L'épisode du saint qui ne veut rester que dans le lieu

qu'il a choisi, est fréquent dans les légendes religieuses

de tous les pays; ici cette préférence sert à expliquer

pourquoi l'église actuelle est à l'une des extrémités de la

paroisse. On remarquera que les huit frères prétendus sont

exactement dans l'ordre qu'occupent--en partant de

Saint-Cast--les paroisses qui portent leur nom. Le nom

de saint Servan a peut-être été ajouté à une époque moderne;

comme dans les légendes similaires les saints

devaient être au nombre de sept.

Saint Cieux, ou Cieu, disciple de saint Brieuc, VIe siècle

(26 mars), est invoqué dans les nécessités publiques. Il est

le patron de Lancieux.

X

Le pied de saint Cast

Il était une fois un saint qui vint de l'Irlande

en Bretagne pour y prêcher la religion chrétienne.

Il débarqua au pays qui porte maintenant le

nom de Saint-Cast, mais les habitants, le prenant

pour un pirate, voulurent le chasser. Le saint les

rassura et se fit connaître à eux.

Alors le seigneur du pays le fit appeler et lui dit:

--Puisque tu es saint et que tu te prétends

envoyé par Dieu, opère un miracle et nous croirons

en toi.

--Hé bien, répondit saint Cast, pour prouver la

vérité de ce que j'ai dit, j'imprimerai mon pied sur

le rocher, à l'endroit où je suis débarqué.

Suivi du seigneur et d'une foule de gens, il descendit

la falaise et, étant arrivé au rocher sur lequel

il était sauté en abordant, il frappa du pied,

et la marque resta empreinte sur le rocher.

--Tant que le monde sera monde, dit saint Cast,

mes pieds resteront marqués ici.

Le seigneur fut si étonné de ce prodige, qu'il

emmena saint Cast à son château, et lui donna un

terrain sur lequel il fit bâtir l'église.

(_Conté en 1885, par François Marquer, de Saint-Cast_).

* * *

En haut du sentier qui monte de la belle grève de Saint-Cast

au village de l'Isle, on voit sur le rocher une empreinte

longue de cinquante centimètres environ, dont la

forme rappelle en effet celle d'un grand pied. Dans le

Morbihan, saint Cado, évêque et martyr, VIe siècle (1er novembre),

a laissé, près d'Étel, une empreinte ayant à peu

près la forme d'un pied de grandeur plus qu'humaine; elle

est entourée d'une grille et l'on a élevé à côté une croix;

c'est la glissade que fit saint Cado lorsqu'il s'élança, pour

empêcher le diable de détruire le pont que Satan avait bâti.

La légende suivante attribue à l'empreinte du pied de

saint Cast une origine moins élevée.

* * *

Un jour saint Cast se promenait sur les rochers

de l'Isle en compagnie d'un cordonnier, son ami.

Comme il sautait d'une pierre sur l'autre, ses souliers,

qui s'étaient usés à l'eau de mer, se déchirèrent

et il resta les pieds nus. Il dit à son cordonnier:

--Il faudra me faire une paire de souliers,

prends-moi mesure avant de me quitter.

Alors saint Cast posa le pied sur un rocher de

la falaise, et il dit au cordonnier de marquer, car

il n'avait pas de mesure avec lui; mais le cordonnier

ne pouvait rien tracer sur le rocher. Saint

Cast frappa du pied sur la pierre, qui s'enfonça

comme de la vase mouillée, et il dit:

--Maintenant, tu peux mesurer à ton aise la

longueur et la largeur de mon pied; car, tant que

le monde sera monde, sa marque restera ici.

(_Conté en 1888 par François Marquer_).

* * *

Le calendrier breton place au 5 juillet saint Cast, évêque.

Il y a une assemblée assez fréquentée au bourg de Saint-Cast,

le second dimanche après la Saint-Pierre, elle porte

le nom de la «Saint-Cast-Saint-Lunaire;» ce saint est le

deuxième patron de la paroisse. Tout près de l'église est

une fontaine dite de saint Cast; autrefois en y allait puiser

de l'eau pour les personnes qui avaient mal aux yeux.

Cette pratique, qui semble tombée en désuétude, se rattachait

peut-être au culte de saint Lunaire, l'autre patron de

la paroisse.

XI

Saint Lunaire

Lorsque saint Lunaire quitta l'Irlande pour

venir prêcher l'Évangile en Bretagne, il s'embarqua

seul sur un petit navire, et mit le cap sur la

côte bretonne. Pendant trois jours il vécut heureux

comme un roi; mais, le quatrième, il fut entouré

d'une brume si épaisse, qu'il ne pouvait plus

reconnaître son chemin. Il se mit fort en colère

contre la brume qui lui barrait la route, et,

prenant son sabre, il le lui lança comme à une

ennemie. Aussitôt elle disparut, et saint Lunaire

put arriver à l'endroit qui porte aujourd'hui son

nom; et il aborda sur les rochers du Décollé, où

l'on aperçoit l'empreinte de ses souliers.

Depuis ce temps les marins le nomment le

patron de la brume, et ils l'invoquent quand elle les

incommode.

(_Conté en 1888 par Pierre Le Clerc, de Saint-Cast_).

Voici l'incantation que les marins adressent à la brume:

Brume, disparais de la mer,

Ou tu seras coupée par la moitié,

Avec un couteau d'acier.

Au hameau de Pontual, en Saint-Lunaire, on montre une

pierre qui servit à amarrer le bateau du saint quand il vint

évangéliser ce pays; une autre pierre en forme de prie-Dieu,

au-dessus du village des Landes, passe pour avoir

servi au même usage. (P. BÉZIER. _Inventaire des mégalithes

de l'Ille-et-Vilaine_, p, 70-71).

* * *

Sur le littoral on raconte encore l'épisode suivant

de la vie du saint:

Au temps jadis, quand saint

Lunaire vint prêcher la religion

chrétienne sur les côtes

de Bretagne, il apportait avec

lui une pierre sacrée, pour la

placer sur l'autel qu'il voulait

ériger. Mais il la perdit, et

comme il ne pouvait la retrouver,

il était chagrin et se tourmentait

beaucoup. Alors il se

mit à prier Dieu, et une colombe

la lui rapporta. C'est alors qu'il commença

à construire une église.

[Illustration: Partie supérieure

de la pierre tombale

de saint Lunaire]

* * *

Dans la vie de saint Lunaire, cet épisode figure aussi,

avec quelques variantes: Pendant l'ouragan qui assaillit

son navire, Lunaire dormait, et les matelots jetèrent à la

mer son bagage, parmi lequel se trouvait son autel portatif.

Le saint en fut vivement affligé; mais quand il prit terre,

en Armorique, deux colombes plus blanches que neige

arrivèrent de la mer, tenant entre leurs pattes son autel

qu'elles déposèrent à ses pieds. Au dernier siècle, le trésor

de la paroisse conservait encore cette pierre sacrée, et

pendant tout le moyen âge, on crut qu'un faux serment

fait sur cette relique entraînait dans l'année même la mort

du jureur.

M. A. de la Borderie a publié en 1881, sous le titre de:

_Saint-Lunaire, son histoire, son église, ses monuments_, une

monographie extrêmement intéressante, dans laquelle il

fait ressortir le rôle civilisateur et défricheur du saint, rôle

que la tradition populaire a oublié. C'est à cet ouvrage

que nous avons emprunté ceux des détails ci-dessus qui

ne figurent pas dans la tradition orale. Il est orné de gravures

représentant, vu de face et de profil, le tombeau

de saint Lunaire, dans l'ancienne église. Nous avons

reproduit en entier la vue du profil, et seulement la partie

supérieure de l'effigie vue de face, celle où la colombe

rapporte l'autel; le bâton épiscopal s'enfonce dans la

gueule d'un monstre.

D'après la légende locale, on a maintes fois essayé de

soulever la pierre tombale du saint; elle paraissait si

lourde que l'on était contraint toujours d'y renoncer.

Le culte de ce saint est très répandu en Haute-Bretagne;

lorsque les marins de Saint-Cast passent devant le dangereux

passage du Décollé, ils récitent un _Pater_ et un _Ave_,

et disent:

Saint Lunaire,

Préservez-nous du naufrage en mer.

Il est le patron des églises paroissiales de Saint-Lunaire, Le Loscouët,

Miniac-sous-Bécherel, Saint-Lormel, second patron de Saint-Cast, et il

a une chapelle à Plouër; à la Chapelle-Blanche (Côtes-du-Nord) est un

ruisseau dit de saint Lunaire, et une croix qui porte son nom a été

récemment érigée sur la pointe du Décollé. Sa fête est célébrée en

général le premier jour de juillet ou le premier dimanche de juillet, et

il est invoqué pour les maux d'yeux; au Quiou, près Dinan, à

Saint-Lunaire et au Loscouët, les malades viennent se laver à des

fontaines placées sous son invocation; à Saint-Lormel, l'eau dont ils se

servent provient d'un puits placé sous la chaire de l'église.

Au Loscouët, la statuette du saint était dans une niche située sous le

pont du Men; elle fut enlevée par une crue d'eau, et une bonne femme,

qui la trouva dans un saule, l'emporta pieusement chez elle; mais le

saint ne voulut pas y rester, et quelque temps après on le retrouva dans

sa niche où il était retourné de lui-même. (_Revue des Traditions

populaires_, t. VII, p. 91, 105).

[Illustration: Statue de saint Lunaire sur son tombeau dans l'ancienne

église paroissiale.]

XII

Saint Goustan

Au temps jadis, saint Goustan arriva à la côte du Croisic au milieu

d'une tempête; il se noya, et son cadavre fut trouvé sur le rocher qui

supporte le pignon Nord-Ouest de la vieille chapelle.

On reconnut qu'il était saint, et l'on voulut lui élever une chapelle à

cet endroit même; d'abord on la construisit de façon qu'elle entourait

le rocher; mais les murs tombèrent. On en bâtit ensuite une autre qui

n'était pas sur le rocher; elle ne résista pas d'avantage. C'est alors

qu'on prit le parti de construire un des pignons sur le rocher même, de

façon qu'une partie du rocher se trouve en dedans et une autre partie en

dehors. Depuis ce temps la chapelle a résisté.

On voit à l'intérieur une cavité qui est l'endroit où le corps du saint

a été trouvé, et on y remarque l'empreinte de ses pieds.

Les habitants des environs du Croisic (Bourg-de-Batz et villages

voisins), viennent encore rouler leurs petits enfants sur la partie

extérieure du rocher, puis les portant dans les bras, font trois fois le

tour de la chapelle en récitant des prières, afin que par l'intervention

du saint leurs enfants se mettent à marcher.

Le lundi de Pâques, les jeunes gens et les jeunes filles, placés à deux

pas de l'ouverture, viennent jeter une épingle dans une fente du volet

d'une des petites ouvertures de la chapelle. Si l'épingle passe du

premier coup dans la fente, le mariage doit avoir lieu dans l'année,

sinon il est reculé d'autant d'années que l'on a essayé en vain de faire

passer l'épingle.

(_Recueilli en 1892 par M. Maillard, conducteur des Ponts-et-Chaussées

au Croisic, et communiqué par M. René Kerviler_).

* * *

Ogée rapporte, d'après Caillo jeune, que l'on avait voulu

construire la chapelle ailleurs que sur le rocher, mais que

chaque nuit l'ouvrage était détruit. On comprit qu'il fallait

la bâtir sur le rocher où saint Goustan abordant au Croisic

avait laissé l'empreinte de son corps.

Les femmes des marins y viennent en pèlerinage, bien

qu'elle soit au milieu du corps-de-garde, quand elles veulent

obtenir que les vents cessent de souffler du sud. Quand,

au contraire, elles veulent que le vent cesse de souffler du

nord, c'est au Crucifix que se font les neuvaines. Cette

chapelle a été démolie l'an dernier.

Saint Goustan, solitaire, VIIe siècle (28 novembre), est le

patron d'Auray, d'Hoedic, de Saint-Gildas de Ruys.

XIII

Les pas de la Vierge

Après avoir franchi la chaussée de l'étang

Priou, à la sortie de Moncontour, on gravit,

pour atteindre le haut de la colline sur laquelle

est bâtie la chapelle de Notre-Dame-du-Haut, un

sentier qui passe sur les rochers qui s'étagent

tout le long du coteau. La sainte famille fuyant la

colère d'Hérode, a suivi ce chemin pour se rendre

en Egypte, et elle y a laissé des traces de son

passage; sur le premier rocher on remarque une

empreinte de pied d'enfant: la sainte Vierge,

fatiguée de porter le petit Jésus, le déposa un

instant à terre, et l'empreinte du petit pied y est

restée gravée.

Un peu plus loin, la Vierge tomba de fatigue

sur un rocher, et sa jambe y est restée empreinte;

la marque toutefois affecte la forme d'une

cuisse plutôt que celle d'une jambe. Autrefois les

vieillards se mettaient à genoux dans ces deux

endroits, et après avoir nettoyé les deux empreintes,

ils les baisaient respectueusement. J'ai, dans

mon enfance, été maintes fois témoin de cette

scène de dévotion, qui est aujourd'hui tombée en

désuétude. Du reste un exhaussement du chemin

a enfoui cette empreinte.

À quelques pas de là on voit une pierre en

forme de chaise; la sainte Vierge s'y reposa, et y

donna à boire à l'enfant Jésus: une goutte de lait

qui tomba sur le granit s'y est pétrifiée; c'est elle

qui a produit la tache blanche que l'on remarque

sur la paroi du rocher.

(_Recueilli par M. J. Carlo_).

* * *

À Cesson le pas de la Vierge est un étroit sentier

pratiqué dans la montagne, que l'herbe ne recouvre

jamais et par lequel la mère de notre Seigneur

gravit un jour la côte. Elle était rendue de fatigue,

et s'arrêtant au lieu où depuis on lui bâtit une

chapelle, elle dit à saint Syphorien qui l'accompagnait:

«Nous avons bien assez monté, cessons»,

d'où le nom de la commune de Cesson.

(HABASQUE. _Notions historiques sur les Côtes-du-Nord_, t. II,

p. 313).

* * *

Habasque ajoute que de son temps cette tradition était

connue de tous les habitants du bourg; mes amis de Saint-Brieuc

m'ont assuré qu'elle était encore populaire.

À Ménéac on montre trois vestiges que les pieds

de la sainte Vierge ont imprimés sur une roche, et,

quand les petits enfants tardent trop à marcher,

on leur met les pieds dans ce creux.

(MAHÉ, _Antiquités du Morbihan_, p. 445.)

[Illustration]

XIV

Le saut de saint Valay

Un jour que le bienheureux saint Valay était

venu reprocher aux femmes de la rue Saint-Malo

leur mauvaise langue et leur conduite légère,

celles-ci se mirent en colère et elles prirent des

pierres pour les lui jeter.

Le saint s'enfuit le plus vite qu'il put; mais les

femmes couraient aussi bien que lui, et elles étaient

sur le point de l'atteindre, quand il arriva sur le

bord de la vallée des Réhories; alors il invoqua le

bon Dieu, prit son élan, et franchissant d'un bond

la vallée, il alla retomber de l'autre côté sur un

rocher où l'on montre encore l'empreinte de ses

pieds.

Mais les femmes le poursuivaient toujours; alors

il prit un autre élan, et, traversant la vallée où

coule la Rance, il alla tomber de l'autre côté de la

rivière, à Lanvallay. C'est en mémoire de ce saut

que Lanvallay porte ce nom; car on l'appela d'abord

l'Élan Vallay, en mémoire de l'élan prodigieux que

le saint avait dû prendre pour franchir cette distance.

(_Recueilli à Dinan en 1885._)

Suivant un autre récit, des voleurs poursuivaient saint

Valay, et ils étaient sur le point de l'atteindre, quand il se

recommanda à Dieu et s'élança pour franchir la vallée;

des anges le soutinrent, et il se trouva, debout, sans avoir

éprouvé aucun mal, à l'endroit où son pied est encore

marqué.

(PAUL SÉBILLOT, _Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne_,

t. I, p. 335).

* * *

Saint Valay, religieux de Landévennec, Ve siècle (12 juillet),

est le patron primitif de Lanvallay, de Ploubalay, et d'un

village à Hénon, canton de Moncontour, appelé la ville Balay.

Une chapelle, aujourd'hui détruite, lui était dédiée, non loin

de l'endroit où est bâtie la maison de campagne de Saint-Valay,

près Dinan. Je n'ai pas besoin de dire que l'étymologie

donnée par le premier conte est fantaisiste.

La légende attribue à saint Michel un saut encore plus

miraculeux. Lorsqu'il se disputait avec le diable pour

savoir qui nommerait le Mont, ils convinrent de faire

l'essai de leur puissance. L'épreuve consistait à franchir

d'un bond l'espace qui sépare le Mont-Dol du

Mont Saint-Michel. Le diable tomba dans l'eau, mais l'archange,

soutenu par ses ailes, alla se placer sans effort sur

le sommet du mont. On montre au Mont-Dol l'empreinte

du pied de l'archange sur un bloc de rocher, et à côté, la

marque du pied fourchu de Satan.

XV

Les saints et les mégalithes

Plusieurs des nombreux mégalithes ou des

pierres à légendes de la Haute-Bretagne portent

des noms de saints, et des récits populaires

attribuent à l'intervention des bienheureux les

circonstances merveilleuses de leur érection, les

particularités remarquables qu'ils présentent, ou

les empreintes naturelles ou artificielles que l'on

y remarque.

J'ai personnellement recueilli peu de ces légendes;

la plupart de celles qui figurent ici ont été

relevées au cours de leurs investigations par les

auteurs des Inventaires des mégalithes des Côtes-du-Nord,

de l'Ille-et-Vilaine et de la Loire-Inférieure,

qui leur ont, avec beaucoup de raison,

donné place dans leurs publications. Les deux

principaux saints qui figurent dans les fragments

que je réunis ici sont saint Michel et saint Martin.

La beauté et l'importance du Mont Saint-Michel

ont assez frappé les esprits, pour que, sur les deux

rives du Couesnon, on en ait attribué la construction,

soit au diable, soit à la collaboration de

l'Archange et de Satan, les deux rivaux qui représentent

le dualisme du bien et du mal, du ciel et

de l'enfer. Suivant une légende très connue en

Haute-Bretagne et en Basse-Normandie, le Mont

aurait été bâti par le diable à la suite d'une

gageure avec saint Michel, où chacun d'eux devait

montrer sa puissance; saint Michel bâtit en une

nuit un merveilleux palais de glace, le diable

construit le Mont; saint Michel trompe le diable,

soit en lui proposant un échange, comme dans la

légende normande, soit en dessinant avec le bras

une croix qui chasse à jamais le démon de l'édifice

qu'il avait bâti[1].

Pour construire sa merveilleuse bâtisse, Satan

avait eu besoin de puiser dans beaucoup de carrières;

c'est pour cela que l'on rencontre un assez

grand nombre de pierres qui étaient destinées au

Mont, et qui, pour des raisons diverses, n'ont point

été transportées à pied d'oeuvre.

À Bazouges-sous-Hédé et à Dingé, des menhirs

passent pour être des matériaux que le diable y

portait. Les empreintes sont celles de la sangle

qui se rompit et le força à les laisser où on les

voit aujourd'hui, de son dos et de ses doigts; à

Plerguer, un rocher présente des creux qui sont

les marques laissées par le diable lorsqu'il essaya

de l'emporter; à Vieuxviel un menhir est tombé

de son bissac; à Mellé, à Saint-Étienne-en-Coglès,

à Parigné, des pierres ont été laissées par

le diable lorsqu'il bâtissait le Mont Saint-Michel,

et qu'on lui eut crié qu'il n'en fallait plus; une

pierre du diable, à Louvigné-du-Désert, porte l'empreinte

des efforts inutiles que le démon fit alors

pour la détacher.

(P. BÉZIER, _Inventaire des Mégalithes de l'Ille-et-Villaine_,

p. 9, 62, 110, 114, 115, 99).

* * *

En Haute-Bretagne saint Martin n'a pas la prodigieuse

popularité dont il jouit encore dans une

grande partie de la France, surtout vers le centre;

on rencontre toutefois son nom, associé à certains

mégalithes. Comme dans une partie de la Haute-Bretagne

saint Martin de Vertou est très connu, il

est possible qu'il s'agisse parfois de ce dernier

saint et non du grand apôtre des Gaules.

La pierre du diable, à Orgères d'après une

légende, très suspecte en ce qui concerne tout au

moins le nom du discobole, fut lancée par la druidesse

Irmanda contre saint Martin évangélisant le

pays et les creux que l'on remarque sur la pierre

sont l'empreinte des mains de la druidesse.

À Iffendic une pierre à bassin, située à la queue

de l'étang de Tromelin, est connue sous le nom de

Pas-de-Saint-Martin; les gens du pays prétendent

que l'excavation que l'on voit dans sa partie

médiane est l'empreinte de l'un des pieds du saint.

On s'y rend en pèlerinage pour la guérison de la

fièvre, et l'on dépose dans le pas des pièces de

monnaie et de petites croix de bois.

(P. BÉZIER, l. c., p. 9, 222).

* * *

Entre le Clion et Pornic, se trouve une vallée

très agréable, où l'on voit la fontaine dite de Saint-Martin,

lieu de pèlerinage pour beaucoup de gens

de la région. On lui attribue des propriétés merveilleuses

et multiples. Une quantité considérable

de petites croix de bois entoure la source qui sort

du rocher.

D'après la légende, saint Martin vint visiter le

pays, monté sur son cheval; celui-ci frappa la

terre d'un coup de sabot et la source jaillit sous le

choc.

(_Revue des Traditions populaires_, t. IX, p. 619).

À Mégrit, une pierre posée à la surface du sol

porte le nom de Pierre de Saint-Patrice; elle est

percée dans toute sa longueur. C'est dans ce trou

que, d'après la légende, saint Patrice s'est caché

pendant longtemps.

(E. DE LA CHENELIÈRE. _Inventaire des Mégalithes des Côtes-du-Nord_,

p. 3).

* * *

À Noyal-sous-Bazouges, une pierre, située à six

cents mètres du village de Saint-Léger, dans le

champ de l'Autel, est connue dans le pays sous le

nom d'Autel de saint Léger. La face supérieure

présente, à quelques centimètres du bord extérieur,

une rainure encadrant la partie centrale,

sur laquelle sont ébauchées à coups de ciseaux, de

petites croix.

Une tradition locale rapporte que c'est sur cette

pierre que saint Léger, patron de la paroisse voisine,

célébrait la messe.

(P. BÉZIER, _Inventaire_, p. 86).

* * *

La sainte Vierge se promenait sur les landes de

Pléchâtel, filant sa quenouille, et portant sur sa

tête Pierre-Longue et dans son tablier les Pierres

Blanches, lorsque son fuseau tomba à terre. Elle

se baissa pour le relever et, dans le mouvement

qu'elle fit, la pierre qu'elle portait sur la tête

glissa et se ficha en terre dans la place même où

était tombé le fuseau, puis celles du tablier «s'envolèrent»

et allèrent former dans le champ des

Meules, un cordon pour le fuseau de Pierre-Longue.

Telle est l'origine légendaire d'un alignement

autrefois considérable, dont il ne reste plus que

quelques fragments.

(P. BÉZIER, l. c., p. 179).

* * *

À quelque distance du bourg de Saint-Viaud est

un rocher dans lequel on montre une grotte qu'on

assure avoir été la demeure de saint Viau; cet

endroit nommé Pierre Cantin et aussi la «Pierre

qu'a nom» est en grande vénération dans le pays

et l'on y vient en pèlerinage pour les maux de

reins; les habitants s'imaginent y voir, tracée sur

la pierre, l'empreinte des pieds du saint, de son

bâton, de son livre, de son bonnet, etc. On y fait

de pieux pèlerinages.

(GIRAULT DE SAINT-FARGEAU. _Géographie de la Loire-Inférieure_,

1829.--OGÉE. _Dictionnaire de Bretagne_).

* * *

En la paroisse de Bains (Ille-et-Vilaine), sur le

sommet de la colline de _Guerchomin_, appelée

peut-être jadis: _Guerc'h er men_, la pierre de la

Vierge, se voient quatre gros blocs de quartz, dont

l'un mesure plus de deux mètres de haut et qui

proviennent d'un cromlech ruiné.

Chaque année, pendant la nuit de Noël, quatre

évêques venus des quatre points de l'horizon, s'y

réunissent au coup de minuit et officient sur cette

pierre toujours respectée. Puis, aussitôt leur office

terminé, ils s'en vont ensemble vers l'occident,

après avoir fait par trois fois le tour d'une autre

grosse pierre celtique située non loin de là et nommée

la _Roche-Aboyante_[2]. Ils sont désignés parfois

sous le nom de: «Saints des quatre saisons»

auxquelles chacun doit présider pour sa part au

cours de l'année nouvelle.

(DERMARS, _Redon et ses environs_, 1860, et _traditions locales

communiquées par le marquis de l'Estourbeillon_).

XVI

Saint Guillaume

À Louvigné-du-Désert sont des pierres à bassins

dites Roches Saint-Guillaume; les bassins

et les entailles ont, d'après la légende, été à

l'usage de saint Guillaume qui fit pendant quelque

temps son séjour en ce lieu. L'un était son douet

(lavoir), l'autre sa fontaine, une autre plus petite

son écuelle; deux autres qui se touchent sont

l'empreinte de ses genoux; une entaille à quatre

branches est celle où il déposait sa croix. Les intervalles

qui séparent ces blocs portent le nom de

rues du Paradis, du Purgatoire et de l'Enfer. Le lit

du saint qu'on montre est une sorte de grotte formée

par l'éboulement d'un bloc qui, dans sa chute,

a été retenu en avant, à une petite distance du sol,

par d'autres blocs.

Saint Guillaume vécut fort pauvrement en cet

endroit pendant sept années, nourri par la charité

des gens du pays. Il envoyait à la quête son âne,

qui par un instinct surnaturel, allait se présenter

dans tous les villages des environs: on lui donnait

du pain, qu'il portait ensuite au saint. Un jour les

habitants, trouvant peut-être qu'il était trop onéreux

de le nourrir, chargèrent l'animal quêteur

d'une telle quantité de pierres qu'il ne pouvait plus

marcher. Le solitaire n'ayant plus rien pour subsister,

s'en alla, dit-on, à Mortain, où il trouva, à ce

qu'on assure, «plus de roches que de pain».

Petite légende dorée de la Haute-Bretagne · 第 2 / 10 段