-- Oui!... qu'il le soit, lieutenant Davon!» Le lieutenant, les

deux hommes et moi, nous prîmes le sentier qui contourne le lagon.

À peine fûmes-nous éloignés d'une dizaine de mètres que j'aperçus

Thomas Roch. Se jeter sur lui, le bâillonner avant qu'il eût pu

pousser un cri, l'attacher avant qu'il eût pu faire un mouvement,

le transporter à l'endroit où était amarré le _Sword_, cela

s'accomplit en moins d'une minute. Ce _Sword_ était une

embarcation submersible d'une douzaine de tonneaux seulement, --

par conséquent, de dimensions et de puissance très inférieures à

celles du tug. Deux dynamos, actionnées par des accumulateurs, qui

avaient été chargés douze heures auparavant dans le port de Saint-

Georges, imprimaient le mouvement à son hélice. Mais, quel qu'il

fût, ce _Sword_ devait suffire à nous sortir de notre prison, à

nous rendre la liberté, -- cette liberté à laquelle je ne croyais

plus!... Enfin, Thomas Roch allait être arraché des mains de Ker

Karraje et de l'ingénieur Serkö... Ces coquins ne pourraient

utiliser son invention... Et rien n'empêcherait des navires

d'approcher de l'îlot, d'opérer un débarquement, de forcer

l'entrée du couloir, de s'emparer des pirates!...

Nous n'avions rencontré personne pendant que les deux hommes

transportaient Thomas Roch. Nous sommes descendus tous à

l'intérieur du _Sword_... Le panneau supérieur s'est fermé... les

compartiments à eau se sont remplis... le _Sword_ s'est immergé...

Nous étions sauvés...

Le _Sword_, divisé en trois sections par des cloisons étanches,

était aménagé de la sorte. La première section, contenant les

accumulateurs et la machinerie, s'étendait depuis le maître-bau

jusqu'à l'arrière. La seconde, celle du pilote, occupait le milieu

de l'embarcation, surmontée d'un périscope à verres lenticulaires,

d'où partaient les rayons d'un fanal électrique qui permettait de

se diriger sous les eaux. La troisième était à l'avant, et c'est

là que Thomas Roch et moi, nous avions été renfermés.

Il va sans dire que mon compagnon, s'il avait été délivré du

bâillon qui l'étouffait, n'était pas dégagé de ses liens, et je

doutais qu'il eût conscience de ce qui se passait...

Mais nous avions hâte de partir, avec l'espoir d'être à Saint-

Georges cette nuit même, si aucun obstacle ne nous arrêtait...

Après avoir poussé la porte de la cloison, je rejoignis le

lieutenant Davon dans le second compartiment, près de l'homme

préposé à la manoeuvre du gouvernail.

Dans celui de l'arrière, trois autres hommes, y compris le

mécanicien, attendaient les ordres du lieutenant pour mettre le

propulseur en mouvement.

«Lieutenant Davon, dis-je alors, je pense qu'il n'y a aucun

inconvénient à laisser Thomas Roch seul... Si je puis vous être

utile pour gagner l'orifice du tunnel...

-- Oui... restez près de moi, monsieur Hart.» Il était alors huit

heures trente-sept -- exactement. Les rayons électriques, projetés

à travers le périscope, éclairaient d'une vague lueur les couches

dans lesquelles se maintenait le _Sword_. À partir de la berge

près de laquelle il stationnait, il serait nécessaire de traverser

le lagon sur toute sa longueur. Trouver l'orifice du tunnel serait

certainement une difficulté, non insurmontable. Dût-on longer

l'accore des rives, il était impossible qu'on ne le découvrît pas,

même en un temps relativement court. Puis, le tunnel franchi à

petite vitesse, en évitant de heurter ses parois, le _Sword_

remonterait à la surface de la mer et ferait route sur Saint-

Georges.

«À quelle profondeur sommes-nous?... demandai-je au lieutenant.

-- À quatre mètres cinquante.

-- Il n'est pas nécessaire de s'immerger davantage, répondis-je.

D'après ce que j'ai observé pendant la grande marée d'équinoxe,

nous devons être dans l'axe du tunnel.

-- _All right!_» répondit le lieutenant. Oui! _All right_, et il

me semblait que la Providence prononçait ces mots par la bouche de

l'officier... De fait, elle n'aurait pu choisir un meilleur agent

de ses volontés! J'ai regardé le lieutenant à la lueur du fanal.

C'est un homme de trente ans, froid, flegmatique, la physionomie

résolue, -- l'officier anglais dans toute son impassibilité

native, -- pas plus ému qu'il ne l'eût été à bord du Standard,

opérant avec un extraordinaire sang-froid, je dirais même avec la

précision d'une machine.

«En traversant le tunnel, me dit-il, j'ai estimé sa longueur à une

quarantaine de mètres...

-- Oui... d'une extrémité à l'autre, lieutenant Davon... une

quarantaine de mètres.»

Et, en effet, ce chiffre devait être exact, puisque le couloir

percé au niveau du littoral ne mesurait que trente mètres environ.

Ordre fut donné au mécanicien d'actionner l'hélice. Le _Sword_

avança avec une extrême lenteur, par crainte de collision contre

la berge.

Parfois il s'en approchait assez pour qu'une masse noirâtre

s'estompât au fond du fuseau lumineux projeté par le fanal. Un

coup de barre rectifiait alors la direction. Mais si la conduite

d'un bateau sous-marin est déjà difficile en pleine mer, combien

davantage sous les eaux de ce lagon!

Après cinq minutes de marche, le _Sword_, dont la plongée était

maintenue entre quatre et cinq mètres, n'avait pas encore atteint

l'orifice du tunnel.

En ce moment, je dis: «Lieutenant Davon, peut-être serait-il sage

de revenir à la surface, afin de mieux reconnaître la paroi où se

trouve l'orifice?...

-- C'est mon avis, monsieur Hart, si vous pouvez l'indiquer

exactement...

-- Je le puis.

-- Bien.»

Par prudence, le courant du fanal fut interrompu, le milieu

liquide redevint obscur. Sur l'ordre qu'il reçut, le mécanicien

mit les pompes en fonction, et le _Sword_, délesté, remonta peu à

peu à la surface du lagon.

Je restai à ma place, afin de relever la position à travers les

lentilles du périscope.

Enfin, le _Sword _arrêta son mouvement ascensionnel, émergeant

d'un pied au plus.

De ce côté, éclairé par la lampe de la berge, je reconnus Bee-

Hive.

«Votre avis!... me demanda le lieutenant Davon.

-- Nous sommes trop au nord... L'orifice est dans l'ouest de la

caverne.

-- Il n'y a personne sur les berges?...

-- Personne.

-- C'est au mieux, monsieur Hart. Nous allons rester à fleur

d'eau. Puis, lorsque le _Sword_, sur votre indication, sera devant

la paroi, il se laissera couler...»

C'était le meilleur parti à prendre, et le pilote mit le _Sword

_dans l'axe même du tunnel, après l'avoir éloigné de la berge dont

il l'avait trop rapproché. La barre fut redressée légèrement, et,

poussé par son hélice, l'appareil se mit en bonne direction.

Lorsque nous n'étions plus qu'à une dizaine de mètres, je

commandai de stopper. Dès que le courant fut interrompu, le _Sword

_s'arrêta, ouvrit ses prises d'eau, remplit ses réservoirs,

s'enfonça avec lenteur.

Alors le fanal du périscope fut remis en activité, et, désignant

dans la partie sombre de la paroi une sorte de cercle noir qui ne

réfléchissait pas les rayons du fanal:

«Là... là... le tunnel!» m'écriai-je.

N'était-ce pas la porte par laquelle j'allais m'échapper de cette

prison?... N'était-ce pas la liberté qui m'attendait au large?...

Le _Sword_ se mut en douceur vers l'orifice...

Ah!... l'horrible malchance, et comment avais-je pu résister à ce

coup?... Comment mon coeur ne s'était-il pas brisé?...

Une vague lueur apparaissait à travers les profondeurs du tunnel,

moins de vingt mètres en avant. Cette lumière, qui s'avançait sur

nous, ne pouvait être que la lumière projetée par le look-out du

bateau sous-marin de Ker Karraje.

«Le tug!... ai-je crié. Lieutenant... voici le tug qui rentre à

Back-Cup!...

-- Machine arrière!» ordonna le lieutenant Davon. Et le _Sword_

recula au moment où il allait s'engager à travers le tunnel. Peut-

être une chance nous restait-elle d'échapper, car d'une main

rapide, le lieutenant avait éteint notre fanal, et il était

possible que ni le capitaine Spade ni aucun de ses compagnons

n'eussent aperçu le _Sword_... Peut-être, en s'écartant,

livrerait-il passage au tug... Peut-être sa masse obscure se

confondrait-elle avec les basses couches du lagon... Peut-être le

tug passerait-il sans le voir?... Lorsqu'il aurait regagné son

poste de mouillage, le _Sword_ se remettrait en direction... et

donnerait dans l'orifice...

L'hélice du _Sword_ tournant à contre, nous avons rebroussé vers

la berge du côté sud... Encore quelques instants et le _Sword_

n'aurait plus qu'à stopper...

Non!... Le capitaine Spade avait reconnu la présence d'un bateau

sous-marin, prêt à s'engager à travers le tunnel, et il se

disposait à le poursuivre sous les eaux du lagon... Que pourrait

cette frêle embarcation lorsqu'elle serait attaquée par le

puissant appareil de Ker Karraje?...

Le lieutenant Davon me dit alors:

«Retournez dans le compartiment où se trouve Thomas Roch, monsieur

Hart... Fermez la porte, tandis que je vais fermer celle du

compartiment de l'arrière... Si nous sommes abordés, il est

possible que, grâce à ses cloisons, le _Sword_ se soutienne entre

deux eaux...»

Après avoir serré la main du lieutenant, dont le sang-froid ne se

démentait pas devant ce danger, je regagnai l'avant, près de

Thomas Roch... Je refermai la porte et j'attendis dans une

obscurité complète.

Alors j'eus le sentiment ou plutôt l'impression des manoeuvres que

faisait le _Sword _pour échapper au tug, ses portées, ses

girations, ses plongées. Tantôt il évoluait brusquement, afin

d'éviter un choc; tantôt il remontait à la surface, ou

s'immergeait jusqu'aux extrêmes profondeurs du lagon. S'imagine-t-

on cette lutte des deux appareils sous ces eaux troublées,

évoluant comme deux monstres marins d'inégale puissance?

Quelques minutes s'écoulèrent... Je me demandais si la poursuite

n'était pas suspendue, si le _Sword_ n'avait pas enfin pu

s'élancer à travers le tunnel...

Une collision se produisit... Il ne sembla pas que ce choc eût été

très violent... Mais je ne pus me faire illusion, -- c'était bien

le _Sword _qui venait d'être abordé par sa hanche de tribord...

Peut-être, cependant, sa coque de tôle avait-elle résisté?... Et

même, dans le cas contraire, peut-être l'eau n'avait-elle envahi

qu'un des compartiments?...

Presque aussitôt, un second choc repoussa le _Sword_, avec une

extrême violence, cette fois. Il fut comme soulevé par l'éperon du

tug, contre lequel il se scia, pour ainsi dire, en se rabattant.

Puis, je sentis qu'il se redressait, l'avant en haut, et qu'il

coulait à pic sous la surcharge d'eau dont s'était rempli le

compartiment de l'arrière...

Brusquement, sans avoir pu nous retenir aux parois, Thomas Roch et

moi, nous fûmes culbutés l'un sur l'autre... Enfin, après un

dernier heurt qui provoqua un bruit de tôle déchirées, le _Sword_

ragua le fond et devint immobile...

À partir de ce moment, que s'était-il passé?... Je ne savais,

ayant perdu connaissance.

Depuis, je viens d'apprendre que des heures, -- de longues heures,

-- s'étaient écoulées. Tout ce qui me revient à la mémoire, c'est

que ma dernière pensée avait été:

«Si je meurs, du moins Thomas Roch et son secret meurent avec

moi... et les pirates de Back-Cup n'échapperont pas au châtiment

de leurs crimes!»

XV

Attente

Aussitôt mes sens repris, j'observe que je suis étendu sur le

cadre de ma cellule, où, parait-il, je repose depuis trente

heures.

Je ne suis pas seul. L'ingénieur Serkö est près de moi. Il m'a

fait donner tous les soins nécessaires, il m'a soigné lui-même, --

non comme un ami, je pense, mais comme l'homme dont on attend

d'indispensables explications, quitte à se débarrasser de lui, si

l'intérêt commun l'exige.

Assez faible encore, je serais incapable de faire un pas. Peu s'en

est fallu que j'aie été asphyxié au fond de cet étroit

compartiment du _Sword_, tandis qu'il gisait sous les eaux du

lagon. Suis-je en état de répondre aux questions que l'ingénieur

Serkö brûle de m'adresser relativement à cette aventure?... Oui...

mais je me tiendrai sur une extrême réserve.

Et, tout d'abord, je me demande où sont le lieutenant Davon et

l'équipage du _Sword_. Ces courageux Anglais ont-ils péri dans la

collision?... Sont-ils sains et saufs, ainsi que nous le sommes, -

- car je suppose que Thomas Roch a survécu comme moi, après le

double choc du tug et du _Sword?_...

La première question de l'ingénieur Serkö est celle-ci:

«Expliquez-moi ce qui s'est passé, monsieur Hart?» Au lieu de

répondre, l'idée me vient d'interroger.

«Et Thomas Roch?... ai-je demandé.

-- En bonne santé, monsieur Hart... Que s'est-il passé?... répète-

t-il d'un ton impérieux.

-- Avant tout, apprenez-moi, ai-je dit, ce que sont devenus... les

autres?...

-- Quels autres?... réplique l'ingénieur Serkö, dont l'oeil

commence à me lancer de mauvais regards.

-- Ces hommes qui se sont jetés sur moi et sur Thomas Roch, ces

hommes qui nous ont bâillonnés... emportés... enfermés... où?...

je ne le sais même pas!»

Toute réflexion faite, le mieux est de soutenir que j'ai été

surpris, ce soir-là, par une agression brusque, pendant laquelle

je n'ai eu le temps ni de me reconnaître ni de reconnaître les

auteurs de cette agression.

«Ces hommes, répond l'ingénieur Serkö, vous saurez de quelle

manière l'affaire a fini pour eux... Auparavant, dites-moi comment

les choses se sont passées...»

Et, à l'intonation menaçante que prend sa voix en répétant cette

question formulée pour la troisième fois, je comprends de quels

soupçons je suis l'objet. Et, cependant, pour être en mesure de

m'accuser de relations avec le dehors, il faudrait que le tonnelet

contenant ma notice fût tombé entre les mains de Ker Karraje... Or

cela n'est pas, puisque ce tonnelet a été recueilli par les

autorités des Bermudes... Une telle accusation à mon égard ne

reposerait sur rien de sérieux.

Aussi me suis-je borné à raconter que, la veille, vers huit heures

du soir, je me promenais sur la berge, après avoir vu Thomas Roch

se diriger du côté de son laboratoire, lorsque trois hommes m'ont

saisi par-derrière... Un bâillon sur la bouche et les yeux bandés,

je me suis senti entraîné, puis descendu dans une sorte de trou

avec une autre personne que j'ai cru reconnaître à ses

gémissements pour mon ancien pensionnaire... J'eus la pensée que

nous étions à bord d'un appareil flottant... et, tout

naturellement, que ce devait être à bord du tug qui était de

retour?... Puis il m'a semblé que cet appareil s'enfonçait sous

les eaux... Alors un choc m'a renversé au fond de ce trou, l'air a

bientôt manqué... et, finalement, j'ai perdu connaissance... Je ne

savais rien de plus...

L'ingénieur Serkö m'écoute avec une profonde attention, l'oeil

dur, le front plissé, et, cependant, rien ne l'autorise à croire

que je ne lui aie pas dit la vérité.

«Vous prétendez que trois hommes se sont jetés sur vous?... me

demande-t-il.

-- Oui... et j'ai cru que c'étaient de vos gens... Je ne les avais

pas vus s'approcher... Qui sont-ils?

-- Des étrangers que vous avez dû reconnaître à leur langage?...

-- Ils n'ont pas parlé.

-- Vous ne soupçonnez pas de quelle nationalité?...

-- Aucunement.

-- Vous ignorez quelles étaient leurs intentions en pénétrant à

l'intérieur de la caverne?...

-- Je l'ignore.

-- Et quelle est votre idée là-dessus?...

-- Mon idée, monsieur Serkö?... Je vous le répète, j'ai cru que

deux ou trois de vos pirates étaient chargés de me jeter dans le

lagon par ordre du comte d'Artigas... qu'ils allaient en faire

autant de Thomas Roch... que, possesseurs de tous ses secrets, --

ainsi que vous me l'avez affirmé, -- vous n'aviez plus qu'à vous

débarrasser de lui comme de moi...

-- Vraiment, monsieur Hart, cette pensée a pu naître dans votre

cerveau... répond l'ingénieur Serkö, sans reprendre néanmoins son

ton d'habituelle raillerie.

-- Oui... mais elle n'a pas persisté, lorsque, m'étant débarrassé

de mon bandeau, j'ai pu voir qu'on m'avait descendu dans un des

compartiments du tug.

-- Ce n'était pas le tug, c'était un bateau du même genre qui

s'est introduit par le tunnel...

-- Un bateau sous-marin?... me suis-je écrié.

-- Oui... et monté par des hommes chargés de vous enlever avec

Thomas Roch...

-- Nous enlever?... dis-je, en continuant de feindre la surprise.

-- Et, ajouta l'ingénieur Serkö, je vous demande ce que vous

pensez de cette affaire...

-- Ce que j'en pense?... Mais elle ne me paraît comporter qu'une

seule explication plausible. Si le secret de votre retraite n'a

pas été trahi, -- et je ne sais comment une trahison aurait pu se

produire ni quelle imprudence vous et les vôtres auriez pu

commettre, -- mon avis est que ce bateau sous-marin, en cours

d'expériences sur ces parages, a découvert par hasard l'orifice du

tunnel... qu'après s'y être engagé, il a remonté à la surface du

lagon... que son équipage, très surpris de se trouver à

l'intérieur d'une caverne habitée s'est emparé des premiers

habitants qu'il a rencontrés... Thomas Roch... moi... d'autres

peut-être... car enfin j'ignore...»

L'ingénieur Serkö est redevenu très sérieux. Sent-il l'inanité de

l'hypothèse que j'essaie de lui suggérer?... Croit-il que j'en

sais plus que je ne veux dire?... Quoi qu'il en soit, il semble

accepter ma réponse, et il ajoute:

«En effet, monsieur Hart, les choses ont dû se passer de cette

façon, et lorsque le bateau étranger a voulu s'engager à travers

le tunnel, au moment où le tug en sortait, il y a eu collision...

une collision dont il a été la victime... Mais nous ne sommes

point gens à laisser périr nos semblables... D'ailleurs, votre

disparition et celle de Thomas Roch avaient été presque aussitôt

constatées... Il fallait à tout prix sauver deux existences si

précieuses... On s'est mis à la besogne... Nous avons d'habiles

scaphandriers parmi nos hommes. Ils sont descendus dans les

profondeurs du lagon... ils ont passé des amarres sous la coque du

_Sword_...

-- Le _Sword?_... ai-je observé.

-- C'est le nom que nous avons lu sur l'avant de ce bateau, quand

il fut ramené à la surface... Quelle satisfaction, lorsque nous

vous avons retrouvé, -- sans connaissance, il est vrai, -- mais

respirant encore, et quel bonheur d'avoir pu vous rappeler à la

vie!... Par malheur, à l'égard de l'officier qui commandait le

_Sword_ et de son équipage, nos soins ont été inutiles... Le choc

avait crevé les compartiments du milieu et de l'arrière qu'ils

occupaient, et ils ont payé de leur existence cette mauvaise

chance... due au seul hasard, comme vous dites... d'avoir envahi

notre mystérieuse retraite.»

En apprenant la mort du lieutenant Davon et de ses compagnons, mon

coeur s'est serré affreusement. Mais, pour rester fidèle à mon

rôle, comme c'étaient des gens que je ne connaissais pas... que

j'étais censé ne pas connaître... il a fallu me contenir...

L'essentiel, en effet, est de ne donner aucun motif de soupçonner

une connivence entre l'officier du _Sword_ et moi... Qui sait, en

somme, si l'ingénieur Serkö attribue cette arrivée du _Sword _au

«seul hasard», s'il n'a pas ses raisons pour admettre,

provisoirement du moins, l'explication que j'ai imaginée?...

En fin de compte, cette inespérée occasion de recouvrer ma liberté

est perdue... Se représentera-t-elle?... Dans tous les cas, on

sait à quoi s'en tenir sur le pirate Ker Karraje, puisque ma

notice est parvenue entre les mains des autorités anglaises de

l'archipel... Le _Sword_ ne reparaissant pas aux Bermudes, nul

doute que de nouveaux efforts soient tentés contre l'îlot de Back-

Cup, où, sans cette malencontreuse coïncidence, -- la rentrée du

tug au moment de la sortie du _Sword_, -- je ne serais plus

prisonnier à cette heure!

J'ai repris mon existence habituelle, et, n'ayant inspiré aucune

défiance, je suis toujours libre d'aller et de venir à l'intérieur

de la caverne.

Il est constant que cette dernière aventure n'a eu aucune fâcheuse

conséquence pour Thomas Roch. Des soins intelligents l'ont sauvé

comme ils m'ont sauvé moi-même. En toute plénitude de ses facultés

intellectuelles, il s'est remis au travail et passe des journées

entières dans son laboratoire.

Quant à l'_Ebba_, elle a rapporté de son dernier voyage des

ballots, des caisses, quantité d'objets de provenances diverses,

et j'en conclus que plusieurs bâtiments ont été pillés au cours de

cette dernière campagne de piraterie.

Cependant, le travail est poursuivi avec activité en ce qui

concerne l'établissement des chevalets. Le nombre des engins

s'élève à une cinquantaine. Si Ker Karraje et l'ingénieur Serkö se

voyaient dans l'obligation de défendre Back-Cup, trois ou quatre

suffiraient à garantir l'îlot de toute approche, étant donné

qu'ils couvriraient une zone sur laquelle aucun navire ne pourrait

entrer sans être anéanti. Et, j'y songe, n'est-il pas probable

qu'ils vont mettre Back-Cup en état de défense, après avoir

raisonné de la façon suivante:

«Si l'apparition du _Sword_ dans les eaux du lagon n'a été que

l'effet du hasard, rien n'est changé à notre situation, et nulle

puissance, pas même l'Angleterre, n'aura la pensée d'aller

rechercher le _Sword_ sous la carapace de l'îlot. Si, au

contraire, par suite d'une incompréhensible révélation, on a

appris que Back-Cup est devenu la retraite de Ker Karraje, si

l'expédition du _Sword_ a été une première tentative faite contre

l'îlot, on doit s'attendre à une seconde dans des conditions

différentes, soit une attaque à distance, soit une tentative de

débarquement. Donc, avant que nous ayons pu quitter Back-Cup et

emporter nos richesses, il faut employer le Fulgurateur Roch pour

la défensive.»

À mon sens, ce raisonnement a dû même être poussé plus loin, et

ces malfaiteurs se seront dit:

«Y a-t-il connexité entre cette révélation, de quelque façon

qu'elle ait eu lieu, et le double enlèvement de Healthful-

House?... Sait-on que Thomas Roch et son gardien sont enfermés à

Back-Cup?... Sait-on que c'est au profit du pirate Ker Karraje que

cet enlèvement a été effectué?... Américains, Anglais, Français,

Allemands, Russes, ont-ils lieu de craindre que toute attaque de

vive force contre l'îlot ne soit condamnée à l'insuccès?...»

Pourtant, à supposer que tout cela soit connu, si grands même que

soient les dangers, Ker Karraje a dû comprendre que l'on ne

reculerait pas. Un intérêt de premier ordre, un devoir de salut

public et d'humanité, exigent l'anéantissement de son repaire.

Après avoir écumé autrefois les mers de l'Ouest-Pacifique, le

pirate et ses complices infestent maintenant les parages de

l'Ouest-Atlantique... Il faut les détruire à n'importe quel prix!

Dans tous les cas, et rien qu'à tenir compte de cette dernière

hypothèse, une surveillance constante s'impose à ceux qui habitent

la caverne de Back-Cup. Aussi, à partir de ce jour, est-elle

organisée dans les conditions les plus sévères. Grâce au couloir,

et sans qu'il soit besoin de franchir le tunnel, les pirates ne

cessent de veiller au-dehors. Cachés entre les basses roches du

littoral, ils observent nuit et jour les divers points de

l'horizon, se relevant matin et soir par escouades de douze

hommes. Toute apparition de navire au large, toute approche

d'embarcation quelconque seraient immédiatement relevées.

Rien de nouveau pendant les journées suivantes, qui se succèdent

avec une désespérante monotonie. En réalité, on sent que Back-Cup

ne jouit plus de sa sécurité d'autrefois. Il y règne comme une

vague et décourageante inquiétude. À chaque instant, on craint

d'entendre ce cri: Alerte! alerte! jeté par les veilleurs du

littoral. La situation n'est plus ce qu'elle était avant l'arrivée

du _Sword_. Brave lieutenant Davon, brave équipage, que

l'Angleterre, que les États civilisés n'oublient jamais que vous

avez sacrifié votre vie pour la cause de l'humanité!

Il est évident que, maintenant, et quelque puissants que soient

leurs moyens de défense, plus encore que ne le serait un barrage

torpédique, Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade

sont en proie à des troubles qu'ils essaient vainement de

dissimuler. Aussi ont-ils de fréquents conciliabules. Peut-être

agitent-ils la question d'abandonner Back-Cup en emportant leurs

richesses, car si cette retraite est connue, on saura bien la

réduire, ne fût-ce que par la famine.

J'ignore ce qu'il y a de vrai à cet égard, mais l'essentiel est

qu'on ne me soupçonne pas d'avoir lancé à travers le tunnel ce

tonnelet si providentiellement recueilli aux Bermudes. Jamais, --

je le constate, -- l'ingénieur Serkö ne m'a fait d'allusion à cet

égard. Non! Je ne suis ni suspecté, ni suspect. S'il en était

autrement, je connais assez le caractère du comte d'Artigas pour

savoir qu'il m'aurait déjà envoyé rejoindre dans l'abîme le

lieutenant Davon et l'équipage du _Sword_.

Ces parages sont désormais visités journellement par les grandes

tempêtes hivernales. D'effroyables rafales hurlent à la cime de

l'îlot.

Les tourbillons d'air, qui se propagent à travers la forêt des

piliers, produisent de superbes sonorités, comme si cette caverne

formait la caisse d'harmonie d'un gigantesque instrument. Et ces

mugissements sont tels, par instants, qu'ils couvriraient les

détonations d'une artillerie d'escadre. Nombre d'oiseaux marins,

fuyant la tourmente, pénètrent à l'intérieur et, durant les rares

accalmies, nous assourdissent de leurs cris aigus.

Face au drapeau · 第 12 / 14 段