, p. 131).

* * *

La chapelle de saint Lyphard en Thourie était jadis le

lieu de réunion d'une assemblée le Vendredi-Saint de chaque

année. Elle a été détruite vers 1830. On venait de fort

loin prier saint Lyphard, ou comme on le prononce saint

Liphord, «pour la vie ou pour la mort,» c'est-à-dire que

l'on invoquait le saint, pour qu'il obtint une guérison immédiate

du malade ou une prompte mort, afin d'abréger

les souffrances du moribond.

(P. BÉZIER, _Supplément_, p. 74).

[Illustration]

XX

Saint Convoyon

et la roche aboyante

La roche aboyante est un menhir à demi-renversé

que l'on voit dans la commune de

Bains. On dit que c'est en cet endroit que saint

Convoyon, abbé de Redon, et saint Fiacre, qui

habitait Trobert, village de Renac, aimaient à se

reposer et à converser lorsqu'ils se visitaient. Un

jour qu'ils étaient importunés par les aboiements

d'un chien de berger du voisinage et qu'ils ne

pouvaient obtenir son silence, ils le maudirent,

et aussitôt l'animal fut changé en la Roche

Aboyante.

Près de là se trouve un sentier sur lequel Dieu,

dit-on, n'a pas voulu qu'il poussât un brin d'herbe

qui pût effacer la trace du passage des saints.

(P. BÉZIER, _Inventaire_, p. 159).

Voici sur ce dernier sentier d'autres récits:

Entre la Lande de Guerchomin et le village de

Trobert, en Carentoir, se trouve un sentier toujours

dénudé qui se dirige vers la limite de Renac en

passant par le village de Boëd'hors en Bains.

«Jamais de mémoire d'hommes un brin d'herbe

n'y a poussé et cela, disent les gens du pays, par

la permission toute spéciale de Dieu, qui n'a pas

voulu que, même un brin d'herbe, pût effacer les

traces du grand saint Convoyon qui passait toujours

par là pour aller visiter saint Fiacre dans

son ermitage de Trobert.»

Il n'y a plus aucune trace de l'ermitage de

saint Fiacre, mais sur la limite de Renac, près

d'une source réputée miraculeuse, se voit encore

la chapelle de saint Fiacre d'où l'on vient de fort

loin pour se guérir de la colique et de la dyssenterie.

(DESMARS, _Redon et ses environs_, 1869, et _traditions locales

communiquées par le marquis de l'Estourbeillon_).

* * *

Saint Victor de Campbon passe pour avoir eu des rapports

fréquents avec un autre solitaire voisin, saint Laumer,

en l'honneur duquel fut élevée une chapelle encore

subsistante. Chaque jour ils se rencontraient pour converser

et prier, à une fontaine toujours vénérée. On montre le

sentier qu'ils suivaient, et tout ce qu'on sème des deux

côtés de la _voyette_, pousse, prétend-on, plus vigoureusement

que dans le reste du champ.

(R. OHEIX, _Bretagne et Bretons_, p. 53).

XXII

Saint Roch

Un jour saint Roch se promenait dans la forêt

de Bosquen; un homme de la Ville-Heu[3] le

rencontra, qui avait son petit chien auprès de lui.

Il avait l'air si malheureux que le bonhomme l'invita

à venir chez lui.

Le saint accepta, et il se plut tant dans ce pays,

qu'il voulut s'y faire bâtir une petite maison. Mais

les maçons ne trouvaient point d'eau aux environs,

ce qui les incommodait beaucoup, car pour faire du

mortier ils étaient obligés d'aller en chercher à

plus d'une demi-lieue. Saint Roch eut pitié d'eux,

et il fit jaillir une source auprès de leur chantier;

elle tarit quand les travaux furent terminés, et

alors il dit aux maçons qui il était.

Depuis ce temps, saint Roch est fêté tous les ans

dans la chapelle qui porte son nom. Il a la vertu

de guérir la dyssenterie. Lorsque dernièrement

une épidémie se déclara à Langourla, beaucoup de

gens allèrent se recommander à sa chapelle.

(_Conté en 1884 par J. M. Comault, du Gouray_).

Saint Roch, ou saint Ro', est un saint très populaire en

Haute-Bretagne; nombre de chapelles sont placées sous

son invocation; voici deux autres récits où il figure:

Un jour un pauvre voyageur, les habits en lambeaux

et couvert de poussière, s'arrêta dans le village

de la Baillerie en Chelun et demanda un verre

d'eau pour apaiser sa soif. Il n'y en avait pas une

goutte à la ferme; mais une femme s'empressa

d'en aller chercher à plusieurs kilomètres de là, à

la Fontaine d'Anjou, dans la Mayenne. Après s'être

désaltéré, le voyageur, voulant remercier la paysanne

de son acte charitable, piqua la terre de

l'extrémité de son bâton, et une source intarissable

jaillit aussitôt. Ce voyageur était saint Roch.

(P. BÉZIER, _Inventaire_, p. 130-1).

* * *

Jadis on alla chercher la statue de saint Roch

et on la plaça dans l'église du Gouray; mais peu

de temps après les prêtres et la plupart des habitants

furent atteints de dyssenterie: on comprit

que le saint voulait être dans sa chapelle; dès qu'il

y fut, la maladie cessa.

Un jour un habitant d'une paroisse voisine du

Gouray rencontra un de ses amis qui allait au

pardon de saint Roch, et il lui donna deux sous

pour les remettre comme offrande en son nom,

parce qu'il les lui avait promis étant malade. L'ami

s'amusa bien au pardon, et but un bon coup; au

moment de partir, il se ressouvint des deux sous

de son camarade, et il alla à la chapelle, où il les

jeta à saint Roch en disant: «Tiens, saint Roch,

voilà pour le derrière de X.» En s'en retournant,

il fut atteint de dyssenterie, et il ne fut guéri

qu'après être retourné faire un pèlerinage à la

chapelle du saint auquel il avait mal parlé.

(_Conté en 1892 par Ange Rault, de Saint-Glen._)

Il y a une fontaine miraculeuse auprès de la chapelle de

saint Roch; la statue de saint Fiacre est dans cette chapelle;

quand on va quêter, on demande toujours pour saint

Fiacre et pour saint Roch.

On affirme dans plusieurs pays que le choléra et les

autres épidémies de même nature ne peuvent régner dans

les paroisses qui ont une chapelle dédiée à saint Roch.

Ogée dit que vers la fin du XVIIe siècle, Dinan ayant été affligée

de la peste, le corps politique, se voua à saint Roch,

jusqu'à la Révolution, il se fit tous les ans une procession

suivie d'une messe à l'autel de ce patron en l'église

Saint-Sauveur. Dans beaucoup d'églises on voit saint Roch

en costume de pèlerin, montrant une plaie à sa jambe; à

côté de lui est son chien fidèle.

XXIII

La fontaine du pas de saint

Saint Guingalois, disent nos paysans, a passé

par Pierric, non pendant sa vie, mais après sa

mort. Son corps, renfermé dans une châsse très

lourde et portée par des hommes tout noirs, vint du

côté du soleil couchant et traversa la paroisse en

suivant à peu près une ancienne route qui côtoyait

la rive gauche de la Chère.

Ceci se passait dans la saison d'été, car les arbres

étaient entièrement feuillés et il faisait très chaud.

Le corps arriva avec de grandes fatigues pour les

porteurs à une suite de rochers élevés et de difficile

accès, situés sur le territoire de Pierric, loin de

toute habitation et de toute eau potable. Les

bons moines qui le portaient éprouvèrent un besoin

pressant de se désaltérer et ne le pouvant faire, le

religieux qui dirigeait la marche, un saint, pria

saint Guingalois d'obtenir du bon Dieu qu'il leur

procurât de l'eau, et aussitôt après, animé de la foi

la plus vive, il frappa le rocher de son pied qui,

en s'enfonçant, forma un pas profond, un creux,

d'où sortit une eau claire et fraîche qui permit aux

porteurs et à ceux qui les accompagnaient d'étancher

leur soif.

Il n'y avait alors qu'une chapelle à Pierric, dont

une grande partie du territoire était en landes et

en bois; mais plus tard, on y bâtit une église, à

laquelle on donna saint Guingâ ou Guingalois

pour patron, en mémoire du miracle qui avait eu

lieu aux rochers de Pengré, dont le creux, devenu

une petite fontaine, avait pris le nom de Fontaine

du Pas du Saint, ou plutôt de Pas de Saint, qu'il

porte encore aujourd'hui.

(Comte RÉGIS DE L'ESTOURBEILLON. _Itinéraire des moines de

Landévennec_, 1889, p. 7, d'après des notes de l'abbé Picou et

la tradition orale).

* * *

Dans un de ces rochers, ajoute l'_Itinéraire_, on trouve un

pas parfaitement moulé, de grande dimension, qui présente

toutes les parties d'un pied, dont la direction est orientée

du côté du bourg. Cette cavité, qui peut avoir de 20 à 25 centimètres

de profondeur, contient toujours de l'eau, même à

l'époque des plus grandes sécheresses.

Saint Guingalois est populaire dans les environs de Pierric,

dont il est le patron; les membres de la frairie de Nillac,

en la paroisse de Derval, limitrophe de Pierric, vont prier

au pied de la croix de saint Guingalois, située à l'un des

carrefours, et les petits pâtours de Luzanger et Derval,

chantent encore en gardant leurs bestiaux:

Saint Guingalois

Du fond des bois,

Veille sur nous

Et sur nos toits.

Saint Guingalois, en latin _Guingaloëns_ ou _Winwaloëus_, est le même

que saint Gwenole, premier abbé de Landévennec, Ve siècle (3 mars),

et il est invoqué par les femmes des marins pour les maris absents. Il

est le patron du Bourg-de-Batz, du Croisic, de Pierric, en

Haute-Bretagne; de Concarneau, de Landévennec, de l'île de Sein, de

Loeguénolé. Il a de nombreuses chapelles en pays bretonnant, où beaucoup

de fontaines portent son nom.

[Illustration]

XXIV

Saint Maudez, saint André et saint Fiacre

Quand saint Maudez, saint André et saint Fiacre eurent fini de bâtir

leur chapelle, ils résolurent de faire un grand dîner; ils envoyèrent

une femme des environs leur chercher de la viande, puis il lui dirent de

préparer le repas.

Pendant qu'il cuisait, les trois saints allèrent faire un tour de

promenade, chacun de son côté, en attendant le moment de se mettre à

table.

Les ouvriers qui venaient de finir leur ouvrage, aperçurent de beaux

plats de viande dans la maison, et, profitant de ce que la cuisinière

s'était un peu éloignée, ils convinrent entre eux de les prendre et de

les manger. Ils les dévorèrent en peu de temps.

Quand les saints revinrent de leur promenade, ils furent bien surpris de

ne rien trouver pour dîner; ils s'accusèrent les uns les autres d'avoir

mangé la viande, et il s'éleva même une dispute entre eux à ce sujet.

Saint Maudez et saint André sortirent de la chapelle pour aller se

promener encore; saint Fiacre y resta seul et s'endormit profondément

dans un coin. Les ouvriers qui revenaient pour ramasser leurs outils,

ayant aperçu le saint, qui ronflait comme un bienheureux qu'il était,

lui _embeurrèrent_ la bouche avec du jus de viande et des petits

morceaux, puis ils s'en allèrent sans faire de bruit.

Quand les deux saints furent de retour, et qu'ils virent saint Fiacre,

ils l'accusèrent de nouveau d'avoir mangé toute la viande pendant que la

cuisinière avait le dos tourné, et ils l'accablèrent de reproches.

Saint Fiacre, qui n'aimait pas le bruit, s'avoua coupable pour avoir la

paix, et les autres saints le laissèrent tranquille.

(_Conté en 1883 par François Ramel, du Gouray, âgé de 50 ans_).

* * *

Cette légende, assez irrespectueuse, a emprunté un des

traits de la fin à un épisode, très populaire en Bretagne et

ailleurs, des tours joués au loup par le renard. Celui-ci,

ayant mangé les provisions qui appartenaient à tous deux,

on convient que le coupable sera celui qui aura autour de

la bouche des traces du larcin; le loup s'endort et le renard

lui embeurre aussi la bouche pendant son sommeil.

XXV

Pourquoi on offre des clous

à saint Maudez

Quand saint Maudez voulut attacher les ardoises

sur la couverture de sa chapelle, il

n'avait pas de clous, et il se désolait, parce qu'il

ne savait comment s'en procurer.

Un homme du pays, ayant appris que le pauvre

saint Maudez n'avait pas de clous, lui en porta

tout ce qui lui en fallait. Or, cet homme avait des

_clous_ (furoncles) dans une fesse, qui le faisaient

beaucoup souffrir et l'empêchaient de travailler;

saint Maudez pour le récompenser du service qu'il

lui avait rendu, lui guérit aussitôt ses clous.

C'est depuis ce temps qu'on s'adresse à saint

Maudez quand on a des clous aux membres, et

qu'on lui offre des clous de fer en mémoire du

miracle qu'il fit en guérissant le bonhomme.

(_Conté en 1883 par François Ramet, du Gouray, âgé de

50 ans_).

Une commune de l'arrondissement de Dinan porte le

nom de saint Maudez. D'après Kerdanet, ce saint est, avec

saint Yves, celui auquel on a élevé le plus de chapelles en

Bretagne, au moins trente, dit-il; la seule de la Haute-Bretagne

qu'il cite est celle de Trébry, à laquelle précisément

se rattache la petite légende ci-dessus. C'était un

édifice du XVIe siècle, situé près d'un dolmen dit de saint

Maudez. Elle a été démolie il y a une quinzaine d'années;

mais on a mis de côté toutes les pierres qui portaient des

sculptures. Le pardon avait lieu le jour de la Trinité.

Auprès de la chapelle est une fontaine où l'on va en pèlerinage

pour les clous (furoncles); l'offrande consiste en une

poignée de clous à lattes qui ne doivent avoir été ni comptés

ni pesés. La statue de saint Maudez est maintenant dans

l'église de Trébry, ainsi que celles de saint André, et de

sainte Mamère qui se trouvaient dans l'ancienne chapelle;

cette dernière était implorée pour les maux de tête.

D'autres chapelles sont dédiées à saint Maudez, à Plérin,

à Plourhau, à la limite des deux langues, où a lieu un

pardon, et au Mottay en Evron. À la Croix-Helléan une foire

a lieu au village de Saint-Maudez. Il avait une chapelle

qui est maintenant convertie en ferme à Saint-Pôtan, près

de la Ville-Even; tout près est une fontaine, dite aussi

de saint Maudez; l'eau en est excellente, mais elle n'est

actuellement l'objet d'aucun culte. Elle doit la bonté de son

eau, non à un saint, mais à une fée qui y habite sous la

forme d'une anguille.

Je ne connais en Haute-Bretagne aucune représentation

iconographique de saint Maudez qui soit digne d'intérêt; à

Plogonnec, sa vie est représentée sur des volets sculptés.

(_Soc. arch. du Finistère_, t. XIII, p. 338).

XXVI

Pourquoi on offre du chanvre

à saint André

Lorsque saint André eut terminé sa chapelle,

il vit qu'il ne lui manquait rien, si ce n'est

une corde pour mettre à la cloche. Il en demanda

une à une bonne femme, mais celle-ci la lui refusa.

Alors il se mit à genoux et appela Dieu à son

aide. Sa prière fut exaucée, car en arrivant à la

porte de la chapelle, il y trouva assez de chanvre

pour faire une belle corde.

C'est depuis ce temps qu'on offre du chanvre à

saint André, afin que par ses prières le chanvre

devienne beau.

(_Conté en 1883 par François Ramet, du Gouray, âgé de

50 ans_).

* * *

Cette coutume subsiste encore. Saint André avait autrefois

en Trébry, canton de Moncontour, une chapelle; les cordes

des cloches étaient tressées avec le chanvre des offrandes.

(PAUL SÉBILLOT, _Coutumes_, p. 210).

XXVII

Le cochon de saint Antoine

Un jour que saint Antoine se promenait dans

le pays breton avec un autre saint, il fit rencontre

d'un cochon, en vous respectant. Comme il

n'avait point de domestique, il lui prit envie d'en

avoir un et il dit à son compagnon:

--Il faut que je transforme ce cochon en Breton;

c'est lui qui sera mon domestique.

Il prit le cochon par les jambes de devant et le

fit se planter sur ses jambes de derrière, puis il récita

une prière, et aussitôt le cochon devint semblable

aux Bretons qui viennent en pèlerinage à

Saint-Mathurin de Moncontour.

C'est depuis ce temps qu'on appelle saint Antoine

le patron des cochons, et c'est aussi depuis

cette époque qu'on dit en sobriquet en parlant des

Bas-Bretons:

Bretons

Cochons.

(_Conté en 1883, par J.-M. Comault_).

En Haute-Bretagne, saint Antoine est toujours accompagné

de son cochon; on y dit en proverbe: «Tu vas de porte

en porte comme le pourcé de saint Antoine», ce n'est

qu'une forme patoisée d'un dicton très usité au moyen-âge.

Leroux de Lincy, _Livre des Proverbes_, cite un dicton

apparenté à celui que les Gallos adressent aux Bas-Bretons:

Breton, cochon,

Français, polisson.

[Illustration]

XXVIII

Saint Jean, saint Antoine

et les cochons

Au temps jadis, les habitants de Saint-Cast

avaient coutume de vouer leurs cochons à

saint Jean, lui promettant un morceau d'échine, si

leur bête n'avait pas d'accident.

Mais il arriva qu'une année, presque tous les

cochons qui avaient été ainsi voués, furent enlevés

par une épidémie, et les Câtins se dirent:

--Saint Jean a laissé crever nos cochons; il

paraît qu'il n'a plus de pouvoir ou qu'il est tombé

en enfance, ce qui ne serait pas étonnant, car il

est bien vieux. Nous vouerons les premiers que

nous achèterons au bienheureux saint Antoine; il

ne les oubliera pas, car on dit qu'il a toujours avec

lui son petit cochon.

Qui fut dit fut fait: ils achetèrent d'autres cochons

et promirent, s'il ne leur arrivait pas d'accident,

de porter à saint Antoine un pied et une oreille. Les

cochons profitèrent cette année-la, et ils venaient

comme la pâte dans la met (huche). Aussi les Câtins

étaient joyeux, et ils portèrent des pieds et

des oreilles au bienheureux saint Antoine qui se

trouve à la chapelle de Saint-Sébastien en Pléhérel.

Cependant saint Jean était bien navré; car il

ne recevait plus un seul morceau d'échine; il se

_colèra_ bien fort, et il envoya une maladie sur les

cochons, qui les fit presque tous crever. Quand les

gens virent que le saint était fâché, il lui promirent

de nouveau des échines, et maintenant il en a plus

que saint Antoine n'a de pieds et d'oreilles.

(_Conté en 1883 par Cotti, de Saint-Jacut, boulanger_).

* * *

Ce récit constate une coutume encore en vigueur: pour

que les cochons profitent, sur le littoral entre Saint-Cast

et Erquy, on offre un morceau de lard à saint Jean (Saint-Cast),

à saint Antoine (Plurien).

En Muzillac (Morbihan), en Saint-Melaine (Ille-et-Vilaine),

ont lieu des pèlerinages et des assemblées de saint Antoine

très fréquentés.

Dans l'ancienne église de Bédée on voyait une statue de

saint Antoine entourée de fers à cheval; les gens du pays

venaient invoquer le saint quand leurs animaux étaient

malades, et lui offraient un fer à cheval, une motte de

beurre, ou de la laine, etc., suivant l'animal dont ils demandaient

la guérison.

XXIX

Saint Mathurin, saint Eutrope

et saint Amateur

Petite légende dorée de la Haute-Bretagne · 第 3 / 10 段