Julius Pingouin

L’on sait combien immensément fut surexcité, il y a deux ans, le monde

entier par l’annonce qu’une nouvelle _Toison d’Or_, la seule depuis

Jason, venait d’être signalée et que ce phénomène était à conquérir.

Tous les journaux y consacrèrent leur première page et une partie de la

seconde; tous les gouvernements organisèrent des expéditions, et un

furieux délire s’empara de tous les aventuriers épars sur le

globe--lesquels, ivres du désir de s’approprier l’avantageuse merveille,

donnèrent intégralement leurs énergies et beaucoup, leur vie, en

tentatives isolées ou collectives. Or, on sait combien absentes étaient

les indications précises, et à quel point contradictoires les opinions

sur la situation du prodige. On n’a même jamais pu savoir de quelle

source jaillissait l’initial signalement de la chose, mais le monde

entier, sans exception, était fortement persuadé de son existence, et il

y eut de la démence dans l’âme des hommes.

Cependant, vains furent les mieux combinés et les plus tenaces efforts.

Piteuses et bredouilles, les expéditions officielles rentrèrent

simultanément ou successivement pour présenter de fallacieux et

désespérés rapports et recevoir des blâmes. Découragés, s’en revinrent

les aventuriers. Dans le silence, avec sollicitude, les journaux

laissèrent la question, d’où, tant de jours, ils avaient tiré tant de

copie et l’occasion de si belles ventes. Alors, quelques gens

commencèrent à insinuer la possibilité d’un canard sorti du sein de la

libre Amérique et il y eut encore des discussions.

Très bien.

Voilà maintenant que la Toison d’Or existait réellement et qu’un homme,

un de nos compatriotes, le capitaine de bateau-mouche, Julius Pingouin,

l’a trouvée en vérité. La relation suivante de son étonnant voyage nous

est communiquée par--ainsi que le dit l’auteur lui-même dans son titre:

«l’un des deux qui firent avec lui tout le voyage et prirent part à la

découverte.»

Ce «l’un des deux» vient de rentrer parmi nous, pour y mourir sans doute

de ses épreuves surhumaines. Nous livrons au public son récit. Des

personnes le croiront mensonger, d’autres le jugeront considérablement

enjolivé. Peu y ajouteront une foi intégrale. Nous, nous avons vu

l’homme et nous sommes sûrs qu’il dit la vérité.

Relation véridique du voyage de Julius Pingouin, capitaine du

bateau-mouche l’«Argonaute», à la recherche de la Toison d’Or, racontée

par l’un des deux qui firent avec lui tout le voyage et prirent part à

la découverte.

Je m’appelle... je ne sais plus comment, et personne n’a besoin de le

savoir. Mon surnom est le «Homard» parce que le bon Dieu ou quelqu’un

d’autre a mis dans mes bras et dans mes mains une force susceptible de

rosser les plus vigoureux de mes contemporains. J’ai eu une bonne

famille, de l’argent, de l’éducation et des jours meilleurs; mais ils se

sont barrés vers les ailleurs et de leur disparition définitive je me

fous fortement. Ma personnalité en soi n’a du reste aucun intérêt. Je

n’existe que dans mes rapports avec l’immense Julius Pingouin--homme

prodigieux et méconnu, étouffé par les mauvaises destinées et

l’aveuglement jaloux d’une société assez gourde pour avoir d’abord

laissé sans emploi, et ensuite combattu lâchement, les forces incluses

dans un génie de cette ampleur.

Devant Julius Pingouin, j’oublie la blague, l’indifférence et le dégoût

dont trente-sept ans d’une vie plutôt orageuse m’ont permis de jouir

envers tous les hommes et envers moi-même; devant Julius Pingouin, je

m’agenouille et je vénère. Que l’on ne me conte plus d’histoires

apocryphes sur les faiseurs augustes et désintéressés de lois dont les

applications varient selon la puissance de ceux qu’elles régissent--que

l’on ne me rebatte plus les oreilles des exploits sanglants attribués

aux capitaines fameux et accomplis par leurs soldats restés obscurs--que

l’on cesse de me raser avec les relations des grandes découvertes faites

par d’intrépides navigateurs que leurs gouvernements bourraient, avant,

de toutes sortes d’appuis et, après, de toutes sortes d’honneurs--tout

cela c’est, si j’ose dire, du chiqué... J’ai plus fort, j’ai plus

habile, j’ai plus sublime, j’ai Julius Pingouin!--et Lycurgue, et

Magellan, et Bonaparte, furent bien peu auprès de ce dieu.

J’ai fait la noce donc, dans ma jeunesse. J’ai été soldat, j’ai été

moine, j’ai été voleur, j’ai été professeur; j’ai été bon, j’ai été

méchant, j’ai été lâche, j’ai été brave. J’ai été tout ce que l’on peut

être. J’ai vécu. Mais, et c’est ma gloire très chère et très radieuse,

j’ai connu Julius Pingouin et j’ai cru en lui du premier coup, et il a

eu la bonté, m’élisant parmi ses apôtres, de m’ouvrir sa grande âme

pleine d’audace, pleine de sagacité, pleine de puissance, pleine de

rêve...

O Julius Pingouin, géant égaré parmi des pygmées, lion silencieux

secouant les barreaux de sa cage, aventurier sublime passant comme une

flamme dévoratrice sur le vil fumier de l’humanité, permets que ton

indigne disciple pleure en te saluant! L’on a été injuste, plat, lâche

et oppressif envers toi, cœur de héros! L’on a entravé par les pires

moyens ta marche surhumaine. Non seulement l’on t’a laissé seul, mais

encore l’on t’a combattu, et la trahison germait autour de toi, et ta

patrie fut une marâtre!...

Pourtant, lutteur invincible, tu as su persévérer, mais maintenant que

moi je dis ce que tu fus, je sais que l’on conspire pour noyer la

mémoire de si hauts faits dans le creux silence et l’oubli! Mais je

parlerai, je hurlerai, je glapirai! J’écrirai avec de l’encre, avec mes

larmes, avec mon sang, pour ne me taire que quand le vent furieux de

l’universelle gloire fera sonner, aux quatre coins de la terre ronde,

ton nom--car tu l’as trouvée, la Toison d’Or--ô Maître!

* * * * *

Et maintenant, je raconte:

Le 16 octobre de l’autre année, comme je crevais de faim et que je ne

savais plus que faire, je suis entré dans les Bateaux-Mouches. J’ai

embarqué sur le _318_, comme receveur. Julius Pingouin était capitaine.

Je le vis, je l’entendis et du premier coup, je fus son disciple, son

admirateur, sa chose. En un instant je fus à lui. Ma gloire éternelle

sera qu’il m’ait choisi comme second.

Tout le monde parlait de la Toison d’Or. Les expéditions partaient ou

étaient parties. Julius Pingouin faisait son service et méditait.

Un jour, il me dit:

--Le Homard, mon vieux, je sais où est la Toison d’Or. J’ai trouvé une

bouteille tombée d’un ballon en perdition. Dedans, il y avait un plan

indiquant l’endroit. Je vais y aller. J’en ai assez de moisir comme ça.

Tu vas venir avec moi.

C’était le 13 novembre. Il me dit encore:

--Écoute, on part ce soir. Au lieu de toucher à la dernière station, on

forcera la vapeur et en avant! Je suis sûr du pilote et des hommes d’en

bas. Avec nous deux, l’amarreur et deux vieux amis que j’emmène, ça fera

huit. Le bateau est bon, c’est tout ce qu’il nous faut. Le chauffeur

veillera au charbon. Le pilote, aux instruments. Toi, tu vas acheter un

baril de biscuits de mer, deux autres barils pour mettre de l’eau, un

tonneau de bœuf salé, soixante-dix boîtes de sardines, du rhum, du café,

et de la quinine. Tu feras tout embarquer à six heures pendant que nous

dînerons. N’oublie pas ton couteau. Je vais m’occuper du drapeau et des

revolvers. On sera en mer demain matin. Là, on trouvera tout ce qu’il

faut. J’ai mon plan.

Je dis «Bon.» Je serais allé en enfer--s’il y en avait un--avec lui.

Ainsi fut décidée et préparée l’expédition.

Maintenant, je recopie le Journal du Bord que j’ai tenu avec sollicitude

depuis ce moment-là.

Journal du bord de l’«Argonaute» (ancien bateau-mouche nº 318).

Capitaine Julius Pingouin.

Le 13 novembre, à huit heures 45 minutes du soir, l’équipage du

bateau-mouche nº _318_, commandé par le capitaine Julius Pingouin, s’est

résolu à abandonner en masse son service et à se consacrer

exclusivement, corps et âme, à l’expédition que ledit capitaine Pingouin

se décide à entreprendre dans le but de conquérir la Toison d’Or.

L’équipage étant réuni sur le pont, conjointement avec deux volontaires,

le pavillon personnel du capitaine Pingouin--emblème représentant cet

oiseau en blanc sur un fond noir--fut hissé en remplacement du sale

torchon de la compagnie lequel fut jeté à l’eau. Ce déploiement du

drapeau de l’expédition fut appuyé de dix-sept coups de revolver. Le

bateau ensuite fut solennellement baptisé l’_Argonaute_; une bande

portant ce nom étant clouée sur l’arrière.

Enfin, l’équipage, ainsi que suit:

LE HOMARD, _lieutenant_;

BOUTURE, _pilote-timonier_;

BAYADOS, _mécanicien_;

CRISTALLIN, _chauffeur_;

CONSTANT MAGLOIRE, _homme de bord_;

En plus, comme volontaires:

Dr SATURNIN GLAIR, _médecin_;

JOSEPH, _mathématicien et géographe_.

jura fidélité jusqu’à la mort entre les mains du capitaine Pingouin et

appuya ce serment par sept forts hurrahs et l’absorption d’un verre de

rhum mélangé à de la poudre à canon. Les sieurs Bouture et Magloire ne

purent conserver cette mixture et la rendirent sur le champ aux flots

limoneux.

Moi, le Homard, lieutenant, fus investi de la rédaction du présent

«Journal de Bord».

* * * * *

A ce moment, nous avions déjà dépassé d’une centaine de mètres les feux

de ponton de la station terminus. Alors les voyageurs non débarqués aux

autres escales et désireux de le faire en ce point extrême manifestèrent

leur existence par une tumultueuse sortie de la cabine, où ils s’étaient

réfugiés, vu le brouillard. Leur groupe (ils étaient sept ou huit) fit

irruption sur le pont. A leur tête était un gros petit homme.

--Monsieur, rugit-il en s’adressant à moi, le Homard, pourquoi ne

s’arrête-t-on pas?

Julius Pingouin s’avança. Constant Magloire et moi étions à ses côtés

avec nos revolvers. Il était calme et parla:

--On ne s’arrêtera jamais plus. Voilà: Je veux la Toison d’Or. Je vais

la chercher. Que ceux qui ne sont pas des moules et qui en ont assez de

moisir comme on fait ici, m’accompagnent. Le bon Dieu me les a envoyés,

je suis disposé à les garder. On pourra crever; mais on pourra gagner

tout ce qu’il y a de bon dans le monde.

--Qu’est-ce que ça veut dire? hurla le gros petit homme. Est-ce que vous

vous fichez de nous. Je m’appelle...

--De quoi, de quoi...? interrompit un organe éraillé. T’as pas fini de

nous embêter, boudin pourri? L’Rempart du Quartier Rouge, que

j’m’appelle, moi, et pour un coup de tampon j’en crains pas six

ensemble, et ç’lui qui m’sortira y l’est pas encore né. J’vas avec le

capitaine. Je l’gobe. C’est un homme, ç’lui-là, et à la redresse. Je m’y

connais. C’est-y que vous voulez de moi, m’sieur? On est d’attaque.

En se dandinant, un hercule patibulaire, en casquette et foulard,

s’avançait.

Pingouin lui serra la main.

--Je vous fais mon second, dit-il.

--Moi, bon nèg’e, toi, bon maît’e. Moi vouloi allé!

Et une sorte de babouin, marchand de nougat et vêtu d’oripeaux, gambada

vers nous. Les autres voyageurs, cependant, formaient un groupe agité et

interrogatif.

--Qu’est-ce qu’on fera des ceusses qui voudront pas y aller?

--Et les bénévizes? Gomment seront-ils rébardis?

--Oh! notablement, je pourrai propagancer le discours du Grand Dieu?

--Est-ce qu’il y aura à manger?

--Nonobstant que je dois regagner les régions de mon service.

--M’sieur, mes maîtres y m’attendent.

Et, par-dessus tout, vociférait le gros petit homme:

--Je ne veux pas! je proteste! le droit des gens, nom d’un tonneau!

--Veux-tu que je te casse la devanture? proposait le Rempart. Le droit

des gens, on s’asseoit dessus.

Cependant Julius Pingouin fit un geste et parla encore:

--Ceux qui ne voudront pas venir seront libres de débarquer.

--Où ça? interrompit une voix.

--Dans l’eau naturellement. Nous n’allons pas compromettre la sécurité

de l’expédition pour les affaires personnelles de gens que nous ne

connaissons pas. Les bénéfices seront répartis entre les survivants,

selon mon appréciation personnelle et les services rendus, sans que les

familles des défunts y aient aucun droit. Naturellement, ils seront

assez élevés pour que le moins bien partagé soit capable d’acheter la

moitié du monde si cela lui fait plaisir, et d’avoir encore une jolie

aisance, sans compter la gloire, la puissance et tout le reste. Pour la

nourriture et les boissons, cela ne sera pas somptueux, mais on se

rattrapera plus tard. Maintenant, vous avez cinq minutes pour vous

décider. Je vous conseille de réfléchir. C’est une occasion d’être des

hommes pour une fois, et ça n’a pas dû vous arriver souvent. Ce que j’en

dis là, c’est pour vous. Moi, j’irai aussi bien tout seul. Rentrez dans

la cabine.

Ils rentrèrent. Cinq minutes après, nous apprîmes qu’ils se joignaient à

nous, sauf un.

Ils étaient cinq, savoir:

Le petit homme chauve; un énorme Suisse, bête et bonasse; un personnage

grand, blond et norwégien, que nous connûmes ensuite pour un pasteur, et

qui, par la suite également, nous rasa d’une façon peu commune en

chantant des psaumes avec furie ou en les jouant sur une clarinette

démontable, indépendamment qu’il buvait tout le rhum; une marchande au

panier; une bonne à tout faire; un pompier enfin, qui resta sans doute

pour la bonne.

Le voyageur qui refusa de nous accompagner était un sergent de ville en

uniforme.

--J’ai des ordres, faut que je m’en aille, répétait-il. Je serais très

désireux de rester; mais nonobstant j’ai des ordres, faut que je m’en

aille.

Et il s’en alla.

--V’là un bon débarras, me confia le Rempart, et y en a encore un de

trop.

Avec lui j’allai explorer la cabine. A ma stupeur, je découvris encore

deux personnages.

D’abord, un homme maigre, vêtu d’un long vêtement jaunâtre, qui fumait

sa pipe avec impassibilité et silence. Il n’avait pas partagé l’émoi de

ses compagnons. Il ne répondit que par des signes de tête à mes

questions et à ma proposition de se joindre à nous. Je crus comprendre

qu’il acceptait et, en effet, il vint. Je trouvai aussi, sous une

banquette, un employé des pompes funèbres qui dormait ivre-mort.

Réveillé, non sans peine, il déclara qu’il voulait mourir si on le

bougeait; cependant, il accepta de vivre et de nous suivre, en apprenant

que nous avions du rhum à bord.

Tout le monde fut réuni sur le pont et je couchai les voyageurs comme

suit sur la liste de l’équipage:

Les voyageurs embarqués sur le bateau-mouche _318_, anciennement, devenu

l’_Argonaute_, sont invités à s’enrôler dans l’expédition; acceptent:

HIPPOLYTE, dit le REMPART DU QUARTIER ROUGE, ex-souteneur, _second du

capitaine Julius Pingouin_;

COCO, nègre, ex-vendeur de nougat, _gabier_;

GUSTAV J. K. S. HEYSBERGCH TANTSTICKTOR, ex-pasteur norwégien,

_fifre_;

CLAUDIUS ZAFOLIN, pompier, _conserve ses fonctions_;

FLAUM, ex-courtier en faux diamants, _cuisinier_...

Je cherchais en vain le gros petit homme chauve.

--Où donc est-il? demandai-je au Rempart qui faisait l’appel.

--Il est parti, me dit-il, en ricanant, y disait déjà par derrière, du

mal de m’sieur Pingouin. Alors, je l’ai aidé à partir. Y reviendra pas.

Je n’insistai point et poursuivis ma liste:

ÉZÉCHIEL BINAIRE, employé des pompes funèbres, _conserve ses

fonctions_;

X***, inconnu, _conserve ses fonctions_[18];

[18] Celui-là était l’Homme en Jaune, de qui le calme mutisme et la

sereine indifférence défièrent tous les efforts.

HONORINE DUPONT, bonne à tout faire, _conserve ses fonctions_;

ZOÉ NÈFLE, ex-marchande au panier, _infirmière et lingère_.

Tous ces voyageurs jurent fidélité au capitaine Pingouin et le

reconnaissent comme souverain maître du navire, après Dieu, avec le

droit de vie et de mort.

Il demeure entendu que, en cas de guerre, tout homme valide prendra les

armes pour la défense de l’expédition. Sont dispensés de cette

obligation:

Le docteur Saturnin Glair, facultativement, vu ses fonctions; le pasteur

Tantsticktor, vu ses convictions humanitaires et son emploi de fifre

nécessaire dans la bataille; le cuisinier Flaum, vu sa grosseur anormale

et une lâcheté naturelle dont il se prévaut. Les deux femmes aideront le

docteur Saturnin Glair à panser les blessés.

Le sieur Clodoald Résistant, sergent de ville, qui faisait partie des

voyageurs, ayant déclaré que son service l’appelait ailleurs, fut

débarqué dans la rivière suivant sa volonté, sous serment de ne révéler

à personne ce qu’il aurait pu apprendre concernant l’expédition[19].

[19] Le brave Clodoald Résistant, devenu caporal de sergents de ville,

fut retrouvé par nos soins: mais, immuablement fidèle à la parole

donnée, il n’a jamais voulu dire un mot sur ce qu’il avait vu ou pas

vu. Les efforts de tout le monde, depuis son supérieur hiérarchique

jusqu’au chef de l’État, furent vains et son mutisme demeura absolu.

L’avoir dans ces conditions, c’est comme si on ne l’avait pas.

_N. de l’E._

Disparu sans donner son nom, un gros petit homme chauve, colérique, que

l’on croit être un employé de mairie ou des postes[20].

[20] Nul ne put jamais savoir quel était l’état civil du malheureux

gros petit homme chauve, colérique, ni quel fut son sort au juste.

Il est vrai que le vague de cette description, qui peut s’appliquer

généralement à tous les fonctionnaires publics et particulièrement

aux employés des mairies et des postes, a entravé les recherches.

Une prime de cinq mille francs est promise au gros petit homme

chauve, colérique, s’il veut se faire connaître, au cas peu probable

où il est encore de ce monde.

_N. de l’E._

L’expédition ainsi constituée va de l’avant.

* * * * *

_14 novembre, 5 heures du matin._--La nuit est encore obscure. J’écris à

la lueur d’un fanal de combat. Nous allons atteindre l’embouchure du

fleuve et le capitaine pense que la sale institution, qu’on appelle la

douane, nous tourmentera au passage avec les bâtons avilissants que les

sociétés civilisées ont en réserve pour les libres roues des gens de

cœur. Julius Pingouin veut espérer que nous sortirons sans coup férir,

mais, pour parer à toute éventualité, il a ordonné le branle-bas de

combat. Chaque homme fut armé d’un revolver et d’un autre instrument

tranchant ou contondant. Les femmes sont enfermées dans la cabine. Le

docteur Saturnin, invité à les suivre, s’y est refusé, préférant rester

pour voir le coup d’œil. Le pasteur Tantsticktor, étant donné son manque

d’habitude des batailles, a été autorisé à s’embusquer dans le tambour

de la machine sous la condition expresse que, pendant toute la durée de

l’action, il jouera des psaumes guerriers sur son fifre, de toute sa

force et sans s’arrêter. Le pilote Bouture reste naturellement sur son

banc, et les hommes d’en bas, Bayados, mécanicien, et Cristallin,

chauffeur, conservent leurs postes intérieurs. Les hommes disponibles

ont ordre de se tenir prêts aux événements. Tout le monde doit affecter,

jusqu’au signal que donnera le capitaine, une allure inoffensive et

indifférente. Chacun reçoit un petit pingouin en calicot blanc et se

l’épingle sur la poitrine, en signe de ralliement et emblème guerrier.

Je noterai que l’Homme en Jaune s’est refusé silencieusement, mais

formellement, à s’armer d’une façon quelconque. Il n’a pas voulu

davantage se mettre un pingouin. Il s’est contenté de rebourrer sa pipe

et d’aller s’asseoir à l’avant.

Maintenant, nous attendons le combat. Nous espérons encore qu’il n’aura

pas lieu; mais la menace de l’action a impressionné diversement mes

compagnons. Le pompier semble pâle et résolu. La jeune bonne à tout

faire pleure à chaudes larmes. Coco, le nègre, s’est dépouillé des

loques dont il est habituellement vêtu, afin, dit-il, de ne pas les

abîmer; il est nu comme un ver et gambade après s’être frotté d’un puant

cambouis. Le pasteur Tantsticktor monte sa flûte en claquant des dents.

Le gros coq Flaum a dû être remisé dans la cabine, avec les femmes, dans

un état sanglotant et épouvanté qui fait pitié et dégoût. Il a offert la

somme de un franc cinquante, à la marchande au panier Zoé Nèfle, pour

qu’elle consente à lui prêter ses vêtements, afin qu’il soit mieux à

l’abri. Cette grosse femme, qui faisait de la charpie avec les morceaux

de sa chemise, qu’elle avait retirée et mise en pièces à cet usage, a

refusé avec indignation et lui a reproché sa lâcheté. Le sieur Ezéchiel

Binaire, croque-mort, totalement ivre, écrit son testament et puise en

une bouteille de rhum un supplément d’intrépidité. Tout le reste de

l’équipage va bien. Le Rempart montre une joie spéciale et jongle avec

une barre d’acier, ancienne bielle de la machine, pesant 45 livres.

--Leur casser la figure, à ces chinois-là, me dit-il, ça sera plus

rigolo que d’dégringoler des pantes, et ç’lui qui m’sortira, y l’est pas

encore né.

L’aube vient, nous voici à l’embouchure du fleuve. La mer apparaît.

Juste devant nous, barrant la liberté, la fortune et l’espace, il y a le

garde-côtes de la douane. C’est l’heure de l’action.

--En avant! commande Julius Pingouin.

* * * * *

_Même jour, midi._--Nous sommes en pleine mer. Nous sommes vainqueurs.

Il a fallu se battre. Comme nous passions à sa hauteur, le garde-côtes

des douaniers nous intima l’ordre de stopper. Pingouin obéit. Alors,

deux grandes chaloupes vinrent à nous, montées par une vingtaine

d’hommes et commandées par un officier des douanes.

Celui-ci monta à notre bord avec ses soldats. Il était grognon et

goguenard.

--Eh bien! eh bien! dit-il, à notre capitaine, c’est comme ça qu’on s’en

va? Et les droits de sortie, est-ce qu’on les oublie?

--Monsieur l’officier des douanes, dit Julius Pingouin, je n’ai pas de

marchandises; nous allons nous promener sur la mer et je n’ai rien à

payer.

--Nous allons voir ça, dit l’officier. Où sont vos papiers, d’abord? Et

puis, on ne se promène pas à cette heure-là. C’est louche.

Coco, le nègre, voyant que l’affaire se gâtait, tenta une diversion;

elle fut malheureuse.

--Moi, bon nèg’e, dit-il, toi pas vouloi’e nougat? Ça bon bagage, massa!

et il présentait son plateau.

--Est-ce que tu te fous de moi? espèce de sale macaque, hurla l’officier

furieux, en envoyant un coup de poing dans le plateau. Attends un peu!

Je vais commencer par te faire fouiller...

--Moi, bon nèg’e, dit Coco, moi tout nu, toi pas foufouille.

Il fit deux pas en arrière pour prendre du champ, puis, bondit. Sa tête

atteignit l’officier au creux de la poitrine et le lança par-dessus

bord.

--Fifre, jouez! commanda Pingouin. En avant, vous autres!

--Cognez! rugit le Rempart, qui se rua, sa barre à la main. Coco, t’as

mon estime!

Nous nous précipitâmes; nos revolvers entraient en jeu. Les douaniers

nous chargeaient le sabre à la main. La mêlée fut bientôt générale. Le

Rempart frappait comme un sourd et ceux-là que touchait sa barre ne se

relevaient plus. Le nègre, avec sa tête, abattait les ennemis un à un.

Il fut blessé à la figure. Cependant, M. Joseph, Magloire et le Pompier

détruisaient à ma droite les hommes de la douane. Julius Pingouin et le

Rempart, à ma gauche, n’avaient déjà plus d’adversaires. Au centre, aidé

du jovial croque-mort, lequel, les manches de son habit noir

retroussées, travaillait comme six, je fis place nette en peu de temps.

Le fifre suraigu du pasteur couvrait les râles et les blasphèmes. Le

gros Flaum, de la cabine, beuglait de peur tellement fort qu’on

l’entendait malgré tout. La jeune Honorine, bonne à tout faire, miaulait

tant qu’elle pouvait. Le docteur Saturnin pansait déjà le brave Coco.

Quant à l’Homme en Jaune, serein et immobile, il fumait sa pipe sur une

banquette, sans s’occuper de rien. Un douanier s’étant, au début de

l’action, précipité sur lui, il l’avait, sans trop se déranger, tué avec

son pied.

De nos ennemis, cependant, il ne restait rien.

--En avant, commanda Julius Pingouin. Au garde-côtes! A l’abordage!

L’_Argonaute_ fila de toute sa vitesse. En un clin d’œil, nous tombâmes

sur le bateau des douanes. Il y eut encore un fort carnage, fait

rapidement. Par malheur, le brave Magloire, ex-amarreur, y trouva la

mort, par l’effet d’une balle dans la tête.

Nous ne laissâmes pas âme qui vive sur le bateau et, selon l’ordre de

notre capitaine, nous nous transportâmes tous à son bord avec nos

possessions, car il était plus confortable que l’_Argonaute_, dont nous

lui donnâmes immédiatement le nom.

Nous défonçâmes alors trois barils de goudron sur l’ancien _318_ de la

Compagnie des Bateaux-Mouches, nous mîmes le feu, et nous filâmes.

Derrière nous il brûlait très bien, torche fuligineuse, dans la brume,

et, sur les quais, nous voyions avec nos lunettes une foule de gens qui

regardaient le spectacle. Quand il sauta nous étions déjà loin.

A Constant Magloire, avec des larmes, nous fîmes les funérailles

solennelles dues aux braves morts au champ d’honneur. Le pasteur, qu’on

avait prié d’interrompre son fifre, dont il persistait à jouer avec une

sorte d’ivresse, et qui semblait tout ahuri, récita d’une voix nerveuse

des prières en langue étrangère, sur le corps que l’on immergea. Nous

débarrassâmes ensuite le pont des cadavres en uniforme qui

l’encombraient. Nous n’avions pas fait de blessés, sauf un homme sur

lequel le Rempart avait marché et qui trépassa au bout de peu.

--Bon Dieu, dit Ezéchiel qui semblait dans son élément, en faisant

basculer le corps d’un brigadier dans les flots, en v’là d’la belle

ouvrage qu’est perdue.

Quand tout fut propre, nous déjeunâmes. Les femmes avaient fait la

cuisine, le coq Flaum étant encore presque mort de peur.

--C’est curieux, remarqua gaiement le docteur, les combats ce n’est pas

pire que la chirurgie. J’aime mieux un champ de bataille qu’un

amphithéâtre. Il semble qu’il soit moins cruel de tuer que de guérir.

--Oh! dit le pasteur, avec son accent, oh! si notable quantité sont

mourus qui auraient existencé lointain dans les années... Et le

criement... et le saignement...

Il frissonna et but un plein verre de rhum.

--Moi grand famine, massa, gémissait le blessé Coco, qui était à la

diète. Moi bon nèg’e, rien sous la dent.

--Il est comme moi, le négro, constata le Rempart, les émotions ça le

creuse. Et il reprit une tranche de lard.

--Mon vieux, dit Ezéchiel Binaire, déjà ivre, mon vieux, c’est la vie...

Tel fut le glorieux début de notre tentative.

* * * * *

_15 novembre._--Rien de particulier. La mer est calme, notre nouveau

bateau se comporte bien. Il file environ douze nœuds à l’heure et peut

aller jusqu’à quinze ou seize. Actuellement, le Rempart est de garde sur

le pont. L’Homme en Jaune, impassible, mâchonne une chique et,

par-dessus le bastingage qui est à six mètres de lui, salive dans la mer

avec une précision et une force incroyables. Il a bien voulu abandonner

sa pipe sur mon observation qu’on ne fumait pas à bord des navires de

guerre. Ezéchiel Binaire l’a suivi dans cette voie. Ce croque-mort, pour

l’instant, peint sur l’arrière du navire le nom: L’_Argonaute_, en blanc

sur fond noir. Il y ajoute des agréments décoratifs, figurant des têtes

de mort avec des ossements. Il chante une romance sentimentale qui vient

jusqu’à moi. Le gros Flaum balaie, sous la direction de Zoé Nèfle. Le

pompier visite la cale. La bonne à tout faire ne fait rien, et le

pasteur Tantsticktor prononce un sermon incompréhensible, pour l’usage

personnel du nègre Coco, lequel hurle et sanglote d’une âme réfractaire

à tout autre sentiment que la faim, car sa diète ne cessera que ce soir,

selon la décision du docteur Saturnin.

Le capitaine Pingouin est enfermé dans sa cabine et fait des calculs

avec le docteur et M. Joseph. Celui-là, il faut que j’en parle. C’est un

homme qui est distingué, ça se voit tout de suite. Et puis, bien de sa

personne et pas manchot. Il ne parle pas beaucoup, mais on l’aime tout

de même et on sent qu’on peut avoir confiance. Julius Pingouin m’en a

touché un mot ce matin.

--Lieutenant le Homard, mon vieux, tu vois cet homme-là, m’a-t-il dit,

eh bien, c’est un noble, un vrai, et pas une moule comme ils sont

souvent, mais intelligent et sachant tout ce qu’on peut savoir... Et il

a tout ce qu’il lui faut et il serait devenu célèbre, plus célèbre que

n’importe qui dans ce qu’il aurait voulu... Eh bien, c’est pour une

femme qu’il casse sa vie qui était toute faite et heureuse.

Ça t’épate, hein, qu’un homme si bien, qui a tout pour être aimé,

souffre de ce côté-là... C’est pourtant comme ça... Notre réussite, ça

ne l’intéresse pas, ça lui est égal. Il veut oublier, et, s’il ne peut

pas, tu verras, il se fera tuer... Pour une femme, je ne peux pas t’en

dire plus... Mais, tonnerre de Dieu, c’est vraiment malheureux.

Le Rempart vient d’interrompre le cours de mes réflexions en

s’approchant de moi.

--M’sieur l’lieutenant le Homard, m’a-t-il dit, d’un air embarrassé,

faut que j’vous confie quéque chose... Moi, voyez-vous, j’suis un type à

la redresse. J’ai jamais flanché et ç’lui qui m’sortira y l’est pas

encore né... c’est pour ça que j’suis venu avec vous, qu’êtes tous

d’attaque, et qu’avez les foies attachés. Et, m’sieur Pingouin, j’l’aime

comme si qu’il était mon père, pasce que j’en avais assez d’dégringoler

les pantes et d’filer ma paillasse sur les Extérieurs et d’la corriger à

coups de botte, même qu’elle est à l’hospice, pasce que j’ai tapé trop

bas... Quéque vous voulez... On ne s’refait pas et moi j’suis vif... Et

m’sieur Pingouin m’a tiré de là, sans m’connaître, sans l’savoir,

qu’c’est le hasard ou la Providence... Et pis, j’sais pas, c’est pour

lui-même... Y vous prend, c’type-là. J’y suis tout dévoué et, pour moi,

y a que lui au monde... Et puis, j’vous l’dis, à vous, pasce que vous

êtes un frère et que vous l’aimez bien aussi... Et alors, voilà:

L’pilote Bouture est un espion des Juifs.

--Hein? fis-je.

--Pour de sûr! me répondit-il. Ça vous la coupe, moi itou; mais c’est

comme ça. Voyez-vous, hier, dans la nuit, avant qu’on n’colle un coup de

torchon à ces espèces de sales flics aquatiques, il a allumé sa pipe

avec une allumette qu’était pas de la régie, et qu’avait l’air d’une

élumination... On sait c’qu’on sait...

--Comprends pas, dis-je.

--Mais si. Et le gros cuisinier y est p’têt ben pour quéque chose

quoiqu’y soye si tourte... Pour l’autre, y a pas d’erreur... Vous

trouvez qu’c’est naturel, vous, qu’on nous ait comme ça envoyé vingt

douaniers du coup si y z’avaient rien su... Enfin, y a pas d’erreur, que

j’vous dis, avec not’sale gouvernement... c’est un espion des Juifs.

--Si c’est un espion, c’est un espion des Jésuites et ça ne m’étonne

pas, dit une voix à côté de nous--je reconnus le mécanicien Bayados--il

poursuivit: Il n’y a que les Jésuites pour faire des cochonneries comme

ça. On trouve leur main partout. Le cléricalisme, voilà l’ennemi.

--Moi, j’ai d’la religion, j’dis que c’est les Juifs, grogna le Rempart.

J’interrompis.

--Que ce soient les Juifs ou les Jésuites, ça ne fait rien...

--Ça fait beaucoup au point de vue social, dit Bayados.

--Le point de vue social, repris-je, il faut le laisser de côté. Ce qui

nous intéresse, c’est de savoir si l’un des nôtres est un traître. Moi,

je ne crois pas. Dans tous les cas, il vaut mieux ne rien dire. Il ne

faut pas parler de ça au capitaine, ni ébruiter l’affaire, surtout qu’en

somme on ne sait rien. Vous n’avez pas de preuves, n’est-ce pas? Faut

pas être injuste. Surveillez Bouture avec moi; s’il a déjà communiqué

avec des feux, ou par d’autres moyens, il recommencera et on le pincera.

--Suffit, me dirent-ils. On se taira; c’est juré, mais on ouvrira l’œil.

Ils me quittèrent tous les deux, et allèrent ouvrir, dans les régions

basses de l’_Argonaute_, une discussion politique qui, je le crains, ne

finira jamais.

Maintenant, je médite sur ce singulier phénomène. Je tâche de me

souvenir des actes dudit Bouture. Cet homme-là ne m’inspire pas du tout

confiance, je l’avoue. Gros et glabre, vêtu de bleu, il tient sa barre

avec placidité. C’est un homme intelligent, bien au-dessus de sa

position, m’a dit Pingouin. Je le trouve sournois. A-t-il donc été mis

parmi nous pour ravir au capitaine ce plan providentiel tombé d’un

ballon?... D’où saurait-on que Pingouin le possède? De qui, en réalité,

Bouture serait-il l’instrument? Que tentera-t-on contre nous?...

Enfin, on verra. Il faut se garder à carreau et s’en remettre au destin.

* * * * *

_Même jour; 10 heures du soir._--Il vient d’y avoir un punch en

l’honneur de la victoire d’hier. Le capitaine nous avait tous réunis

dans la grande cabine. Il fit un discours et je suis sûr que maintenant

chacun de nous est prêt à se laisser cuire à petit feu pour lui faire

plaisir. Jamais je n’aurais cru qu’un homme pût en empoigner d’autres à

ce point-là, rien qu’avec des mots. Il est vrai que cet homme est Julius

Pingouin.

Sa harangue nous a rendus comme fous. Je la reproduis:

L'homme sauvage et Julius Pingouin · 第 20 / 30 题