Jusqu'à ce moment, l'_Ebba_ n'avait point été accostée par les

agents des douanes, ni par les officiers du croiseur, bien qu'elle

n'eût rien fait pour se dérober. D'ailleurs, comment serait-elle

parvenue à tromper leur surveillance?

L'autorité, par privilège spécial, consentait-elle donc à lui

épargner les ennuis d'une visite?... Estimait-on ce comte

d'Artigas un trop haut personnage pour contrarier sa navigation,

ne fût-ce qu'une heure?... C'eût été invraisemblable, puisque,

tout en le tenant pour un étranger, menant la grande existence des

favorisés de la fortune, personne ne savait, en somme, ni qui il

était, ni d'où il venait, ni où il allait.

La goélette poursuivit ainsi sa route d'une allure gracieuse et

rapide sur les eaux calmes du Pamplico-Sound. Son pavillon, -- un

croissant d'or frappé à l'angle d'une étamine rouge, flottant à sa

corne, -- se déployait largement sous la brise...

Le comte d'Artigas était assis, à l'arrière, dans un de ces

fauteuils d'osier, en usage à bord des bâtiments de plaisance.

L'ingénieur Serkö et le capitaine Spade causaient avec lui.

«Ils ne se pressent pas de nous honorer de leur coup de chapeau,

messieurs les officiers de la marine fédérale, fit observer

l'ingénieur Serkö.

-- Qu'ils viennent à bord quand ils le voudront, répondit le comte

d'Artigas du ton de la plus complète indifférence.

-- Sans doute, ils attendent l'_Ebba_ à l'entrée de l'inlet

d'Hatteras, observa le capitaine Spade.

-- Qu'ils l'attendent», conclut le riche yachtman. Et il retomba

dans cette flegmatique insouciance qui lui était habituelle. On

devait croire, d'ailleurs, que l'hypothèse du capitaine Spade se

réaliserait, car il était visible que l'_Ebba_ se dirigeait vers

l'inlet indiqué. Si le _Falcon_ ne se déplaçait pas encore pour

venir la «raisonner», il le ferait certainement lorsqu'elle se

présenterait à l'entrée de la passe. En cet endroit, il lui serait

impossible de se refuser à la visite prescrite, si elle voulait

sortir du Pamplico-Sound pour atteindre la pleine mer.

Et il ne paraissait point, au surplus, qu'elle voulût l'éviter en

aucune façon. Est-ce donc que Thomas Roch et Gaydon étaient si

bien cachés à bord que les agents de l'État ne pourraient les

découvrir?... Cette supposition était permise, mais peut-être le

comte d'Artigas eût-il montré moins de confiance s'il eût su que

l'_Ebba _avait été signalée d'une façon toute spéciale au croiseur

et aux chaloupes de douane.

En effet, la venue de l'étranger à Healthful-House n'avait fait

qu'attirer l'attention sur lui. Évidemment, le directeur ne

pouvait avoir eu aucun motif de suspecter les mobiles de sa

visite. Cependant, quelques heures seulement après son départ, le

pensionnaire et son surveillant avaient été enlevés, et, depuis,

personne n'avait été reçu au pavillon 17, personne ne s'était mis

en rapport avec Thomas Roch. Aussi, les soupçons éveillés,

l'administration se demanda-t-elle s'il ne fallait pas voir la

main de ce personnage dans cette affaire. Une fois la disposition

des lieux observée, les abords du pavillon reconnus, le compagnon

du comte d'Artigas n'avait-il pu repousser les verrous de la

porte, en retirer la clé, revenir à la nuit tombante, se glisser à

l'intérieur du parc, procéder à cet enlèvement dans des conditions

relativement faciles, puisque la goélette _Ebba_ n'était mouillée

qu'à deux ou trois encablures de l'enceinte?...

Or, ces suspicions, que ni le directeur ni le personnel de

l'établissement n'avaient éprouvées au début de l'enquête,

grandirent, lorsqu'on vit la goélette lever l'ancre, descendre

l'estuaire de la Neuze et manoeuvrer de façon à gagner l'une des

passes du Pamplico-Sound.

Ce fut donc par ordre des autorités de New-Berne que le croiseur

_Falcon_ et les embarcations à vapeur de la douane furent chargées

de suivre la goélette _Ebba_, de l'arrêter avant qu'elle eût

franchi l'un des inlets, de la soumettre aux fouilles les plus

sévères, de ne laisser inexplorée aucune partie de ses cabines, de

ses roufs, de ses postes, de sa cale. On ne lui accorderait pas la

libre pratique sans que la certitude fût acquise que Thomas Roch

et Gaydon n'étaient point à bord.

Assurément, le comte d'Artigas ne pouvait se douter que des

soupçons particuliers se portaient sur lui, que son yacht était

spécialement signalé aux officiers et aux agents. Mais, quand même

il l'eût su, est-ce que cet homme de si superbe dédain, de si

hautaine allure, eût daigné en prendre le moindre souci?...

Vers trois heures de l'après-midi, la goélette, qui croisait à

moins d'un mille d'Hatteras-inlet, évolua de manière à conserver

le milieu de la passe.

Après avoir visité quelques barques de pêche qui faisaient route

vers le large, le _Falcon_ attendait à l'entrée de l'inlet. Selon

toute probabilité, l'_Ebba _n'avait pas la prétention de sortir

inaperçue, ni de forcer de voile pour se soustraire aux formalités

qui concernaient tous les navires du Pamplico-Sound. Ce n'était

pas un simple voilier qui aurait pu échapper à la poursuite d'un

bâtiment de guerre, et si la goélette n'obéissait pas à

l'injonction de mettre en panne, un ou deux projectiles l'y

eussent bientôt contrainte.

En ce moment, une embarcation, portant deux officiers et une

dizaine de matelots, se détacha du croiseur; puis, ses avirons

bordés, elle fila de façon à couper la route de l'_Ebba_.

Le comte d'Artigas, de la place qu'il occupait à l'arrière,

regarda insoucieusement cette manoeuvre, après avoir allumé un

cigare de pur havane.

Lorsque l'embarcation ne fut plus qu'à une demi-encablure, un des

hommes se leva et agita un pavillon.

«Signal d'arrêt, dit l'ingénieur Serkö.

-- En effet, répondit le comte d'Artigas.

-- Ordre d'attendre...

-- Attendons.» Le capitaine Spade prit aussitôt ses dispositions

pour mettre en panne. La trinquette, les focs et la grande voile

furent traversés, tandis que le point de la misaine était relevé,

la barre dessous. L'erre de la goélette se cassa, et ne tarda pas

à s'immobiliser, ne subissant plus que l'action de la mer

descendante, qui dérivait vers la passe. Quelques coups d'aviron

amenèrent l'embarcation du _Falcon_ bord à bord avec l'_Ebba_. Une

gaffe la crocha aux porte-haubans du grand mât. L'échelle fut

déroulée à la coupée, et les deux officiers, suivis de huit

hommes, montèrent sur le pont, deux matelots restant à la garde du

canot. L'équipage de la goélette se rangea sur une ligne près du

gaillard d'avant. L'officier supérieur en grade, -- un lieutenant

de vaisseau, -- s'avança vers le propriétaire de l'_Ebba_, qui

venait de se lever, et voici quelles demandes et réponses furent

échangées entre eux:

«Cette goélette appartient au comte d'Artigas devant qui j'ai

l'honneur de me trouver?...

-- Oui, monsieur.

-- Elle se nomme?

-- _Ebba_.

-- Et elle est commandée?...

-- Par le capitaine Spade.

-- Sa nationalité?...

-- Indo-malaise.»

L'officier regarda le pavillon de la goélette, tandis que le comte

d'Artigas ajoutait:

«Puis-je savoir pour quel motif, monsieur, j'ai le plaisir de vous

voir à mon bord?

-- Ordre a été donné, répondit l'officier, de visiter tous les

navires qui sont mouillés en ce moment dans le Pamplico-Sound ou

qui veulent en sortir.»

Il ne crut pas devoir insister sur ce point que, plus que tout

autre bâtiment, l'_Ebba_ devait être soumise aux ennuis d'une

rigoureuse perquisition.

«Vous n'avez sans doute pas, monsieur le comte, l'intention de

vous refuser...

-- Nullement, monsieur, répondit le comte d'Artigas. Ma goélette

est à votre disposition depuis la pomme de ses mâts jusqu'au fond

de sa cale. Je vous demanderai seulement pourquoi les navires qui

se trouvent aujourd'hui à l'intérieur du Pamplico-Sound sont

astreints à ces formalités?...

-- Je ne vois aucune raison de vous laisser dans l'ignorance,

monsieur le comte, répondit l'officier. Un enlèvement, effectué à

Healthful-House, vient d'être signalé au gouverneur de la

Caroline, et l'administration veut s'assurer que ceux qui en

furent l'objet n'ont pas été embarqués pendant la nuit...

-- Est-ce possible?... dit le comte d'Artigas, en jouant la

surprise. Et quelles sont les personnes qui ont ainsi disparu de

Healthful-House?...

-- Un inventeur, un fou, qui a été victime de cet attentat ainsi

que son gardien...

-- Un fou, monsieur!... S'agirait-il, par hasard, du Français

Thomas Roch?...

-- De lui-même.

-- Ce Thomas Roch que j'ai vu hier pendant une visite à

l'établissement... que j'ai questionné en présence du directeur...

qui a été pris d'une violente crise au moment où nous l'avons

quitté, le capitaine Spade et moi?...»

L'officier observait l'étranger avec une extrême attention,

cherchant à surprendre quelque chose de suspect dans son attitude

ou dans ses paroles.

«Cela n'est pas croyable!» ajouta le comte d'Artigas. Et il dit

cela, comme s'il venait d'entendre parler pour la première fois du

rapt de Healthful-House. «Monsieur, reprit-il, je comprends ce que

doivent être les inquiétudes de l'administration, étant donné la

personnalité de ce Thomas Roch, et j'approuve les mesures qui ont

été décidées. Inutile de vous affirmer que ni l'inventeur français

ni son surveillant ne sont à bord de l'_Ebba_. Du reste, vous

pouvez vous en assurer en visitant la goélette aussi

minutieusement qu'il vous conviendra. -- Capitaine Spade, veuillez

accompagner ces messieurs.» Cette réponse faite, après avoir salué

froidement le lieutenant du _Falcon_, le comte d'Artigas revint

s'asseoir dans son fauteuil et replaça le cigare entre ses lèvres.

Les deux officiers et les huit matelots, conduits par le capitaine

Spade, commencèrent aussitôt leurs perquisitions. En premier lieu,

par le capot du rouf, ils descendirent au salon d'arrière, --

salon luxueusement aménagé, meublé, panneaux en bois précieux,

objets d'art de haute valeur, tapis et tentures d'étoffes de grand

prix.

Il va sans dire que ce salon, les cabines y attenant, la chambre

du comte d'Artigas, furent fouillés avec le soin qu'auraient été

capables d'y apporter les agents les plus expérimentés de la

police. Le capitaine Spade se prêtait d'ailleurs à ces recherches,

ne voulant pas que les officiers pussent conserver le moindre

soupçon à l'égard du propriétaire de l'_Ebba_.

Après le salon et les chambres de l'arrière, on passa dans la

salle à manger, richement ornée. On fouilla les offices, la

cuisine, et, sur l'avant, les cabines du capitaine Spade et du

maître d'équipage, puis le poste des hommes, sans que ni Thomas

Roch ni Gaydon eussent été découverts.

Restait alors la cale et ses divers aménagements, qui exigeaient

une très précise perquisition. Aussi, lorsque les panneaux furent

relevés, le capitaine Spade dut-il faire allumer deux fanaux afin

de faciliter la visite.

Cette cale ne contenait que des caisses à eau, des provisions de

toute sorte, des barriques de vin, des pipes d'alcool, des fûts de

gin, de brandevin et de whisky, des tonneaux de bière, un stock de

charbon, le tout en abondance, comme si la goélette eût été

pourvue pour un long voyage. Entre les vides de cette cargaison,

les matelots américains se glissèrent jusqu'au vaigrage intérieur,

jusqu'à la carlingue, s'introduisant dans les interstices des

ballots et des sacs... Ils en furent pour leur peine.

Évidemment, c'était à tort que le comte d'Artigas avait pu être

soupçonné d'avoir pris part à l'enlèvement du pensionnaire de

Healthful-House et de son gardien.

Cette perquisition, qui dura deux heures environ, se termina sans

avoir donné aucun résultat.

À cinq heures et demie, les officiers et les hommes du _Falcon

_remontèrent sur le pont de la goélette, après avoir

consciencieusement opéré à l'intérieur et acquis l'absolue

certitude que ni Thomas Roch ni Gaydon ne s'y trouvaient. À

l'extérieur, ils visitèrent inutilement le gaillard d'avant et les

embarcations. Leur conviction fut donc que l'_Ebba_ avait été

suspectée par erreur.

Les deux officiers n'avaient plus alors qu'à prendre congé du

comte d'Artigas, et ils s'avancèrent vers lui.

«Vous nous excuserez de vous avoir dérangé, monsieur le comte, dit

le lieutenant.

-- Vous ne pouviez qu'obéir aux ordres dont l'exécution vous était

confiée, messieurs...

-- Ce n'était d'ailleurs qu'une simple formalité», crut devoir

ajouter l'officier. Le comte d'Artigas, par un léger mouvement de

tête, indiqua qu'il voulait bien admettre cette réponse.

«Je vous avais affirmé, messieurs, que je n'étais pour rien dans

cet enlèvement...

-- Nous n'en doutons plus, monsieur le comte, et il ne nous reste

qu'à rejoindre notre bord.

-- Comme il vous plaira. -- La goélette _Ebba_ a-t-elle maintenant

libre passage?...

-- Assurément.

-- Au revoir, messieurs, au revoir, car je suis un habitué de ce

littoral, et je ne tarderai pas à y revenir. J'espère qu'à mon

retour vous aurez découvert l'auteur de ce rapt et réintégré

Thomas Roch à Healthful-House. Ce résultat est à désirer dans

l'intérêt des États-Unis, et j'ajouterai dans l'intérêt de

l'humanité.»

Ces paroles prononcées, les deux officiers saluèrent courtoisement

le comte d'Artigas, qui répondit par un léger mouvement de tête.

Le capitaine Spade les accompagna jusqu'à la coupée, et, suivis de

leurs matelots, ils rallièrent le croiseur, qui les attendait à

deux encablures.

Sur un signe du comte d'Artigas, le capitaine Spade commanda de

rétablir la voilure, telle qu'elle était avant que la goélette eût

mis en panne. La brise avait fraîchi, et, d'une rapide allure,

l'_Ebba_ se dirigea vers l'inlet d'Hatteras.

Une demi-heure après, la passe franchie, le yacht naviguait en

pleine mer.

Pendant une heure, le cap fut maintenu vers l'est-nord-est. Mais,

ainsi que cela se produit d'habitude, la brise, qui venait de

terre, ne se faisait plus sentir à quelques milles du littoral.

L'_Ebba_, encalminée, les voiles battant sur les mâts, l'action du

gouvernail nulle, demeura stationnaire à la surface d'une mer que

ne troublait pas le moindre souffle.

Il semblait, dès lors, que la goélette serait dans l'impossibilité

de continuer sa route de toute la nuit.

Le capitaine Spade était resté en observation à l'avant. Depuis la

sortie de l'inlet, son regard ne cessait de se porter tantôt à

bâbord, tantôt à tribord, comme s'il eût essayé d'apercevoir

quelque objet flottant dans ces parages.

En ce moment, il cria d'une voix forte:

«À carguer tout!»

En exécution de cet ordre, les matelots s'empressèrent de larguer

les drisses, et les voiles abattues furent serrées sur les

vergues, sans que l'on prît soin de les recouvrir de leurs étuis.

L'intention du comte d'Artigas était-elle d'attendre le retour de

l'aube à cette place, en même temps que la brise du matin? Mais il

est rare que l'on ne demeure pas sous voiles afin d'utiliser les

premiers souffles favorables.

Le canot fut mis à la mer, et le capitaine Spade y descendit

accompagné d'un matelot qui le dirigea à la godille vers un objet

surnageant à une dizaine de toises de bâbord.

Cet objet était une petite bouée semblable à celle qui flottait

sur les eaux de la Neuze, alors que l'_Ebba_ stationnait près de

la berge de Healthful-House.

Dès que cette bouée eut été relevée ainsi qu'une amarre qui y

était fixée, le canot la transporta sur l'avant de la goélette.

Au commandement du maître d'équipage, une remorque, envoyée du

bord, fut rattachée à la première amarre. Puis le capitaine Spade

et le matelot remontèrent sur le pont de la goélette, aux

portemanteaux de laquelle on hissa le canot.

Presque aussitôt, la remorque se tendit, et l'_Ebba_, à sec de

toile, prit direction vers l'est avec une vitesse qui ne pouvait

être inférieure à une dizaine de milles.

La nuit était close, et les feux du littoral américain eurent

bientôt disparu dans les brumes de l'horizon.

V

Où suis-je?

(Notes de l'ingénieur Simon Hart.)

Où suis-je?... Que s'est-il passé depuis cette agression soudaine,

dont j'ai été victime à quelques pas du pavillon?...

Je venais de quitter le docteur, j'allais gravir les marches du

perron, rentrer dans la chambre, en fermer la porte, reprendre mon

poste près de Thomas Roch, lorsque plusieurs hommes m'ont assailli

et terrassé?... Qui sont-ils?... Je n'ai pu les reconnaître, ayant

les yeux bandés... Je n'ai pu appeler au secours, ayant un bâillon

sur la bouche... Je n'ai pu résister, car ils m'avaient lié bras

et jambes... Puis, en cet état, j'ai senti qu'on me soulevait, que

l'on me transportait l'espace d'une centaine de pas... que l'on me

hissait... que l'on me descendait... que l'on me déposait...

Où?... où?...

Et Thomas Roch, qu'est-il devenu?... Est-ce à lui qu'on en voulait

plutôt qu'à moi?... Hypothèse infiniment probable. Pour tous, je

n'étais que le gardien Gaydon, non l'ingénieur Simon Hart, dont la

véritable qualité, la véritable nationalité n'ont jamais donné

prise au soupçon, et pourquoi aurait-on tenu à s'emparer d'un

simple surveillant d'hospice?...

Il y a donc eu enlèvement de l'inventeur français, cela ne fait

pas doute... Si on l'a arraché de Healthful-House, n'est-ce pas

avec l'espérance de lui tirer ses secrets?...

Mais je raisonne dans la supposition que Thomas Roch a disparu

avec moi... Cela est-il?... Oui... cela doit être... cela est...

Je ne puis hésiter à cet égard... Je ne suis pas entre les mains

de malfaiteurs qui n'auraient eu que le projet de voler... Ils

n'eussent pas agi de la sorte... Après m'avoir mis dans

l'impossibilité d'appeler, m'avoir jeté dans un coin du jardin au

milieu d'un massif... après avoir enlevé Thomas Roch, ils ne

m'auraient pas renfermé... où je suis maintenant...

Où?... C'est l'invariable question que, depuis quelques heures, je

ne parviens pas à résoudre.

Quoi qu'il en soit, me voici lancé dans une extraordinaire

aventure, qui se terminera... De quelle façon, je l'ignore... je

n'ose même en prévoir le dénouement. En tout cas, mon intention

est d'en fixer, minute par minute, les moindres circonstances dans

ma mémoire, puis, si cela est possible, de consigner par écrit mes

impressions quotidiennes... Qui sait ce que me réserve l'avenir,

et pourquoi ne finirais-je pas, dans les nouvelles conditions où

je me trouve, par découvrir le secret du Fulgurateur Roch?... Si

je dois être délivré un jour, il faut qu'on le connaisse, ce

secret, et que l'on sache aussi quel est l'auteur ou quels sont

les auteurs de ce criminel attentat dont les conséquences peuvent

être si graves!

J'en reviens sans cesse à cette question, espérant qu'un incident

se chargera d'y répondre:

Où suis-je?...

Reprenons les choses dès le début.

Après avoir été transporté à bras hors de Healthful-House, j'ai

senti que l'on me déposait, sans brutalité, d'ailleurs, sur les

bancs d'une embarcation qui a donné la bande, -- un canot, sans

doute, et de petite dimension...

À ce premier balancement en a succédé presque aussitôt un autre, -

- ce que j'attribue à l'embarquement d'une seconde personne. Dès

lors puis-je douter qu'il s'agit de Thomas Roch?... Lui, on n'aura

pas eu à prendre la précaution de le bâillonner, de lui voiler les

yeux, de lui attacher les pieds et les mains. Il devait encore

être dans un état de prostration qui lui interdisait toute

résistance, toute conscience de l'acte attentatoire dont il était

l'objet. La preuve que je ne me trompe pas, c'est qu'une odeur

caractéristique d'éther s'est introduite sous mon bâillon. Or,

hier, avant de nous quitter, le docteur avait administré quelques

gouttes d'éther au malade, et, -- je me le rappelle, -- un peu de

cette substance, si prompte à se volatiliser, était tombée sur ses

vêtements, alors qu'il se débattait au paroxysme de sa crise.

Donc, rien d'étonnant à ce que cette odeur eût persisté, ni que

mon odorat en ait été affecté sensiblement. Oui... Thomas Roch

était là, dans ce canot, étendu près de moi... Et si j'eusse tardé

de quelques minutes à regagner le pavillon, je ne l'y aurais pas

retrouvé...

J'y songe... pourquoi faut-il que ce comte d'Artigas ait eu la

malencontreuse fantaisie de visiter Healthful-House? Si mon

pensionnaire n'avait pas été mis en sa présence, rien de tout cela

ne serait arrivé. De lui avoir parlé de ses inventions a déterminé

chez Thomas Roch cette crise d'une exceptionnelle violence. Le

premier reproche revient au directeur, qui n'a pas tenu compte de

mes avertissements...

S'il m'eût écouté, le médecin n'aurait pas été appelé à donner ses

soins à mon pensionnaire, la porte du pavillon aurait été close,

et le coup eût manqué...

Quant à l'intérêt que peut présenter l'enlèvement de Thomas Roch,

soit au profit d'un particulier, soit au profit de l'un des États

de l'Ancien Continent, inutile d'insister à ce sujet. Là-dessus,

ce me semble, je dois être pleinement rassuré. Personne ne pourra

réussir là où j'ai échoué depuis quinze mois. Au degré

d'affaissement intellectuel où mon compatriote est réduit, toute

tentative pour lui arracher son secret sera sans résultat. Au

vrai, son état ne peut plus qu'empirer, sa folie devenir absolue,

même sur les points où sa raison est restée intacte jusqu'à ce

jour.

Somme toute, il ne s'agit pas de Thomas Roch en ce moment, il

s'agit de moi, et voici ce que je constate.

À la suite de quelques balancements assez vifs, le canot s'est mis

en mouvement sous la poussée des avirons. Le trajet n'a duré

qu'une minute à peine. Un léger choc s'est produit. À coup sûr,

l'embarcation, après avoir heurté une coque de navire, s'est

rangée contre. Il s'est fait une certaine agitation bruyante. On

parlait, on commandait, on manoeuvrait... Sous mon bandeau, sans

rien comprendre, j'ai perçu un murmure confus de voix, qui a

continué pendant cinq à six minutes...

La seule pensée qui ait pu me venir à l'esprit, c'est qu'on allait

me transborder du canot sur le bâtiment auquel il appartient,

m'enfermer à fond de cale jusqu'au moment où ledit bâtiment serait

en pleine mer. Tant qu'il naviguera sur les eaux du Pamplico-

Sound, il est évident qu'on ne laissera ni Thomas Roch ni son

gardien paraître sur le pont...

En effet, toujours bâillonné, on m'a saisi par les jambes et les

épaules. Mon impression a été, non point que des bras me

soulevaient au-dessus du bastingage d'un bâtiment, mais qu'ils

m'affalaient au contraire... Était-ce pour me lâcher... me

précipiter à l'eau, afin de se débarrasser d'un témoin gênant?...

Cette idée m'a traversé un instant l'esprit, un frisson d'angoisse

m'a couru de la tête aux pieds... Instinctivement, j'ai pris une

large respiration, et ma poitrine s'est gonflée de cet air qui ne

tarderait peut-être pas à lui manquer...

Non! on m'a descendu avec de certaines précautions sur un plancher

solide, qui m'a donné la sensation d'une froideur métallique.

J'étais couché en long. À mon extrême surprise, les liens qui

m'entravaient avaient été relâchés. Les piétinements ont cessé

autour de moi. Un instant après, j'ai entendu le bruit sonore

d'une porte qui se refermait...

Me voici... Où?... Et d'abord, suis-je seul?... J'arrache le

bâillon de ma bouche et le bandeau de mes yeux...

Tout est noir, profondément noir. Pas le plus mince rayon de

clarté, pas même cette vague perception de lumière que conserve la

prunelle dans les chambres closes hermétiquement...

J'appelle... j'appelle à plusieurs reprises... Aucune réponse. Ma

voix est étouffée, comme si elle traversait un milieu impropre à

transmettre des sons.

En outre, l'air que je respire est chaud, lourd, épaissi, et le

jeu de mes poumons va devenir difficile, impossible, si cet air

n'est pas renouvelé...

Alors, en étendant les bras, voici ce qu'il m'est permis de

reconnaître au toucher:

J'occupe un compartiment à parois de tôle, qui ne mesure pas plus

de trois à quatre mètres cubes. Lorsque je promène ma main sur ces

tôles, je constate qu'elles sont boulonnées comme les cloisons

étanches d'un navire.

En fait d'ouverture, il me semble que sur l'une des parois se

dessine le cadre d'une porte, dont les charnières excèdent la

cloison de quelques centimètres. Cette porte doit s'ouvrir du

dehors en dedans, et c'est par là sans doute que l'on m'a

introduit à l'intérieur de cet étroit compartiment.

Face au drapeau · 第 3 / 14 段