Et, si terrible qu'il soit déjà, Ker Karraje ne le sera-t-il pas

plus encore, en cas qu'il devienne possesseur du Fulgurateur

Roch?... Oui, cent fois! S'il utilise ces nouveaux engins de

destruction, aucun bâtiment de commerce ne pourra lui résister,

aucun navire de guerre échapper à une destruction totale.

Je reste longtemps obsédé de ces réflexions que me suggère la

révélation du nom de Ker Karraje. Tout ce que je connaissais de ce

fameux pirate est revenu à ma mémoire, -- son existence alors

qu'il écumait les parages du Pacifique, les expéditions engagées

par les puissances maritimes contre son navire, l'inutilité de

leurs campagnes. C'était à lui qu'il fallait attribuer, depuis

quelques années, ces inexplicables disparitions de bâtiments au

large du continent américain... Il n'avait fait que changer le

théâtre de ses attentats... On pensait en être débarrassé, et il

continuait ses pirateries sur ces mers si fréquentées de

l'Atlantique, avec l'aide de ce tug que l'on croyait englouti sous

les eaux de la baie Charleston...

«Maintenant, me dis-je, voici que je connais son véritable nom et

sa véritable retraite, -- Ker Karraje et Back-Cup! Mais, si Serkö

a prononcé ce nom devant moi, c'est qu'il y était autorisé...

N'est-ce pas m'avoir fait comprendre que je dois renoncer à jamais

recouvrer ma liberté?...»

L'ingénieur Serkö avait manifestement vu l'effet produit sur moi

par cette révélation. En me quittant, je me le rappelle, il

s'était dirigé vers l'habitation de Ker Karraje, voulant sans

doute le mettre au courant de ce qui s'était passé. Après une

assez longue promenade sur les berges du lagon, je me disposais à

regagner ma cellule, lorsqu'un bruit de pas se fait entendre

derrière moi. Je me retourne.

Le comte d'Artigas, accompagné du capitaine Spade, est là. Il me

jette un regard inquisiteur. Et alors ces mots de m'échapper dans

un mouvement d'irritation dont je ne suis pas maître:

«Monsieur, vous me gardez ici contre tout droit!... Si c'est pour

soigner Thomas Roch que vous m'avez enlevé de Healthful-House, je

refuse de lui donner mes soins, et je vous somme de me

renvoyer...»

Le chef de pirates ne fait pas un geste, ne prononce pas une

parole.

La colère m'emporte alors au-delà de toute mesure.

«Répondez, comte d'Artigas, -- ou plutôt, -- car je sais qui vous

êtes... répondez... Ker Karraje...»

Et il répond:

«Le comte d'Artigas est Ker Karraje... comme le gardien Gaydon est

l'ingénieur Simon Hart, et Ker Karraje ne rendra jamais la liberté

à l'ingénieur Simon Hart qui connaît ses secrets!...»

XI

Pendant cinq semaines

La situation est nette. Ker Karraje sait qui je suis... Il me

connaissait, lorsqu'il a fait procéder au double enlèvement de

Thomas Roch et de son gardien...

Comment cet homme y est-il arrivé, comment a-t-il appris ce que

j'avais pu cacher à tout le personnel de Healthful-House, comment

a-t-il su qu'un ingénieur français remplissait les fonctions de

surveillant près de Thomas Roch?... J'ignore de quelle façon cela

s'est fait, mais cela est.

Évidemment, cet homme possédait des moyens d'informations qui

devaient lui coûter cher, mais dont il a tiré grand profit. Un

personnage de cette trempe ne regarde pas à l'argent, d'ailleurs,

lorsqu'il s'agit d'atteindre son but.

Et désormais, c'est ce Ker Karraje, ou plutôt son complice

l'ingénieur Serkö, qui va me remplacer près de l'inventeur Thomas

Roch. Ses efforts réussiront-ils mieux que les miens?... Dieu

veuille qu'il n'en soit rien, et que ce malheur soit épargné au

monde civilisé!

Je n'ai pas répondu à la dernière phrase de Ker Karraje. Elle m'a

produit l'effet d'une balle tirée à bout portant. Je ne suis pas

tombé, cependant, comme s'y attendait peut-être le prétendu comte

d'Artigas.

Non! mon regard est allé droit au sien, qui ne s'est pas abaissé

et dont jaillissaient des étincelles. J'avais croisé les bras, à

son exemple. Et pourtant, il était le maître de ma vie... Il

suffisait d'un signe pour qu'un coup de revolver m'étendît à ses

pieds... Puis, mon corps, précipité dans ce lagon, aurait été

emporté à travers le tunnel au large de Back-Cup...

Après cette scène, on m'a laissé libre comme avant. Aucune mesure

n'est prise contre moi. Je puis circuler entre les piliers

jusqu'aux extrêmes limites de la caverne, qui, -- cela n'est que

trop évident, -- ne possède pas d'autre issue que le tunnel.

Lorsque j'eus regagné mon alvéole à l'extrémité de Bee-Hive, en

proie aux mille réflexions que me suggère cette situation

nouvelle, je me dis:

«Si Ker Karraje sait que je suis l'ingénieur Simon Hart, qu'il ne

sache jamais, du moins, que je connais l'exact gisement de cet

îlot de Back-Cup.»

Quant au projet de confier Thomas Roch à mes soins, j'imagine que

le comte d'Artigas ne l'a jamais eu sérieusement, puisque mon

identité lui était révélée. Je le regrette dans une certaine

mesure, car il est indubitable que l'inventeur sera l'objet de

sollicitations pressantes, que l'ingénieur Serkö va employer tous

les moyens pour obtenir la composition de l'explosif et du

déflagrateur dont il saura faire un si détestable usage au cours

de ses futures pirateries... Oui! mieux vaudrait que je fusse

resté le gardien de Thomas Roch... ici comme à Healthful-House.

Durant les quinze jours qui suivent, je n'ai pas aperçu une seule

fois mon ancien pensionnaire. Personne, je le répète, ne m'a gêné

dans mes promenades quotidiennes. De la partie matérielle de

l'existence je n'ai aucunement à me préoccuper. Mes repas viennent

avec une régularité réglementaire de la cuisine du comte

d'Artigas, -- nom et titre dont je ne me suis pas déshabitué et

que parfois je lui donne encore. Que sur la question de nourriture

je ne sois pas difficile, d'accord; mais il serait injuste

néanmoins de formuler la moindre plainte à ce sujet.

L'alimentation ne laisse rien à désirer, grâce aux

approvisionnements renouvelés à chaque voyage de l'_Ebba_.

Il est heureux aussi que la possibilité d'écrire ne m'ait jamais

manqué pendant ces longues heures de désoeuvrement. J'ai donc pu

consigner sur mon carnet les plus menus faits depuis l'enlèvement

de Healthful-House et tenir mes notes jour par jour. Je

continuerai ce travail tant que la plume ne me sera pas arrachée

des mains. Peut-être servira-t-il dans l'avenir à dévoiler les

mystères de Back-Cup.

-- _Du 5 au 25 juillet. _-- Deux semaines d'écoulées, et aucune

tentative, pour me rapprocher de Thomas Roch, n'a pu réussir. Il

est évident que des mesures sont prises pour le soustraire à mon

influence, si inefficace qu'elle ait été jusqu'alors. Mon seul

espoir est que le comte d'Artigas, l'ingénieur Serkö, le capitaine

Spade perdront leur temps et leurs peines à vouloir s'approprier

les secrets de l'inventeur.

Trois ou quatre fois, -- à ma connaissance du moins, -- Thomas

Roch et l'ingénieur Serkö se sont promenés ensemble, en faisant le

tour du lagon. Autant que j'ai pu en juger, le premier semblait

écouter avec une certaine attention ce que lui disait le second.

Celui-ci lui a fait visiter toute la caverne, l'a conduit à la

fabrique d'énergie électrique, lui a montré en détail la

machinerie du tug... Visiblement, l'état mental de Thomas Roch

s'est amélioré depuis son départ de Healthful-House.

C'est dans l'habitation de Ker Karraje que Thomas Roch occupe une

chambre à part. Je ne mets pas en doute qu'il ne soit

journellement circonvenu, surtout par l'ingénieur Serkö. À l'offre

de lui payer son engin du prix exorbitant qu'il demande, -- et se

rend-il compte de la valeur de l'argent? -- aura-t-il la force de

résister?... Ces misérables peuvent l'éblouir de tant d'or,

provenant des rapines accumulées durant tant d'années!... En

l'état d'esprit où il se trouve, ne se laissera-t-il pas aller à

communiquer la composition de son Fulgurateur?... Il suffirait

alors de rapporter à Back-Cup les substances nécessaires, et

Thomas Roch aura tout le loisir de se livrer à ses combinaisons

chimiques. Quant aux engins, quoi de plus facile que d'en

commander un certain nombre dans une usine du continent, d'en

ordonner la fabrication par pièces séparées, de manière à ne point

éveiller les soupçons?... Et ce que peut devenir un tel agent de

destruction entre les mains de ces pirates, mes cheveux se

dressent rien que d'y penser!

Ces intolérables appréhensions ne me laissent plus une heure de

répit, elles me rongent, ma santé s'en ressent. Bien qu'un air pur

emplisse l'intérieur de Back-Cup, je suis parfois pris

d'étouffements. Il me semble que ces épaisses parois m'écrasent de

tout leur poids. Et puis, je me sens séparé du reste du monde, --

comme en dehors de notre globe, -- ne sachant rien de ce qui se

passe dans les pays d'outre-mer!... Ah! à travers cette ouverture

à la voûte qui s'évide au-dessus du lagon, s'il était possible de

s'enfuir... de se sauver par la cime de l'îlot... de redescendre à

sa base!...

Dans la matinée du 25 juillet, je rencontre enfin Thomas Roch. Il

est seul sur la rive opposée, et je me demande même, puisque je ne

les ai pas vus depuis la veille, si Ker Karraje, l'ingénieur Serkö

et le capitaine Spade ne sont pas partis pour quelque «expédition»

au large de Back-Cup...

Je me dirige vers Thomas Roch et, avant qu'il ait pu m'apercevoir,

je l'examine avec attention.

Sa physionomie sérieuse, pensive, n'est plus celle d'un fou. Il

marche à pas lents, les yeux baissés, ne regardant pas autour de

lui, et porte sous son bras une planchette tendue d'une feuille de

papier où sont dessinées différentes épures.

Soudain, sa tête se relève vers moi, il s'avance d'un pas et me

reconnaît:

«Ah! toi... Gaydon!... s'écrie-t-il. Je t'ai donc échappé!... Je

suis libre!»

Il peut se croire libre, en effet, -- plus libre à Back-Cup qu'il

ne l'était à Healthful-House. Mais ma présence est de nature à lui

rappeler de mauvais souvenirs et va peut-être déterminer une

crise, car il m'interpelle avec une extraordinaire animation:

«Oui... toi... Gaydon!... Ne m'approche pas... ne m'approche

pas!... Tu voudrais me reprendre... me ramener au cabanon...

Jamais!... Ici j'ai des amis pour me défendre!... Ils sont

puissants, ils sont riches!... Le comte d'Artigas est mon

commanditaire!... L'ingénieur Serkö est mon associé!... Nous

allons exploiter mon invention!... C'est ici que nous fabriquerons

le Fulgurateur Roch... Va-t'en!... Va-t'en!...»

Thomas Roch est en proie à une véritable fureur. En même temps que

sa voix s'élève, ses bras s'agitent, et il tire de sa poche des

paquets de dollars-papier et de bank-notes. Puis, des pièces d'or

anglaises, françaises, américaines, allemandes, s'échappent de ses

doigts. Et d'où lui vient cet argent, si ce n'est de Ker Karraje,

et pour prix du secret qu'il a vendu?...

Cependant, au bruit de cette pénible scène, accourent quelques

hommes qui nous observaient à courte distance. Ils saisissent

Thomas Roch, ils le contiennent, ils l'entraînent. D'ailleurs, dès

que je suis hors de sa vue, il se laisse faire, il retrouve le

calme du corps et de l'esprit.

-- _27 juillet. _-- À deux jours de là, en descendant vers la

berge, aux premières heures du matin, je me suis avancé jusqu'à

l'extrémité de la petite jetée de pierre.

Le tug n'est plus à son mouillage habituel le long des roches, et

n'apparaît en aucun autre point du lagon. Du reste, Ker Karraje et

l'ingénieur Serkö n'étaient pas partis, comme je le supposais, car

je les ai aperçus dans la soirée d'hier.

Mais, aujourd'hui, il y a tout lieu de croire qu'ils se sont

embarqués à bord du tug avec le capitaine Spade et son équipage,

qu'ils ont rejoint la goélette dans la crique de l'îlot, et que

l'_Ebba_, à cette heure, est en cours de navigation.

S'agit-il de quelque coup de piraterie?... c'est possible.

Toutefois il est également possible que Ker Karraje, redevenu le

comte d'Artigas à bord de son yacht de plaisance, ait voulu

rallier quelque point du littoral, afin de se procurer les

substances nécessaires à la préparation du Fulgurateur Roch...

Ah! si j'avais eu la possibilité de me cacher à bord du tug, de me

glisser dans la cale de l'_Ebba_, d'y demeurer caché jusqu'à

l'arrivée au port!... Alors, peut-être, eussé-je pu m'échapper...

délivrer le monde de cette bande de pirates!...

On voit à quelles pensées je m'abandonne obstinément... Fuir...

fuir à tout prix ce repaire!... Mais la fuite n'est possible que

par le tunnel avec le bateau sous-marin!... N'est-ce pas folie que

d'y songer?... Oui!... folie... Et pourtant, quel autre moyen de

s'évader de Back-Cup?...

Tandis que je me livre à ces réflexions, voici que les eaux du

lagon s'entrouvrent à vingt mètres de la jetée pour livrer passage

au tug. Presque aussitôt, son panneau se rabat, le mécanicien

Gibson et les hommes montent sur la plate-forme. D'autres

accourent sur les roches afin de recevoir une amarre. On la

saisit, on hale dessus, et l'appareil vient reprendre son

mouillage.

Donc, cette fois, la goélette navigue sans l'aide de son

remorqueur, lequel n'est sorti que pour mettre Ker Karraje et ses

compagnons à bord de l'_Ebba_ et la dégager des passes de l'îlot.

Cela me confirme dans l'idée que ce voyage n'a d'autre objet que

de gagner un des ports américains, ou le comte d'Artigas pourra se

procurer les matières qui composent l'explosif et commander les

engins à quelque usine. Puis, au jour fixé pour son retour, le tug

repassera le tunnel, rejoindra la goélette, et Ker Karraje

rentrera à Back-Cup...

Décidément, les desseins de ce malfaiteur sont en cours

d'exécution, et cela marche plus vite que je ne le supposais!

-- _3 août. _-- Aujourd'hui s'est produit un incident dont le

lagon a été le théâtre, -- incident très curieux, et qui doit être

extrêmement rare.

Vers trois heures de l'après-midi, un vif bouillonnement trouble

les eaux pendant une minute, cesse pendant deux ou trois, et

recommence dans la partie centrale du lagon.

Une quinzaine de pirates, dont l'attention est attirée par ce

phénomène assez inexplicable, sont descendus sur la berge, non

sans donner des marques d'étonnement auquel se mêle un certain

effroi, -- à ce qu'il me semble.

Ce n'est point le tug qui cause cette agitation des eaux,

puisqu'il est amarré près de la jetée. Quant à supposer qu'un

autre appareil submersible serait parvenu à s'introduire par le

tunnel, cela paraît, à tout le moins, invraisemblable.

Presque aussitôt, des cris retentissent sur la rive opposée.

D'autres hommes s'adressent aux premiers en un langage

inintelligible, et, à la suite d'un échange de dix à douze phrases

rauques, ceux-ci retournent en toute hâte du côté de Bee-Hive.

Ont-ils donc aperçu quelque monstre marin engagé sous les eaux du

lagon?... Vont-ils chercher des armes pour l'attaquer, des engins

de pêche pour en opérer la capture?...

J'ai deviné, et, un instant plus tard, je les vois revenir sur les

berges, armés de fusils à balles explosibles et de harpons munis

de longues lignes.

C'est, en effet, une baleine, -- de l'espèce de ces cachalots si

nombreux aux Bermudes, -- qui, après avoir traversé le tunnel, se

débat maintenant dans les profondeurs du lagon. Puisque l'animal a

été contraint de chercher un refuge à l'intérieur de Back-Cup,

dois-je en conclure qu'il était poursuivi, que des baleiniers lui

donnaient la chasse?...

Quelques minutes s'écoulent avant que le cétacé remonte à la

surface du lagon. On entrevoit sa masse énorme, luisante et

verdâtre, évoluer comme s'il luttait contre un redoutable ennemi.

Lorsqu'il reparaît, deux colonnes liquides jaillissent à grand

bruit de ses évents.

«Si c'est par nécessité d'échapper à la chasse des baleiniers que

cet animal s'est jeté à travers le tunnel, me dis-je alors, c'est

qu'il y a un navire à proximité de Back-Cup... peut-être à

quelques encablures du littoral... C'est que ses embarcations ont

suivi les passes de l'ouest jusqu'au pied de l'îlot... Et ne

pouvoir communiquer avec elles!...»

Et quand cela serait, est-ce qu'il m'est possible de les rejoindre

à travers ces parois de Back-Cup?...

Au surplus, je ne tarde pas à être fixé sur la cause qui a

provoqué l'apparition du cachalot. Il ne s'agit point de pêcheurs

acharnés à sa poursuite, mais d'une bande de requins, -- de ces

formidables squales qui infectent les parages des Bermudes. Je les

distingue sans peine entre deux eaux. Au nombre de cinq ou six,

ils se retournent sur le flanc, ouvrant leurs énormes mâchoires

hérissées de dents comme une étrille est hérissée de pointes. Ils

se précipitent sur la baleine qui ne peut se défendre qu'en les

assommant à coups de queue. Elle a déjà reçu de larges blessures,

et les eaux se teignent de colorations rougeâtres, tandis qu'elle

plonge, remonte, émerge, sans parvenir à éviter les morsures des

squales.

Et, pourtant, ce ne seront pas ces voraces animaux qui sortiront

vainqueurs de la lutte. Cette proie va leur échapper, car l'homme,

avec ses engins, est plus puissant qu'eux. Il y a là, sur les

berges, nombre des compagnons de Ker Karraje, qui ne valent pas

mieux que ces requins, car pirates ou tigres de mer, c'est tout

un!... Ils vont essayer de capturer le cachalot, et cet animal

sera de bonne prise pour les gens de Back-Cup!...

En ce moment, la baleine se rapproche de la jetée, sur laquelle

sont postés le Malais du comte d'Artigas et plusieurs autres des

plus robustes. Ledit Malais est armé d'un harpon auquel se

rattache une longue corde. Il le brandit d'un bras vigoureux et le

lance avec autant de force que d'adresse.

Grièvement atteinte sous sa nageoire gauche, la baleine s'enfonce

d'un coup brusque, escortée des squales qui s'immergent à sa

suite. La corde du harpon se déroule sur une longueur de cinquante

à soixante mètres. Il n'y a plus qu'à haler dessus, et l'animal

reviendra du fond pour exhaler son dernier souffle à la surface.

C'est ce qu'exécutent le Malais et ses camarades, sans y mettre

trop de hâte, de manière à ne point arracher le harpon des flancs

de la baleine, qui ne tarde pas à reparaître près de la paroi où

s'ouvre l'orifice du tunnel.

Frappé à mort, l'énorme mammifère se démène dans une agonie

furieuse, lançant des gerbes de vapeurs, des colonnes d'air et

d'eau mélangées d'un flux de sang. Et alors, d'un terrible coup,

il envoie un des squales tout pantelant sur les roches.

Par suite de la secousse, le harpon s'est détaché de son flanc et

le cachalot plonge encore. Quand il revient une dernière fois,

c'est pour battre les eaux d'un revers de queue si formidable

qu'une forte dépression se produit, laissant voir en partie

l'entrée du tunnel.

Les requins se précipitent alors sur leur proie; mais une grêle de

balles frappe les uns et met en fuite les autres.

La bande des squales a-t-elle pu retrouver l'orifice, sortir de

Back-Cup, regagner le large?... C'est probable. Néanmoins, pendant

quelques jours, mieux vaudra, par prudence, ne point se baigner

dans les eaux du lagon. Quant à la baleine, deux hommes se sont

embarqués dans le canot pour aller l'amarrer. Puis, lorsqu'elle a

été halée vers la jetée, elle est dépecée par le Malais, qui ne

semble pas novice en ce genre de travail.

Finalement, ce que je connais avec exactitude, c'est l'endroit

précis où débouche le tunnel à travers la paroi de l'ouest... Cet

orifice se trouve à trois mètres seulement au-dessous de la berge.

Il est vrai, à quoi cela peut-il me servir?

-- _7 août. _-- Voici douze jours que le comte d'Artigas,

l'ingénieur Serkö et le capitaine Spade ont pris la mer. Rien ne

fait encore présager que le retour de la goélette soit prochain.

Cependant j'ai remarqué que le tug se tient prêt à appareiller

comme le serait un steamer resté sous vapeur, et ses piles sont

toujours tenues en tension par le mécanicien Gibson. Si la

goélette _Ebba _ne craint pas de gagner en plein jour les ports

des États-Unis, il est probable qu'elle choisira de préférence le

soir pour s'engager dans le chenal de Back-Cup. Aussi je pense que

Ker Karraje et ses compagnons reviendront la nuit.

-- _10 août._ -- Hier soir, vers huit heures, comme je le

prévoyais, le tug a plongé et franchi le tunnel juste à temps pour

aller donner la remorque à l'_Ebba_ à travers la passe, et il a

ramené ses passagers avec son équipage.

En sortant, ce matin, j'aperçois Thomas Roch et l'ingénieur Serkö

qui s'entretiennent en descendant vers le lagon. De quoi ils

parlent tous deux, on le devine. Je stationne à une vingtaine de

pas, ce qui me permet d'observer mon ex-pensionnaire.

Ses yeux brillent, son front s'éclaircit, sa physionomie se

transforme, tandis que l'ingénieur Serkö répond à ses questions.

C'est à peine s'il peut rester en place. Aussi se hâte-t-il de

gagner la jetée.

L'ingénieur Serkö le suit, et tous deux s'arrêtent sur la berge,

près du tug.

L'équipage, occupé au déchargement de la cargaison, vient de

déposer entre les roches dix caisses de moyenne grandeur. Le

couvercle de ces caisses porte en lettres rouges une marque

particulière, -- des initiales que Thomas Roch regarde avec

attention.

L'ingénieur Serkö donne ordre alors que les caisses, dont la

contenance peut être évaluée à un hectolitre chacune, soient

transportées dans les magasins de la rive gauche. Ce transport est

immédiatement effectué avec le canot.

À mon avis, ces caisses doivent renfermer les substances dont la

combinaison ou le mélange produisent l'explosif et le

déflagrateur... Quant aux engins, ils ont dû être commandés à

quelque usine du continent. Lorsque leur fabrication sera

terminée, la goélette les ira chercher et les rapportera à Back-

Cup...

Ainsi, cette fois, l'_Ebba _n'est point revenue avec des

marchandises volées, elle ne s'est pas rendue coupable de nouveaux

actes de piraterie. Mais de quelle puissance terrible va être armé

Ker Karraje pour l'offensive et la défensive sur mer! À en croire

Thomas Roch, son Fulgurateur n'est-il pas capable d'anéantir d'un

seul coup le sphéroïde terrestre?... Et qui sait s'il ne le

tentera pas un jour?...

XII

Les conseils de l'ingénieur Serkö

Thomas Roch, qui s'est mis à l'oeuvre, reste de longues heures à

l'intérieur d'un hangar de la rive gauche, dont on a fait son

laboratoire. Personne n'y entre que lui. Veut-il donc travailler

seul à ses préparations, sans en indiquer les formules?... Cela

est assez vraisemblable. Quant aux dispositions qu'exige l'emploi

du Fulgurateur Roch, j'ai lieu de croire qu'elles sont extrêmement

simples. En effet, ce genre de projectile ne nécessite ni canon,

ni mortier, ni tube de lancement comme le boulet Zalinski. Par

cela même qu'il est autopropulsif, il porte en lui sa puissance de

projection, et tout navire qui passerait dans une certaine zone

risquerait d'être anéanti, rien que par l'effroyable trouble des

couches atmosphériques. Que pourra-t-on contre Ker Karraje, s'il

dispose jamais d'un pareil engin de destruction?...

-- _Du 11 au 17 août_. -- Pendant cette semaine, le travail de

Thomas Roch s'est poursuivi sans interruption. Chaque matin,

l'inventeur se rend à son laboratoire, et il n'en revient qu'à la

nuit tombante. Tenter de le rejoindre, de lui parler, je ne

l'essaie même pas. Quoiqu'il soit toujours indifférent à ce qui ne

se rapporte pas à son oeuvre, il paraît être en complète

possession de lui-même. Et pourquoi ne jouirait-il pas de sa

pleine cérébralité?... N'est-il pas arrivé à l'entière

satisfaction de son génie?... Ses plans, conçus de longue date,

n'est-il pas en train de les exécuter?...

-- _Nuit du 17 au 18 août. _-- À une heure du matin, des

détonations, qui viennent de l'extérieur, m'ont réveillé en

sursaut.

Est-ce une attaque contre Back-Cup?... me suis-je demandé. Aurait-

on suspecté les allures de la goélette du comte d'Artigas, et

serait-elle pourchassée à l'entrée des passes?... Essaie-t-on de

détruire l'îlot à coups de canon?... Justice va-t-elle être enfin

faite de ses malfaiteurs, avant que Thomas Roch ait achevé la

fabrication de son explosif, avant que les engins aient été

rapportés à Back-Cup?...

À plusieurs reprises, ces détonations, très violentes, éclatent

presque à des intervalles réguliers. Et l'idée me vient que, si la

goélette _Ebba_ est anéantie, toute communication avec le

continent étant impossible, le ravitaillement de l'îlot ne pourra

plus s'effectuer...

Face au drapeau · 第 9 / 14 段