verre, contenant un liquide bleuâtre, d'apparence huileuse, et
très prompt à se coaguler dès qu'il subit le contact de l'air.
Il en verse une goutte à l'orifice du trou, puis se retire sans
trop de hâte. Il faut, en effet, un certain temps, -- trente-cinq
secondes environ, -- pour que la combinaison du déflagrateur et de
l'explosif se produise. Et alors, quand elle est faite, la
puissance de désagrégement est telle, -- j'y insiste, -- qu'on
peut la croire illimitée, et, en tout cas, des milliers de fois
supérieure à celle des centaines d'explosifs actuellement connus.
Dans ces conditions, on le conçoit, le percement de cette épaisse
et dure paroi sera achevé en une huitaine de jours.
-- _19 septembre. _-- Depuis quelque temps, j'ai observé que le
phénomène du flux et du reflux, qui se manifeste très sensiblement
à travers le tunnel sous-marin, produit des courants en sens
contraire, deux fois par vingt-quatre heures. Il n'est donc pas
douteux qu'un objet flottant, jeté à la surface du lagon, serait
entraîné au-dehors par le jusant, si l'orifice du tunnel
découvrait à sa partie supérieure. Or ce découvrement n'arrive-t-
il pas au plus bas étiage des marées d'équinoxe?... Je vais
pouvoir m'en assurer, puisque nous sommes précisément à cette
époque. Après-demain, c'est le 21 septembre, et aujourd'hui, 19,
j'ai déjà vu se dessiner le sommet de la courbure au-dessus de
l'eau à mer basse.
Eh bien, si je ne puis moi-même tenter le passage du tunnel, est-
ce qu'une bouteille, jetée à la surface du lagon, n'aurait pas
quelque chance de passer pendant les dernières minutes du
jusant?... Et pourquoi un hasard, -- hasard ultra-providentiel,
j'en conviens, -- ne ferait-il pas que cette bouteille fût
recueillie par un navire au large de Back-Cup?... Pourquoi même
les courants ne la jetteraient-ils pas sur une des plages des
Bermudes?... Et si cette bouteille contenait une notice...
Telle est l'idée qui me travaille l'esprit. Puis les objections se
présentent, -- celle-ci entre autres: c'est qu'une bouteille
risque de se briser soit en traversant le tunnel, soit en heurtant
les récifs extérieurs avant d'avoir atteint le large... Oui...
mais si elle était remplacée par un baril, hermétiquement fermé,
un tonnelet semblable à ceux qui soutiennent les filets de pêche,
ce baril ne serait pas exposé aux mêmes chances de bris que la
fragile bouteille et pourrait gagner la pleine mer...
-- _20 septembre. _-- Ce soir, je suis entré inaperçu dans l'un
des magasins où sont entassés divers objets provenant du pillage
des navires, et j'ai pu me procurer un tonnelet très convenable
pour ma tentative.
Après avoir caché ce tonnelet sous mon vêtement, je retourne à
Bee-Hive et je rentre dans ma cellule. Puis, sans perdre un
instant, je me mets à l'oeuvre. Papier, encre, plume, rien ne me
manque, puisque voilà trois mois que j'ai pu prendre les notes
quotidiennes qui sont consignées en ce récit.
Je trace sur une feuille les lignes suivantes: «Depuis le 19 juin,
après un double enlèvement opéré le 15 du même mois, Thomas Roch
et son gardien Gaydon, ou plutôt l'ingénieur français Simon Hart,
qui occupaient le pavillon 17, à Healthful-House, près New-Berne,
Caroline du Nord, États-Unis d'Amérique, ont été conduits à bord
de la goélette _Ebba_, appartenant au comte d'Artigas. Tous deux,
actuellement, sont enfermés à l'intérieur d'une caverne, qui sert
de retraite au susdit comte d'Artigas, de son vrai nom Ker
Karraje, le pirate qui exerçait autrefois sur les parages de
l'Ouest-Pacifique, et à la centaine d'hommes dont se compose la
bande de ce redoutable malfaiteur. Lorsqu'il aura en sa possession
le Fulgurateur Roch, d'une puissance pour ainsi dire sans limites,
Ker Karraje pourra continuer ses actes de piraterie dans des
conditions où l'impunité de ses crimes lui sera plus assurée.
«Ainsi il est urgent que les États intéressés détruisent son
repaire dans le plus bref délai.
«La caverne où s'est réfugié le pirate Ker Karraje est ménagée à
l'intérieur de l'îlot de Back-Cup, qui est à tort considéré comme
un volcan en éruption. Situé à l'extrémité ouest de l'archipel des
Bermudes, défendu par des récifs à l'est, il est d'abord franc au
sud, à l'ouest et au nord.
«Quant à la communication entre le dehors et le dedans, elle n'est
encore possible que par un tunnel, qui s'ouvre à quelques mètres
au-dessous de la surface moyenne des eaux, au fond d'une étroite
passe à l'ouest. Aussi, pour pénétrer à l'intérieur de Back-Cup,
est-il nécessaire d'avoir un appareil sous-marin -- du moins tant
que ne sera pas achevé le couloir que l'on est en train de percer
dans la partie nord-ouest.
«Le pirate Ker Karraje dispose d'un appareil de ce genre, --
celui-là même que le comte d'Artigas avait fait construire et qui
est censé avoir péri, pendant ses expériences, dans la baie de
Charleston. Ce tug s'emploie non seulement aux entrées et aux
sorties par le tunnel, mais aussi à remorquer la goélette comme à
attaquer les navires de commerce qui fréquentent les parages des
Bermudes.
«Cette goélette, l'_Ebba_, bien connue sur le littoral de l'Ouest-
Amérique, a pour unique port d'attache une petite crique, abritée
derrière un entassement de roches, invisible du large, et située à
l'ouest de l'îlot.
«Ce qu'il convient de faire, avant d'opérer un débarquement sur
Back-Cup et de préférence sur la partie de l'ouest, où s'étaient
installés autrefois les pêcheurs bermudiens, c'est d'ouvrir une
brèche dans sa paroi avec les plus puissants projectiles à la
mélinite. Après le débarquement, cette brèche permettra de
pénétrer à l'intérieur de Back-Cup.
«Il faut aussi prévoir le cas où le Fulgurateur Roch serait en
mesure de fonctionner. Il serait possible que Ker Karraje, surpris
par une attaque, cherchât à l'employer pour défendre Back-Cup.
Qu'on le sache bien, si sa puissance destructive dépasse tout ce
qu'on a imaginé jusqu'à ce jour, elle ne s'étend que sur une zone
de dix-sept à dix-huit cents mètres. Quant à la distance de cette
zone dangereuse, elle est variable; mais le réglage du tir une
fois établi est très long à modifier, et un navire qui aurait
dépassé ladite zone pourrait s'approcher impunément de l'îlot.
«Ce document est écrit aujourd'hui, 20 septembre, huit heures du
soir, et signé de mon nom. «Ingénieur SIMON HART.»
Tel est le libellé de la notice que je viens de rédiger. Elle dit
tout ce qu'il y avait à dire au sujet de l'îlot, dont le gisement
exact est porté sur les cartes modernes, comme au sujet de la
défense de Back-Cup, que Ker Karraje tentera peut-être
d'organiser, et de l'importance qu'il y a d'agir sans retard. J'y
ai joint un plan de la caverne, indiquant sa configuration
interne, l'emplacement du lagon, les dispositions de Bee-Hive, les
places qu'occupent l'habitation de Ker Karraje, ma cellule, le
laboratoire de Thomas Roch. Mais il faut que cette notice soit
recueillie, et le sera-t-elle jamais?...
Enfin, après avoir enveloppé ce document d'un fort morceau de
toile goudronnée, je le place dans le tonnelet, cerclé de fer, qui
mesure environ quinze centimètres de long sur huit centimètres de
large. Il est parfaitement étanche, ainsi que je m'en suis assuré,
et en état de résister aux chocs, soit pendant la traversée du
tunnel, soit contre les récifs du dehors.
Il est vrai, au lieu d'arriver en mains sûres, ne court-il pas le
risque d'être lancé par le reflux sur les roches de l'îlot, d'être
trouvé par l'équipage de l'_Ebba_, lorsque la goélette se rend au
fond de la crique?... Si ce document tombe en la possession de Ker
Karraje, signé de mon nom, révélant le sien, je n'aurai plus à me
préoccuper des moyens de fuir Back-Cup, et mon sort sera vite
réglé.
La nuit est venue. On devine si je l'ai attendue avec une
fiévreuse impatience! D'après mes calculs, basés sur des
observations précédentes, l'étale de la mer basse doit se produire
à huit heures quarante-cinq. À ce moment, la partie supérieure de
l'orifice découvrira de cinquante centimètres à peu près. La
hauteur entre la surface des eaux et la voûte du tunnel sera plus
que suffisante pour le passage du tonnelet. Je compte, d'ailleurs,
l'envoyer une demi-heure avant l'étale, afin que le jusant, qui se
propagera encore du dedans au-dehors, puisse l'entraîner.
Vers huit heures, au milieu de la pénombre, je quitte ma cellule.
Personne sur les berges. Je me dirige vers la paroi dans laquelle
est percé le tunnel. À la clarté de la dernière lampe électrique
allumée de ce côté, je vois l'orifice arrondir son arc supérieur
au-dessus des eaux, et le courant prendre cette direction.
Après être descendu sur les roches jusqu'au niveau du lagon, je
lance le tonnelet, qui renferme la précieuse notice, et, avec
elle, tout mon espoir:
«À Dieu vat, ai-je répété, à Dieu vat! comme disent nos marins
français.»
Le petit baril, d'abord stationnaire, revient vers la berge sous
l'action d'un remous. Il me faut le repousser avec force, afin que
le reflux le saisisse...
C'est fait, et, en moins de vingt secondes, il a disparu à travers
le tunnel...
-- Oui!... À Dieu vat!... Que le Ciel te conduise, mon petit
tonnelet!... Qu'il protège tous ceux que Ker Karraje menace, et
puisse cette bande de pirates ne pas échapper aux châtiments de la
justice humaine!
XIV
Le _Sword_ aux prises avec le tug
Toute cette nuit sans sommeil, j'ai suivi ce tonnelet par la
pensée. Que de fois il m'a semblé le voir se heurter aux roches,
accoster la crique, s'arrêter dans quelque excavation... Une sueur
froide me courait de la tête aux pieds... Enfin, le tunnel est
franchi... le tonnelet s'engage à travers la passe... le jusant le
conduit en pleine mer... Grand Dieu! si le flot allait le ramener
à l'entrée, puis à l'intérieur de Back-Cup... si, le jour venu, je
l'apercevais...
Levé dès les premières lueurs de l'aube, je m'achemine vers la
grève...
Aucun objet ne flotte sur les eaux tranquilles du lagon.
Les jours suivants, on a continué le travail de percement du
couloir dans les conditions que l'on sait. L'ingénieur Serkö fait
sauter la dernière roche à quatre heures de l'après-midi du 23
septembre. La communication est établie, -- rien qu'un étroit
boyau, où il faut se courber, mais cela suffit. À l'extérieur, son
orifice se perd au milieu des éboulis du littoral, et il serait
facile de l'obstruer, si cette mesure devenait nécessaire.
Il va sans dire qu'à partir de ce jour ce couloir va être
sévèrement gardé. Personne, sans autorisation, ne pourra y passer
ni pour pénétrer dans la caverne ni pour en sortir... Donc,
impossible de s'échapper par là...
-- _25 septembre. _-- Aujourd'hui, dans la matinée, le tug est
remonté des profondeurs du lagon à sa surface. Le comte d'Artigas,
le capitaine Spade, l'équipage de la goélette accostent la jetée.
On procède au débarquement des marchandises rapportées par
l'_Ebba_. J'aperçois un certain nombre de ballots pour le
ravitaillement de Back-Cup, des caisses de viandes et de
conserves, des fûts de vin et d'eau-de-vie, -- en outre, plusieurs
colis destinés à Thomas Roch. En même temps, les hommes mettent à
terre les diverses pièces des engins qui affectent la forme
discoïde.
Thomas Roch assiste à cette opération. Son oeil brille d'un feu
extraordinaire. Après avoir saisi une de ces pièces, il l'examine,
il hoche la tête en signe de satisfaction. J'observe que sa joie
n'éclate point en propos incohérents, qu'il n'a plus rien en lui
de l'ancien pensionnaire de Healthful-House. J'en viens même à me
demander si cette folie partielle, que l'on croyait incurable,
n'est pas radicalement guérie?...
Enfin, Thomas Roch s'embarque dans le canot affecté au service du
lagon, et l'ingénieur Serkö l'accompagne à son laboratoire. En une
heure, toute la cargaison du tug a été transportée sur l'autre
rive.
Quant à Ker Karraje, il n'a échangé que quelques mots avec
l'ingénieur Serkö. Plus tard, tous deux se sont rencontrés dans
l'après-midi, et ont conversé longuement en se promenant devant
Bee-Hive.
L'entretien terminé, ils se dirigent vers le couloir, et y
pénètrent, suivis du capitaine Spade. Que ne puis-je m'y
introduire derrière eux!... Que ne puis-je aller respirer, ne fût-
ce qu'un instant, cet air vivifiant de l'Atlantique, dont Back-Cup
ne reçoit, pour ainsi dire, que les souffles épuisés!...
-- _Du 26 septembre au 10 octobre_. -- Quinze jours viennent de
s'écouler. Sous la direction de l'ingénieur Serkö et de Thomas
Roch, on a travaillé à l'ajustement des engins. Puis, on s'est
occupé du montage des supports de lancement. Ce sont de simples
chevalets, munis d'augets, dont l'inclinaison est variable, et
qu'il sera facile d'installer à bord de l'_Ebba_ ou même sur la
plate-forme du tug maintenu à fleur d'eau.
Ainsi donc, Ker Karraje va être maître des océans rien qu'avec sa
goélette!... Aucun navire de guerre ne pourra traverser la zone
dangereuse et l'_Ebba _se tiendra hors de portée de ses
projectiles!... Ah! si du moins ma notice avait été recueillie...
si l'on connaissait ce repaire de Back-Cup!... On saurait bien,
sinon le détruire, du moins empêcher son ravitaillement...
-- _20 octobre._ -- À mon extrême surprise, ce matin, je n'ai plus
aperçu le tug à son poste habituel. Je me rappelle que, la veille,
on a renouvelé les éléments de ses piles; mais je pensais que
c'était pour les avoir en état. S'il est parti, à présent que le
nouveau couloir est praticable, c'est qu'il s'agit de quelque
expédition sur ces parages. En effet, rien ne manque plus à Back-
Cup des pièces et substances nécessaires à Thomas Roch.
Cependant, nous voici dans la saison de l'équinoxe. La mer des
Bermudes est troublée par de fréquentes tempêtes.
Les rafales s'y déchaînent avec une effroyable turbulence. Cela se
sent aux violents coups d'air, qui s'engouffrent par le cratère de
Back-Cup, aux tourbillonnantes vapeurs mêlées de pluie dont
s'emplit la vaste caverne, et aussi à l'agitation des eaux du
lagon, qui balaient de leurs embruns les roches des berges.
Mais est-il certain que la goélette ait quitté la crique de Back-
Cup?... N'est-elle pas d'un trop faible gabarit, -- même avec
l'aide de son remorqueur, -- pour affronter des mers si
mauvaises?...
D'autre part, comment admettre que le tug, bien qu'il ne doive
rien craindre de la houle, puisqu'il retrouve les eaux calmes à
quelques mètres au-dessous de leur surface, ait entrepris un
voyage sans accompagner la goélette?...
Je ne sais à quelle cause attribuer ce départ de l'appareil sous-
marin, -- départ qui va se prolonger, car il n'est pas revenu dans
la journée.
Cette fois, l'ingénieur Serkö est resté à Back-Cup. Seuls Ker
Karraje, le capitaine Spade, les équipages du tug et de l'_Ebba_
ont quitté l'îlot...
L'existence se continue dans son habituelle et affadissante
monotonie, au milieu de cette colonie d'emmurés. Je passe des
heures entières au fond de mon alvéole, méditant, espérant,
désespérant, me rattachant, par un lien qui s'affaiblit chaque
jour, à ce tonnelet abandonné au caprice des courants, -- et
rédigeant ces notes, qui ne me survivront probablement pas...
Thomas Roch est constamment occupé dans son laboratoire -- à la
fabrication de son déflagrateur. Je suis toujours féru de cette
idée qu'il ne voudra vendre à aucun prix la composition de ce
liquide... Mais je sais aussi qu'il n'hésiterait pas à mettre son
invention au service de Ker Karraje.
Je rencontre souvent l'ingénieur Serkö, alors que mes promenades
m'amènent aux environs de Bee-Hive. Cet homme se montre chaque
fois disposé à s'entretenir avec moi... sur le ton d'une
impertinente légèreté, il est vrai.
Nous causons de choses et d'autres, -- rarement de ma situation, à
propos de laquelle il est inutile de récriminer, ce qui
m'attirerait de nouvelles railleries.
-- _22 octobre. _-- Aujourd'hui, j'ai cru devoir demander à
l'ingénieur Serkö si la goélette avait repris la mer avec le tug.
«Oui, monsieur Simon Hart, répondit-il, et, quoique le temps soit
détestable au large, de vrais coups de chien, n'ayez point de
crainte pour notre chère _Ebba!_...
-- Est-ce que son absence doit se prolonger?...
-- Nous l'attendons sous quarante-huit heures... C'est le dernier
voyage que le comte d'Artigas s'est décidé à entreprendre avant
que les tempêtes de l'hiver aient rendu ces parages absolument
impraticables.
-- Voyage d'agrément... ou d'affaires?...» ai-je répliqué.
L'ingénieur Serkö me répond en souriant: «Voyage d'affaires,
monsieur Hart, voyage d'affaires! À l'heure qu'il est, nos engins
sont achevés, et, le beau temps revenu, nous n'aurons plus qu'à
reprendre l'offensive...
-- Contre de malheureux navires...
-- Aussi malheureux... que richement chargés!
-- Actes de piraterie dont l'impunité ne vous sera pas toujours
assurée, je l'espère! me suis-je écrié.
-- Calmez-vous, mon cher collègue, calmez-vous!... Vous le savez
de reste, personne ne découvrira jamais notre retraite de Back-
Cup, personne ne pourra jamais en dévoiler le secret!... Et
d'ailleurs, avec ces engins d'un si facile maniement et d'une
puissance si terrible, il nous serait facile d'anéantir tout
navire qui passerait dans un certain rayon de l'îlot...
-- À la condition, ai-je dit, que Thomas Roch vous ait vendu la
composition de son déflagrateur comme il vous a vendu celle de son
Fulgurateur...
-- Cela est fait, monsieur Hart, et je dois vous enlever toute
inquiétude à cet égard.»
De cette réponse catégorique, j'aurais dû conclure que le malheur
est consommé, si, à l'intonation hésitante de sa voix, je n'avais
senti une fois de plus qu'il ne fallait pas s'en rapporter aux
paroles de l'ingénieur Serkö.
-- _25 octobre._ -- L'effrayante aventure à laquelle je viens
d'être mêlé, et comment n'y ai-je pas laissé la vie!... C'est
miracle que je puisse aujourd'hui reprendre le cours de ces notes
interrompu pendant quarante-huit heures!... Avec un peu plus de
bonne chance, j'eusse été délivré!... Je serais présentement dans
un des ports des Bermudes, Saint-Georges ou Hamilton... Les
mystères de Back-Cup seraient dévoilés... La goélette, signalée à
toutes les nations, ne pourrait se montrer dans aucun port. Le
ravitaillement de Back-Cup deviendrait impossible... Les bandits
de Ker Karraje seraient condamnés à y mourir de faim!...
Voici ce qui s'est passé:
Le soir du 23 octobre, vers huit heures, j'avais quitté ma cellule
dans un indéfinissable état de nervosité, comme si j'eusse éprouvé
le pressentiment de quelque événement grave et prochain. En vain
avais-je voulu demander un peu de calme au sommeil. Désespérant de
dormir, j'étais sorti.
Au-dehors de Back-Cup, il devait faire très mauvais temps. Les
rafales pénétraient à travers le cratère et soulevaient une sorte
de houle à la surface du lagon.
Je me dirigeai du côté de la berge de Bee-Hive.
Personne, à cette heure. Température assez basse, atmosphère
humide. Tous les frelons de la ruche étaient blottis au fond de
leurs alvéoles.
Un homme gardait l'orifice du couloir, bien que, par surcroît de
précaution, ce couloir fût obstrué à son issue sur le littoral. De
la place qu'il occupait, cet homme ne pouvait apercevoir les
berges. Au surplus, je ne vis que deux lampes allumées au-dessus
de la rive droite et de la rive gauche du lagon, en sorte qu'une
profonde obscurité régnait sous la forêt de piliers.
J'allais ainsi au milieu de l'ombre, lorsque quelqu'un vint à
passer près de moi.
Je reconnus Thomas Roch.
Thomas Roch marchait lentement, absorbé dans ses réflexions comme
d'habitude, l'imagination toujours tendue, l'esprit toujours en
travail.
Ne s'offrait-il pas là une occasion favorable de lui parler, de
l'instruire de ce que vraisemblablement il ne savait pas... Il
ignore... il doit ignorer en quelles mains est tombée sa
personne... Il ne peut se douter que le comte d'Artigas n'est
autre que le pirate Ker Karraje... Il ne soupçonne pas à quel
bandit il a livré une partie de son invention... Il faut lui
apprendre que des millions qui l'ont payée il n'aura jamais la
jouissance... Pas plus que moi, il n'aura la liberté de quitter
cette prison de Back-Cup... Oui!... Je ferai appel à ses
sentiments d'humanité, aux malheurs dont il sera responsable, s'il
ne garde pas ses derniers secrets...
J'en étais là de mes réflexions, lorsque je me sentis vivement
saisir par-derrière.
Deux hommes me tenaient les bras, et un troisième se dressa devant
moi.
Je voulus appeler.
«Pas un cri! me dit cet homme qui s'exprimait en anglais. N'êtes-
vous pas Simon Hart?...
-- Comment savez-vous?...
-- Je vous ai vu sortir de votre cellule...
-- Qui êtes-vous donc?...
-- Le lieutenant Davon, de la marine britannique, officier à bord
du _Standard_, en station aux Bermudes.» Il me fut impossible de
répondre, tant j'étais suffoqué par l'émotion.
«Nous venons vous arracher des mains de Ker Karraje, et enlever
avec vous l'inventeur français Thomas Roch... ajoute le lieutenant
Davon.
-- Thomas Roch!... ai-je balbutié.
-- Oui... Le document, signé de votre nom, a été recueilli sur une
grève de Saint-Georges...
-- Dans un tonnelet, lieutenant Davon... un tonnelet que j'ai
lancé sur les eaux de ce lagon...
-- Et qui contenait, répondit l'officier, la notice par laquelle
nous avons appris que l'îlot de Back-Cup servait de refuge à Ker
Karraje et à sa bande... Ker Karraje, ce faux comte d'Artigas,
l'auteur du double enlèvement de Healthful-House...
-- Ah! lieutenant Davon...
-- Maintenant, pas un instant à perdre... Il faut profiter de
l'obscurité...
-- Un seul mot, lieutenant Davon... Comment avez-vous pu pénétrer
à l'intérieur de Back-Cup?...
-- Au moyen du bateau sous-marin le _Sword_, qui, depuis six mois,
était en expérience à Saint-Georges...
-- Un bateau sous-marin?...
-- Oui... il nous attend au pied de ces roches.
-- Là... là!... ai-je répété.
-- Monsieur Hart, où est le tug de Ker Karraje?...
-- Parti depuis trois semaines...
-- Ker Karraje n'est pas à Back-Cup?...
-- Non... mais nous l'attendons d'un jour et même d'une heure à
l'autre...
-- Qu'importe! répondit le lieutenant Davon. Ce n'est pas de Ker
Karraje qu'il s'agit... c'est Thomas Roch que nous avons mission
d'enlever... avec vous, monsieur Hart... Le _Sword _ne quittera
pas le lagon, sans que vous soyez tous deux à bord!... S'il ne
reparaissait pas à Saint-Georges, cela signifierait que j'aurais
échoué... et on recommencerait...
-- Où est le _Sword_, lieutenant?...
-- De ce côté... dans l'ombre de la grève, où l'on ne peut
l'apercevoir. Grâce à vos indications, mon équipage et moi, nous
avons reconnu l'entrée du tunnel sous-marin. Le _Sword _l'a
heureusement franchi... Il y a dix minutes qu'il est remonté à la
surface du lagon... Deux de mes hommes m'ont accompagné sur cette
berge... Je vous ai vu sortir de la cellule indiquée sur votre
plan... Savez-vous où est à présent Thomas Roch?...
-- À quelques pas d'ici... Il vient de passer et se dirigeait vers
son laboratoire...
-- Dieu soit béni, monsieur Hart!