Il est vrai, le tug suffirait à transporter le comte d'Artigas sur

quelque point du littoral américain, et l'argent ne lui manquerait

pas pour faire construire un autre navire de plaisance...

N'importe!... Le ciel soit loué, s'il permet que Back-Cup soit

détruit avant que Ker Karraje ait à sa disposition le Fulgurateur

Roch!...

Le lendemain, dès la première heure, je me précipite hors de ma

cellule...

Rien de nouveau aux abords de Bee-Hive.

Les hommes vaquent à leurs travaux habituels. Le tug est à son

mouillage. J'aperçois Thomas Roch qui se rend à son laboratoire.

Ker Karraje et l'ingénieur Serkö arpentent tranquillement la berge

du lagon. On n'a point attaqué l'îlot pendant la nuit... Pourtant,

le bruit de détonations rapprochées m'a tiré de mon sommeil...

En ce moment, Ker Karraje remonte vers sa demeure, et l'ingénieur

Serkö se dirige vers moi, l'air souriant, la physionomie moqueuse,

comme à l'ordinaire.

«Eh bien, monsieur Simon Hart, me dit-il, vous faites-vous enfin à

notre existence en ce milieu si tranquille?... Appréciez-vous,

comme ils le méritent, les avantages de notre grotte enchantée?...

Avez-vous renoncé à l'espoir de recouvrer votre liberté un jour ou

l'autre... de fuir cette ravissante spélonque... et de quitter,

ajoute-t-il en fredonnant la vieille romance française:

... ces lieux charmants

Où mon âme ravie

Aimait à contempler Sylvie...

À quoi bon me mettre en colère contre ce railleur?... Aussi, ai-je

répondu avec calme:

«Non, monsieur, je n'y ai pas renoncé et je compte toujours que

l'on me rendra la liberté...

-- Quoi! monsieur Hart, nous séparer d'un homme que nous estimons

tous, -- et moi d'un confrère qui a peut-être surpris, à travers

les incohérences de Thomas Roch, une partie de ses secrets!... Ce

n'est pas sérieux!...»

Ah! c'est pour cette raison qu'ils tiennent à me garder dans leur

prison de Back-Cup?... On suppose que l'invention de Thomas Roch

m'est en partie connue... On espère m'obliger à parler si Thomas

Roch se refuse à le faire... Et voilà pourquoi j'ai été enlevé

avec lui... pourquoi on ne m'a pas encore envoyé au fond du lagon,

une pierre au cou!... Cela est bon à savoir!

Et alors, aux derniers mots de l'ingénieur Serkö, je réponds par

ceux-ci:

«Très sérieux, ai-je affirmé.

-- Eh bien! reprend mon interlocuteur, si j'avais l'honneur d'être

l'ingénieur Simon Hart, je me tiendrais le raisonnement suivant:

Étant donné, d'une part, la personnalité de Ker Karraje, les

raisons qui l'ont incité à choisir une retraite aussi mystérieuse

que cette caverne, la nécessité que ladite caverne échappe à toute

tentative de découverte, non seulement dans l'intérêt du comte

d'Artigas, mais dans celui de ses compagnons...

-- De ses complices, si vous le voulez bien...

-- De ses complices, soit!... Et, d'autre part, étant donné que

vous connaissez le vrai nom du comte d'Artigas et en quel

mystérieux coffre-fort sont renfermées nos richesses...

-- Richesses volées et souillées de sang, monsieur Serkö!

-- Soit encore!... Vous devez comprendre que cette question de

liberté ne puisse jamais être résolue à votre convenance.»

Inutile de discuter dans ces conditions. Aussi, j'aiguille la

conversation sur mon autre voie.

«Pourrais-je savoir, ai-je demandé, comment vous avez appris que

le surveillant Gaydon était l'ingénieur Simon Hart?...

-- Il n'y a aucun inconvénient à vous l'apprendre, mon cher

collègue... C'est un peu l'effet du hasard... Nous avions

certaines relations avec l'usine à laquelle vous étiez attaché, et

que vous avez quittée un jour dans des conditions assez

singulières... Or, au cours d'une visite que j'ai faite à

Healthful-House quelques mois avant le comte d'Artigas, je vous ai

vu... reconnu...

-- Vous?...

-- Moi-même, et, de ce moment-là, je me suis bien promis de vous

avoir pour compagnon de voyage à bord de l'_Ebba_...»

Il ne me revenait pas à la mémoire d'avoir jamais rencontré ce

Serkö à Healthful-House; mais il est probable qu'il disait la

vérité.

«Et j'espère, pensai-je, que cette fantaisie vous coûtera cher, un

jour ou l'autre!» Puis, brusquement: «Si je ne me trompe, dis-je,

vous avez pu décider Thomas Roch à vous livrer le secret de son

Fulgurateur?...

-- Oui, monsieur Hart, contre des millions... Oh! les millions ne

nous coûtent que la peine de les prendre!... Aussi nous lui en

avons bourré les poches!

-- Et à quoi lui serviront-ils, ces millions, s'il n'est pas libre

de les emporter, d'en jouir au-dehors?...

-- Voilà ce qui ne l'inquiète guère, monsieur Hart!... L'avenir

n'est point pour préoccuper cet homme de génie!... N'est-il pas

tout au présent?... Tandis que, là-bas, en Amérique, on fabrique

les engins d'après ses plans, il s'occupe ici de manipuler les

substances chimiques dont il est abondamment pourvu. Hé! hé!...

fameux, cet engin autopropulsif, qui entretient lui-même sa

vitesse et l'accélère jusqu'à l'arrivée au but, grâce aux

propriétés d'une certaine poudre à combustion progressive!...

C'est là une invention qui amènera un changement radical dans

l'art de la guerre...

-- Défensive, monsieur Serkö?...

-- Et offensive, monsieur Hart.

-- Naturellement», répondis-je. Et, serrant l'ingénieur Serkö,

j'ajoutai: «Ainsi... ce que personne encore n'avait pu obtenir de

Roch...

-- Nous l'avons obtenu sans grande difficulté...

-- En le payant...

-- D'un prix invraisemblable... et, de plus, en faisant vibrer une

corde très sensible chez cet homme...

-- Quelle corde?...

-- Celle de la vengeance!

-- La vengeance?... Et contre qui?...

-- Contre tous ceux qui se sont faits ses ennemis, en le

décourageant, en le rebutant, en le chassant, en le contraignant à

mendier de pays en pays le prix d'une invention d'une si

incontestable supériorité! Maintenant, toute idée de patriotisme

est éteinte dans son âme! Il n'a plus qu'une pensée, un désir

féroce: se venger de ceux qui l'ont méconnu... et même de

l'humanité tout entière!... Vraiment, vos gouvernements de

l'Europe et de l'Amérique, monsieur Hart, sont injustifiables de

n'avoir pas voulu payer à sa valeur le Fulgurateur Roch!»

Et l'ingénieur Serkö me décrit avec enthousiasme les divers

avantages du nouvel explosif, incontestablement supérieur, me dit-

il, à celui que l'on tire du nitro-méthane, en substituant un

atome de sodium à l'un des trois atomes d'hydrogène, et dont on

parlait beaucoup à cette époque.

«Et quel effet destructif! ajoute-t-il. Il est analogue à celui du

boulet Zalinski, mais cent fois plus considérable, et ne nécessite

aucun appareil de lancement, puisqu'il vole pour ainsi dire de ses

propres ailes à travers l'espace!»

J'écoutais avec l'espoir de surprendre une partie du secret.

Non... l'ingénieur Serkö n'en a pas dit plus qu'il ne voulait...

«Est-ce que Thomas Roch, demandai-je, vous a fait connaître la

composition de son explosif?...

-- Oui, monsieur Hart, -- ne vous déplaise, -- et bientôt nous en

posséderons des quantités considérables, qui seront emmagasinées

en lieu sûr.

-- Et n'y a-t-il pas un danger... danger de tous les instants, à

entasser de telles masses de cette substance?... Qu'un accident se

produise, et l'explosion détruirait l'îlot de...»

Encore une fois, le nom de Back-Cup fut sur le point de

m'échapper. Connaître à la fois l'identité de Ker Karraje et le

gisement de la caverne, peut-être trouverait-on Simon Hart mieux

informé qu'il ne convenait.

Heureusement, l'ingénieur Serkö n'a point remarqué ma réticence,

et il me répond en disant:

«Nous n'avons rien à craindre. L'explosif de Thomas Roch ne peut

s'enflammer qu'au moyen d'un déflagrateur spécial. Ni le choc ni

le feu ne le feraient exploser.

-- Et Thomas Roch vous a également vendu le secret de ce

déflagrateur?...

-- Pas encore, monsieur Hart, répond l'ingénieur Serkö, mais le

marché ne tardera pas à se conclure! Donc, je vous le répète,

aucun danger, et vous pouvez dormir en parfaite tranquillité!...

Mille et mille diables! nous n'avons point envie de sauter avec

notre caverne et nos trésors! Encore quelques années de bonnes

affaires, nous en partagerons les profits, et ils seront assez

considérables pour que la part attribuée à chacun lui constitue

une honnête fortune dont il pourra jouir à sa guise... après

liquidation de la société Ker Karraje and Co! J'ajoute que, si

nous sommes à l'abri d'une explosion, nous ne redoutons pas

davantage une dénonciation... que vous seriez seul en mesure de

faire, mon cher monsieur Hart! Aussi je vous conseille d'en

prendre votre parti, de vous résigner en homme pratique, de

patienter jusqu'à la liquidation de la société... Ce jour-là, on

verra ce que notre sécurité exigera en ce qui vous concerne!»

Convenons-en, ces paroles ne sont rien moins que rassurantes. Il

est vrai, nous verrons d'ici là. Ce que je retiens de cette

conversation, c'est que si Thomas Roch a vendu son explosif à la

société Ker Karraje and Co., il a du moins gardé le secret du

déflagrateur, sans lequel l'explosif n'a pas plus de valeur que la

poussière des grandes routes.

Cependant, avant de terminer cet entretien, je crois devoir

présenter à l'ingénieur Serkö une observation, très naturelle,

après tout:

«Monsieur, lui dis-je, vous connaissez actuellement la composition

de l'explosif du Fulgurateur Roch, bien. En somme, a-t-il

réellement la puissance destructive que son inventeur lui

attribue?... L'a-t-on jamais essayé?... N'avez-vous pas acheté un

composé aussi inerte qu'une pincée de tabac?...

-- Peut-être êtes-vous plus fixé à cet égard que vous ne voulez le

paraître, monsieur Hart. Néanmoins, je vous remercie de l'intérêt

que vous prenez à notre affaire, et soyez entièrement rassuré.

L'autre nuit, nous avons fait une série d'expériences décisives.

Rien qu'avec quelques grammes de cette substance, d'énormes

quartiers de roches de notre littoral ont été réduits en une

poussière impalpable.»

L'explication s'appliquait évidemment aux détonations que j'avais

entendues.

«Ainsi, mon cher collègue, continue l'ingénieur Serkö, je puis

vous affirmer que nous n'éprouverons aucun déboire. Les effets de

cet explosif dépassent tout ce qu'on peut imaginer. Il serait

assez puissant, avec une charge de plusieurs milliers de tonnes,

pour démolir notre sphéroïde et en disperser les morceaux dans

l'espace comme ceux de cette planète éclatée entre Mars et

Jupiter. Tenez pour certain qu'il est capable d'anéantir n'importe

quel navire à une distance qui défie les plus longues trajectoires

des projectiles actuels, et sur une zone dangereuse d'un bon

mille... Le point faible de l'invention est encore dans le réglage

du tir, lequel exige un temps assez long pour être modifié...»

L'ingénieur Serkö s'arrête, -- comme un homme qui n'en veut pas

dire davantage, -- et il ajoute:

«Donc, je finis ainsi que j'ai commencé, monsieur Hart. Résignez-

vous!... Acceptez cette nouvelle existence sans arrière-pensée!...

Rangez-vous aux tranquilles délices de cette vie souterraine!...

On y conserve sa santé, lorsqu'elle est bonne, on l'y rétablit,

quand elle est compromise... C'est ce qui est arrivé pour votre

compatriote!... Oui!... Résignez-vous à votre sort... C'est le

plus sage parti que vous puissiez prendre!»

Et, là-dessus, ce donneur de bons conseils me quitte, après

m'avoir salué d'un geste amical, en homme dont les obligeantes

intentions méritent d'être appréciées. Mais, que d'ironie dans ses

paroles, dans ses regards, dans son attitude, et me sera-t-il

jamais permis de m'en venger?...

Dans tous les cas, j'ai retenu de cet entretien que le réglage du

tir est assez compliqué. Il est donc probable que cette zone d'un

mille où les effets du Fulgurateur Roch sont terribles, n'est pas

facilement modifiable, et que, au-delà comme en deçà de cette

zone, un bâtiment est à l'abri de ses effets... Si je pouvais en

informer les intéressés!...

-- _20 août._ -- Pendant deux jours, aucun incident à reproduire.

J'ai poussé mes promenades quotidiennes jusqu'aux extrêmes limites

de Back-Cup. Le soir, lorsque les lampes électriques illuminent la

longue perspective des arceaux, je ne puis me défendre d'une

impression quasi religieuse à contempler les merveilles naturelles

de cette caverne, devenue ma prison. D'ailleurs, je n'ai jamais

perdu l'espoir de découvrir, à travers les parois, quelque fissure

ignorée des pirates, par laquelle il me serait possible de

fuir!... Il est vrai... une fois dehors, il me faudrait attendre

qu'un navire passât en vue... Mon évasion serait vite connue à

Bee-Hive... Je ne tarderais pas à être repris... à moins que...

j'y pense... le canot... le canot de l'_Ebba_, qui est remisé au

fond de la crique... Si je parvenais à m'en emparer... à sortir

des passes... à me diriger vers Saint-Georges ou Hamilton...»

Dans la soirée, -- il était neuf heures environ, -- je suis allé

m'étendre sur un tapis de sable, au pied de l'un des piliers, une

centaine de mètres à l'est du lagon. Peu d'instants après, des pas

d'abord, des voix ensuite, se sont fait entendre à courte

distance.

Blotti de mon mieux derrière la base rocheuse du pilier, je prête

une oreille attentive...

Ces voix, je les reconnais. Ce sont celles de Ker Karraje et de

l'ingénieur Serkö. Ces deux hommes se sont arrêtés et causent en

anglais, -- langue qui est généralement employée à Back-Cup. Il me

sera donc possible de comprendre ce qu'ils disent.

Précisément, il est question de Thomas Roch, ou plutôt de son

Fulgurateur.

«Dans huit jours, dit Ker Karraje, je compte prendre la mer avec

l'_Ebba_, et je rapporterai les diverses pièces, qui doivent être

achevées dans l'usine de la Virginie...

-- Et lorsqu'elles seront en notre possession, répond l'ingénieur

Serkö, je m'occuperai d'en opérer ici le montage et d'établir les

châssis de lancement. Mais, auparavant, il est nécessaire de

procéder à un travail qui me paraît indispensable...

-- Et qui consistera?... demande Ker Karraje.

-- À percer la paroi de l'îlot.

-- La percer?...

-- Oh! rien qu'un couloir assez étroit pour ne donner passage qu'à

un seul homme, une sorte de boyau facile à obstruer, et dont

l'orifice extérieur sera dissimulé au milieu des roches.

-- À quoi bon, Serkö?...

-- J'ai souvent réfléchi à l'utilité d'avoir une communication

avec le dehors autrement que par le tunnel sous-marin... On ne

sait ce qui peut arriver dans l'avenir...

-- Mais ces parois sont si épaisses et d'une substance si dure...

fait observer Ker Karraje.

-- Avec quelques grains de l'explosif Roch, répond l'ingénieur

Serkö, je me charge de réduire la roche en si fine poussière qu'il

n'y aura plus qu'à souffler dessus!»

On comprend de quel intérêt devait être pour moi ce sujet de

conversation.

Voici qu'il était question d'ouvrir une communication, autre que

le tunnel, entre l'intérieur et l'extérieur de Back-Cup... Qui

sait s'il ne se présenterait pas quelque chance?...

Or, au moment où je me faisais cette réflexion, Ker Karraje

répondait:

«C'est entendu, Serkö, et s'il était nécessaire un jour de

défendre Back-Cup, empêcher qu'aucun navire pût en approcher... Il

faudrait, il est vrai, que notre retraite eut été découverte, soit

par hasard... soit par suite d'une dénonciation...

-- Nous n'avons à craindre, répond l'ingénieur Serkö, ni hasard ni

dénonciation...

-- De la part d'un de nos compagnons, non, sans doute, mais de la

part de ce Simon Hart...

-- Lui! s'écrie l'ingénieur Serkö. C'est qu'alors il serait

parvenu à s'échapper... et l'on ne s'échappe pas de Back-Cup!...

D'ailleurs, je l'avoue, ce brave homme m'intéresse... C'est un

collègue, après tout, et j'ai toujours le soupçon qu'il en sait

plus qu'il ne dit sur l'invention de Thomas Roch... Je le

chapitrerai de telle sorte que nous finirons par nous entendre,

par causer physique, mécanique, balistique, comme une paire

d'amis...

-- N'importe! reprend ce généreux et sensible comte d'Artigas.

Lorsque nous serons en possession du secret tout entier, mieux

vaudra se débarrasser de...

-- Nous avons le temps, Ker Karraje...» «Si Dieu vous le laisse,

misérables!...» ai-je pensé, en comprimant mon coeur qui battait

avec violence. Et pourtant, sans une prochaine intervention de la

Providence, que pourrais-je espérer?... La conversation change

alors de cours, et Ker Karraje de faire cette observation:

«Maintenant que nous connaissons la composition de l'explosif,

Serkö, il faut à tout prix que Thomas Roch nous livre celle du

déflagrateur...

-- En effet, réplique l'ingénieur Serkö, et je m'applique à l'y

décider. Par malheur, Thomas Roch refuse de discuter là-dessus.

D'ailleurs, il a déjà fabriqué quelques gouttes de ce déflagrateur

qui ont servi à essayer l'explosif, et il nous en fournira

lorsqu'il s'agira de percer le couloir...

-- Mais... pour nos expéditions en mer... demanda Ker Karraje.

-- Patience... nous finirons par avoir entre nos mains toutes les

foudres de son Fulgurateur...

-- Es-tu sûr, Serkö?...

-- Sûr... en y mettant le prix, Ker Karraje.»

L'entretien se termina sur ces mots, puis les deux hommes

s'éloignent, sans m'avoir aperçu, -- très heureusement. Si

l'ingénieur Serkö a pris quelque peu la défense d'un collègue, le

comte d'Artigas me paraît animé d'intentions moins bienveillantes

à mon égard. Au moindre soupçon, on m'enverrait dans le lagon, et,

si je franchissais le tunnel, ce ne serait qu'à l'état de cadavre,

emporté par la mer descendante.

-- _21 août._ -- Le lendemain, l'ingénieur Serkö est venu

reconnaître en quel endroit il conviendrait d'effectuer le

percement du couloir, de manière qu'au-dehors on ne pût soupçonner

son existence. Après de minutieuses recherches, il est décidé que

le percement s'effectuera dans la paroi du nord, à vingt mètres

avant les premières cellules de Bee-Hive.

J'ai hâte que ce couloir soit achevé. Qui sait s'il ne servira pas

à ma fuite?... Ah! si j'avais su nager, peut-être aurais-je déjà

tenté de m'évader par le tunnel, puisque je connais exactement la

place de son orifice. Lors de la lutte dont le lagon a été le

théâtre, quand les eaux se sont dénivelées sous le dernier coup de

queue de la baleine, la partie supérieure de cet orifice s'est un

instant dégagée... Je l'ai vu... Eh bien, est-ce qu'il ne découvre

pas dans les grandes marées?... Aux époques de pleine et de

nouvelle lune, alors que la mer atteint son maximum de dépression

au-dessous du niveau moyen, il est possible que... Je m'en

assurerai!

À quoi cette constatation pourra me servir, je l'ignore, mais je

ne dois rien négliger pour m'enfuir de Back-Cup.

-- _29 août. _-- Ce matin, j'assiste au départ du tug. Il s'agit

sans doute de ce voyage à l'un des ports d'Amérique afin de

prendre livraison des engins qui doivent être fabriqués.

Le comte d'Artigas s'entretient quelques instants avec l'ingénieur

Serkö, qui, paraît-il, ne doit point l'accompagner, et auquel il

me semble faire certaines recommandations dont je pourrais bien

être l'objet. Puis, après avoir mis le pied sur la plate-forme de

l'appareil, il descend à l'intérieur, suivi du capitaine Spade et

de l'équipage de l'_Ebba_. Dès que son panneau est refermé, le tug

s'enfonce sous les eaux, dont un léger bouillonnement trouble un

instant la surface.

Les heures se passent, la journée s'achève. Puisque le tug n'est

pas revenu à son poste, j'en conclus qu'il va remorquer la

goélette pendant ce voyage... peut-être aussi détruire les navires

qui croisent sur ces parages?...

Cependant, il est probable que l'absence de la goélette sera de

courte durée, car une huitaine de jours doivent suffire pour

l'aller et le retour.

Du reste, l'_Ebba_ a chance d'être favorisée par le temps, si j'en

juge par le calme de l'atmosphère qui règne à l'intérieur de la

caverne. Nous sommes, d'ailleurs, dans la belle saison, étant

donné la latitude des Bermudes. Ah! si je pouvais trouver une

issue à travers les parois de ma prison!...

XIII

À Dieu vat!

-- _Du 29 août au 10 septembre._ -- Treize jours se sont écoulés,

et l'_Ebba_ n'est pas encore de retour. N'est-elle donc pas

directement allée à la côte américaine?... S'est-elle attardée à

quelques pirateries au large de Back-Cup?... Il me semble,

cependant, que Ker Karraje ne devrait se préoccuper que de

rapporter les engins. Il est vrai, peut-être l'usine de la

Virginie n'avait-elle pas achevé leur fabrication?...

Au surplus, l'ingénieur Serkö ne me paraît pas autrement pris

d'impatience. Il me fait toujours l'accueil que l'on sait, avec

son air bon enfant, auquel je n'ai point lieu de me fier, et pour

cause. Il affecte de s'informer de mon état de santé, m'engage à

la plus complète résignation, m'appelle Ali Baba, m'assure qu'il

n'existe pas à la surface de la terre un lieu plus enchanteur que

cette caverne des Mille et Une Nuits, que j'y suis nourri,

chauffé, logé, habillé, sans avoir à payer ni impôt ni taxe, et

que, même à Monaco, les habitants de cette heureuse principauté ne

jouissent pas d'une existence plus exempte de soucis...

Quelquefois, devant ce verbiage ironique, je sens la rougeur me

monter au visage. La tentation me vient de sauter à la gorge de

cet impitoyable railleur, de l'étrangler en un tour de main... On

me tuera après... Et qu'importe?... Ne vaut-il pas mieux finir

ainsi que d'être condamné à vivre des années et des années dans

cet infâme milieu de Back-Cup?...

Toutefois, la raison retrouve son empire et, finalement, je me

borne à hausser les épaules.

Quant à Thomas Roch, c'est à peine si je l'ai aperçu pendant les

premiers jours qui ont suivi le départ de l'_Ebba_. Enfermé dans

son laboratoire, il s'occupe sans cesse de ses manipulations

multiples. À supposer qu'il utilise toutes les substances mises à

sa disposition, il aura de quoi faire sauter Back-Cup et les

Bermudes avec!

Je me rattache toujours à l'espoir qu'il ne consentira jamais à

livrer la composition du déflagrateur, et que les efforts de

l'ingénieur Serkö n'aboutiront point à lui acheter ce dernier

secret... Cet espoir ne sera-t-il pas déçu?...

-- _13 septembre._ -- Aujourd'hui, de mes yeux, j'ai pu constater

la puissance de l'explosif et observer, en même temps, de quelle

façon s'emploie le déflagrateur.

Dans la matinée, les hommes ont commencé le percement de la paroi

à l'endroit préalablement choisi pour établir la communication

avec la base extérieure de l'îlot.

Sous la direction de l'ingénieur, les travailleurs ont débuté en

attaquant le pied de la muraille, dont le calcaire, extrêmement

dur, pourrait être comparé au granit. C'est avec le pic, manié par

des bras vigoureux, que furent portés les premiers coups. À

n'employer que cet instrument, le travail eût été très long et

très pénible, puisque la paroi ne mesure pas moins de vingt à

vingt-cinq mètres d'épaisseur en cette partie du soubassement de

Back-Cup. Mais, grâce au Fulgurateur Roch, il sera possible

d'achever ce travail en un assez court délai.

Ce que j'ai vu est bien pour me stupéfier. Le désagrégement de la

paroi que le pic n'entamait pas sans grande dépense de force,

s'est opéré avec une facilité vraiment extraordinaire.

Oui! quelques grammes de cet explosif suffisent à broyer la masse

rocheuse, à l'émietter, à la réduire en une poussière presque

impalpable que le moindre souffle disperse comme une vapeur! Oui!

-- je le répète, -- cinq à dix grammes, dont l'explosion produit

une excavation d'un mètre cube, avec un bruit sec que l'on peut

comparer à la détonation d'une pièce d'artillerie, due au

formidable ébranlement des couches d'air.

La première fois qu'on s'est servi de cet explosif, bien qu'il fût

employé à une si minuscule dose, plusieurs des hommes, qui se

trouvaient trop rapprochés de la paroi, furent renversés. Deux se

relevèrent blessés grièvement, et l'ingénieur Serkö lui-même, qui

avait été rejeté à quelques pas, ne s'en tira pas sans de rudes

contusions.

Voici comment on opère avec cette substance, dont la force

brisante dépasse tout ce qu'on a inventé jusqu'à ce jour:

Un trou, long de cinq centimètres sur une section de dix

millimètres, est préalablement percé en sens oblique dans la

roche. Quelques grammes de l'explosif y sont introduits, et il

n'est même pas nécessaire d'obstruer le trou au moyen d'une

bourre.

Face au drapeau · 第 10 / 14 段