_Nous donnions ici-même, il y a trois semaines, avec des photographies à
l'appui, le récit du beau voyage en ballon fait par M. Jacques-Faure et
le comte Rozan_ des Tuileries aux Karpathes. _Voici aujourd'hui le récit
non moins curieux de l'ascension que le comte Henry de la Vaulx,
participant à un concours aérostatique organisé à Madrid à l'occasion du
voyage de M. Loubet, fit à bord de l'_Elfe, _avec M. Paul Tissandier,
et de leur aventureux atterrissage en pleine montagne, dans
l'Estramadure._
27 octobre: le parc du Royal Aéro-Club d'Espagne, prosaïquement situé
près d'une usine dont les gazomètres noirs et enfumés ne le cèdent pas
en laideur à ceux de la banlieue parisienne, fourmille de monde; tout ce
que la Société madrilène compte d'illustrations et de beautés s'est
donné rendez-vous autour des bulles légères de soie qui bientôt vont
planer par-dessus les montagnes de la Castille. C'est en effet un
spectacle inédit dans ce pays qui: le départ de ces douze ballons
joyeusement enrubannés aux couleurs franco-espagnoles. Je monte avec mon
ami Paul Tissandier _l'Elfe_, géant de 1.800 mètres cubes. Le départ
nous est donné à midi précis et il est bientôt salué par les
applaudissements d'un essaim de jeunes et jolies personnes.
Nous montons à 500 mètres et découvrons derrière nous Madrid, tandis que
dans le sens de notre marche s'étendent à perte de vue de grandes
plaines dénudées, pelées, sans la moindre végétation, parsemées de-ci
de-là de villages à l'aspect désolé. A droite, une longue chaîne de
montagnes barre l'horizon: c'est le Guadarrama.
[Illustration: Les premiers contreforts de la Sierra Guadarrama.]
Nous montons doucement et marchons à l'allure fantastique de 8
kilomètres à l'heure.
La température est douce et nous déjeunons confortablement installés
dans le fond de notre nacelle pendant qu'autour de nous, à des altitudes
différentes, d'autres aérostats emportent d'autres êtres humains qui se
livrent à la même occupation et font sans doute les mêmes réflexions sur
la monotonie et la tristesse des plaines de Castille.
Mais voici qu'un ballon à reflets d'argent descend avec rapidité; sa
forme s'allonge démesurément; il touche terre et se dégonfle en une
seconde... Que s'est-il passé? Nous l'ignorons. Nous continuons notre
voyage et reconnaissons au pied du Guadarrama l'Escurial, la résidence
perpétuelle des souverains d'Espagne, qu'ils soient vivants ou morts.
Le jour baisse; un automobiliste lancé à notre poursuite nous crie que
nous allons vers Avila, c'est-à-dire en pleine montagne. En effet, bien
qu'à 750 mètres d'altitude, notre guide-rope traîne bientôt sur les
premiers contreforts; je jette du lest; nous nous équilibrons à 3.000
mètres et pénétrons franchement dans la montagne. Quelquefois notre
guide-rope, touche presque le sol; nous franchissons des pics qui
dépassent 2.500 mètres.
Tout à coup Tissandier qui fait le quart me réveille brusquement.
Derrière nous, presque sous nos pieds, s'étend une mer immense; sur la
rive un feu rouge clignote.
Il n'y a pas à hésiter, il faut descendre.
L'Océan nous barre impérieusement la route. Je tire de toutes mes forces
sur la corde de soupape... _L'Elfe_ touche terre; Tissandier jette
l'ancre, je manoeuvre le panneau de déchirure et notre ballon repose sur
le sol à moitié dégonflé... Il est 5 heures du matin.
Avec nos jumelles, nous inspectons la mer et nous nous réjouissons
d'être descendus à temps.
Le jour se lève, nous distinguons très nettement les flots dont le bruit
parvient jusqu'à nous... Puis il nous semble que le rivage s'éloigne
comme si progressivement, telle une fée armée de son bâton magique, la
terre empiétait sur le domaine des eaux, et l'Océan fuit de plus en plus
rapidement bien que le bruit des vagues monte toujours aussi
distinctement à nos oreilles.
Serions-nous le jouet d'une hallucination? Quelle peut être cette marée
diabolique qui transforme ainsi le lit des flots? Le soleil se lève
derrière les hautes montagnes, son disque ensanglanté apparaît à
l'horizon et les côtes s'éloignent encore... Nous braquons nos
jumelles... hélas! il n'y a plus de doute, la mer a disparu. Nous avons
été le jouet d'un mirage extraordinaire et dans la vallée, comme pour se
rire de nous, les cascades d'un torrent simulent le déferlage des
vagues.
Nous sommes furieux, car nous avions encore dans notre nacelle le lest
suffisant pour nous maintenir toute la journée dans les airs.
Mais il faut bien nous résigner et aller tout d'abord chercher du
renfort pour descendre notre ballon au fond de la vallée; en effet, dans
notre précipitation à regagner la terre et par la nuit noire, nous avons
atterri au haut d'une montagne.
Un village nous apparaît en contre-bas; nous nous y rendons aussitôt.
Ah! quel village, et comme il a sa couleur locale de saleté! Mais, en
revanche, les habitants, fidèles à leurs vieux principes d'hospitalité,
y sont charmants et serviables. Un vieillard, don Felipe Alonso Garcia,
qui paraît avoir la haute main sur tout le Torno (c'est le nom du
village), nous dit que tous vont aider à la descente du matériel. Je
parle de rétribution, mais le vieillard réplique que personne ici
n'acceptera d'argent, car, ajoute-t-il, il ne faut pas que jamais l'on
puisse dire qu'un étranger venu au Torno réclamer de l'aide et du
secours ait dû payer pour cela.
Une demi-heure après, le «pueblo» tout entier, hommes, femmes, enfants,
gravit la montagne de «Fuente Lengua» et c'est bientôt, à travers les
escarpements et les rochers, de longues théories de paysans espagnols en
pittoresques costumes portant sur leur dos le ballon et tous ses agrès.
Le tout est descendu jusqu'à l'une des maisons du village et demain, car
le trajet est long, _l'Elfe_ rejoindra par les mêmes moyens, avec
l'adjonction de quelques mules de charge, le bas de la vallée. C'est en
ce point que passe la route qui mène à Placenzia, petite ville de
l'Estramadure dotée d'un chemin de fer et surtout célèbre dans toute
l'Espagne par l'internement volontaire de Charles-Quint au couvent de
Saint-Just, après son abdication.
Le soir de ce premier jour, un grand banquet nous fut offert. Je n'ose
pas dire que le menu me plut en tout point, culinairement parlant, mais
il était donné de bon coeur et avec une grande fraternité; la fraternité
était même si complète que nous buvions tous le vin du pays à même une
grosse cruche circulant à la ronde; on se servait aussi beaucoup des
assiettes de ses voisins et l'on jetait ses os par terre, si bien que le
carrelage de notre chambre à coucher (car c'était dans notre chambre
qu'avait lieu le banquet) ressemblait, à la fin du repas, à un véritable
charnier.
Au dessert, le médecin du village nous porta un toast et termina en
buvant à la Liberté, à l'Égalité, à la Fraternité, au grand Dogme de la
République française.
Sans nous en douter, nous étions descendus au milieu d'un foyer de
républicanisme perdu en pleine Estramadure; des _Viva la Republica_ sont
gravés sur les cruchons, sur les assiettes et même sur les fruits du
jardin. Bien plus, tous les habitants du village sont francs-maçons et
notre ami Felipe Alonso Garcia pousse la coquetterie jusqu'à avoir des
cartes de visite en forme de triangle avec son nom écrit de la même
manière.
Et le docteur Casimiro Garcia Lopez y Garcia nous dit au moment du
départ: «C'est au nom de l'humanité que nous vous avons reçus: ne
sommes-nous pas tous frères?»
Heureux républicains dignes des antiques Spartiates!
Comte HENRY DE LA VAULX.
[Illustration: _L'Elfe_ deux heures après l'atterrissage, qui se fit à 5
heures du matin.]
[Illustration: Le transport de _l'Elfe_ en charrette à boeufs, sur la
route de Placenzia.]
[Illustration: APRÈS L'ATTERRISSAGE DE L'«ELFE» DANS LES MONTAGNES DE
L'ESTRAMADURE Le transport de l'enveloppe et de la nacelle du lieu de
l'atterrissage au premier village.--_D'après une photographie de M. Paul
Tissandier._]
[Illustration: Le palais royal à Christiania.]