silence est aussi absolu que l'obscurité, -- silence bizarre,
troublé seulement, lorsque je remue, par la sonorité du plancher
métallique. Rien de ces rumeurs sourdes qui règnent d'habitude à
bord des navires, ni le vague frôlement du courant le long de sa
coque, ni le clapotis de la mer qui lèche sa carène. Rien non plus
de ce bercement qui eût dû se produire, car, dans l'estuaire de la
Neuze, la marée détermine toujours un mouvement ondulatoire très
sensible.
Mais, en réalité, ce compartiment où je suis emprisonné
appartient-il à un navire?... Puis-je affirmer qu'il flotte à la
surface des eaux de la Neuze, bien que j'aie été transporté par
une embarcation dont le trajet n'a duré qu'une minute?... En
effet, pourquoi ce canot, au lieu de rejoindre un bâtiment
quelconque qui l'attendait au pied de Healthful-House, n'aurait-il
point rallié un autre point de la rive?... Et, dans ce cas, ne
serait-il pas possible que j'eusse été déposé à terre, au fond
d'une cave?... Cela expliquerait cette immobilité complète du
compartiment. Il est vrai, il y a ces cloisons métalliques, ces
tôles boulonnées, et aussi cette vague émanation saline répandue
autour de moi -- cette odeur _sui generis_, dont l'air est
généralement imprégné à l'intérieur des navires, et sur la nature
de laquelle je ne puis me tromper...
Un intervalle de temps que j'estime à quatre heures s'est écoulé
depuis mon incarcération. Il doit donc être près de minuit. Vais-
je rester ainsi jusqu'au matin?... Il est heureux que j'aie dîné à
six heures, suivant les règlements de Healthful-House. Je ne
souffre pas de la faim, et je suis plutôt pris d'une forte envie
de dormir. Cependant, j'aurai, je l'espère, l'énergie de résister
au sommeil... Je ne me laisserai pas y succomber... Il faut me
ressaisir à quelque chose du dehors... À quoi?... Ni son ni
lumière ne pénètrent dans cette boite de tôle... Attendons!...
Peut-être, si faible qu'il soit, un bruit arrivera-t-il à mon
oreille?... Aussi est-ce dans le sens de l'ouïe que se concentre
toute ma puissance vitale... Et puis, je guette toujours, -- en
cas que je ne serais pas sur la terre ferme, -- un mouvement, une
oscillation, qui finira par se faire sentir... En admettant que le
bâtiment soit encore mouillé sur ses ancres, il ne peut tarder à
appareiller... ou... alors... je ne comprendrais plus pourquoi on
nous aurait enlevés, Thomas Roch et moi...
Enfin... ce n'est point une illusion... Un léger roulis me berce
et me donne la certitude que je ne suis point à terre... bien
qu'il soit peu sensible, sans choc, sans à-coups... C'est plutôt
une sorte de glissement à la surface des eaux...
Réfléchissons avec sang-froid. Je suis à bord d'un des navires
mouillés à l'embouchure de la Neuze, et qui attendait sous voile
ou sous vapeur le résultat de l'enlèvement. Le canot m'y a
transporté; mais, je le répète, je n'ai point eu la sensation
qu'on me hissait par-dessus des bastingages... Ai-je donc été
glissé à travers un sabord percé dans la coque? Peu importe, après
tout! Que l'on m'ait ou non descendu à fond de cale, je suis sur
un appareil flottant et mouvant...
Sans doute, la liberté me sera bientôt rendue, ainsi qu'à Thomas
Roch, -- en admettant qu'on l'ait enfermé avec autant de soin que
moi. Par liberté, j'entends la faculté d'aller à ma convenance sur
le pont de ce bâtiment. Toutefois, ce ne sera pas avant quelques
heures, car il ne faut pas que nous puissions être aperçus. Donc,
nous ne respirerons l'air du dehors qu'à l'heure où le bâtiment
aura gagné la pleine mer. Si c'est un navire à voiles, il aura dû
attendre que la brise s'établisse, -- cette brise qui vient de
terre au lever du jour et favorise la navigation sur le Pamplico-
Sound. Il est vrai, si c'est un bateau à vapeur...
Non!... À bord d'un steamer se propagent inévitablement des
exhalaisons de houille, de graisses, des odeurs échappées des
chambres de chauffe qui seraient arrivées jusqu'à moi... Et puis,
les mouvements de l'hélice ou des aubes, les trépidations des
machines, les à-coups des pistons, je les eusse ressentis...
En somme, le mieux est de patienter. Demain seulement, je serai
extrait de ce trou. D'ailleurs, si l'on ne me rend pas la liberté,
on m'apportera quelque nourriture. Quelle apparence y a-t-il que
l'on veuille me laisser mourir de faim?... Il eût été plus
expéditif de m'envoyer au fond de la rivière et de ne point
m'embarquer... Une fois au large, qu'y a-t-il à craindre de
moi?... Ma voix ne pourra plus se faire entendre... Quant à mes
réclamations, inutiles, à mes récriminations, plus inutiles
encore!
Et puis, que suis-je pour les auteurs de cet attentat?... Un
simple surveillant d'hospice, un Gaydon sans importance...
C'est Thomas Roch qu'il s'agissait d'enlever de Healthful-House...
Moi... je n'ai été pris que par surcroît... parce que je suis
revenu au pavillon à cet instant...
Dans tous les cas, quoi qu'il arrive, quels que soient les gens
qui ont conduit cette affaire, en quelque lieu qu'ils m'emmènent,
je m'en tiens à cette résolution: continuer à jouer mon rôle de
gardien. Personne, non! personne ne soupçonnera que, sous l'habit
de Gaydon, se cache l'ingénieur Simon Hart. À cela, deux
avantages: d'abord, on ne se défiera pas d'un pauvre diable de
surveillant, et, en second lieu, peut-être pourrai-je pénétrer les
mystères de cette machination et les mettre à profit, si je
parviens à m'enfuir...
Où ma pensée s'égare-t-elle?... Avant de prendre la fuite,
attendons d'être arrivé à destination. Il sera temps de songer à
s'évader, si quelque occasion se présente... Jusque-là,
l'essentiel est qu'on ne sache pas qui je suis, et on ne le saura
pas.
Maintenant, certitude complète à cet égard, nous sommes en cours
de navigation. Toutefois, je reviens sur ma première idée. Non!...
le navire qui nous emporte, s'il n'est pas un steamer, ne doit pas
être non plus un voilier. Il est incontestablement poussé par un
puissant engin de locomotion. Que je n'entende point ces bruits
spéciaux des machines à vapeur, quand elles actionnent des hélices
ou des roues, d'accord; que ce navire ne soit pas ébranlé sous le
va-et-vient des pistons dans les cylindres, je suis forcé de
l'admettre. C'est plutôt qu'un mouvement continu et régulier, une
sorte de rotation directe qui se communique au propulseur, quel
qu'il puisse être. Aucune erreur n'est possible: le bâtiment est
mu par un mécanisme particulier... Lequel?...
S'agirait-il d'une de ces turbines dont on a parlé depuis quelque
temps, et qui, manoeuvrées à l'intérieur d'un tube immergé, sont
destinées à remplacer les hélices, utilisant mieux qu'elles la
résistance de l'eau et imprimant une vitesse plus considérable?...
Encore quelques heures, et je saurai à quoi m'en tenir sur ce
genre de navigation, qui semble s'opérer dans un milieu
parfaitement homogène.
D'ailleurs, -- effet non moins extraordinaire, -- les mouvements
de roulis et de tangage ne sont aucunement sensibles. Or, comment
se fait-il que le Pamplico-Sound soit dans un tel état de
tranquillité?... Rien que les courants de mer montante et
descendante suffisent d'ordinaire à troubler sa surface.
Il est vrai, peut-être le flot est-il étale à cette heure, et, je
m'en souviens, la brise de terre était tombée hier avec le soir.
N'importe! Cela me paraît inexplicable, car un bâtiment, mû par un
propulseur, quelle que soit sa vitesse, éprouve toujours des
oscillations dont je ne puis saisir le plus léger indice.
Voilà de quelles pensées obsédantes ma tête est maintenant
remplie! Malgré une pressante envie de dormir, malgré la torpeur
qui m'envahit au milieu de cette atmosphère étouffante, j'ai
résolu de ne point m'abandonner au sommeil. Je veillerai jusqu'au
jour, et encore ne fera-t-il jour pour moi qu'au moment où ce
compartiment recevra la lumière extérieure. Et, peut-être ne
suffira-t-il pas que la porte s'ouvre, et faudra-t-il qu'on me
sorte de ce trou, qu'on me ramène sur le pont...
Je m'accote à l'un des angles des cloisons, car je n'ai pas même
un banc pour m'asseoir. Mais, comme mes paupières sont alourdies,
comme je me sens en proie à une sorte de somnolence, je me relève.
La colère me prend, je frappe les parois du poing, j'appelle... En
vain mes mains se meurtrissent contre les boulons des tôles, et
mes cris ne font venir personne.
Oui!... cela est indigne de moi. Je me suis promis de me modérer,
et voilà que, dès le début, je perds la possession de moi-même, et
me conduis en enfant...
Il est de toute certitude que l'absence de tangage et de roulis
prouve au moins que le navire n'a pas encore atteint la pleine
mer. Est-ce que, au lieu de traverser le Pamplico-Sound, il aurait
remonté le cours de la Neuze?... Non! Pourquoi s'enfoncerait-il au
milieu des territoires du comté?... Si Thomas Roch a été enlevé de
Healthful-House, c'est que ses ravisseurs avaient l'intention de
l'entraîner hors des États-Unis, -- probablement dans une île
lointaine de l'Atlantique, ou sur un point quelconque de l'Ancien
Continent. Donc, ce n'est pas la Neuze, de cours peu étendu, que
remonte notre appareil marin... Nous sommes sur les eaux du
Pamplico-Sound, qui doit être au calme blanc.
Soit! lorsque le navire aura pris le large, il ne pourra échapper
aux oscillations de la houle, qui, même alors que la brise est
tombée, se fait toujours sentir pour les bâtiments de moyenne
grandeur. À moins d'être à bord d'un croiseur ou d'un cuirassé...
et ce n'est pas le cas, j'imagine!
En ce moment, il me semble bien... En effet... je ne me trompe
pas... Un bruit se produit à l'intérieur... un bruit de pas... Ces
pas se rapprochent de la cloison de tôle, dans laquelle est percée
la porte du compartiment... Ce sont des hommes de l'équipage, sans
doute... Cette porte va-t-elle s'ouvrir enfin?... J'écoute... Des
gens parlent, et j'entends leur voix... mais je ne puis les
comprendre... Ils se servent d'une langue qui m'est inconnue...
J'appelle... je crie... Pas de réponse!
Il n'y a donc qu'à attendre, attendre, attendre! Ce mot-là, je me
le répète, et il bat dans ma pauvre tête comme le battant d'une
cloche!
Essayons de calculer le temps qui s'est écoulé.
En somme, je ne puis pas l'évaluer à moins de quatre ou cinq
heures depuis que le navire s'est mis en marche. À mon estime,
minuit est passé. Par malheur, ma montre ne peut me servir au
milieu de cette profonde obscurité.
Or, si nous naviguons depuis cinq heures, le navire est
actuellement en dehors du Pamplico-Sound, qu'il en soit sorti par
l'Ocracoke-inlet ou par l'Hatteras-inlet. J'en conclus qu'il doit
être au large du littoral -- d'un bon mille au moins... Et,
cependant, je ne ressens rien de la houle du large...
C'est là l'inexplicable, c'est là l'invraisemblable... Voyons...
Est-ce que je me suis trompé?... Est-ce que j'ai été dupe d'une
illusion?... Ne suis-je point renfermé à fond de cale d'un
bâtiment en marche?...
Une nouvelle heure vient de s'écouler, et, soudain, les
trépidations des machines ont cessé... Je me rends parfaitement
compte de l'immobilité du navire qui m'emporte... Était-il donc
rendu à destination?... Dans ce cas, ce ne pourrait être que dans
un des ports du littoral, au nord ou au sud du Pamplico-Sound...
Mais quelle apparence que Thomas Roch, arraché de Healthful-House,
ait été ramené en terre ferme?... L'enlèvement ne pourrait tarder
à être connu, et ses auteurs s'exposeraient à être découverts par
les autorités de l'Union...
D'ailleurs, si le bâtiment est actuellement au mouillage, je vais
entendre le bruit de la chaîne à travers l'écubier, et, quand il
viendra à l'appel de son ancre, une secousse se produira, -- une
secousse que je guette... que je reconnaîtrai... Cela ne saurait
tarder de quelques minutes.
J'attends... j'écoute...
Un morne et inquiétant silence règne à bord... C'est à se demander
s'il y a sur ce navire d'autres êtres vivants que moi...
À présent, je me sens envahir par une sorte de torpeur...
L'atmosphère est viciée... La respiration me manque... Ma poitrine
est comme écrasée d'un poids dont je ne puis me délivrer...
Je veux résister... C'est impossible... J'ai dû m'étendre dans un
coin et me débarrasser d'une partie de mes vêtements, tant la
température est élevée... Mes paupières s'alourdissent, se
ferment, et je tombe dans une prostration, qui va me plonger en un
lourd et irrésistible sommeil...
Combien de temps ai-je dormi?... Je l'ignore. Fait-il nuit, fait-
il jour?... Je ne saurais le dire. Mais, ce que j'observe en
premier lieu, c'est que ma respiration est plus facile. Mes
poumons s'emplissent d'un air qui n'est plus empoisonné d'acide
carbonique.
Est-ce que cet air a été renouvelé tandis que je dormais?... Le
compartiment a-t-il été ouvert?... Quelqu'un est-il entré dans cet
étroit réduit?...
Oui... et j'en ai la preuve.
Ma main -- au hasard -- vient de saisir un objet, un récipient
rempli d'un liquide dont l'odeur est engageante. Je le porte à mes
lèvres, qui sont brûlantes, car je suis torturé par la soif à ce
point que je me contenterais même d'une eau saumâtre.
C'est de l'ale, -- une ale de bonne qualité, -- qui me rafraîchit,
me réconforte, et dont j'absorbe une pinte entière.
Mais si on ne m'a pas condamné à mourir de soif, on ne m'a pas, je
suppose, condamné à mourir de faim?...
Non... Dans un des coins a été déposé un panier, et ce panier
contient une miche de pain avec un morceau de viande froide.
Je mange donc... je mange avidement, et les forces peu à peu me
reviennent.
Décidément, je ne suis pas aussi abandonné que je l'aurais pu
craindre. On s'est introduit dans ce trou obscur, et, par la
porte, a pénétré un peu de cet oxygène du dehors sans lequel
j'aurais été asphyxié. Puis, on a mis à ma disposition de quoi
calmer ma soif et ma faim jusqu'à l'heure où je serai délivré.
Combien de temps cette incarcération durera-t-elle encore?... Des
jours... des mois?... Il ne m'est pas possible, d'ailleurs, de
calculer le temps qui s'est écoulé pendant mon sommeil ni
d'établir avec quelque approximation l'heure qu'il est. J'avais
bien eu soin de remonter ma montre, mais ce n'est pas une montre à
répétition... Peut-être, en tâtant les aiguilles?... Oui... il me
semble que la petite est sur le chiffre huit... du matin, sans
doute...
Ce dont je suis certain, par exemple, c'est que le bâtiment n'est
plus en marche. Il ne se produit pas la plus légère secousse à
bord -- ce qui indique que le propulseur est au repos. Cependant
les heures se passent, des heures interminables, et je me demande
si l'on n'attendra pas la nuit pour entrer de nouveau dans ce
compartiment, afin de l'aérer comme on l'a fait pendant que je
dormais, en renouveler les provisions... Oui... on veut profiter
de mon sommeil...
Cette fois, j'y suis résolu... je résisterai... Et même, je
feindrai de dormir... et quelle que soit la personne qui entrera,
je saurai l'obliger à me répondre!
VI
Sur le pont
Me voici à l'air libre et je respire à pleins poumons... On m'a
enfin extrait de cette boîte étouffante et remonté sur le pont du
navire... Tout d'abord, en parcourant l'horizon du regard, je n'ai
plus aperçu aucune terre... Rien que cette ligne circulaire qui
délimite la mer et le ciel!
Non!... Il n'y a pas même une apparence de continent à l'ouest, de
ce côté où le littoral de l'Amérique du Nord se développe sur des
milliers de milles.
En ce moment, le soleil, à son déclin, n'envoie plus que des
rayons obliques à la surface de l'Océan... Il doit être environ
six heures du soir... Je consulte ma montre... Oui, six heures et
treize minutes.
Voici ce qui s'est passé pendant cette nuit du 17 juin.
J'attendais, comme je l'ai dit, que s'ouvrît la porte du
compartiment, bien décidé à ne point succomber au sommeil. Je ne
doutais pas qu'il fît jour alors, et la journée s'avançait, et
personne ne venait. Des provisions qui avaient été mises à ma
disposition, il ne restait plus rien. Je commençais à souffrir de
la faim, sinon de la soif, ayant conservé un peu d'ale.
Dès mon réveil, certains frémissements de la coque m'avaient donné
à penser que le bâtiment s'était remis en marche, après avoir
stationné depuis la veille, -- probablement dans quelque crique
déserte de la côte, puisque je n'avais rien ressenti des secousses
qui accompagnent l'opération du mouillage.
Il était donc six heures, lorsque des pas ont résonné derrière la
cloison métallique du compartiment. Allait-on entrer?... Oui... Un
grincement de serrure s'est produit, et la porte s'est ouverte. La
lueur d'un fanal a dissipé la profonde obscurité au milieu de
laquelle j'étais plongé depuis mon arrivée à bord.
Deux hommes ont apparu, que je n'ai pas eu le loisir de dévisager.
Ces deux hommes m'ont saisi par les bras, et un épais morceau de
toile a enveloppé ma tête, de telle sorte qu'il me fut impossible
de rien voir.
Que signifiait cette précaution?... Qu'allait-on faire de moi?...
J'ai voulu me débattre... On m'a solidement maintenu... J'ai
interrogé... Je n'ai pu obtenir aucune réponse. Quelques paroles
ont été échangées entre ces hommes, dans une langue que je ne
comprenais pas, et dont je n'ai pu reconnaître la provenance.
Décidément, on usait de peu d'égards envers moi! Il est vrai, un
gardien de fous, pourquoi se gêner avec un si infime
personnage?... Mais je ne suis pas bien sûr que l'ingénieur Simon
Hart eût été l'objet de meilleurs traitements.
Cette fois, cependant, on ne m'a pas bâillonné, on ne m'a lié ni
les bras ni les jambes. On s'est contenté de me tenir
vigoureusement, et je n'aurais pu fuir.
Un instant après, je suis entraîné hors du compartiment et poussé
à travers une étroite coursive. Sous mes pieds résonnent les
marches d'un escalier métallique. Puis, un air frais frappe mon
visage, et, à travers le morceau de toile, je respire avidement.
Alors on me soulève, et les deux hommes me déposent sur un
plancher qui, cette fois, n'est pas fait de plaques de tôle et
doit être le pont d'un navire.
Enfin les bras qui me serraient se relâchent. Me voici libre de
mes mouvements. J'arrache aussitôt la toile qui me recouvre la
tête, et je regarde...
Je suis à bord d'une goélette en pleine marche, dont le sillage
laisse une longue trace blanche.
Il m'a fallu saisir un des galhaubans pour ne pas choir, ébloui
que je suis par le grand jour, après cet emprisonnement de
quarante-huit heures au milieu d'une complète obscurité.
Sur le pont vont et viennent une dizaine d'hommes à la physionomie
rude, -- des types très dissemblables, auxquels je ne saurais
assurer une origine quelconque. D'ailleurs c'est à peine s'ils
font attention à moi.
Quant à la goélette, d'après mon estime, elle peut jauger de deux
cent cinquante à trois cents tonneaux. Assez large de flancs, sa
mâture est forte, et sa surface de voilure doit lui donner une
rapide allure par belle brise.
À l'arrière, un homme au visage hâlé est au gouvernail. Sa main,
sur les poignées de la roue, maintient la goélette contre des
embardées assez violentes.
J'aurais voulu lire le nom de ce navire, qui a l'aspect d'un yacht
de plaisance. Mais ce nom, est-il inscrit au tableau d'arrière ou
sur les pavois de l'avant?...
Je me dirige vers un des matelots, et lui dis:
«Quel est ce navire?...»
Nulle réponse, et j'ai même lieu de croire que cet homme ne me
comprend pas.
«Où est le capitaine?...» ai-je ajouté.
Le matelot n'a pas plus répondu à cette question qu'à la
précédente.
Je me transporte vers l'avant.
En cet endroit, au-dessus des montants du guindeau, est suspendue
une cloche... Sur le bronze de cette cloche, peut-être un nom est-
il gravé -- le nom de la goélette?...
Aucun nom.
Je reviens vers l'arrière, et, m'adressant à l'homme de barre, je
renouvelle ma question...
Cet homme me lance un regard peu sympathique, hausse les épaules,
et s'arc-boute solidement pour ramener la goélette jetée sur
bâbord dans un violent écart.
L'idée me vient de voir si Thomas Roch est là... Je ne l'aperçois
pas... N'est-il pas à bord?... Cela serait inexplicable. Pourquoi
aurait-on enlevé de Healthful-House le gardien Gaydon seul?...
Personne n'a jamais pu soupçonner que je fusse l'ingénieur Simon
Hart, et, lors même qu'on le saurait, quel intérêt y aurait-il eu
à s'emparer de ma personne, et que pourrait-on attendre de moi?...
Aussi, puisque Thomas Roch n'est pas sur le pont, j'imagine qu'il
doit être enfermé dans l'une des cabines, et puisse-t-il avoir été
traité avec plus d'égards que son ex-gardien!
Voyons donc -- et comment cela ne m'a-t-il pas frappé
immédiatement -- dans quelles conditions marche-t-elle, cette
goélette?... Les voiles sont serrées... il n'y a pas un pouce de
toile dehors... la brise est tombée... les quelques souffles
intermittents, qui viennent de l'est, sont contraires, puisque
nous avons le cap dans cette direction... Et, cependant, la
goélette file avec rapidité, piquant un peu du nez, tandis que son
étrave fend les eaux, dont l'écume glisse sur sa ligne de
flottaison. Un sillage, comme une moire onduleuse, s'étend au loin
en arrière.
Ce navire est-il donc un _steam-yacht_?... Non!... Aucune cheminée
ne se dresse entre son grand mât et son mât de misaine... Est-ce
un bateau mû par l'électricité, possédant soit une batterie
d'accumulateurs, soit des piles d'une puissance considérable, qui
actionnent son hélice et lui impriment une pareille vitesse?...
En effet, je ne saurais m'expliquer autrement cette navigation.
Dans tous les cas, puisque le propulseur ne peut être qu'une
hélice, en me penchant au-dessus du couronnement, je la verrai
fonctionner, et il ne me restera plus qu'à reconnaître de quelle
source mécanique provient son mouvement.
L'homme de barre me laisse approcher, non sans m'adresser un
regard ironique.
Je me penche en dehors, et j'observe...
Nulle trace de ces bouillonnements qu'aurait produits la rotation
d'une hélice... Rien qu'un sillage plat, s'étendant à trois ou
quatre encablures, tel qu'en laisse un bâtiment entraîné par une
voilure puissante...
Mais quel est donc l'engin propulsif qui donne à cette goélette
cette merveilleuse vitesse? Je l'ai dit, le vent est plutôt
défavorable, la mer ne se soulève qu'en de longues ondulations qui
ne déferlent pas...
Je le saurai pourtant, et, sans que l'équipage se préoccupe de ma
personne, je retourne vers l'avant.
Arrivé près du capot du poste, me voici en présence d'un homme
dont la figure ne m'est pas inconnue... Accoudé tout à côté, cet
homme me laisse approcher de lui et me regarde... Il semble
attendre que je lui adresse la parole...
La mémoire me revient... C'est le personnage qui accompagnait le
comte d'Artigas pendant sa visite à Healthful-House. Oui... il n'y
a pas d'erreur...
Ainsi, c'est ce riche étranger qui a enlevé Thomas Roch, et je
suis à bord de l'_Ebba_, son yacht bien connu sur ces parages de
l'Est-Amérique!... Soit! L'homme qui est devant moi me dira ce que
j'ai le droit de savoir. Je me souviens que le comte d'Artigas et
lui parlaient la langue anglaise... Il me comprendra et ne pourra
refuser de répondre à mes questions.
Dans ma pensée, cet homme doit être le capitaine de la goélette
_Ebba_.
«Capitaine, lui dis-je, c'est vous que j'ai vu à Healthful-
House... Vous me reconnaissez?...»
Lui se contente de me dévisager et ne daigne pas me répondre.
«Je suis le surveillant Gaydon, ai-je repris, le gardien de Thomas
Roch, et je veux savoir pourquoi vous m'avez enlevé et mis à bord
de cette goélette?...»
Ledit capitaine m'interrompt d'un signe, et encore, ce signe,
n'est-ce pas à moi qu'il s'adresse, mais à quelques matelots
postés près du gaillard d'avant.
Ceux-ci accourent, me prennent les bras, et, s'inquiétant peu du
mouvement de colère que je ne puis retenir, m'obligent à descendre
l'escalier du capot de l'équipage.
Cet escalier n'est à vrai dire qu'une échelle à barreaux de fer
perpendiculairement fixée à la cloison. Sur le palier, de chaque
côté, s'ouvre une porte, qui établit la communication entre le
poste, la cabine du capitaine et d'autres chambres contiguës.
Allait-on de nouveau me plonger dans le sombre réduit que j'ai
déjà occupé à fond de cale?...