Mon oreille collée contre la porte, je n'entends aucun bruit. Le

silence est aussi absolu que l'obscurité, -- silence bizarre,

troublé seulement, lorsque je remue, par la sonorité du plancher

métallique. Rien de ces rumeurs sourdes qui règnent d'habitude à

bord des navires, ni le vague frôlement du courant le long de sa

coque, ni le clapotis de la mer qui lèche sa carène. Rien non plus

de ce bercement qui eût dû se produire, car, dans l'estuaire de la

Neuze, la marée détermine toujours un mouvement ondulatoire très

sensible.

Mais, en réalité, ce compartiment où je suis emprisonné

appartient-il à un navire?... Puis-je affirmer qu'il flotte à la

surface des eaux de la Neuze, bien que j'aie été transporté par

une embarcation dont le trajet n'a duré qu'une minute?... En

effet, pourquoi ce canot, au lieu de rejoindre un bâtiment

quelconque qui l'attendait au pied de Healthful-House, n'aurait-il

point rallié un autre point de la rive?... Et, dans ce cas, ne

serait-il pas possible que j'eusse été déposé à terre, au fond

d'une cave?... Cela expliquerait cette immobilité complète du

compartiment. Il est vrai, il y a ces cloisons métalliques, ces

tôles boulonnées, et aussi cette vague émanation saline répandue

autour de moi -- cette odeur _sui generis_, dont l'air est

généralement imprégné à l'intérieur des navires, et sur la nature

de laquelle je ne puis me tromper...

Un intervalle de temps que j'estime à quatre heures s'est écoulé

depuis mon incarcération. Il doit donc être près de minuit. Vais-

je rester ainsi jusqu'au matin?... Il est heureux que j'aie dîné à

six heures, suivant les règlements de Healthful-House. Je ne

souffre pas de la faim, et je suis plutôt pris d'une forte envie

de dormir. Cependant, j'aurai, je l'espère, l'énergie de résister

au sommeil... Je ne me laisserai pas y succomber... Il faut me

ressaisir à quelque chose du dehors... À quoi?... Ni son ni

lumière ne pénètrent dans cette boite de tôle... Attendons!...

Peut-être, si faible qu'il soit, un bruit arrivera-t-il à mon

oreille?... Aussi est-ce dans le sens de l'ouïe que se concentre

toute ma puissance vitale... Et puis, je guette toujours, -- en

cas que je ne serais pas sur la terre ferme, -- un mouvement, une

oscillation, qui finira par se faire sentir... En admettant que le

bâtiment soit encore mouillé sur ses ancres, il ne peut tarder à

appareiller... ou... alors... je ne comprendrais plus pourquoi on

nous aurait enlevés, Thomas Roch et moi...

Enfin... ce n'est point une illusion... Un léger roulis me berce

et me donne la certitude que je ne suis point à terre... bien

qu'il soit peu sensible, sans choc, sans à-coups... C'est plutôt

une sorte de glissement à la surface des eaux...

Réfléchissons avec sang-froid. Je suis à bord d'un des navires

mouillés à l'embouchure de la Neuze, et qui attendait sous voile

ou sous vapeur le résultat de l'enlèvement. Le canot m'y a

transporté; mais, je le répète, je n'ai point eu la sensation

qu'on me hissait par-dessus des bastingages... Ai-je donc été

glissé à travers un sabord percé dans la coque? Peu importe, après

tout! Que l'on m'ait ou non descendu à fond de cale, je suis sur

un appareil flottant et mouvant...

Sans doute, la liberté me sera bientôt rendue, ainsi qu'à Thomas

Roch, -- en admettant qu'on l'ait enfermé avec autant de soin que

moi. Par liberté, j'entends la faculté d'aller à ma convenance sur

le pont de ce bâtiment. Toutefois, ce ne sera pas avant quelques

heures, car il ne faut pas que nous puissions être aperçus. Donc,

nous ne respirerons l'air du dehors qu'à l'heure où le bâtiment

aura gagné la pleine mer. Si c'est un navire à voiles, il aura dû

attendre que la brise s'établisse, -- cette brise qui vient de

terre au lever du jour et favorise la navigation sur le Pamplico-

Sound. Il est vrai, si c'est un bateau à vapeur...

Non!... À bord d'un steamer se propagent inévitablement des

exhalaisons de houille, de graisses, des odeurs échappées des

chambres de chauffe qui seraient arrivées jusqu'à moi... Et puis,

les mouvements de l'hélice ou des aubes, les trépidations des

machines, les à-coups des pistons, je les eusse ressentis...

En somme, le mieux est de patienter. Demain seulement, je serai

extrait de ce trou. D'ailleurs, si l'on ne me rend pas la liberté,

on m'apportera quelque nourriture. Quelle apparence y a-t-il que

l'on veuille me laisser mourir de faim?... Il eût été plus

expéditif de m'envoyer au fond de la rivière et de ne point

m'embarquer... Une fois au large, qu'y a-t-il à craindre de

moi?... Ma voix ne pourra plus se faire entendre... Quant à mes

réclamations, inutiles, à mes récriminations, plus inutiles

encore!

Et puis, que suis-je pour les auteurs de cet attentat?... Un

simple surveillant d'hospice, un Gaydon sans importance...

C'est Thomas Roch qu'il s'agissait d'enlever de Healthful-House...

Moi... je n'ai été pris que par surcroît... parce que je suis

revenu au pavillon à cet instant...

Dans tous les cas, quoi qu'il arrive, quels que soient les gens

qui ont conduit cette affaire, en quelque lieu qu'ils m'emmènent,

je m'en tiens à cette résolution: continuer à jouer mon rôle de

gardien. Personne, non! personne ne soupçonnera que, sous l'habit

de Gaydon, se cache l'ingénieur Simon Hart. À cela, deux

avantages: d'abord, on ne se défiera pas d'un pauvre diable de

surveillant, et, en second lieu, peut-être pourrai-je pénétrer les

mystères de cette machination et les mettre à profit, si je

parviens à m'enfuir...

Où ma pensée s'égare-t-elle?... Avant de prendre la fuite,

attendons d'être arrivé à destination. Il sera temps de songer à

s'évader, si quelque occasion se présente... Jusque-là,

l'essentiel est qu'on ne sache pas qui je suis, et on ne le saura

pas.

Maintenant, certitude complète à cet égard, nous sommes en cours

de navigation. Toutefois, je reviens sur ma première idée. Non!...

le navire qui nous emporte, s'il n'est pas un steamer, ne doit pas

être non plus un voilier. Il est incontestablement poussé par un

puissant engin de locomotion. Que je n'entende point ces bruits

spéciaux des machines à vapeur, quand elles actionnent des hélices

ou des roues, d'accord; que ce navire ne soit pas ébranlé sous le

va-et-vient des pistons dans les cylindres, je suis forcé de

l'admettre. C'est plutôt qu'un mouvement continu et régulier, une

sorte de rotation directe qui se communique au propulseur, quel

qu'il puisse être. Aucune erreur n'est possible: le bâtiment est

mu par un mécanisme particulier... Lequel?...

S'agirait-il d'une de ces turbines dont on a parlé depuis quelque

temps, et qui, manoeuvrées à l'intérieur d'un tube immergé, sont

destinées à remplacer les hélices, utilisant mieux qu'elles la

résistance de l'eau et imprimant une vitesse plus considérable?...

Encore quelques heures, et je saurai à quoi m'en tenir sur ce

genre de navigation, qui semble s'opérer dans un milieu

parfaitement homogène.

D'ailleurs, -- effet non moins extraordinaire, -- les mouvements

de roulis et de tangage ne sont aucunement sensibles. Or, comment

se fait-il que le Pamplico-Sound soit dans un tel état de

tranquillité?... Rien que les courants de mer montante et

descendante suffisent d'ordinaire à troubler sa surface.

Il est vrai, peut-être le flot est-il étale à cette heure, et, je

m'en souviens, la brise de terre était tombée hier avec le soir.

N'importe! Cela me paraît inexplicable, car un bâtiment, mû par un

propulseur, quelle que soit sa vitesse, éprouve toujours des

oscillations dont je ne puis saisir le plus léger indice.

Voilà de quelles pensées obsédantes ma tête est maintenant

remplie! Malgré une pressante envie de dormir, malgré la torpeur

qui m'envahit au milieu de cette atmosphère étouffante, j'ai

résolu de ne point m'abandonner au sommeil. Je veillerai jusqu'au

jour, et encore ne fera-t-il jour pour moi qu'au moment où ce

compartiment recevra la lumière extérieure. Et, peut-être ne

suffira-t-il pas que la porte s'ouvre, et faudra-t-il qu'on me

sorte de ce trou, qu'on me ramène sur le pont...

Je m'accote à l'un des angles des cloisons, car je n'ai pas même

un banc pour m'asseoir. Mais, comme mes paupières sont alourdies,

comme je me sens en proie à une sorte de somnolence, je me relève.

La colère me prend, je frappe les parois du poing, j'appelle... En

vain mes mains se meurtrissent contre les boulons des tôles, et

mes cris ne font venir personne.

Oui!... cela est indigne de moi. Je me suis promis de me modérer,

et voilà que, dès le début, je perds la possession de moi-même, et

me conduis en enfant...

Il est de toute certitude que l'absence de tangage et de roulis

prouve au moins que le navire n'a pas encore atteint la pleine

mer. Est-ce que, au lieu de traverser le Pamplico-Sound, il aurait

remonté le cours de la Neuze?... Non! Pourquoi s'enfoncerait-il au

milieu des territoires du comté?... Si Thomas Roch a été enlevé de

Healthful-House, c'est que ses ravisseurs avaient l'intention de

l'entraîner hors des États-Unis, -- probablement dans une île

lointaine de l'Atlantique, ou sur un point quelconque de l'Ancien

Continent. Donc, ce n'est pas la Neuze, de cours peu étendu, que

remonte notre appareil marin... Nous sommes sur les eaux du

Pamplico-Sound, qui doit être au calme blanc.

Soit! lorsque le navire aura pris le large, il ne pourra échapper

aux oscillations de la houle, qui, même alors que la brise est

tombée, se fait toujours sentir pour les bâtiments de moyenne

grandeur. À moins d'être à bord d'un croiseur ou d'un cuirassé...

et ce n'est pas le cas, j'imagine!

En ce moment, il me semble bien... En effet... je ne me trompe

pas... Un bruit se produit à l'intérieur... un bruit de pas... Ces

pas se rapprochent de la cloison de tôle, dans laquelle est percée

la porte du compartiment... Ce sont des hommes de l'équipage, sans

doute... Cette porte va-t-elle s'ouvrir enfin?... J'écoute... Des

gens parlent, et j'entends leur voix... mais je ne puis les

comprendre... Ils se servent d'une langue qui m'est inconnue...

J'appelle... je crie... Pas de réponse!

Il n'y a donc qu'à attendre, attendre, attendre! Ce mot-là, je me

le répète, et il bat dans ma pauvre tête comme le battant d'une

cloche!

Essayons de calculer le temps qui s'est écoulé.

En somme, je ne puis pas l'évaluer à moins de quatre ou cinq

heures depuis que le navire s'est mis en marche. À mon estime,

minuit est passé. Par malheur, ma montre ne peut me servir au

milieu de cette profonde obscurité.

Or, si nous naviguons depuis cinq heures, le navire est

actuellement en dehors du Pamplico-Sound, qu'il en soit sorti par

l'Ocracoke-inlet ou par l'Hatteras-inlet. J'en conclus qu'il doit

être au large du littoral -- d'un bon mille au moins... Et,

cependant, je ne ressens rien de la houle du large...

C'est là l'inexplicable, c'est là l'invraisemblable... Voyons...

Est-ce que je me suis trompé?... Est-ce que j'ai été dupe d'une

illusion?... Ne suis-je point renfermé à fond de cale d'un

bâtiment en marche?...

Une nouvelle heure vient de s'écouler, et, soudain, les

trépidations des machines ont cessé... Je me rends parfaitement

compte de l'immobilité du navire qui m'emporte... Était-il donc

rendu à destination?... Dans ce cas, ce ne pourrait être que dans

un des ports du littoral, au nord ou au sud du Pamplico-Sound...

Mais quelle apparence que Thomas Roch, arraché de Healthful-House,

ait été ramené en terre ferme?... L'enlèvement ne pourrait tarder

à être connu, et ses auteurs s'exposeraient à être découverts par

les autorités de l'Union...

D'ailleurs, si le bâtiment est actuellement au mouillage, je vais

entendre le bruit de la chaîne à travers l'écubier, et, quand il

viendra à l'appel de son ancre, une secousse se produira, -- une

secousse que je guette... que je reconnaîtrai... Cela ne saurait

tarder de quelques minutes.

J'attends... j'écoute...

Un morne et inquiétant silence règne à bord... C'est à se demander

s'il y a sur ce navire d'autres êtres vivants que moi...

À présent, je me sens envahir par une sorte de torpeur...

L'atmosphère est viciée... La respiration me manque... Ma poitrine

est comme écrasée d'un poids dont je ne puis me délivrer...

Je veux résister... C'est impossible... J'ai dû m'étendre dans un

coin et me débarrasser d'une partie de mes vêtements, tant la

température est élevée... Mes paupières s'alourdissent, se

ferment, et je tombe dans une prostration, qui va me plonger en un

lourd et irrésistible sommeil...

Combien de temps ai-je dormi?... Je l'ignore. Fait-il nuit, fait-

il jour?... Je ne saurais le dire. Mais, ce que j'observe en

premier lieu, c'est que ma respiration est plus facile. Mes

poumons s'emplissent d'un air qui n'est plus empoisonné d'acide

carbonique.

Est-ce que cet air a été renouvelé tandis que je dormais?... Le

compartiment a-t-il été ouvert?... Quelqu'un est-il entré dans cet

étroit réduit?...

Oui... et j'en ai la preuve.

Ma main -- au hasard -- vient de saisir un objet, un récipient

rempli d'un liquide dont l'odeur est engageante. Je le porte à mes

lèvres, qui sont brûlantes, car je suis torturé par la soif à ce

point que je me contenterais même d'une eau saumâtre.

C'est de l'ale, -- une ale de bonne qualité, -- qui me rafraîchit,

me réconforte, et dont j'absorbe une pinte entière.

Mais si on ne m'a pas condamné à mourir de soif, on ne m'a pas, je

suppose, condamné à mourir de faim?...

Non... Dans un des coins a été déposé un panier, et ce panier

contient une miche de pain avec un morceau de viande froide.

Je mange donc... je mange avidement, et les forces peu à peu me

reviennent.

Décidément, je ne suis pas aussi abandonné que je l'aurais pu

craindre. On s'est introduit dans ce trou obscur, et, par la

porte, a pénétré un peu de cet oxygène du dehors sans lequel

j'aurais été asphyxié. Puis, on a mis à ma disposition de quoi

calmer ma soif et ma faim jusqu'à l'heure où je serai délivré.

Combien de temps cette incarcération durera-t-elle encore?... Des

jours... des mois?... Il ne m'est pas possible, d'ailleurs, de

calculer le temps qui s'est écoulé pendant mon sommeil ni

d'établir avec quelque approximation l'heure qu'il est. J'avais

bien eu soin de remonter ma montre, mais ce n'est pas une montre à

répétition... Peut-être, en tâtant les aiguilles?... Oui... il me

semble que la petite est sur le chiffre huit... du matin, sans

doute...

Ce dont je suis certain, par exemple, c'est que le bâtiment n'est

plus en marche. Il ne se produit pas la plus légère secousse à

bord -- ce qui indique que le propulseur est au repos. Cependant

les heures se passent, des heures interminables, et je me demande

si l'on n'attendra pas la nuit pour entrer de nouveau dans ce

compartiment, afin de l'aérer comme on l'a fait pendant que je

dormais, en renouveler les provisions... Oui... on veut profiter

de mon sommeil...

Cette fois, j'y suis résolu... je résisterai... Et même, je

feindrai de dormir... et quelle que soit la personne qui entrera,

je saurai l'obliger à me répondre!

VI

Sur le pont

Me voici à l'air libre et je respire à pleins poumons... On m'a

enfin extrait de cette boîte étouffante et remonté sur le pont du

navire... Tout d'abord, en parcourant l'horizon du regard, je n'ai

plus aperçu aucune terre... Rien que cette ligne circulaire qui

délimite la mer et le ciel!

Non!... Il n'y a pas même une apparence de continent à l'ouest, de

ce côté où le littoral de l'Amérique du Nord se développe sur des

milliers de milles.

En ce moment, le soleil, à son déclin, n'envoie plus que des

rayons obliques à la surface de l'Océan... Il doit être environ

six heures du soir... Je consulte ma montre... Oui, six heures et

treize minutes.

Voici ce qui s'est passé pendant cette nuit du 17 juin.

J'attendais, comme je l'ai dit, que s'ouvrît la porte du

compartiment, bien décidé à ne point succomber au sommeil. Je ne

doutais pas qu'il fît jour alors, et la journée s'avançait, et

personne ne venait. Des provisions qui avaient été mises à ma

disposition, il ne restait plus rien. Je commençais à souffrir de

la faim, sinon de la soif, ayant conservé un peu d'ale.

Dès mon réveil, certains frémissements de la coque m'avaient donné

à penser que le bâtiment s'était remis en marche, après avoir

stationné depuis la veille, -- probablement dans quelque crique

déserte de la côte, puisque je n'avais rien ressenti des secousses

qui accompagnent l'opération du mouillage.

Il était donc six heures, lorsque des pas ont résonné derrière la

cloison métallique du compartiment. Allait-on entrer?... Oui... Un

grincement de serrure s'est produit, et la porte s'est ouverte. La

lueur d'un fanal a dissipé la profonde obscurité au milieu de

laquelle j'étais plongé depuis mon arrivée à bord.

Deux hommes ont apparu, que je n'ai pas eu le loisir de dévisager.

Ces deux hommes m'ont saisi par les bras, et un épais morceau de

toile a enveloppé ma tête, de telle sorte qu'il me fut impossible

de rien voir.

Que signifiait cette précaution?... Qu'allait-on faire de moi?...

J'ai voulu me débattre... On m'a solidement maintenu... J'ai

interrogé... Je n'ai pu obtenir aucune réponse. Quelques paroles

ont été échangées entre ces hommes, dans une langue que je ne

comprenais pas, et dont je n'ai pu reconnaître la provenance.

Décidément, on usait de peu d'égards envers moi! Il est vrai, un

gardien de fous, pourquoi se gêner avec un si infime

personnage?... Mais je ne suis pas bien sûr que l'ingénieur Simon

Hart eût été l'objet de meilleurs traitements.

Cette fois, cependant, on ne m'a pas bâillonné, on ne m'a lié ni

les bras ni les jambes. On s'est contenté de me tenir

vigoureusement, et je n'aurais pu fuir.

Un instant après, je suis entraîné hors du compartiment et poussé

à travers une étroite coursive. Sous mes pieds résonnent les

marches d'un escalier métallique. Puis, un air frais frappe mon

visage, et, à travers le morceau de toile, je respire avidement.

Alors on me soulève, et les deux hommes me déposent sur un

plancher qui, cette fois, n'est pas fait de plaques de tôle et

doit être le pont d'un navire.

Enfin les bras qui me serraient se relâchent. Me voici libre de

mes mouvements. J'arrache aussitôt la toile qui me recouvre la

tête, et je regarde...

Je suis à bord d'une goélette en pleine marche, dont le sillage

laisse une longue trace blanche.

Il m'a fallu saisir un des galhaubans pour ne pas choir, ébloui

que je suis par le grand jour, après cet emprisonnement de

quarante-huit heures au milieu d'une complète obscurité.

Sur le pont vont et viennent une dizaine d'hommes à la physionomie

rude, -- des types très dissemblables, auxquels je ne saurais

assurer une origine quelconque. D'ailleurs c'est à peine s'ils

font attention à moi.

Quant à la goélette, d'après mon estime, elle peut jauger de deux

cent cinquante à trois cents tonneaux. Assez large de flancs, sa

mâture est forte, et sa surface de voilure doit lui donner une

rapide allure par belle brise.

À l'arrière, un homme au visage hâlé est au gouvernail. Sa main,

sur les poignées de la roue, maintient la goélette contre des

embardées assez violentes.

J'aurais voulu lire le nom de ce navire, qui a l'aspect d'un yacht

de plaisance. Mais ce nom, est-il inscrit au tableau d'arrière ou

sur les pavois de l'avant?...

Je me dirige vers un des matelots, et lui dis:

«Quel est ce navire?...»

Nulle réponse, et j'ai même lieu de croire que cet homme ne me

comprend pas.

«Où est le capitaine?...» ai-je ajouté.

Le matelot n'a pas plus répondu à cette question qu'à la

précédente.

Je me transporte vers l'avant.

En cet endroit, au-dessus des montants du guindeau, est suspendue

une cloche... Sur le bronze de cette cloche, peut-être un nom est-

il gravé -- le nom de la goélette?...

Aucun nom.

Je reviens vers l'arrière, et, m'adressant à l'homme de barre, je

renouvelle ma question...

Cet homme me lance un regard peu sympathique, hausse les épaules,

et s'arc-boute solidement pour ramener la goélette jetée sur

bâbord dans un violent écart.

L'idée me vient de voir si Thomas Roch est là... Je ne l'aperçois

pas... N'est-il pas à bord?... Cela serait inexplicable. Pourquoi

aurait-on enlevé de Healthful-House le gardien Gaydon seul?...

Personne n'a jamais pu soupçonner que je fusse l'ingénieur Simon

Hart, et, lors même qu'on le saurait, quel intérêt y aurait-il eu

à s'emparer de ma personne, et que pourrait-on attendre de moi?...

Aussi, puisque Thomas Roch n'est pas sur le pont, j'imagine qu'il

doit être enfermé dans l'une des cabines, et puisse-t-il avoir été

traité avec plus d'égards que son ex-gardien!

Voyons donc -- et comment cela ne m'a-t-il pas frappé

immédiatement -- dans quelles conditions marche-t-elle, cette

goélette?... Les voiles sont serrées... il n'y a pas un pouce de

toile dehors... la brise est tombée... les quelques souffles

intermittents, qui viennent de l'est, sont contraires, puisque

nous avons le cap dans cette direction... Et, cependant, la

goélette file avec rapidité, piquant un peu du nez, tandis que son

étrave fend les eaux, dont l'écume glisse sur sa ligne de

flottaison. Un sillage, comme une moire onduleuse, s'étend au loin

en arrière.

Ce navire est-il donc un _steam-yacht_?... Non!... Aucune cheminée

ne se dresse entre son grand mât et son mât de misaine... Est-ce

un bateau mû par l'électricité, possédant soit une batterie

d'accumulateurs, soit des piles d'une puissance considérable, qui

actionnent son hélice et lui impriment une pareille vitesse?...

En effet, je ne saurais m'expliquer autrement cette navigation.

Dans tous les cas, puisque le propulseur ne peut être qu'une

hélice, en me penchant au-dessus du couronnement, je la verrai

fonctionner, et il ne me restera plus qu'à reconnaître de quelle

source mécanique provient son mouvement.

L'homme de barre me laisse approcher, non sans m'adresser un

regard ironique.

Je me penche en dehors, et j'observe...

Nulle trace de ces bouillonnements qu'aurait produits la rotation

d'une hélice... Rien qu'un sillage plat, s'étendant à trois ou

quatre encablures, tel qu'en laisse un bâtiment entraîné par une

voilure puissante...

Mais quel est donc l'engin propulsif qui donne à cette goélette

cette merveilleuse vitesse? Je l'ai dit, le vent est plutôt

défavorable, la mer ne se soulève qu'en de longues ondulations qui

ne déferlent pas...

Je le saurai pourtant, et, sans que l'équipage se préoccupe de ma

personne, je retourne vers l'avant.

Arrivé près du capot du poste, me voici en présence d'un homme

dont la figure ne m'est pas inconnue... Accoudé tout à côté, cet

homme me laisse approcher de lui et me regarde... Il semble

attendre que je lui adresse la parole...

La mémoire me revient... C'est le personnage qui accompagnait le

comte d'Artigas pendant sa visite à Healthful-House. Oui... il n'y

a pas d'erreur...

Ainsi, c'est ce riche étranger qui a enlevé Thomas Roch, et je

suis à bord de l'_Ebba_, son yacht bien connu sur ces parages de

l'Est-Amérique!... Soit! L'homme qui est devant moi me dira ce que

j'ai le droit de savoir. Je me souviens que le comte d'Artigas et

lui parlaient la langue anglaise... Il me comprendra et ne pourra

refuser de répondre à mes questions.

Dans ma pensée, cet homme doit être le capitaine de la goélette

_Ebba_.

«Capitaine, lui dis-je, c'est vous que j'ai vu à Healthful-

House... Vous me reconnaissez?...»

Lui se contente de me dévisager et ne daigne pas me répondre.

«Je suis le surveillant Gaydon, ai-je repris, le gardien de Thomas

Roch, et je veux savoir pourquoi vous m'avez enlevé et mis à bord

de cette goélette?...»

Ledit capitaine m'interrompt d'un signe, et encore, ce signe,

n'est-ce pas à moi qu'il s'adresse, mais à quelques matelots

postés près du gaillard d'avant.

Ceux-ci accourent, me prennent les bras, et, s'inquiétant peu du

mouvement de colère que je ne puis retenir, m'obligent à descendre

l'escalier du capot de l'équipage.

Cet escalier n'est à vrai dire qu'une échelle à barreaux de fer

perpendiculairement fixée à la cloison. Sur le palier, de chaque

côté, s'ouvre une porte, qui établit la communication entre le

poste, la cabine du capitaine et d'autres chambres contiguës.

Allait-on de nouveau me plonger dans le sombre réduit que j'ai

déjà occupé à fond de cale?...

Face au drapeau · 第 4 / 14 段