CARNYBY.

C’en est donc fait. Les derniers préparatifs s’effectuent. Les caisses

de champagne offertes en remplacement de M. et de Mlle Méandre viennent

d’arriver. Viennent d’arriver aussi, en sacs, les sommes déposées chez

Maître Gémissant ainsi que la caisse contenant l’habit et les

accessoires d’académicien destinés à M. Jonathan Carnyby... Notons

également quarante pipes destinées au sieur Panaris, que le diable

brûle.

M. le docteur Volière, avec un calme parfait, emballe sa garde-robe que

l’on vient de lui envoyer et explique à l’Homme sauvage la manœuvre de

la sonde œsophagique. M. Cruchot se promène de long en large et me lance

de mauvais regards. Le sieur Truie a été détaché et on lui a remis son

habit, mais le babouin l’a conduit au fond de l’appartement pour le

tourmenter plus à l’aise jusqu’à la dernière minute... On entend les

cris d’ici... Vieux pourceau, va!... Quand je pense qu’il m’a été

préféré... Enfin n’insistons pas!...

* * * * *

_6 heures._--Les papiers officiels viennent d’arriver. Je les dépouille

avec l’aide de l’ourse brune et de Sylvain. Il y a le traité entre

l’Homme sauvage et le gouvernement, les quittances et le certificat du

sieur Panaris, l’acte de divorce de la concierge Armandine Cane.

Ajoutons le brevet de consul général dans le Pacifique et celui de

commandeur de la Légion d’honneur. Le gouvernement, dans sa lâcheté, a

ajouté une croix en diamants et un autre brevet de cet ordre ridicule au

nom de l’Homme sauvage afin de l’amadouer.

* * * * *

_10 heures._--La nuit est profonde. En attendant le départ, tout le

monde chante, rit et danse... L’on sable joyeusement le champagne...

J’en bois aussi, ma foi. Je serais bien bête de m’en priver. La

concierge, dans un buisson voisin, est la compagne du tamanoir et le

vautour mange un baba au rhum.

Les lucioles répandent une clarté phosphorique... Le boa est enroulé,

plein de joie, autour de mes pieds... Sale bête!!!...

Pourquoi cela, sale bête?... Cher ami, bien plutôt. Il est content de me

garder, voilà tout, et s’il est sur mes pieds c’est pour me tenir

chaud... Ça fait plaisir d’être aimé comme ça. Mes douleurs morales

commencent à s’apaiser... On ne sera peut-être pas si mal que cela dans

cette île... En somme, la société que nous quittons n’est pas si

attrayante... Un agent de police m’a dressé une contravention, le mois

dernier, pour un tapis secoué trop tard...

Et puis, le métier d’huissier rapporte si peu... Cette île du Pacifique

est peut-être tout à fait magnifique et... verdoyante... Si M. le

docteur Volière, qui est un homme de sens profond et juste, a décidé de

s’y rendre c’est que de sérieuses raisons l’y ont poussé évidemment...

Il y a peut-être des moyens de faire fortune là-bas... Des mines, de

charbon... ou... on ne sait pas... Et tout... Enfin nous verrons...

* * * * *

_11 heures 40._--L’heure du départ approche. Une seule chose m’inquiète

encore sérieusement. C’est le moyen de transport qui va nous être

offert... L’Homme sauvage a bien parlé quelque part de voie aérienne, ce

qui semblerait indiquer un ballon... Pourvu que ce soit sans danger...

Mes yeux interrogent l’espace de tous les côtés.

* * * * *

_11 heures 50._--Rien encore. Une attente fiévreuse nous énerve tous,

sauf, naturellement, l’impassible Homme sauvage, l’insouciant Panaris,

qui fume sa pipe, et le babouin qui, ayant ramené le sieur Truie au

milieu de nous, est trop occupé à le tourmenter pour penser à quoi que

ce soit d’autre.

On le comprend après tout. Ce vieux est si laid!...

* * * * *

_11 heures 58._--Un point lumineux paraît à l’horizon et croît avec une

prodigieuse rapidité. Il semble que ce soit un puissant phare qui

volerait. J’entends monter d’en bas les rugissements de la foule qui l’a

vu.

* * * * *

_Minuit._--Comme sonne cette heure lugubre, au sein de la belle nuit

d’été, la chose qui doit nous emmener s’est posée sur le toit avec un

choc si formidable que la maison tout entière en a tressailli.

Un large trou fut percé en moins de rien dans le plafond. D’en haut une

échelle se déroula. Les bagages furent hissés en un clin d’œil. Nous

suivîmes. Comme, après un dernier regard sur ces lieux où j’ai tant

souffert et où j’ai perdu, par une infâme trahison, mes dernières

illusions sur le cœur humain, comme, dis-je, je mettais le pied sur le

premier échelon je me sentis tirer par le pan qui reste à ma redingote.

C’était M. Barnabé Cruchot.

--Maître Cormoran, implora-t-il, pour la dernière fois...

--Non, monsieur, dis-je, en me dégageant.

--Cœur de pierre, murmura-t-il.

Et il ajouta d’une voix sourde:

--Eh bien, je pars aussi.

--Non, monsieur, dit péremptoire, la voix inattendue de l’Homme sauvage

qui était là.

--Si, monsieur, affirma M. Cruchot, qui avait tressauté.

--Non, monsieur, répliqua, plus nettement encore, l’Homme sauvage.

--Si, monsieur, ou bien je vais me jeter en bas, pour me briser le crâne

sur le pavé.

Je ne veux pas vivre dans la société avec mon déshonneur...

Je crus voir une ombre de pitié dans les yeux de l’Homme sauvage.

--Venez donc, dit-il; mais alors vous n’écrirez plus jamais.

L'homme sauvage et Julius Pingouin · 第 16 / 30 题