HARANGUE PRONONCÉE PAR LE CAPITAINE JULIUS PINGOUIN

à bord de l’_Argonaute_, le 14 novembre.

«J’ai à vous dire que je suis content de vous et que je vous estime. Je

sais maintenant ce que vous pouvez faire. Tout le monde a bien marché,

en bloc. Les exceptions, s’il y en a eu quelques petites, s’habitueront

ou bien rendront d’autres services. Il ne faut mépriser personne. Tout

le monde ne peut pas être un héros, et aucun ne peut être sûr qu’il le

sera tous les jours. Nous avons gagné. Ça va bien. Je ne veux nommer

personne parmi les vivants, quelque haut que furent les faits accomplis

(ici, le capitaine lança un regard de félicitation vers le Rempart et

Coco, le nègre, lesquels se rengorgèrent avec un air faussement

modeste). Je parlerai seulement de celui qui est mort: Honneur à

Constant Magloire! Il est tombé le premier pour nous tous. Que la

mémoire de ce brave soit vénérée. Beaucoup d’entre nous y passerons

comme lui, c’est certain; mais ça ne fait rien. Il ne faut pas avoir

peur de la mort. On ne sait pas ce que c’est. Quand nous y serons, nous

l’apprendrons; mais tant qu’on est en vie, il faut vivre et non pas

moisir sans regarder autre chose que le bout de son nez et son petit

train-train confortable. Nous en avons assez des lâchetés, des

principes, de la politique, de la misère et de la fosse d’égout où nous

tournons toujours sans voir clair ni respirer. Quand on a du cœur au

ventre, il faut le montrer et envoyer coucher tout ce qui vous empêche

d’être un homme. Si le monde est aussi dégoûtant depuis le haut jusqu’en

bas, sans compter ceux qui sont à côté, c’est parce qu’on parle trop et

qu’on n’agit pas assez. L’humanité, maintenant, a une âme en feutre

comme les rondelles des bocks, dans les cafés. Ça boit les rinçures,

c’est mou et coriace. Personne ne sait marcher, s’il n’y a pas quelqu’un

qui mène le mouvement à coups de botte. On n’ose plus tuer; mais on

filoute et on a de sales petits vices qui vous pourrissent par en

dessous et on voudrait rendre tout le monde pareil à soi. C’est à vomir

des cloportes! Nous, nous agissons. Très bien! Quand on veut aller

quelque part, il faut y aller, et non pas ailleurs, comme une gourde,

parce que le voisin vous le dit. Il faut vivre sa vie pour soi et non

pas pour l’opinion des autres. Il faut savoir rire, pleurer, espérer,

vouloir, souffrir, aimer, haïr, vivre et mourir. Et puis le reste, on

s’en fout!...

«Regardez-vous maintenant, est-ce que vous n’êtes pas plus contents

d’avoir fait ce que nous avons fait, que d’être restés tranquilles comme

des empotés?

«Est-ce que vous n’avez pas plus vécu, depuis deux jours, que pendant

toute votre vie stupide d’avant, lorsque vous saviez que le lendemain

serait comme la veille. Tout le monde le supporte pourtant. Vous me

direz qu’il faut l’occasion. C’est entendu, mais, quand on a du sang

dans les veines, on la fait naître; on saisit ce qui passe. Il passe

toujours quelque chose, et l’un mène à l’autre; on prend l’habitude de

remuer.

«Et puis, maintenant que vous l’avez trouvée, vous, l’occasion, il

s’agit de ne pas la gâcher. Il faut réussir. Ça n’ira pas tout seul,

vous pouvez y compter. On a déjà voulu nous arrêter, on essaiera encore,

ça ne fait rien, nous irons tout de même. Soyons unis, voilà tout.

Chacun pour tous. S’il y a des discussions on les réglera après. Pour

l’instant, nous ne devons être qu’un seul homme, si nous voulons aller

jusqu’à la fin, où nous trouverons l’indépendance. Il y en a qui

tomberont en route. C’est un malheur. Marchons quand même. Pas de

jalousie, pas de trahisons (ici, le Rempart lança un regard plein de

soupçons menaçants sur le pilote Bouture), pas de lâchetés, pas

d’hésitations, pas d’égoïsmes,--mais de la force, du dévouement, de la

concorde, de l’entêtement, de la décision et à nous le monde! Ayez

confiance en moi, tonnerre de Dieu! Je vous mènerai au bout, quand le

diable y serait!»

* * * * *

_16 novembre._--Mer un peu houleuse par le fait d’une brise sud-ouest

assez fraîche. La bonne à tout faire qui pleurniche, le pompier et le

croque-mort ont le mal de mer. Pour mon compte personnel, j’ai eu des

cauchemars toute la nuit, par l’effet du discours qu’a prononcé hier au

soir le capitaine. Quel homme tout de même! Je donnerais ma vie pour lui

faire plaisir.

* * * * *

_Les 18, 19 et 20 novembre._--Rien à signaler. Nous nous habituons

progressivement à la société les uns des autres. Chacun fait ce qu’il

doit faire. La bonne à tout faire paraît déjà fatiguée. L’Homme en Jaune

ne fait rien et on ne s’habitue pas à lui. On ne peut pas s’habituer au

néant, et il est pour nous comme s’il n’était pas.

* * * * *

_21 novembre._--Nous sommes maintenant en dehors des eaux que parcourent

les services réguliers de navigation. Depuis midi, nous dérivons pas

mal, la machine ne fonctionnant plus à la suite d’une petite avarie qui

demande quelques heures pour être réparée. Nous avons ainsi été emportés

jusqu’en vue d’une masse de vapeurs fumeuses et jaunâtres, excessivement

dense et nettement limitée par l’atmosphère extérieure, sans avoir, avec

elle, aucun point commun. Cela a l’aspect d’une muraille brumeuse dont

le faîte se perd dans les nues et qui fuit, à droite et à gauche,

suivant une immense courbe.

Le docteur Saturnin Glair nous a dit que c’est là l’Ile Livide

enveloppée du brouillard qui lui est propre. Le docteur nous raconte

avoir jeté l’ancre, jadis, près de ses bords.

--Là, nous dit-il, règne toujours un furieux brouillard, jaunâtre et

blême. Il est si épais qu’à travers sa lividité les objets sont à peine

visibles et apparaissent vagues et étonnants. Ce brouillard traîne sur

la peau comme une eau visqueuse, son parfum est fatigant et il rend

ivres tous ceux qui le respirent. Quand un homme aborde dans cette île,

qui nourrit des végétations surprenantes, et qu’il s’avance parmi ce

funeste phénomène gazeux, voici, qu’à sa rencontre, vient son double--un

autre lui-même--qui lui prend les mains avec affection et le fait

demeurer debout devant lui. Alors, ils échangent, face à face, des

paroles de vie et de mort et des confidences inconnues. Et, bien peu

nombreux sont ceux qui, ayant connu cette aventure, souhaitent retourner

ensuite vers leur existence antérieure et vers leur navire qu’ils ne

savent plus retrouver. Et il y a eu des navires qui ne sont jamais

sortis de cette ombre empoisonnée.

Je crois que c’est là le pays d’oubli, la terre des mangeurs de Lotus,

dont parlent Homère et Tennyson. Je le crois; mais je n’en suis pas sûr.

Lorsque le navire, sur lequel j’étais médecin, dut, pour éviter un coup

de vent, se réfugier dans le calme périlleux et immuable du brouillard

que vous voyez là-bas, lorsque, dis-je, notre navire dut s’y réfugier,

le capitaine qui avait l’expérience de ces choses nous défendit

positivement d’aller à terre. Malgré cela, cinq hommes, parmi lesquels

trois passagers, débarquèrent, en cachette. Il y en eut un seul qui

revint, et son visage et ses yeux et toute sa personne avaient pris la

trouble pâleur de cette brume mortelle. Il ne dit pas ce qu’il avait

connu dans cette île, ni ce qu’il savait de ses compagnons. Il semblait

ivre de paresse et d’indifférence. Peu après il ne fut plus...

En écoutant ces choses, nous contemplions l’Ile Livide, ou plutôt le

brouillard souverain qui l’enserrait de sa masse glauque. Le soir

tombait alors et nous étions tout près de cette zone mystérieuse.

Nous ne pûmes repartir que trois heures plus tard.

* * * * *

_Même jour, onze heures du soir._--Monsieur Joseph n’est plus avec nous.

On s’en est aperçu à l’appel du soir. Il a laissé une lettre au

capitaine. Je la copie:

«Julius Pingouin, pardonnez-moi. Je vous quitte. Je vous estime et je

vous aime comme le plus grand des hommes que j’aie jamais connus. Je

désire, de tout mon cœur, que vous réussissiez; mais j’en ai assez de

moi-même et, puisque l’occasion me tente, je vais essayer d’avoir ce

qui, pour moi, est la Toison d’Or.»

--Tonnerre de Dieu! dit Pingouin, il a filé dans l’Ile Livide pour

trouver l’Oubli. Avec ça qu’un mois de voyage ne le lui aurait pas

donné!...

Aller le rechercher?... Nous y resterions tous!... Je n’ai pas le

droit... Et puis, après tout, si ça lui plaît...

En avant, vous autres!...

L'homme sauvage et Julius Pingouin · 第 21 / 30 题