Alors intervient Thomas Roch. Sa main tient un petit étui de

verre, contenant un liquide bleuâtre, d'apparence huileuse, et

très prompt à se coaguler dès qu'il subit le contact de l'air.

Il en verse une goutte à l'orifice du trou, puis se retire sans

trop de hâte. Il faut, en effet, un certain temps, -- trente-cinq

secondes environ, -- pour que la combinaison du déflagrateur et de

l'explosif se produise. Et alors, quand elle est faite, la

puissance de désagrégement est telle, -- j'y insiste, -- qu'on

peut la croire illimitée, et, en tout cas, des milliers de fois

supérieure à celle des centaines d'explosifs actuellement connus.

Dans ces conditions, on le conçoit, le percement de cette épaisse

et dure paroi sera achevé en une huitaine de jours.

-- _19 septembre. _-- Depuis quelque temps, j'ai observé que le

phénomène du flux et du reflux, qui se manifeste très sensiblement

à travers le tunnel sous-marin, produit des courants en sens

contraire, deux fois par vingt-quatre heures. Il n'est donc pas

douteux qu'un objet flottant, jeté à la surface du lagon, serait

entraîné au-dehors par le jusant, si l'orifice du tunnel

découvrait à sa partie supérieure. Or ce découvrement n'arrive-t-

il pas au plus bas étiage des marées d'équinoxe?... Je vais

pouvoir m'en assurer, puisque nous sommes précisément à cette

époque. Après-demain, c'est le 21 septembre, et aujourd'hui, 19,

j'ai déjà vu se dessiner le sommet de la courbure au-dessus de

l'eau à mer basse.

Eh bien, si je ne puis moi-même tenter le passage du tunnel, est-

ce qu'une bouteille, jetée à la surface du lagon, n'aurait pas

quelque chance de passer pendant les dernières minutes du

jusant?... Et pourquoi un hasard, -- hasard ultra-providentiel,

j'en conviens, -- ne ferait-il pas que cette bouteille fût

recueillie par un navire au large de Back-Cup?... Pourquoi même

les courants ne la jetteraient-ils pas sur une des plages des

Bermudes?... Et si cette bouteille contenait une notice...

Telle est l'idée qui me travaille l'esprit. Puis les objections se

présentent, -- celle-ci entre autres: c'est qu'une bouteille

risque de se briser soit en traversant le tunnel, soit en heurtant

les récifs extérieurs avant d'avoir atteint le large... Oui...

mais si elle était remplacée par un baril, hermétiquement fermé,

un tonnelet semblable à ceux qui soutiennent les filets de pêche,

ce baril ne serait pas exposé aux mêmes chances de bris que la

fragile bouteille et pourrait gagner la pleine mer...

-- _20 septembre. _-- Ce soir, je suis entré inaperçu dans l'un

des magasins où sont entassés divers objets provenant du pillage

des navires, et j'ai pu me procurer un tonnelet très convenable

pour ma tentative.

Après avoir caché ce tonnelet sous mon vêtement, je retourne à

Bee-Hive et je rentre dans ma cellule. Puis, sans perdre un

instant, je me mets à l'oeuvre. Papier, encre, plume, rien ne me

manque, puisque voilà trois mois que j'ai pu prendre les notes

quotidiennes qui sont consignées en ce récit.

Je trace sur une feuille les lignes suivantes: «Depuis le 19 juin,

après un double enlèvement opéré le 15 du même mois, Thomas Roch

et son gardien Gaydon, ou plutôt l'ingénieur français Simon Hart,

qui occupaient le pavillon 17, à Healthful-House, près New-Berne,

Caroline du Nord, États-Unis d'Amérique, ont été conduits à bord

de la goélette _Ebba_, appartenant au comte d'Artigas. Tous deux,

actuellement, sont enfermés à l'intérieur d'une caverne, qui sert

de retraite au susdit comte d'Artigas, de son vrai nom Ker

Karraje, le pirate qui exerçait autrefois sur les parages de

l'Ouest-Pacifique, et à la centaine d'hommes dont se compose la

bande de ce redoutable malfaiteur. Lorsqu'il aura en sa possession

le Fulgurateur Roch, d'une puissance pour ainsi dire sans limites,

Ker Karraje pourra continuer ses actes de piraterie dans des

conditions où l'impunité de ses crimes lui sera plus assurée.

«Ainsi il est urgent que les États intéressés détruisent son

repaire dans le plus bref délai.

«La caverne où s'est réfugié le pirate Ker Karraje est ménagée à

l'intérieur de l'îlot de Back-Cup, qui est à tort considéré comme

un volcan en éruption. Situé à l'extrémité ouest de l'archipel des

Bermudes, défendu par des récifs à l'est, il est d'abord franc au

sud, à l'ouest et au nord.

«Quant à la communication entre le dehors et le dedans, elle n'est

encore possible que par un tunnel, qui s'ouvre à quelques mètres

au-dessous de la surface moyenne des eaux, au fond d'une étroite

passe à l'ouest. Aussi, pour pénétrer à l'intérieur de Back-Cup,

est-il nécessaire d'avoir un appareil sous-marin -- du moins tant

que ne sera pas achevé le couloir que l'on est en train de percer

dans la partie nord-ouest.

«Le pirate Ker Karraje dispose d'un appareil de ce genre, --

celui-là même que le comte d'Artigas avait fait construire et qui

est censé avoir péri, pendant ses expériences, dans la baie de

Charleston. Ce tug s'emploie non seulement aux entrées et aux

sorties par le tunnel, mais aussi à remorquer la goélette comme à

attaquer les navires de commerce qui fréquentent les parages des

Bermudes.

«Cette goélette, l'_Ebba_, bien connue sur le littoral de l'Ouest-

Amérique, a pour unique port d'attache une petite crique, abritée

derrière un entassement de roches, invisible du large, et située à

l'ouest de l'îlot.

«Ce qu'il convient de faire, avant d'opérer un débarquement sur

Back-Cup et de préférence sur la partie de l'ouest, où s'étaient

installés autrefois les pêcheurs bermudiens, c'est d'ouvrir une

brèche dans sa paroi avec les plus puissants projectiles à la

mélinite. Après le débarquement, cette brèche permettra de

pénétrer à l'intérieur de Back-Cup.

«Il faut aussi prévoir le cas où le Fulgurateur Roch serait en

mesure de fonctionner. Il serait possible que Ker Karraje, surpris

par une attaque, cherchât à l'employer pour défendre Back-Cup.

Qu'on le sache bien, si sa puissance destructive dépasse tout ce

qu'on a imaginé jusqu'à ce jour, elle ne s'étend que sur une zone

de dix-sept à dix-huit cents mètres. Quant à la distance de cette

zone dangereuse, elle est variable; mais le réglage du tir une

fois établi est très long à modifier, et un navire qui aurait

dépassé ladite zone pourrait s'approcher impunément de l'îlot.

«Ce document est écrit aujourd'hui, 20 septembre, huit heures du

soir, et signé de mon nom. «Ingénieur SIMON HART.»

Tel est le libellé de la notice que je viens de rédiger. Elle dit

tout ce qu'il y avait à dire au sujet de l'îlot, dont le gisement

exact est porté sur les cartes modernes, comme au sujet de la

défense de Back-Cup, que Ker Karraje tentera peut-être

d'organiser, et de l'importance qu'il y a d'agir sans retard. J'y

ai joint un plan de la caverne, indiquant sa configuration

interne, l'emplacement du lagon, les dispositions de Bee-Hive, les

places qu'occupent l'habitation de Ker Karraje, ma cellule, le

laboratoire de Thomas Roch. Mais il faut que cette notice soit

recueillie, et le sera-t-elle jamais?...

Enfin, après avoir enveloppé ce document d'un fort morceau de

toile goudronnée, je le place dans le tonnelet, cerclé de fer, qui

mesure environ quinze centimètres de long sur huit centimètres de

large. Il est parfaitement étanche, ainsi que je m'en suis assuré,

et en état de résister aux chocs, soit pendant la traversée du

tunnel, soit contre les récifs du dehors.

Il est vrai, au lieu d'arriver en mains sûres, ne court-il pas le

risque d'être lancé par le reflux sur les roches de l'îlot, d'être

trouvé par l'équipage de l'_Ebba_, lorsque la goélette se rend au

fond de la crique?... Si ce document tombe en la possession de Ker

Karraje, signé de mon nom, révélant le sien, je n'aurai plus à me

préoccuper des moyens de fuir Back-Cup, et mon sort sera vite

réglé.

La nuit est venue. On devine si je l'ai attendue avec une

fiévreuse impatience! D'après mes calculs, basés sur des

observations précédentes, l'étale de la mer basse doit se produire

à huit heures quarante-cinq. À ce moment, la partie supérieure de

l'orifice découvrira de cinquante centimètres à peu près. La

hauteur entre la surface des eaux et la voûte du tunnel sera plus

que suffisante pour le passage du tonnelet. Je compte, d'ailleurs,

l'envoyer une demi-heure avant l'étale, afin que le jusant, qui se

propagera encore du dedans au-dehors, puisse l'entraîner.

Vers huit heures, au milieu de la pénombre, je quitte ma cellule.

Personne sur les berges. Je me dirige vers la paroi dans laquelle

est percé le tunnel. À la clarté de la dernière lampe électrique

allumée de ce côté, je vois l'orifice arrondir son arc supérieur

au-dessus des eaux, et le courant prendre cette direction.

Après être descendu sur les roches jusqu'au niveau du lagon, je

lance le tonnelet, qui renferme la précieuse notice, et, avec

elle, tout mon espoir:

«À Dieu vat, ai-je répété, à Dieu vat! comme disent nos marins

français.»

Le petit baril, d'abord stationnaire, revient vers la berge sous

l'action d'un remous. Il me faut le repousser avec force, afin que

le reflux le saisisse...

C'est fait, et, en moins de vingt secondes, il a disparu à travers

le tunnel...

-- Oui!... À Dieu vat!... Que le Ciel te conduise, mon petit

tonnelet!... Qu'il protège tous ceux que Ker Karraje menace, et

puisse cette bande de pirates ne pas échapper aux châtiments de la

justice humaine!

XIV

Le _Sword_ aux prises avec le tug

Toute cette nuit sans sommeil, j'ai suivi ce tonnelet par la

pensée. Que de fois il m'a semblé le voir se heurter aux roches,

accoster la crique, s'arrêter dans quelque excavation... Une sueur

froide me courait de la tête aux pieds... Enfin, le tunnel est

franchi... le tonnelet s'engage à travers la passe... le jusant le

conduit en pleine mer... Grand Dieu! si le flot allait le ramener

à l'entrée, puis à l'intérieur de Back-Cup... si, le jour venu, je

l'apercevais...

Levé dès les premières lueurs de l'aube, je m'achemine vers la

grève...

Aucun objet ne flotte sur les eaux tranquilles du lagon.

Les jours suivants, on a continué le travail de percement du

couloir dans les conditions que l'on sait. L'ingénieur Serkö fait

sauter la dernière roche à quatre heures de l'après-midi du 23

septembre. La communication est établie, -- rien qu'un étroit

boyau, où il faut se courber, mais cela suffit. À l'extérieur, son

orifice se perd au milieu des éboulis du littoral, et il serait

facile de l'obstruer, si cette mesure devenait nécessaire.

Il va sans dire qu'à partir de ce jour ce couloir va être

sévèrement gardé. Personne, sans autorisation, ne pourra y passer

ni pour pénétrer dans la caverne ni pour en sortir... Donc,

impossible de s'échapper par là...

-- _25 septembre. _-- Aujourd'hui, dans la matinée, le tug est

remonté des profondeurs du lagon à sa surface. Le comte d'Artigas,

le capitaine Spade, l'équipage de la goélette accostent la jetée.

On procède au débarquement des marchandises rapportées par

l'_Ebba_. J'aperçois un certain nombre de ballots pour le

ravitaillement de Back-Cup, des caisses de viandes et de

conserves, des fûts de vin et d'eau-de-vie, -- en outre, plusieurs

colis destinés à Thomas Roch. En même temps, les hommes mettent à

terre les diverses pièces des engins qui affectent la forme

discoïde.

Thomas Roch assiste à cette opération. Son oeil brille d'un feu

extraordinaire. Après avoir saisi une de ces pièces, il l'examine,

il hoche la tête en signe de satisfaction. J'observe que sa joie

n'éclate point en propos incohérents, qu'il n'a plus rien en lui

de l'ancien pensionnaire de Healthful-House. J'en viens même à me

demander si cette folie partielle, que l'on croyait incurable,

n'est pas radicalement guérie?...

Enfin, Thomas Roch s'embarque dans le canot affecté au service du

lagon, et l'ingénieur Serkö l'accompagne à son laboratoire. En une

heure, toute la cargaison du tug a été transportée sur l'autre

rive.

Quant à Ker Karraje, il n'a échangé que quelques mots avec

l'ingénieur Serkö. Plus tard, tous deux se sont rencontrés dans

l'après-midi, et ont conversé longuement en se promenant devant

Bee-Hive.

L'entretien terminé, ils se dirigent vers le couloir, et y

pénètrent, suivis du capitaine Spade. Que ne puis-je m'y

introduire derrière eux!... Que ne puis-je aller respirer, ne fût-

ce qu'un instant, cet air vivifiant de l'Atlantique, dont Back-Cup

ne reçoit, pour ainsi dire, que les souffles épuisés!...

-- _Du 26 septembre au 10 octobre_. -- Quinze jours viennent de

s'écouler. Sous la direction de l'ingénieur Serkö et de Thomas

Roch, on a travaillé à l'ajustement des engins. Puis, on s'est

occupé du montage des supports de lancement. Ce sont de simples

chevalets, munis d'augets, dont l'inclinaison est variable, et

qu'il sera facile d'installer à bord de l'_Ebba_ ou même sur la

plate-forme du tug maintenu à fleur d'eau.

Ainsi donc, Ker Karraje va être maître des océans rien qu'avec sa

goélette!... Aucun navire de guerre ne pourra traverser la zone

dangereuse et l'_Ebba _se tiendra hors de portée de ses

projectiles!... Ah! si du moins ma notice avait été recueillie...

si l'on connaissait ce repaire de Back-Cup!... On saurait bien,

sinon le détruire, du moins empêcher son ravitaillement...

-- _20 octobre._ -- À mon extrême surprise, ce matin, je n'ai plus

aperçu le tug à son poste habituel. Je me rappelle que, la veille,

on a renouvelé les éléments de ses piles; mais je pensais que

c'était pour les avoir en état. S'il est parti, à présent que le

nouveau couloir est praticable, c'est qu'il s'agit de quelque

expédition sur ces parages. En effet, rien ne manque plus à Back-

Cup des pièces et substances nécessaires à Thomas Roch.

Cependant, nous voici dans la saison de l'équinoxe. La mer des

Bermudes est troublée par de fréquentes tempêtes.

Les rafales s'y déchaînent avec une effroyable turbulence. Cela se

sent aux violents coups d'air, qui s'engouffrent par le cratère de

Back-Cup, aux tourbillonnantes vapeurs mêlées de pluie dont

s'emplit la vaste caverne, et aussi à l'agitation des eaux du

lagon, qui balaient de leurs embruns les roches des berges.

Mais est-il certain que la goélette ait quitté la crique de Back-

Cup?... N'est-elle pas d'un trop faible gabarit, -- même avec

l'aide de son remorqueur, -- pour affronter des mers si

mauvaises?...

D'autre part, comment admettre que le tug, bien qu'il ne doive

rien craindre de la houle, puisqu'il retrouve les eaux calmes à

quelques mètres au-dessous de leur surface, ait entrepris un

voyage sans accompagner la goélette?...

Je ne sais à quelle cause attribuer ce départ de l'appareil sous-

marin, -- départ qui va se prolonger, car il n'est pas revenu dans

la journée.

Cette fois, l'ingénieur Serkö est resté à Back-Cup. Seuls Ker

Karraje, le capitaine Spade, les équipages du tug et de l'_Ebba_

ont quitté l'îlot...

L'existence se continue dans son habituelle et affadissante

monotonie, au milieu de cette colonie d'emmurés. Je passe des

heures entières au fond de mon alvéole, méditant, espérant,

désespérant, me rattachant, par un lien qui s'affaiblit chaque

jour, à ce tonnelet abandonné au caprice des courants, -- et

rédigeant ces notes, qui ne me survivront probablement pas...

Thomas Roch est constamment occupé dans son laboratoire -- à la

fabrication de son déflagrateur. Je suis toujours féru de cette

idée qu'il ne voudra vendre à aucun prix la composition de ce

liquide... Mais je sais aussi qu'il n'hésiterait pas à mettre son

invention au service de Ker Karraje.

Je rencontre souvent l'ingénieur Serkö, alors que mes promenades

m'amènent aux environs de Bee-Hive. Cet homme se montre chaque

fois disposé à s'entretenir avec moi... sur le ton d'une

impertinente légèreté, il est vrai.

Nous causons de choses et d'autres, -- rarement de ma situation, à

propos de laquelle il est inutile de récriminer, ce qui

m'attirerait de nouvelles railleries.

-- _22 octobre. _-- Aujourd'hui, j'ai cru devoir demander à

l'ingénieur Serkö si la goélette avait repris la mer avec le tug.

«Oui, monsieur Simon Hart, répondit-il, et, quoique le temps soit

détestable au large, de vrais coups de chien, n'ayez point de

crainte pour notre chère _Ebba!_...

-- Est-ce que son absence doit se prolonger?...

-- Nous l'attendons sous quarante-huit heures... C'est le dernier

voyage que le comte d'Artigas s'est décidé à entreprendre avant

que les tempêtes de l'hiver aient rendu ces parages absolument

impraticables.

-- Voyage d'agrément... ou d'affaires?...» ai-je répliqué.

L'ingénieur Serkö me répond en souriant: «Voyage d'affaires,

monsieur Hart, voyage d'affaires! À l'heure qu'il est, nos engins

sont achevés, et, le beau temps revenu, nous n'aurons plus qu'à

reprendre l'offensive...

-- Contre de malheureux navires...

-- Aussi malheureux... que richement chargés!

-- Actes de piraterie dont l'impunité ne vous sera pas toujours

assurée, je l'espère! me suis-je écrié.

-- Calmez-vous, mon cher collègue, calmez-vous!... Vous le savez

de reste, personne ne découvrira jamais notre retraite de Back-

Cup, personne ne pourra jamais en dévoiler le secret!... Et

d'ailleurs, avec ces engins d'un si facile maniement et d'une

puissance si terrible, il nous serait facile d'anéantir tout

navire qui passerait dans un certain rayon de l'îlot...

-- À la condition, ai-je dit, que Thomas Roch vous ait vendu la

composition de son déflagrateur comme il vous a vendu celle de son

Fulgurateur...

-- Cela est fait, monsieur Hart, et je dois vous enlever toute

inquiétude à cet égard.»

De cette réponse catégorique, j'aurais dû conclure que le malheur

est consommé, si, à l'intonation hésitante de sa voix, je n'avais

senti une fois de plus qu'il ne fallait pas s'en rapporter aux

paroles de l'ingénieur Serkö.

-- _25 octobre._ -- L'effrayante aventure à laquelle je viens

d'être mêlé, et comment n'y ai-je pas laissé la vie!... C'est

miracle que je puisse aujourd'hui reprendre le cours de ces notes

interrompu pendant quarante-huit heures!... Avec un peu plus de

bonne chance, j'eusse été délivré!... Je serais présentement dans

un des ports des Bermudes, Saint-Georges ou Hamilton... Les

mystères de Back-Cup seraient dévoilés... La goélette, signalée à

toutes les nations, ne pourrait se montrer dans aucun port. Le

ravitaillement de Back-Cup deviendrait impossible... Les bandits

de Ker Karraje seraient condamnés à y mourir de faim!...

Voici ce qui s'est passé:

Le soir du 23 octobre, vers huit heures, j'avais quitté ma cellule

dans un indéfinissable état de nervosité, comme si j'eusse éprouvé

le pressentiment de quelque événement grave et prochain. En vain

avais-je voulu demander un peu de calme au sommeil. Désespérant de

dormir, j'étais sorti.

Au-dehors de Back-Cup, il devait faire très mauvais temps. Les

rafales pénétraient à travers le cratère et soulevaient une sorte

de houle à la surface du lagon.

Je me dirigeai du côté de la berge de Bee-Hive.

Personne, à cette heure. Température assez basse, atmosphère

humide. Tous les frelons de la ruche étaient blottis au fond de

leurs alvéoles.

Un homme gardait l'orifice du couloir, bien que, par surcroît de

précaution, ce couloir fût obstrué à son issue sur le littoral. De

la place qu'il occupait, cet homme ne pouvait apercevoir les

berges. Au surplus, je ne vis que deux lampes allumées au-dessus

de la rive droite et de la rive gauche du lagon, en sorte qu'une

profonde obscurité régnait sous la forêt de piliers.

J'allais ainsi au milieu de l'ombre, lorsque quelqu'un vint à

passer près de moi.

Je reconnus Thomas Roch.

Thomas Roch marchait lentement, absorbé dans ses réflexions comme

d'habitude, l'imagination toujours tendue, l'esprit toujours en

travail.

Ne s'offrait-il pas là une occasion favorable de lui parler, de

l'instruire de ce que vraisemblablement il ne savait pas... Il

ignore... il doit ignorer en quelles mains est tombée sa

personne... Il ne peut se douter que le comte d'Artigas n'est

autre que le pirate Ker Karraje... Il ne soupçonne pas à quel

bandit il a livré une partie de son invention... Il faut lui

apprendre que des millions qui l'ont payée il n'aura jamais la

jouissance... Pas plus que moi, il n'aura la liberté de quitter

cette prison de Back-Cup... Oui!... Je ferai appel à ses

sentiments d'humanité, aux malheurs dont il sera responsable, s'il

ne garde pas ses derniers secrets...

J'en étais là de mes réflexions, lorsque je me sentis vivement

saisir par-derrière.

Deux hommes me tenaient les bras, et un troisième se dressa devant

moi.

Je voulus appeler.

«Pas un cri! me dit cet homme qui s'exprimait en anglais. N'êtes-

vous pas Simon Hart?...

-- Comment savez-vous?...

-- Je vous ai vu sortir de votre cellule...

-- Qui êtes-vous donc?...

-- Le lieutenant Davon, de la marine britannique, officier à bord

du _Standard_, en station aux Bermudes.» Il me fut impossible de

répondre, tant j'étais suffoqué par l'émotion.

«Nous venons vous arracher des mains de Ker Karraje, et enlever

avec vous l'inventeur français Thomas Roch... ajoute le lieutenant

Davon.

-- Thomas Roch!... ai-je balbutié.

-- Oui... Le document, signé de votre nom, a été recueilli sur une

grève de Saint-Georges...

-- Dans un tonnelet, lieutenant Davon... un tonnelet que j'ai

lancé sur les eaux de ce lagon...

-- Et qui contenait, répondit l'officier, la notice par laquelle

nous avons appris que l'îlot de Back-Cup servait de refuge à Ker

Karraje et à sa bande... Ker Karraje, ce faux comte d'Artigas,

l'auteur du double enlèvement de Healthful-House...

-- Ah! lieutenant Davon...

-- Maintenant, pas un instant à perdre... Il faut profiter de

l'obscurité...

-- Un seul mot, lieutenant Davon... Comment avez-vous pu pénétrer

à l'intérieur de Back-Cup?...

-- Au moyen du bateau sous-marin le _Sword_, qui, depuis six mois,

était en expérience à Saint-Georges...

-- Un bateau sous-marin?...

-- Oui... il nous attend au pied de ces roches.

-- Là... là!... ai-je répété.

-- Monsieur Hart, où est le tug de Ker Karraje?...

-- Parti depuis trois semaines...

-- Ker Karraje n'est pas à Back-Cup?...

-- Non... mais nous l'attendons d'un jour et même d'une heure à

l'autre...

-- Qu'importe! répondit le lieutenant Davon. Ce n'est pas de Ker

Karraje qu'il s'agit... c'est Thomas Roch que nous avons mission

d'enlever... avec vous, monsieur Hart... Le _Sword _ne quittera

pas le lagon, sans que vous soyez tous deux à bord!... S'il ne

reparaissait pas à Saint-Georges, cela signifierait que j'aurais

échoué... et on recommencerait...

-- Où est le _Sword_, lieutenant?...

-- De ce côté... dans l'ombre de la grève, où l'on ne peut

l'apercevoir. Grâce à vos indications, mon équipage et moi, nous

avons reconnu l'entrée du tunnel sous-marin. Le _Sword _l'a

heureusement franchi... Il y a dix minutes qu'il est remonté à la

surface du lagon... Deux de mes hommes m'ont accompagné sur cette

berge... Je vous ai vu sortir de la cellule indiquée sur votre

plan... Savez-vous où est à présent Thomas Roch?...

-- À quelques pas d'ici... Il vient de passer et se dirigeait vers

son laboratoire...

-- Dieu soit béni, monsieur Hart!

Face au drapeau · 第 11 / 14 段