Il est à présumer que, par de si mauvais temps, la goélette ne

pourrait tenir la mer. Il n'en est pas question, d'ailleurs,

puisque l'approvisionnement de Back-Cup est assuré pour toute la

saison. J'imagine aussi que le comte d'Artigas sera dorénavant

moins empressé d'aller promener son _Ebba_ le long du littoral

américain, où il y risquerait d'être reçu non plus avec les égards

dus à un riche yachtman, mais avec l'accueil que mérite le pirate

Ker Karraje!

Toutefois, j'y songe, si l'apparition du _Sword_ a été le début

d'une campagne contre l'îlot dénoncé à la vindicte publique, une

question se pose, -- question de la dernière gravité pour l'avenir

de Back-Cup.

Aussi, un jour, -- très prudemment, ne voulant exciter aucun

soupçon, -- je me hasarde à tâter l'ingénieur Serkö sur ce sujet.

Nous étions dans le voisinage du laboratoire de Thomas Roch. La

conversation durait depuis quelques minutes, lorsque l'ingénieur

Serkö revint à me parler de cette extraordinaire apparition d'un

bateau sous-marin de nationalité anglaise dans les eaux du lagon.

Cette fois, il me parut incliner à croire qu'il y avait peut-être

eu là une tentative faite contre la bande de Ker Karraje.

«Ce n'est pas mon avis, ai-je répondu, afin d'arriver à la

question que je voulais lui poser.

-- Et pourquoi?... me demanda-t-il.

-- Parce que si votre retraite était connue, un nouvel effort

aurait été tenté déjà, sinon pour pénétrer dans la caverne, du

moins pour détruire Back-Cup.

-- Le détruire!... s'écrie l'ingénieur Serkö, le détruire!... Ce

serait au moins très dangereux avec les moyens de défense dont

nous disposons maintenant!...

-- Cela, on l'ignore, monsieur Serkö. On ne sait ni dans l'ancien

ni dans le nouveau continent que l'enlèvement de Healthful-House a

été effectué à votre profit... que vous êtes parvenu à traiter de

son invention avec Thomas Roch...»

L'ingénieur Serkö ne répond rien à cette observation, qui,

d'ailleurs, est sans réplique.

Je continue en disant:

«Donc, une escadre, envoyée par les puissances maritimes qui ont

intérêt à l'anéantissement de cet îlot, n'hésiterait pas à s'en

approcher... à l'accabler de ses projectiles... Or, puisque cela

ne s'est pas encore fait, c'est que cela ne doit pas se faire,

c'est qu'on ne sait rien de ce qui concerne Ker Karraje... Et,

vous voudrez bien en convenir, c'est l'hypothèse la plus heureuse

pour vous...

-- Soit, répond l'ingénieur Serkö, mais ce qui est... est. Qu'on

le sache ou non, si des navires de guerre s'approchent à quatre ou

cinq milles de l'îlot, ils seront coulés avant d'avoir pu faire

usage de leurs pièces!

-- Soit, dis-je à mon tour, et après?...

-- Après?... La probabilité est que d'autres n'oseront plus s'y

risquer...

-- Soit, toujours! Mais ces navires vous investiront en dehors de

la zone dangereuse, et, d'autre part, l'_Ebba_ ne pourra plus se

rendre dans les ports qu'elle fréquentait autrefois avec le comte

d'Artigas!... Dès lors, comment parviendrez-vous à assurer le

ravitaillement de l'îlot!»

L'ingénieur Serkö garde le silence.

Cette question qui a dû déjà le préoccuper, il est incontestable

qu'il n'a pu la résoudre... Et je pense bien que les pirates

songent à abandonner Back-Cup...

Cependant, ne voulant point se laisser, par mes observations,

mettre au pied du mur:

«Il nous restera toujours le tug, dit-il, et ce que l'_Ebba_ ne

pourrait plus faire, il le ferait...

-- Le tug!... me suis-je écrié. Si l'on connaît les secrets de Ker

Karraje, serait-il admissible qu'on ne connût pas aussi

l'existence du bateau sous-marin du comte d'Artigas?...»

L'ingénieur Serkö me jette un regard soupçonneux. «Monsieur Simon

Hart, dit-il, vous me paraissez pousser un peu loin vos

déductions...

-- Moi, monsieur Serkö?...

-- Oui... et je trouve que vous parlez de tout cela en homme qui

en saurait plus long qu'il ne convient!»

Cette remarque me coupe net. Il est évident que mon argumentation

risque de donner à penser que j'ai pu être pour une part dans ces

derniers événements. Les yeux de l'ingénieur Serkö sont

implacablement dardés sur moi, ils me percent le crâne, ils me

fouillent le cerveau...

Toutefois, je ne perds rien de mon sang-froid, et, d'un ton

tranquille, je réponds:

«Monsieur Serkö, par métier comme par goût, je suis habitué à

raisonner sur toutes choses. C'est pourquoi je vous ai communiqué

le résultat de mon raisonnement, dont vous tiendrez ou ne tiendrez

pas compte, à votre convenance.»

Là-dessus, nous nous séparons. Mais, faute d'avoir gardé une

suffisante réserve, peut-être ai-je inspiré des soupçons contre

lesquels il ne me sera pas aisé de réagir...

De cet entretien, en somme, je garde ce précieux renseignement:

c'est que la zone que le Fulgurateur Roch interdit aux bâtiments

est établie entre quatre et cinq milles... Peut-être à la

prochaine marée d'équinoxe... une notice dans un second

tonnelet?... Il est vrai, que de longs mois à attendre avant que

l'orifice du tunnel découvre à mer basse!... Et puis, cette

nouvelle notice arriverait-elle à bon port comme la première?...

Le mauvais temps continue, et les rafales sont plus effroyables

que jamais, -- ce qui est habituel à la période hivernale des

Bermudes. Est-ce donc l'état de la mer qui retarde une autre

campagne contre Back-Cup?... Le lieutenant Davon m'avait pourtant

affirmé que, si son expédition échouait, si on ne voyait pas

revenir le _Sword_ à Saint-Georges, la tentative serait reprise

dans des conditions différentes, afin d'en finir avec ce repaire

de bandits... Il faut bien que l'oeuvre de justice s'accomplisse

tôt ou tard et amène la destruction complète de Back-Cup... dussé-

je ne pas survivre à cette destruction!...

Ah! que ne puis-je aller respirer, ne fût-ce qu'un instant, l'air

vivifiant du dehors!... Que ne m'est-il permis de jeter un regard

au lointain horizon des Bermudes!... Toute ma vie se concentre sur

ce désir, -- franchir le couloir, atteindre le littoral, me cacher

entre les roches... Et qui sait si je ne serais pas le premier à

apercevoir les fumées d'une escadre faisant route vers l'îlot?...

Par malheur, ce projet est irréalisable, puisque des hommes de

garde sont postés, jour et nuit, aux deux extrémités du couloir.

Personne ne peut y pénétrer sans l'autorisation de l'ingénieur

Serkö. À l'essayer, je me verrais menacé de perdre la liberté de

circuler à l'intérieur de la caverne -- et même de pis...

En effet, depuis notre dernière conversation, il me semble que

l'ingénieur Serkö a changé d'allure vis-à-vis de moi. Son regard,

jusque-là railleur, est devenu défiant, soupçonneux, inquisiteur,

aussi dur que celui de Ker Karraje!

-- _17 novembre_. -- Aujourd'hui, dans l'après-midi, une vive

agitation s'est produite à Bee-Hive. On se précipite hors des

cellules... Des cris éclatent de toutes parts.

Je me jette à bas de mon cadre, je sors en toute hâte. Les pirates

courent du côté du couloir, à l'entrée duquel se trouvent Ker

Karraje, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade, le maître

d'équipage Effrondat, le mécanicien Gibson, le Malais au service

du comte d'Artigas. Ce qui provoque ce tumulte, je ne tarde pas à

l'apprendre, car les veilleurs viennent de rentrer en jetant le

cri d'alarme. Plusieurs navires sont signalés vers le nord-ouest,

-- des bâtiments de guerre, qui marchent à toute vapeur dans la

direction de Back-Cup.

XVI

Encore quelques heures

Quel effet produit sur moi cette nouvelle, et de quelle indicible

émotion toute mon âme est saisie!... Le dénouement de cette

situation approche, je le sens... Puisse-t-il être tel que le

réclament la civilisation et l'humanité!

Jusqu'à présent, j'ai rédigé mes notes jour par jour. Désormais,

il importe que je les tienne au courant heure par heure, minute

par minute. Qui sait si le dernier secret de Thomas Roch ne va pas

m'être révélé, si je n'aurai pas eu le temps de l'y consigner?...

Si je péris pendant l'attaque, Dieu veuille qu'on retrouve sur mon

cadavre le récit des cinq mois que j'ai passés dans la caverne de

Back-Cup!

Tout d'abord, Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade

et plusieurs autres de leurs compagnons sont allés prendre leur

poste sur la base extérieure de l'îlot. Que ne donnerais-je pas

pour qu'il me fût possible de les suivre, de me blottir entre les

roches, d'observer les navires signalés au large...

Une heure plus tard, tous reviennent à Bee-Hive, après avoir

laissé une vingtaine d'hommes en surveillance. Comme, à cette

époque, les jours sont déjà de très courte durée, il n'y a rien à

craindre avant le lendemain. Du moment qu'il ne s'agit pas d'un

débarquement, et dans l'état de défense où les assaillants doivent

supposer Back-Cup, il est inadmissible qu'ils puissent songer à

une attaque de nuit.

Jusqu'au soir, on a travaillé à disposer les chevalets sur divers

points du littoral. Il y en a six, qui ont été transportés par le

couloir aux places choisies d'avance.

Cela fait, l'ingénieur Serkö rejoint Thomas Roch dans son

laboratoire. Veut-il donc l'instruire de ce qui se passe... lui

apprendre qu'une escadre est en vue de Back-Cup... lui dire que

son Fulgurateur va servir à la défense de l'îlot?...

Ce qui est certain, c'est qu'une cinquantaine d'engins, chargés

chacun de plusieurs kilogrammes de l'explosif et de la matière

fusante qui leur assure une trajectoire supérieure à celle de tout

autre projectile, sont prêts à faire leur oeuvre de destruction.

Quant au liquide du déflagrateur, Thomas Roch en a fabriqué un

certain nombre d'étuis, et, -- je ne le sais que trop, -- il ne

refusera pas son concours aux pirates de Ker Karraje! Pendant ces

préparatifs, la nuit est venue. Une demi-obscurité règne au-dedans

de la caverne, car on n'a allumé que les lampes de Bee-Hive. Je

regagne ma cellule, ayant intérêt à me montrer le moins possible.

Les soupçons que j'ai pu inspirer à l'ingénieur Serkö ne se

raviveront-ils pas à cette heure où l'escadre s'approche de Back-

Cup?... Mais les navires aperçus conserveront-ils cette

direction?... Ne vont-ils pas passer au large des Bermudes et

disparaître à l'horizon?... Un instant, ce doute s'est présenté à

mon esprit... Non... non!... Et, d'ailleurs, d'après les

relèvements du capitaine Spade, -- je viens de l'entendre dire à

lui-même, -- il est certain que les bâtiments sont restés en vue

de l'îlot.

À quelle nation appartiennent-ils?... Les Anglais, désireux de

venger la destruction du _Sword_, ont-ils pris seuls la charge de

cette expédition?... Des croiseurs d'autres nations ne se sont-ils

pas joints à eux?... Je ne sais rien... il m'est impossible de

rien savoir!... Eh! qu'importe?... Ce qu'il faut, c'est que cet

antre soit détruit, dussé-je être écrasé sous ses ruines, dussé-je

périr comme l'héroïque lieutenant Davon et son brave équipage!

Les préparatifs de défense se continuent avec sang-froid et

méthode, sous la surveillance de l'ingénieur Serkö. Il est visible

que ces pirates se croient assurés d'anéantir les assaillants dès

qu'ils s'engageront sur la zone dangereuse. Leur confiance dans le

Fulgurateur Roch est absolue. Tout à cette pensée féroce que ces

navires ne peuvent rien contre eux, ils ne songent ni aux

difficultés ni aux menaces de l'avenir!...

À ce que je suppose, les chevalets ont dû être établis sur la

partie nord-ouest du littoral, les augets orientés pour envoyer

les engins dans les directions du nord, de l'ouest et du sud.

Quant à l'est de l'îlot, on le sait, il est défendu par les récifs

qui se prolongent du côté des premières Bermudes.

Vers neuf heures, je me hasarde à sortir de ma cellule. On ne fera

point attention à moi et peut-être passerai-je inaperçu au milieu

de l'obscurité. Ah! si je parvenais à m'introduire dans le

couloir, à gagner le littoral, à me cacher derrière quelque

roche!... Être là au lever du jour!... Et pourquoi n'y réussirais-

je pas, maintenant que Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le

capitaine Spade, les pirates ont pris leur poste au-dehors?...

En ce moment, les berges du lagon sont désertes, mais l'entrée du

couloir est gardée par le Malais du comte d'Artigas. Je sors,

cependant, et, sans idée arrêtée, je m'achemine vers le

laboratoire de Thomas Roch. Mes pensées sont concentrées sur mon

compatriote!... En y réfléchissant, je suis porté à croire qu'il

ignore la présence d'une escadre dans les eaux de Back-Cup. Ce ne

sera qu'au dernier instant, sans doute, que l'ingénieur Serkö le

mettra brusquement en face de sa vengeance à accomplir!...

Alors cette idée me vient tout à coup de mettre, moi, Thomas Roch

en face de la responsabilité de ses actes, de lui révéler, à cette

heure suprême, quels sont ces hommes qui veulent le faire

concourir à leurs criminels projets...

Oui... je le tenterai, et, au fond de cette âme révoltée contre

l'injustice humaine, puissé-je faire vibrer un reste de

patriotisme!

Thomas Roch est enfermé dans son laboratoire. Il y doit être seul,

car jamais personne n'y a été admis tandis qu'il préparait les

substances du déflagrateur...

Je me dirige de ce côté et, en passant près de la berge du lagon,

je constate que le tug est toujours mouillé le long de la petite

jetée.

Arrivé en cet endroit, je crois prudent de me glisser entre les

premières rangées de piliers, de manière à gagner le laboratoire

latéralement, -- ce qui me permettra de voir si personne n'est

avec Thomas Roch.

Dès que je me suis enfoncé sous ces sombres arceaux, une vive

lumière m'apparaît, qui pointe sur l'autre rive du lagon.

Cette lumière s'échappe de l'ampoule du laboratoire, et elle

projette ses rayons à travers une étroite fenêtre de la devanture.

Sauf à cette place, la berge méridionale est obscure tandis que, à

l'opposé, Bee-Hive est en partie éclairée jusqu'à la paroi du

nord. À l'ouverture supérieure de la voûte, au-dessus de l'obscur

lagon, brillent quelques scintillantes étoiles. Le ciel est pur,

la tempête s'est apaisée, le tourbillon des bourrasques ne pénètre

plus à l'intérieur de Back-Cup.

Arrivé près du laboratoire, je rampe le long de la paroi et, après

m'être haussé jusqu'à la vitre, j'aperçois Thomas Roch...

Il est seul. Sa tête, vivement illuminée, se présente de trois

quarts. Si ses traits sont tirés, si le pli de son front est plus

accusé, du moins sa physionomie dénote une tranquillité parfaite,

une pleine possession de lui-même. Non! ce n'est plus le

pensionnaire du pavillon 17, le fou de Healthful-House, et je me

demande s'il n'est pas radicalement guéri, s'il n'y a plus à

redouter que sa raison sombre dans une dernière crise?...

Thomas Roch vient de poser sur un établi deux étuis de verre, et

il en tient un troisième à la main. En l'exposant à la lumière de

l'ampoule, il observe la limpidité du liquide que cet étui

renferme. J'ai un instant l'envie de me précipiter dans le

laboratoire, de saisir ces tubes, de les briser... Mais Thomas

Roch n'aurait-il pas le temps d'en fabriquer d'autres?... Mieux

vaut m'en tenir à mon premier projet.

Je pousse la porte, j'entre, et je dis:

«Thomas Roch?...»

Il ne m'a pas vu, il ne m'a pas entendu.

«Thomas Roch?...» répétai-je. Il relève la tête, se retourne, me

regarde... «Ah! c'est vous, Simon Hart!» répond-il d'un ton calme,

-- indifférent même. Il connaît mon nom. L'ingénieur Serkö a voulu

lui apprendre que c'était, non le gardien Gaydon, mais Simon Hart,

qui le surveillait à Healthful-House. «Vous savez?... dis-je.

-- Comme je sais dans quel but vous avez rempli près de moi ces

fonctions... Oui! vous aviez l'espoir de surprendre un secret

qu'on n'avait pas voulu m'acheter à son prix!»

Thomas Roch n'ignore rien, et peut-être est-il préférable que cela

soit, eu égard à ce que je veux lui dire.

«Eh bien! vous n'avez pas réussi, Simon Hart, et, en ce qui

concerne ceci, ajoute-t-il, tandis qu'il agite le tube de verre,

personne n'a réussi encore... ni ne réussira!»

Thomas Roch, ainsi que je m'en doutais, n'a donc pas fait

connaître la composition de son déflagrateur!... Après l'avoir

regardé bien en face, je réponds: «Vous savez qui je suis, Thomas

Roch... mais savez-vous chez qui vous êtes ici?...

-- Chez moi!» s'écrie-t-il. Oui! c'est ce que Ker Karraje lui a

laissé croire!... À Back-Cup, l'inventeur se croit chez lui... Les

richesses accumulées dans cette caverne lui appartiennent... Si on

vient attaquer Back-Cup, c'est pour lui voler son bien... et il le

défendra... et il a le droit de le défendre! «Thomas Roch, repris-

je, écoutez-moi...

-- Qu'avez-vous à me dire, Simon Hart?...

-- Cette caverne où nous avons été entraînés tous les deux est

occupée par une bande de pirates...» Thomas Roch ne me laisse pas

achever, -- je ne sais même s'il m'a compris, -- et il s'écrie

avec véhémence:

«Je vous répète que les trésors entassés ici sont le prix de mon

invention... Ils m'appartiennent... On m'a payé le Fulgurateur

Roch ce que j'en demandais... ce qui m'avait été refusé partout

ailleurs... même dans mon propre pays... qui est le vôtre... et je

ne me laisserai pas dépouiller!»

Que répondre à ces affirmations insensées?... Je continue

cependant en disant: «Thomas Roch, avez-vous conservé le souvenir

de Healthful-House?

-- Healthful-House... où l'on m'avait séquestré, après avoir donné

mission au gardien Gaydon d'épier mes moindres paroles... de me

voler mon secret...

-- Ce secret, Thomas Roch, je n'ai jamais songé à vous en enlever

le bénéfice... Je n'aurais pas accepté une telle mission... Mais

vous étiez malade... votre raison était atteinte... et il ne

fallait pas qu'une telle invention fût perdue... Oui... si vous me

l'aviez livrée dans une de vos crises, vous en eussiez conservé

tout le bénéfice et tout l'honneur!

-- Vraiment, Simon Hart! répond dédaigneusement Thomas Roch.

Honneur et bénéfice... c'est me dire cela un peu tard!... Vous

oubliez que l'on m'avait fait jeter dans un cabanon... sous

prétexte de folie... oui! prétexte, car ma raison ne m'a jamais

abandonné, pas même une heure, et vous le voyez bien par tout ce

que j'ai fait depuis que je suis libre...

-- Libre!... Vous vous croyez libre, Thomas Roch!... Entre les

parois de cette caverne, n'êtes-vous pas enfermé plus étroitement

que vous ne l'étiez entre les murs de Healthful-House!

-- L'homme qui est chez lui, réplique Thomas Roch d'une voix que

la colère commence à surélever, sort comme il lui plaît et quand

il lui plaît!... Je n'ai qu'un mot à dire pour que toutes les

portes s'ouvrent devant moi!... Cette demeure est la mienne!... Le

comte d'Artigas m'en a donné la propriété avec tout ce qu'elle

contient!... Malheur à ceux qui viendraient l'attaquer!... J'ai là

de quoi les anéantir, Simon Hart!»

Et, en parlant ainsi, l'inventeur agite fébrilement le tube de

verre qu'il tient à la main.

Je m'écrie alors:

«Le comte d'Artigas vous a trompé, Thomas Roch, comme il en a

trompé tant d'autres!... Sous ce nom se cache l'un des plus

redoutables malfaiteurs qui aient désolé les mers du Pacifique et

de l'Atlantique!... C'est un bandit chargé de crimes... c'est

l'odieux Ker Karraje...

-- Ker Karraje!» répète Thomas Roch. Et je me demande si ce nom ne

lui cause pas une certaine impression, si sa mémoire ne lui

rappelle pas ce que fut celui qui le porte... En tout cas, je

constate que cette impression s'efface presque aussitôt. «Je ne

connais pas ce Ker Karraje, dit Thomas Roch en tendant le bras

vers la porte pour m'enjoindre de sortir. Je ne connais que le

comte d'Artigas...

-- Thomas Roch, ai-je repris en faisant un dernier effort, le

comte d'Artigas et Ker Karraje ne sont qu'un seul et même

homme!... Si cet homme vous a acheté votre secret, c'est dans le

but d'assurer l'impunité de ses crimes, la facilité d'en commettre

de nouveaux. Oui... le chef de ces pirates...

-- Les pirates... s'écrie Thomas Roch, dont l'irritation s'accroît

à mesure qu'il se sent pressé davantage, les pirates, ce sont ceux

qui oseraient me menacer jusque dans cette retraite, qui l'ont

essayé avec le _Sword_, car Serkö m'a tout appris... qui ont voulu

me voler chez moi ce qui m'appartient... ce qui n'est que le juste

prix de ma découverte...

-- Non, Thomas Roch, ce sont ceux qui vous ont emprisonné dans

cette caverne de Back-Cup, qui vont employer votre génie à les

défendre, et qui se déferont de vous lorsqu'ils auront l'entière

possession de vos secrets!...»

Thomas Roch m'interrompt à ces mots... Il ne semble plus rien

entendre de ce que je lui dis... C'est sa propre pensée qu'il suit

et non la mienne, -- cette obsédante pensée de vengeance,

habilement exploitée par l'ingénieur Serkö, et dans laquelle s'est

concentrée toute sa haine.

«Les bandits, reprend-il, ce sont ces hommes qui m'ont repoussé

sans vouloir m'entendre... qui m'ont abreuvé d'injustices... qui

m'ont écrasé sous les dédains et les rebuts... qui m'ont chassé de

pays en pays, alors que je leur apportais la supériorité,

l'invincibilité, la toute-puissance!...»

Oui! l'éternelle histoire de l'inventeur qu'on ne veut pas

écouter, auquel des indifférents ou des envieux refusent les

moyens d'expérimenter ses inventions, de les acheter au prix qu'il

les estime... Je la connais... et n'ignore rien non plus de tout

ce qui s'est écrit d'exagéré à ce sujet...

À vrai dire, ce n'est pas le moment de discuter avec Thomas

Roch... Ce que je comprends, c'est que mes arguments n'ont plus

prise sur cette âme bouleversée, sur ce coeur dans lequel les

déceptions ont attisé tant de haine, sur ce malheureux qui est la

dupe de Ker Karraje et de ses complices!... En lui révélant le

véritable nom du comte d'Artigas, en lui dénonçant cette bande et

son chef, j'espérais l'arracher à leur influence, lui montrer le

but criminel vers lequel on le poussait... Je me suis trompé!...

Il ne me croit pas!... Et puis, Artigas ou Ker Karraje,

qu'importe!... N'est-ce pas lui, Thomas Roch, le maître de Back-

Cup?... N'est-il pas le possesseur de ces richesses que vingt

années de meurtres et de rapines y ont entassées?...

Désarmé devant une telle dégénérescence morale, ne sachant plus à

quel endroit toucher cette nature ulcérée, cette âme inconsciente

de la responsabilité de ses actes, je recule peu à peu vers la

porte du laboratoire... Il ne me reste plus qu'à me retirer... Ce

qui doit s'accomplir s'accomplira, puisqu'il n'aura pas été en mon

pouvoir d'empêcher l'effroyable dénouement dont nous séparent

quelques heures à peine.

D'ailleurs, Thomas Roch ne me voit même pas... Il me paraît avoir

oublié que je suis là, comme il a oublié tout ce qui vient de se

dire entre nous. Il s'est remis à ses manipulations, sans prendre

garde qu'il n'est pas seul...

Il n'y a qu'un moyen pour prévenir l'imminente catastrophe... Me

précipiter sur Thomas Roch... le mettre hors d'état de nuire... le

frapper... le tuer... Oui! le tuer!... C'est mon droit... c'est

mon devoir...

Je n'ai pas d'armes, mais sur cet établi, j'aperçois des outils...

un ciseau, un marteau... Qui me retient de fracasser la tête de

l'inventeur?... Lui mort, je brise ses tubes, et son invention est

morte avec lui!... Les navires pourront s'approcher... débarquer

leurs hommes sur Back-Cup... démolir l'îlot à coups de canon!...

Ker Karraje et ses complices seront détruits jusqu'au dernier...

Devant un meurtre qui amènera le châtiment de tant de crimes,

puis-je hésiter?...

Je me dirige vers l'établi... Un ciseau d'acier est là... Ma main

va le saisir...

Thomas Roch se retourne.

Il est trop tard pour le frapper... Une lutte s'ensuivrait... La

lutte, c'est le bruit... Les cris seraient entendus... Il y a

encore quelques pirates de ce côté... J'entends même des pas qui

font grincer le sable de la berge... Je n'ai que le temps de

m'enfuir, si je ne veux pas être surpris...

Cependant, une dernière fois, je tente d'éveiller chez l'inventeur

les sentiments de patriotisme, et je lui dis:

«Thomas Roch, des navires sont en vue... Ils viennent pour

détruire ce repaire!... Peut-être l'un d'eux porte-t-il le

pavillon de la France?...»

Thomas Roch me regarde... Il ne savait pas que Back-Cup allait

être attaqué, et je viens de le lui apprendre... Les plis de son

front se creusent... Son regard s'allume...

«Thomas Roch... oserez-vous tirer sur le pavillon de votre pays...

le pavillon tricolore?...»

Thomas Roch relève la tête, la secoue nerveusement, puis fait un

geste de dédain.

«Quoi!... votre patrie?...

Face au drapeau · 第 13 / 14 段