Au nom du Pays, de la Loi, du Parlement.
_Article unique._--Les conditions posées sont admises en bloc--sauf les
exceptions suivantes:
_a._ M. Méandre et sa fille Adélaïde, qui joue sur le piano la _Prière
d’une Vierge_, ne seront pas versés entre les mains de l’Homme sauvage
pour être livrés aux bêtes.
On offre en place trente-cinq caisses de vin de champagne extra-sec et
de première marque.
_b._ Le brevet et l’uniforme de caporalissisme des armées de terre et de
mer ne seront pas mis à la disposition de l’Homme sauvage pour être
attribués à l’honorable M. Jonathan Carnyby, car ils sont déjà en mains
et leur titulaire actuel ne veut à aucun prix s’en séparer. Or il ne
peut y avoir qu’un seul caporalissisme des armées de terre et de mer.
On offre en place un brevet d’académicien avec l’habit brodé en vert, le
bicorne et l’épée (cette distinction confère le titre de colonel).
La place de consul général dans le Pacifique et la cravate de commandeur
de la Légion d’honneur sont accordées.
_c._ L’on ne peut accepter d’abandonner M. Truie, cela ferait du tort au
gouvernement.
On offre en place... Haah!!!
(_Les 28 lignes suivantes sont de la main du serrurier Panaris._)
«L’vieux Cormoran--qui m’a saisi dans le temps c’qui fait que j’y en
veux,--vient d’me lâcher son carnet sur la cafetière en s’évanouillant.
Ça fait que j’colle sur son papier c’qui l’a z’ému, mais j’rigole
tellement que j’sais pas si qu’on pourra lire. Y a dix minutes qu’y m’a
demandé d’y passer l’papier ous’ qu’est la réponse. Turellement,
j’l’avais envoyé coucher, mais j’ai voulu lire et pis alors j’y ai passé
pour voir sa poire.
V’là c’qui y a. Je l’copie.
«L’on ne peut accepter d’abandonner M. le sénateur Truie (qué culot! un
vieux sagouin comme ça, sénateur!); on offre en place, Maître Cormoran,
huissier...»
Non c’que j’me tords!... C’est là-dessus qu’y s’est évanouillé... Ça
m’dégoûte un brin d’l’avoir avec nous, mais tout de même d’voir sa hure
c’est à s’crever!... J’l’oublierai jamais... J’aime mieux ça que
vingt-cinq mélécass’s! Y s’réveille... J’y recolle son papier et je
m’assois pasque j’rigole trop...
Et pis j’suis bien content d’dévisser d’ici avec M. l’Homme sauvage,
qu’est le plus bath type qu’j’ai jamais vu--et d’pus entendre parler des
sales vaches qui nous gouvernent... Vive la sociale!!!...
PANARIS, _serrurier libertaire qu’a bardé la porte, qu’y faudrait
d’z’éléphants_.»
(_Le carnet reprend de la main de Maître Cormoran._)
Dieu! n’est-ce pas un cauchemar? Il y a eu des êtres, portant le nom
d’humains, qui furent assez cruels pour condamner l’un des leurs à un
sort si funeste... Moi, Cormoran, l’on me voue en holocauste! L’on
préfère me rejeter du sein de la civilisation que d’abandonner ce
misérable Truie--loque gâteuse et inutile, tandis que moi--dans toute la
force de l’âge et du talent... Honte!... Honte!... Il fallait délivrer
tout le monde ou nous laisser tous mourir... Nous ne formons qu’un tout
homogène--il fallait reconquérir ce tout au prix de n’importe quels
sacrifices... N’en sauver qu’une partie c’est ne rien sauver...
Hommes vils qui m’avez vendu, puissiez-vous être vendus à votre tour...
Nouveaux Judas, je vous souhaite pour un crime si affreux l’expiation
qu’a subie l’ancien. Oui, criminels lâches, bas et hypocrites j’appelle
sur vos têtes toutes les infortunes dans cette vie en attendant la
justice de Dieu dans l’autre. La justice du Dieu très terrible qui vous
criera: «Caïn, qu’as-tu fait de ton frère?» et vous rejettera loin de sa
bouche comme un vomissement.
Hélas! hélas! c’est donc vrai que je vais rester dans une telle
compagnie... Avec cet Homme sauvage qui me fascine et me dicte des
choses, alors que, naguère encore, c’était moi qui dictais... Avec ces
monstres brutaux et libidineux qui ne m’épargnent rien de leurs fureurs
ni de leurs vices... Avec ce boa surtout--cet ophidien maudit, plus
tenace qu’une fille de joie, plus exigeant qu’un cocher de fiacre, plus
caressant qu’un employé désirant une augmentation... Horreur!
Je n’habiterai donc plus ma gentille petite maison de la banlieue d’où
l’on voit passer le chemin de fer, je ne mangerai plus les mirotons aux
délicieux oignons que cuisine Pulchérie, ma servante, je ne boirai plus
de grands bocks de bière fraîche et mousseuse, je ne saisirai plus
personne, je ne jouerai plus à la manille aux enchères, je ne... Je ne
serai plus en un mot l’huissier Cormoran--je serai un déplorable spectre
marchant à travers une vie ruinée vers une tombe nauséabonde.
... Ah! laissons, laissons nos larmes couler!
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Elles ont coulé, ces larmes amères, et maintenant je n’ai plus la force
de me révolter. Mon désespoir furieux s’est changé en un morne
accablement. Au cours de mes sanglots l’on m’a dépendu. Je suis assis
par terre car mes jambes se refusent à la marche, mais cela m’est
égal--tout m’est égal. Je n’ai plus aucun espoir d’avenir, aucune
espérance d’évasion; mais j’écris ceci pour me distraire, pour ne pas
penser, pour terminer ce que j’ai commencé. Au dernier moment, avant de
dire pour toujours adieu au monde civilisé, à une ingrate patrie, aux
traîtres qui m’ont vendu et à tout ce que j’aime, (je repleure), par une
voie quelconque, vers le dehors, je ferai parvenir ces lignes...
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M. Barnabé Cruchot, délivré du kanguroo qui fait ses préparatifs de
départ, vient de s’approcher de moi pour m’adresser une demande que je
qualifierai de monstrueuse. Il m’a demandé de lui confier la présente
œuvre afin qu’il la publie lui-même, une fois en liberté, comme écrite
en collaboration. J’aurais la moitié des droits d’auteur!...
--Non, monsieur, ai-je répondu avec indignation, ce carnet est le fruit
de mes veilles et la chair de ma chair et je ne veux pas que vous vous
l’attribuassiez... J’aime mieux perdre tous les droits d’auteur, si l’on
est assez injuste pour me ravir le prix de tant de peines...
J’emploierai un moyen sûr, que me fournira l’inspiration du moment, pour
que ce document tombe entre les mains de ceux-là qui pourront lui donner
la publicité immense qu’il mérite... Je désire encore cette gloire
posthume. Je veux que l’on sache quelle âme fut la mienne... Il faut que
nul n’en ignore!...
--Monsieur, s’est-il écrié alors, vous me réduisez au désespoir!... Eh
quoi, moi, Barnabé Cruchot, j’aurai tout fait pour lancer une si belle
affaire et la gloire m’en serait ravie par un autre!... Moi,
journaliste, j’aurai trompé tous mes confrères grâce à des ruses de
peau-rouge, perdu d’innombrables parties au stupide jeu de la manille
aux enchères avec vous et le disparu Églantine, écouté les discours
fastidieux du crétin Méandre, dormi avec une répugnante et adipeuse
concierge (moi qui ne goûte que les femmes maigres et distinguées),
mangé un journal indigeste, été brutalisé sans trêve par un marsupial
irrespectueux, au long de quinze interminables jours passés en un lieu
inconfortable et parmi une canaille sans foi ni loi, j’aurai, dis-je,
supporté tout cela avec la constance la plus parfaite pour qu’en fin de
compte, ce soit un huissier qui relate tout ce qui s’est passé et en
tire une gloire universelle!... Que pourront être les vagues
descriptions que me fourniront une mémoire infidèle, que pourront être
mes assertions faites de chic, puis-je dire, et même mes plus belles
inventions, auprès des pages que je vous ai vu, jour par jour et heure
par heure, écrire, et qui ont certes la vigoureuse et minutieuse
véracité d’un rapport définitif, dont on ne peut douter...
Réfléchissez, cher maître Cormoran... réfléchissez... Je vous
abandonnerai les trois quarts des droits d’auteur, et mettrai votre
signature avant la mienne... Consentez, voyons...
--Non, monsieur, dis-je fermement.
--C’est bien, monsieur, dit-il alors, c’est bien... Vous ruinez ma
carrière et vous me déshonorez. Je ne vous le pardonnerai jamais...
Et il partit.
Je le hais cet homme. Quand je pense qu’il ose songer à me ravir un
succès qui sera immense, j’en suis sûr, d’après ses propres dires, je
bous d’indignation. Et puis, il va être libre, tandis que moi...
passons... passons...
* * * * *
_3 heures._--L’Homme sauvage vient de recevoir un télégramme ainsi
conçu:
_Londres, 28-6-19-7-50._
Arriverai minuit exactement. Sincèrement.