Pour une femme!... Un homme comme ça... Si c’est pas à vomir!...»

Et je vis qu’il pleurait.

* * * * *

_22 novembre._--Néant.

* * * * *

_23 novembre._--Ce matin, nous avons pêché un être singulier qui nageait

dans notre sillage et nous faisait des signaux. Monté sur le pont, nous

l’avons reconnu pour un homme; mais dans quel état, bon Dieu! De longs

cheveux entremêlés d’algues et de coquillages, une peau toute rouge et

écailleuse, et les doigts des pieds et des mains réunis par une espèce

de membrane.

Il se mit à baragouiner une langue insensée où il entrait des mots de

chaque pays. En nous y mettant tous, peu à peu, nous comprîmes. Voici ce

qu’il disait:

--Je suis un grand héros. Je cherche la Vérité. Est-ce que vous ne

l’auriez pas dans votre cargaison, par hasard?--Non. Je vois bien que

non! Quel malheur!

Il sanglota:

--Il y a bien longtemps, dès ma jeunesse, je l’ai cherchée partout et

sans pouvoir la trouver nulle part...

Pourtant j’ai étudié avec les hommes les plus intelligents, et aussi,

avec les plus idiots, avec tous...

J’ai été partout; depuis le haut jusqu’en bas, à droite et à gauche, en

avant et en arrière, criant à tout le monde: Donnez-la-moi! Et personne

ne me l’a donnée. Ils ne l’avaient peut-être pas, ou bien ils la

gardaient pour eux.

Quand j’ai été bien convaincu que je ne pourrais pas découvrir la Vérité

sur la terre, je me suis résolu à essayer de l’attraper dans la mer.

Alors, j’ai appris à vivre dans l’eau salée. Quand j’ai été bien

habitué, je suis parti droit devant moi, face au soleil, emmené par la

vague. Je nage toujours, je mange du poisson cru, je plonge très bien et

mes mains sont devenues palmées.

Il éleva sa main droite.

--Superbe exemple de transformisme, dit le docteur, avec admiration.

Cela me rappelle les rats des frigorifiques.

--Oui, dit l’Homme marin; oui, moi aussi je connais le grand Darwin et

ses théories; je veux bien croire que je suis un singe; mais je pense

plutôt que je suis un poisson, et le doute me tourmente. Voilà de

longues années que je n’ai pas coupé mes cheveux, car j’ai perdu mon

canif. C’est affreux.

Il fit une pause et poursuivit:

--Voilà bien des temps ainsi que je flotte, roulé par les vagues de la

puissante mer et l’explorant jusqu’au fond des abîmes, dans tous les

sens. Mon cœur est presque brisé par le désespoir, et mon cerveau est

tout disloqué à force d’avoir pensé; mais je n’ai pas la Vérité. Je ne

l’ai trouvée sur aucun navire, ni sur la pointe des mâts, ni dans le

fond de la cale, ni dans l’âme des voyageurs. Les étoiles ne me l’ont

pas dite, la nuit, quand je joignais, vers elles, mes mains de canard;

le soleil a ébloui, avec cruauté, mes yeux suppliants, mais ne m’a rien

appris; et la houle a chanté qu’elle ne savait pas; et les poissons

volants volent sans me répondre... O mon Dieu!...

Il s’arrêta encore et reprit:

--Que l’on me donne une chique. Très bien. Il la mâcha.

--Voilà pourtant qu’une aventure m’est arrivée, il y a des jours. Je

criais vers un grand bateau, pour qu’on me prenne, pensant trouver la

Vérité dans un de ses canons; mais un gros homme galonné mit sa figure

détestable par dessus l’arrière et me demanda ce que je pensais de

l’affaire Dreyfus[21].

[21] En 1894, M. Alfred Dreyfus était capitaine d’artillerie, en

garnison à Paris. Il fut poursuivi et condamné pour communication de

documents secrets à une puissance étrangère. Par la suite,

l’opinion, en France et dans le monde entier, fut vivement émue et

partagée, au sujet du bien-fondé de cette condamnation.

Et je n’ai pas pu répondre, car je ne connais pas l’affaire Dreyfus; et

je ne sais pas s’il y a dedans la Vérité. Alors, le gros homme, avec

méchanceté, refusa de me prendre et retira sa figure...

Le poisson humain souffla une seconde. Nous le regardions tous avec

épouvante. Il poursuivit nettement:

--Alors voilà: Maintenant, j’ai voulu monter ici pour vous demander:

Qu’est-ce que c’est que l’affaire Dreyfus?

--Sors! hurla Pingouin, d’une voix rauque. Fous le camp, assassin! Pas

un mot! Par-dessus bord, et qu’on ne te revoie plus!

Nous sautâmes tous sur le misérable et, sans précautions, nous le

lançâmes par-dessus bord, si bien qu’il ne contamina plus l’_Argonaute_

de son effroyable présence.

--Puisse-t-il en crever, cria Pingouin, et, qu’ainsi crèvent tous ceux

qui agiraient comme lui, tonnerre de Dieu!

Et il épongea la sueur, que l’émotion faisait couler sur son visage.

--Ça, c’est le danger le plus grand que nous ayons jamais couru, et que

nous courrons jamais, me dit-il, après, quand nous fûmes seuls.

* * * * *

_23 novembre._--Je crois réellement que le pilote Bouture se livre à des

accointances louches. Cette nuit, comme je dormais dans mon hamac, le

Rempart, qui était de quart sur le pont, vint me chercher en grand

mystère. Une fois en haut, j’ai constaté l’existence, vers l’Orient,

d’une étoile inconnue et bleuâtre, qui luisait dans les environs de Wéga

et qui s’est éteinte tout à coup.

--Il y a un moment, elle était rouge, me dit le Rempart, et

l’aut’chinois prend des notes.

En effet, Bouture observait avec une lunette et inscrivait des chiffres

sur un calepin.

Quand il nous vit, il remit sans affectation son carnet dans sa poche...

Je suis perplexe. Faut-il prévenir le capitaine? Je vais y penser cette

nuit.

* * * * *

_24 novembre._--J’ai parlé à Julius Pingouin. Il m’a arrêté aux premiers

mots et m’a dit qu’il était sûr du pilote et que, du reste, c’était

lui-même qui lui avait recommandé d’observer les astres.

--Mais l’étoile bleue? ai-je dit.

--Bah! un bolide! me répondit notre capitaine. Je te le répète, mon

vieux le Homard, Bouture est un homme sûr. Je lui ai sauvé la vie.

Il m’est dévoué, comme... toi, par exemple.

--Merci bien, ai-je répondu, vexé; enfin on verra!

* * * * *

_25 novembre._--Rien. Non plus que les 26, 27 et 28 du même mois.

* * * * *

_29 novembre._--Fête de Saint-Saturnin. On la souhaite à notre docteur.

Danses, chants, boissons, noce complète. Le cher homme, très ému, nous a

embrassés avec effusion, sauf l’Homme en Jaune, qui ne s’y est pas

prêté. Coco, ayant trop mangé après une furieuse bamboula, a dû rester

couché immobile pendant quatorze heures, pour digérer comme un boa

constrictor. Le pasteur Tantsticktor, ayant bu six bouteilles de rhum, a

joué pendant toute la nuit, des psaumes sur sa clarinette.

* * * * *

_30 novembre._--Triste événement. La jeune bonne à tout faire, Honorine

Dupont, est morte aujourd’hui de surmenage. Elle laisse derrière elle un

grand vide et les regrets sont unanimes.

* * * * *

_1er décembre._--Rien. Tristesse générale.

* * * * *

_2 décembre._--Une tempête furieuse. Nous sommes à deux doigts de notre

perte. Le vent souffle avec rage et ainsi pendant toute cette abominable

journée. Il s’apaise peu après le coucher du soleil; mais une houle si

affreuse lui succède que c’est un miracle de tous les instants que nous

ne soyions pas engloutis.

Tout le monde a peur, sauf Pingouin. La lâcheté du gros Suisse est

répugnante. La brave Zoé Nèfle, quoique fort émue elle-même, le remonte

avec des claques.

* * * * *

_11 heures soir._--Un malheur. L’Homme en Jaune est emporté par une

lame. Il n’avait pas voulu quitter sa place, à l’avant. Il disparut sans

un cri, emportant avec lui dans la mort l’imperméable secret de sa

personnalité.

* * * * *

_Minuit._--Il vient d’y avoir une reprise du vent, courte, mais si

furieuse, que nous crûmes tous notre dernière heure venue. Le navire

frémissait et craquait lugubrement, une de nos chaloupes fut fracassée,

les abîmes s’ouvraient pour nous recevoir et la tempête, toujours plus

violente, nous chassait devant elle avec un assourdissant fracas dans

des ténèbres de poix, où des montagnes liquides s’élevaient et

s’écroulaient comme pour nous ensevelir. Alors, apparut sur le pont le

pasteur Tantsticktor. Tête nue, ses cheveux s’envolant dans le vent, il

se dressa comme une apparition. Il tendit vers le ciel noir ses longs

bras et, au milieu de l’épouvante, du vacarme et de la mort, il cria:

--Vénérablement, je me recommande! Seigneur grand Dieu, je pousse à toi

mon criement! Les hommes seront mourus dans les mers, si tu ne

t’occupes. Dans le périlleux, prends-les en apitoiement et sache combien

ils sont dans le crime. Reste-leur des temps pour se repenter!

Il se mit à genoux et pria à haute voix dans un langage que je ne

compris pas, sous les paquets de mer qui déferlaient sur lui. Alors...

je crois que nous fîmes comme lui, presque tous et peut-être tous. Il

faisait si noir qu’on ne se voyait pas. Et puis, ma foi, on sentait la

mort à côté de soi et on ne regardait que de son côté.

* * * * *

_3 décembre._--Au point du jour, la houle était un peu calmée. Le navire

a pas mal souffert, mais pas autant qu’on aurait pu le croire.

Le vent, qui nous poussait dans notre direction, nous a fait faire du

chemin bien qu’avec une déviation vers l’Est.

--Nous revenons de loin, constata le pilote Bouture... C’est curieux,

les parages où nous sommes sont pourtant calmes, d’ordinaire.

--Faut croire qu’y ont changé de caractère, grogna le Rempart. C’est

p’têt ben d’sa faute, à c’chinois-là, me confia-t-il à l’oreille...

Il est maintenant huit heures et demie. Coco est en vigie sur un mât.

--Bon massa, crie-t-il tout à coup, moi voi’ un bagage qu’est terre

ferme!

Pingouin consulte sa carte.

--Ça, ça doit être une île déserte. On peut descendre un moment, ça

reposera.

C’est, en effet, une vaste île qui paraît verdoyante et belle.

Nous débarquons avec la chaloupe. Nous sommes huit bien armés. Savoir:

Julius Pingouin, le docteur, moi le Homard, le Rempart, le pompier

Zafolin, le pilote Bouture, Ezéchiel Binaire, le nègre Coco. Le navire

étant laissé à la garde du brave Bayados et des autres.

* * * * *

_Même date. Le soir._--D’abord, l’île n’est pas déserte. Il y a, dedans,

une soixantaine d’individus, hommes et femmes.

Quand nous sommes arrivés, ils étaient dans un grand champ, en train

d’arracher des pommes de terre. Ils travaillaient assis par terre, sans

se parler, tout en se surveillant les uns les autres--une pomme de terre

arrachée--un coup d’œil au voisin pour être sûr qu’il a aussi tiré la

sienne--une pomme de terre--un coup d’œil. Ils allaient comme ça.

Tout à coup, sur un affreux mugissement de cor de chasse, qui partit

d’une espèce de bâtisse qu’on voyait au loin, ils s’arrêtèrent tous et

se reposèrent.

Après quelques minutes, nouveau mugissement. Ils reprirent leur

travail--une pomme de terre--un coup d’œil au voisin--une pomme de

terre--un coup d’œil, et ainsi de suite...

--Ils sont curieux à voir, constata le docteur.

--Ça doit être un asile de fous tranquilles, répondit Pingouin.

--Tranquilles?... dit le docteur inquiet. Je ne m’y ferais pas.

Cependant, peu soucieux de nous montrer, nous avancions dans le bois

vers les espèces de bâtisses dont j’ai parlé. Les arbres étaient assez

beaux, mais Coco en semblait dégoûté.

--Ça, pas valoir cocotier natals, remarquait-il tristement.

Bientôt, nous arrivâmes aux maisons. Il y en avait cinq. Elles étaient

immenses, crépies avec de la boue et plutôt sinistres d’aspect.

Chacune d’elles, en haut de la porte, avait un mot gravé:

_Réfectoire._--_Dortoir._--_Atelier._--_Reproduction._ La plus vaste,

qui était aussi la plus abominable, parce qu’elle avait des ornements en

forme de lèche-frite, s’intitulait: _Maison Commune_. En avant, entre

deux mâts très hauts, était tendue une bande de toile sale sur laquelle

il y avait écrit:

L'homme sauvage et Julius Pingouin · 第 22 / 30 题