éclairée par un des hublots de la coque, repoussé en ce moment, et
qui laisse passer un air vif. L'ameublement comprend un cadre avec
sa literie, une table, un fauteuil, une toilette, une armoire.
Sur la table, mon couvert est mis. Je n'ai plus qu'à m'asseoir,
et, comme l'aide-cuisinier allait se retirer après avoir déposé
divers plats, je lui adresse la parole.
Encore un muet celui-là, -- un jeune garçon de race nègre, et
peut-être ne comprend-il pas ma langue?...
La porte refermée, je mange avec appétit, remettant à plus tard
des questions qui ne resteront pas toujours sans réponses.
Il est vrai, je suis prisonnier, -- mais cette fois, dans des
conditions de confort infiniment préférables, et qui me seront
conservées, je l'espère, jusqu'à notre arrivée à destination.
Et alors, je m'abandonne à un cours d'idées dont la première est
celle-ci: c'est le comte d'Artigas qui avait préparé cette affaire
d'enlèvement, c'est lui qui est l'auteur du rapt de Thomas Roch,
et nul doute que l'inventeur français ne soit installé dans une
non moins confortable cabine à bord de l'_Ebba_.
En somme, qui est-il, ce personnage?... D'où vient-il, cet
étranger?... S'il s'est emparé de Thomas Roch, est-ce donc qu'il
veut, à n'importe quel prix, s'approprier le secret de son
Fulgurateur?... C'est vraisemblable. Aussi devrai-je prendre garde
à ne point trahir mon identité, car toute chance de redevenir
libre m'échapperait, si l'on apprenait la vérité sur mon compte.
Mais que de mystères à percer, que d'inexplicable à expliquer, --
l'origine de ce d'Artigas, ses intentions pour l'avenir, la
direction que suit sa goélette, le port auquel elle est
attachée... et aussi cette navigation, sans voile et sans hélice,
avec une vitesse d'au moins dix milles à l'heure!...
Enfin, avec le soir, un air plus frais pénètre à travers le hublot
de la cabine. Je le ferme au moyen de sa vis, et, puisque ma porte
est verrouillée à l'extérieur, le mieux est de me jeter sur le
cadre, de m'endormir aux douces oscillations de cette singulière
_Ebba_ à la surface de l'Atlantique.
Le lendemain, je suis levé dès l'aube, je procède à ma toilette,
je m'habille, et j'attends.
L'idée me vient aussitôt de voir si la porte de la cabine est
fermée...
Non, elle ne l'est pas. Je pousse le vantail, je gravis l'échelle
de fer, et me voici sur le pont.
À l'arrière, tandis que les matelots vaquent aux travaux de
lavage, deux hommes, dont l'un est le capitaine, sont en train de
causer. Celui-ci ne manifeste aucune surprise en m'apercevant, et,
d'un signe de tête, me désigne à son compagnon.
L'autre, que je n'ai jamais vu, est un individu d'une cinquantaine
d'années, barbe et chevelure noires mélangées de fils d'argent,
figure ironique et fine, oeil agile, physionomie intelligente.
Celui-là se rapproche du type hellénique, et je n'ai plus douté
qu'il fût d'origine grecque, quand je l'ai entendu appeler Serkö -
- l'ingénieur Serkö -- par le capitaine de l'_Ebba_.
Quant à ce dernier, il se nomme Spade, -- le capitaine Spade, --
et ce nom a bien l'air d'être de provenance italienne. Ainsi un
Grec, un Italien, un équipage composé de gens recrutés en tous les
coins du globe, et embarqués sur une goélette à nom norvégien...
ce mélange me paraît, à bon droit, suspect.
Et le comte d'Artigas, avec son nom espagnol, son type
asiatique... d'où vient-il?...
Le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö s'entretiennent à voix
basse. Le premier surveille de près l'homme de barre, qui ne
semble pas avoir à se préoccuper des indications du compas placé
dans l'habitacle devant ses yeux. Il paraît plutôt obéir aux
gestes de l'un des matelots de l'avant, qui lui indique s'il doit
venir sur tribord ou sur bâbord.
Thomas Roch est là, près du roufle... Il regarde cette immense mer
déserte, qu'aucun contour de terre ne limite à l'horizon. Deux
matelots, placés près de lui, ne le perdent pas de vue. Ne
pouvait-on tout craindre de ce fou, -- même qu'il se jetât par-
dessus le bord?...
Je ne sais s'il me sera permis de communiquer avec mon ancien
pensionnaire?...
Tandis que je m'avance vers lui, le capitaine Spade et l'ingénieur
Serkö m'observent.
Je m'approche de Thomas Roch, qui ne me voit pas venir, et me
voici à son côté.
Thomas Roch n'a point l'air de me reconnaître, et ne fait pas un
seul mouvement. Ses yeux, qui brillent d'un vif éclat, ne cessent
de parcourir l'espace. Heureux de respirer cette atmosphère
vivifiante et chargée d'émanations salines, sa poitrine se gonfle
en de longues aspirations. À cet air suroxygéné se joint la
lumière d'un magnifique soleil, débordant un ciel sans nuages, et
dont les rayons le baignent tout entier. Se rend-il compte du
changement survenu dans sa situation?... Ne se souvient-il plus
déjà de Healthful-House, du pavillon où il était prisonnier, de
son gardien Gaydon?... C'est infiniment probable. Le passé s'est
effacé de son souvenir, et il est tout au présent.
Mais, à mon avis, même sur le pont de l'_Ebba_, dans ce milieu de
la pleine mer, Thomas Roch est toujours l'inconscient que j'ai
soigné durant quinze mois. Son état intellectuel n'a pas changé,
la raison ne lui reviendra que lorsqu'on l'entretiendra de ses
découvertes. Le comte d'Artigas connaît cette disposition mentale
pour en avoir fait l'expérience pendant sa visite, et c'est
évidemment sur cette disposition qu'il se fonde pour surprendre
tôt ou tard le secret de l'inventeur. Qu'en pourrait-il faire?...
«Thomas Roch?...» ai-je dit.
Ma voix le frappe, et, après s'être fixés un instant sur moi, ses
yeux se détournent vivement.
Je prends sa main, je la presse, mais il la retire brusquement,
puis s'éloigne, -- sans m'avoir reconnu, -- et il se dirige vers
l'arrière de la goélette, où se trouvent l'ingénieur Serkö et le
capitaine Spade.
A-t-il donc la pensée de s'adresser à l'un de ces deux hommes, et
s'ils lui parlent, leur répondra-t-il, -- ce dont il s'est
dispensé à mon égard?...
Juste à ce moment, sa physionomie vient de s'éclairer d'une lueur
d'intelligence, et son attention -- je ne puis en douter -- est
attirée par la marche bizarre de la goélette.
En effet, ses regards se portent sur la mâture de l'_Ebba_, dont
les voiles sont serrées, et qui glisse rapidement à la surface de
ces eaux calmes...
Thomas Roch rétrograde alors, il remonte la coursive de tribord,
il s'arrête à la place où devrait se dresser une cheminée, si
l'_Ebba _était un _steam-yacht_, -- une cheminée dont
s'échapperaient des tourbillons de fumée noire...
Ce qui m'a semblé si étrange paraît tel à Thomas Roch... Il ne
peut s'expliquer ce que j'ai trouvé inexplicable, et, comme je
l'ai fait, il gagne l'arrière afin de voir fonctionner l'hélice...
Sur les flancs de la goélette gambade une troupe de marsouins. Si
vite que file l'_Ebba_, ces agiles animaux la dépassent sans
peine, cabriolant, se culbutant, se jouant dans leur élément
naturel avec une merveilleuse souplesse.
Thomas Roch ne s'attache pas à les suivre du regard. Il se penche
au-dessus des bastingages...
Aussitôt l'ingénieur Serkö et le capitaine Spade se rapprochent de
lui, et, craignant qu'il ne tombe à la mer, ils le retiennent
d'une main ferme, puis le ramènent sur le pont.
J'observe, d'ailleurs, -- car j'en ai la longue expérience, -- que
Thomas Roch est en proie à une vive surexcitation. Il tourne sur
lui-même, il gesticule, des phrases incohérentes, qui ne
s'adressent à personne, sortent de sa bouche...
Cela n'est que trop visible, une crise est prochaine, -- une crise
semblable à celle qui l'a saisi pendant la dernière soirée passée
au pavillon de Healthful-House, et dont les conséquences ont été
si funestes. Il va falloir s'emparer de lui, le descendre dans sa
cabine, où l'on m'appellera peut-être à lui donner ces soins
spéciaux dont j'ai l'habitude...
En attendant, l'ingénieur Serkö et le capitaine Spade ne le
perdent pas de vue. Vraisemblablement, leur intention est de le
laisser faire, et voici ce qu'il fait:
Après s'être dirigé vers le grand mât, dont ses yeux ont vainement
cherché la voilure, il l'atteint, il l'entoure de ses bras, il
essaie de l'ébranler en le secouant par le râtelier de tournage,
comme s'il voulait l'abattre...
Et, alors, voyant ses efforts infructueux, ce qu'il a tenté au
grand mât, il va le tenter au mât de misaine. Sa nervosité croît
au fur et à mesure. Des cris inarticulés succèdent aux vagues
paroles qui lui échappent...
Soudain, il se précipite vers les haubans de bâbord et s'y
accroche. Je me demande s'il ne va pas s'élancer sur les
enfléchures, monter jusqu'aux barres du hunier... Si on ne
l'arrête pas, il risque de choir sur le pont, ou, dans un vif
mouvement de roulis, d'être jeté à la mer...
Sur un signe du capitaine Spade, des matelots accourent, le
prennent à bras-le-corps, sans pouvoir lui faire lâcher les
haubans, tant ses mains les serrent avec vigueur. Au cours d'une
crise, je le sais, ses forces sont décuplées. Pour le maîtriser,
il m'a fallu souvent appeler des gardiens à mon aide...
Cette fois, les hommes de la goélette -- des gaillards taillés en
force -- ont raison du malheureux dément. Thomas Roch est étendu
sur le pont, où deux matelots le contiennent malgré son
extraordinaire résistance.
Il n'y a plus qu'à le descendre dans sa cabine, à l'y laisser au
repos jusqu'à ce que cette crise ait pris fin. C'est même ce qui
va être fait conformément à l'ordre donné par un nouveau
personnage, dont la voix vient frapper mon oreille...
Je me retourne, et je le reconnais.
C'est le comte d'Artigas, la physionomie sombre, l'attitude
impérieuse, tel que je l'ai vu à Healthful-House.
Aussitôt je vais à lui. Il me faut une explication quand même...
et je l'aurai.
«De quel droit... monsieur?... ai-je demandé.
-- Du droit du plus fort!» me répond le comte d'Artigas.
Et il se dirige vers l'arrière, tandis que l'on emporte Thomas
Roch dans sa cabine.
VII
Deux jours de navigation
Peut-être -- si les circonstances l'exigent, -- serai-je amené à
dire au comte d'Artigas que je suis l'ingénieur Simon Hart. Qui
sait si je n'obtiendrai pas plus d'égards qu'en restant le gardien
Gaydon?... Toutefois, cette mesure mérite réflexion. En effet, je
suis toujours dominé par la pensée que, si le propriétaire de
l'_Ebba_ a fait enlever l'inventeur français, c'est dans l'espoir
de s'assurer la possession du Fulgurateur Roch, auquel ni l'Ancien
ni le Nouveau Continent n'ont voulu mettre le prix inacceptable
qui en était demandé. Eh bien, dans le cas où Thomas Roch
viendrait à livrer son secret, ne vaut-il pas mieux que j'aie
continué d'avoir accès près de lui, que l'on m'ait conservé mes
fonctions de surveillant, que je sois chargé des soins nécessités
par son état?... Oui, je dois me réserver cette possibilité de
tout voir, de tout entendre... qui sait?... d'apprendre enfin ce
qu'il m'a été impossible de découvrir à Healthful-House!
À présent, où va la goélette _Ebba_?... Première question.
Qui est ce comte d'Artigas?... Deuxième question.
La première sera résolue dans quelques jours, sans doute, étant
donné la rapidité avec laquelle marche ce fantastique yacht de
plaisance sous l'action d'un propulseur dont je finirai bien par
reconnaître le fonctionnement.
Quant à la seconde question, il est moins certain que je puisse
jamais l'éclaircir.
À mon avis, en effet, ce personnage énigmatique doit avoir un
intérêt majeur à cacher son origine, et, je le crains, nul indice
ne me permettra d'établir sa nationalité. Si ce comte d'Artigas
parle couramment l'anglais, -- j'ai pu m'en assurer pendant sa
visite au pavillon 17, -- il le fait avec un accent rude et
vibrant, qui ne se retrouve pas chez les peuples du Nord. Cela ne
me rappelle rien de ce que j'ai entendu au cours de mes voyages à
travers les deux mondes, -- si ce n'est peut-être cette dureté
caractéristique des idiomes de la Malaisie. Et, en vérité, avec
son teint chaud, presque olivâtre, tirant sur le cuivre, sa
chevelure crêpelée d'un noir d'ébène, son regard sortant d'une
profonde orbite et qui jaillit comme un dard d'une prunelle
immobile, sa taille élevée, la carrure de ses épaules, son relief
musculaire très accentué qui décèle une grande vigueur physique,
il ne serait pas impossible que le comte d'Artigas appartînt à
quelqu'une de ces races de l'Extrême-Orient.
Pour moi, ce nom d'Artigas n'est qu'un nom d'emprunt, comme doit
l'être aussi ce titre de comte. Si sa goélette porte une
appellation norvégienne, lui, à coup sûr, n'est point d'origine
scandinave. Il n'a rien des hommes de l'Europe septentrionale, ni
la physionomie calme, ni les cheveux blonds, ni ce doux regard qui
s'échappe de leurs yeux d'un bleu pâle.
Enfin, quel qu'il soit, cet homme a fait enlever Thomas Roch, --
moi avec, -- et ce ne peut-être que dans un mauvais dessein.
Maintenant, a-t-il opéré au profit d'une puissance étrangère, ou
dans son propre intérêt?... A-t-il voulu être seul à profiter de
l'invention de Thomas Roch et se trouve-t-il donc dans des
conditions à pouvoir en profiter?... C'est une troisième question
à laquelle je ne saurais encore répondre. Par tout ce que je
verrai dans la suite, tout ce que j'entendrai, peut-être
parviendrai-je à la résoudre, avant d'avoir pu m'enfuir, en
admettant que la fuite soit exécutable?...
L'_Ebba_ continue de naviguer dans les conditions inexplicables
que l'on connaît. Je suis libre de parcourir le pont, sans jamais
dépasser le poste d'équipage dont le capot s'ouvre sur l'avant du
mât de misaine.
En effet, une fois, j'ai voulu m'avancer jusqu'à l'emplanture du
beaupré, d'où j'aurais pu, en me penchant au-dehors, voir l'étrave
de la goélette fendre les eaux. Mais, en conséquence d'ordres
évidemment donnés, les matelots de quart se sont opposés à mon
passage, et l'un d'eux m'a dit d'un ton brusque en un rauque
anglais:
«À l'arrière... À l'arrière!... Vous gênez la manoeuvre!»
La manoeuvre?... On ne manoeuvre pas.
A-t-on compris que je cherchais à découvrir à quel genre de
propulsion obéissait la goélette?... C'est probable, et le
capitaine Spade, qui a été témoin de cette scène, a dû deviner que
je cherchais à me rendre compte de cette navigation. Même un
surveillant d'hospice ne saurait être que très étonné qu'un
navire, sans voilure, sans hélice, soit animé d'une pareille
vitesse. Enfin, pour une raison ou pour une autre, l'avant du pont
de l'_Ebba_ m'est défendu.
Vers dix heures, la brise se lève, -- une brise du nord-ouest très
favorable, -- et le capitaine Spade donne ses instructions au
maître d'équipage.
Aussitôt celui-ci, le sifflet aux lèvres, fait hisser la grande
voile, la misaine et les focs. On n'eût pas opéré avec plus de
régularité et de discipline à bord d'un navire de guerre.
L'_Ebba _s'incline légèrement sur bâbord, et sa vitesse s'accélère
notablement. Cependant le moteur n'a point cessé de fonctionner,
car les voiles ne sont pas aussi pleines qu'elles auraient dû
l'être, si la goélette n'eût été soumise qu'à leur seule action.
Toutefois elles n'en aident pas moins la marche, grâce à la
fraîche brise, qui s'est régulièrement établie.
Le ciel est beau, les nuages de l'ouest se dissipent dès qu'ils
atteignent les hauteurs du zénith, et la mer resplendit sous
l'averse des rayons solaires.
Ma préoccupation est alors de relever, dans la mesure du possible,
la route que nous suivons. J'ai assez voyagé sur mer pour savoir
évaluer la vitesse d'un bâtiment. À mon avis, celle de l'_Ebba
_doit être comprise entre dix et onze milles. Quant à la
direction, elle est toujours la même, et il m'est facile de le
vérifier, en m'approchant de l'habitacle placé devant l'homme de
barre. Si l'avant de l'_Ebba_ est interdit au gardien Gaydon, il
n'en est pas ainsi de l'arrière. À maintes reprises j'ai pu jeter
un rapide regard sur la boussole, dont l'aiguille marque
invariablement l'est, ou, avec plus d'exactitude, l'est-sud-est.
Voici donc dans quelles conditions nous naviguons à travers cette
partie de l'océan Atlantique, limitée au couchant par le littoral
des États-Unis d'Amérique.
Je fais appel à mes souvenirs: quels sont les îles ou groupes
d'îles qui se rencontrent dans cette direction, avant les terres
de l'Ancien Continent?
La Caroline du Nord, que la goélette a quittée depuis quarante-
huit heures, est traversée par le trente-cinquième parallèle, et
ce parallèle, prolongé vers le levant, doit, si je ne me trompe,
couper la côte africaine à peu près à la hauteur du Maroc. Mais,
sur son passage, gît l'archipel des Açores, à trois mille milles
environ de l'Amérique. Or, est-il présumable que l'_Ebba_ ait
l'intention de rallier cet archipel, que son port d'attache se
trouve dans l'une de ces îles qui forment un domaine insulaire du
Portugal?... Non, je ne saurais admettre cette hypothèse.
D'ailleurs, avant les Açores, sur la ligne du trente-cinquième
parallèle, à la distance de douze cents kilomètres seulement, se
rencontre le groupe des Bermudes, qui appartient à l'Angleterre.
Il me paraîtrait moins hypothétique que, si le comte d'Artigas
s'est chargé de l'enlèvement de Thomas Roch pour le compte d'une
puissance européenne, cette puissance fût le Royaume-Uni de
Grande-Bretagne et d'Irlande. À vrai dire, reste toujours le cas
où ce personnage n'aurait agi qu'en vue de son propre intérêt.
Pendant cette journée, à trois ou quatre reprises, le comte
d'Artigas est venu prendre place à l'arrière. De là, son regard
m'a paru interroger attentivement les divers points de l'horizon.
Lorsqu'une voile ou une fumée apparaît au large, il les observe
longuement, en se servant d'une puissante lorgnette marine.
J'ajoute qu'il n'a même pas daigné remarquer ma présence sur le
pont.
De temps en temps, le capitaine Spade le rejoint, et tous deux
échangent quelques paroles dans une langue que je ne puis ni
comprendre ni reconnaître.
C'est avec l'ingénieur Serkö que le propriétaire de l'_Ebba
_s'entretient le plus volontiers, lequel paraît être fort avant
dans son intimité. Assez loquace, moins rébarbatif, moins fermé
que ses compagnons de bord, à quel titre cet ingénieur se trouve-
t-il sur la goélette?... Est-ce un ami particulier du comte
d'Artigas?... Court-il les mers avec lui, partageant cette
existence si enviable d'un riche yachtman?... Au total, cet homme
est le seul qui paraisse me témoigner, sinon un peu de sympathie,
du moins un peu d'intérêt.
Quant à Thomas Roch, je ne l'ai pas aperçu de toute la matinée, et
il doit être enfermé dans sa cabine, sous l'influence de cette
crise de la veille qui n'a pas encore pris fin.
J'en ai même eu la certitude, lorsque, vers trois heures après
midi, le comte d'Artigas, au moment où il allait redescendre par
le capot, m'a fait signe de m'approcher.
J'ignore ce qu'il me veut, ce comte d'Artigas, mais je sais bien
ce que je vais lui dire.
«Est-ce que ces crises auxquelles est sujet Thomas Roch durent
longtemps?... me demande-t-il en anglais.
-- Parfois quarante-huit heures, ai-je répondu.
-- Et qu'y a-t-il à faire?...
-- Rien qu'à le laisser tranquille jusqu'à ce qu'il s'endorme.
Après une nuit de sommeil, l'accès est terminé, et Thomas Roch
reprend son état habituel d'inconscience.
-- Bien, gardien Gaydon, vous lui continuerez vos soins comme à
Healthful-House, si cela est nécessaire...
-- Mes soins?...
-- Oui... à bord de la goélette... en attendant que nous soyons
arrivés...
-- Où?...
-- Où nous serons demain dans l'après-midi», me répond le comte
d'Artigas.
Demain... pensai-je. Il ne s'agit donc pas d'atteindre la côte
d'Afrique, ni même l'archipel des Açores?... Subsisterait alors
l'hypothèse que l'_Ebba_ va relâcher aux Bermudes...
Le comte d'Artigas allait mettre le pied sur la première marche du
capot, lorsque je l'interpelle à mon tour. «Monsieur, dis-je, je
veux savoir... j'ai le droit de savoir où je vais... et...
-- Ici, gardien Gaydon, vous n'avez aucun droit. Bornez-vous à
répondre, lorsqu'on vous interroge.
-- Je proteste...
-- Protestez», me réplique ce personnage impérieux et hautain,
dont l'oeil me lance un mauvais regard. Et, descendant par le
capot du rouf, il me laisse en présence de l'ingénieur Serkö.
«À votre place, je me résignerais, gardien Gaydon... dit celui-ci
en souriant. Quand on est pris dans un engrenage...
-- Il est permis de crier... je suppose...
-- À quoi bon... lorsque personne n'est à portée de vous
entendre?...
-- On m'entendra plus tard, monsieur...
-- Plus tard... c'est long!... Enfin... criez à votre aise!» Et
c'est sur ce conseil ironique que l'ingénieur Serkö m'abandonne à
mes réflexions. Vers quatre heures, un grand navire est signalé à
six milles dans l'est, courant à contre-bord de nous. Sa marche
est rapide, et il grandit à vue d'oeil. Des tourbillons noirâtres
s'échappent de ses deux cheminées. C'est un bâtiment de guerre,
car une étroite flamme se déroule à la tête de son grand mât, et
bien qu'aucun pavillon ne flotte à sa corne, je crois reconnaître
un croiseur de la marine fédérale. Je me demande alors si l'_Ebba_
lui fera le salut d'usage, lorsqu'elle sera par son travers. Non,
et en ce moment, la goélette évolue avec l'évidente intention de
s'éloigner. Ces façons ne m'étonnent pas autrement de la part d'un
yacht si suspect. Mais, ce qui me cause la plus vive surprise,
c'est la manière de manoeuvrer du capitaine Spade. En effet, après
s'être rendu à l'avant près du guindeau, il s'arrête devant un
petit appareil signalétique, semblable à ceux qui sont destinés à
l'envoi des ordres dans la chambre des machines d'un steamer. Dès
qu'il a pressé un des boutons de cet appareil, l'_Ebba_ laisse
arriver d'un quart vers le sud-est en même temps que les écoutes
des voiles sont mollies en douceur par les hommes de l'équipage.
Évidemment, un ordre «quelconque» a été transmis au mécanicien de
la machine «quelconque», qui imprime à la goélette cet
inexplicable déplacement sous l'action d'un moteur «quelconque»
dont le principe m'échappe encore.
Il résulte de cette manoeuvre que l'_Ebba_ s'éloigne obliquement
du croiseur, dont la direction ne s'est point modifiée. Pourquoi
un bâtiment de guerre aurait-il cherché à détourner de sa route ce
yacht de plaisance, qui ne peut exciter aucun soupçon?...
Mais c'est de toute autre façon que se comporte l'_Ebba_, lorsque,
vers six heures du soir, un second bâtiment se montre par le
bossoir de bâbord. Cette fois, au lieu de l'éviter, le capitaine
Spade, après avoir envoyé un ordre au moyen de l'appareil, reprend
sa direction à l'est, -- ce qui va l'amener dans les eaux dudit
bâtiment.
Une heure plus tard, les deux navires sont par le travers l'un de
l'autre, séparés par une distance de trois ou quatre milles
environ.
La brise est alors complètement tombée. Le navire, qui est un
long-courrier, un trois-mâts de commerce, s'occupe de serrer ses
hautes voiles. Il est inutile de compter sur le retour du vent
pendant la nuit, et demain, sur cette mer si calme, ce trois-mâts
sera nécessairement à cette place. Quant à l'_Ebba_, mue par son
mystérieux propulseur, elle continue de s'en rapprocher.
Il va de soi que le capitaine Spade a commandé d'amener les
voiles, et l'opération est exécutée, sous la direction du maître
Effrondat, avec cette promptitude que l'on admire à bord des
yachts de course.
Au moment où l'obscurité commence à se faire, les deux bâtiments
ne sont plus qu'à un intervalle d'un mille et demi.
Le capitaine Spade se dirige alors vers moi, m'accoste près de la
coupée de tribord, et, sans plus de cérémonie, m'enjoint de
descendre dans ma cabine.