M. Barnabé Cruchot ne répondit rien.

Je montai les échelons et, parvenant sur le toit de la maison, je me

trouvai devant notre moyen de transport. C’est une sorte de grosse

machine volante qui a deux grandes hélices en toile d’amiante et la

forme générale d’un concombre. On monte dedans à l’aide d’un escalier en

fer et elle est munie de forts projecteurs électriques, éteints pour

l’instant et de tubes lance-torpilles.

M. Carnyby, je reconnais ma vision d’une nuit déchirante, s’y trouve

avec deux nègres qui travaillent à l’arrimage, aidés des quatre esclaves

gorilles qu’ils ont tout d’abord embrassés comme des frères.

Le départ s’opérera d’ici peu d’instants; je l’attends, tout plein d’un

calme et d’une intrépidité philosophique qui ne laissent pas que de

m’étonner. Pour passer le temps, je regarde au-dessous de moi. Tous les

abords de la maison sont gardés par la troupe, mais au delà, dans toutes

les rues, aussi loin que la vue peut s’étendre, il y a une foule

immense. Le fleuve est couvert d’embarcations de toute nature. La vaste

place du Raisin Sec est particulièrement encombrée. L’on a dégagé la

partie qui est proche du vieux Pont et par conséquent la plus près de

nous. Un décuple rang de baïonnettes contient le flot humain qui vient

déferler avec des hurlements variés, ou bien se tasse, et, bloc

compacte, ne bouge. Des camelots, à tue-tête, beuglent le _Plein Jour_.

Dans l’espace libre sont des groupes assez nombreux, membres du

gouvernement, généraux dont les armes brillent et savants braquant sur

le groupe insolite que nous formons, des télescopes ou des appareils

photographiques[15].

[15] L’on sait qu’il ne fut pas possible, vu l’obscurité, d’obtenir

quoi que ce soit de passable en fait de photographie. L’on n’osa

envoyer vers le toit, pour l’éclairer, aucune projection lumineuse,

dans la crainte de s’attirer en réponse des bombes à la mélinite.

Tout est prêt. L’Homme sauvage, qui était demeuré en bas jusqu’au

dernier instant, vient de paraître sur le toit. Lui et M. Carnyby se

congratulent. Nous allons partir...

Un instant encore. Le sieur Zéphirin est obligé de redescendre pour

ramener le babouin qui, ivre de rage, ne peut se décider à se séparer de

M. Truie... Il remonte avec le quadrumane qui tient encore une poignée

(la dernière, je crois) des cheveux de sa victime. Tout est embarqué.

Nous allons partir.

Un ordre bref. Nous partons. Je vais jeter...

Pas encore. Un moment m’appartient. Des incidents se passent.

L’intervention démente du sieur Méandre d’abord, qui, au moment où nous

nous enlevions, jaillit on ne sait d’où et, sur le toit, pour nous

arrêter, ivre de rage, se rue, hurlant:

--Je n’ai pas traité, moi! Les lois! Mon argent!!! Un homme de mon

caractère!!!

Il veut saisir l’Homme sauvage, manque son coup et se voit lui-même

saisi par les cheveux. C’est Panaris qui l’enlève dans sa main

puissante. Il lui fait suivre notre essor un moment, le balance dans le

vide et, au-dessus du fleuve, le lâche, raillant.

--Un homme de ton caractère, on l’envoie au bain... Et pis c’est moi que

je l’a bardée...

Et Méandre tombe perpendiculairement avec un grand hurlement et, dans

l’eau vaseuse, s’immerge, suffoque, barbote[16].

[16] L’honorable chef de bureau n’avait jamais consenti à abandonner

ses revendications et à faire, comme il disait, «litière des

sentiments de dignité d’un homme de son caractère». Il déclarait

souvent que l’on pouvait bien faire tuer qui on voulait, si cela

était nécessaire, mais qu’il lui fallait l’argent que le tribunal

lui avait légalement accordé. Il adressa plusieurs pétitions dans ce

sens au chef de l’État, aux ministres, aux Chambres et à tout le

monde. Comme l’on passa outre et qu’il apprit en plus la demande

qu’avait faite de lui l’Homme sauvage, désireux de le livrer aux

bêtes, il devint à peu près fou de rage et se résolut à agir par

lui-même; décision qui le conduisit à son insensée tentative sur le

toit--laquelle ne lui rapporta, outre les sensations de la chute et

celles du bain, qu’une pleurésie qui le mit au lit pendant cent

vingt-huit jours, et qui ruina pour toujours sa constitution.

Ensuite notre arrêt au-dessus de la place du Raisin Sec, avec

projections électriques sur la foule et dispension à pleines mains, par

l’Homme sauvage et M. Carnyby d’or monnayé, ce qui provoque des

bousculades[17].

[17] Les bousculades dont parle maître Cormoran étaient la furieuse

bataille que se livra, pour ramasser l’or, tout le monde, sans

exception, depuis le chef de l’État jusqu’aux marmitons, en passant

par les ministres, les soldats, les policiers et les curieux de

toutes les nations; au cours de laquelle bataille, huit cent

quarante et une personnes, sans parler des blessés et des estropiés,

trouvèrent une mort improductive et sans gloire.

Enfin, et tout à coup, comme nous contemplons ce spectacle, l’ordre de

l’Homme sauvage:

--Retournons. L’on a oublié le tatou!

Notre retour alors, à grande vitesse, notre heurt contre la vérandah, si

violent que la maison cette fois chancelle avec un craquement sinistre

et que toutes les vitres se brisent, nous laissant voir M. Truie, assis

par terre auprès de son baobab, et couvrant de baisers et de larmes le

tatou qu’il tient dans ses bras.

Zéphirin se précipite et les rapporte. Il est temps. L’immeuble portant

le numéro 3 du quai Bois l’Encre, derrière lui, s’écroule en un confus

décombre, une indescriptible ruine.

Nous repartons. Le babouin, grinçant des dents, ressaisit sa victime que

l’Homme sauvage, soucieux de la foi jurée, décide d’abandonner sur le

toit du ministère du Commerce qui nous offrira aussi une surface commode

pour rectifier notre arrimage dérangé.

Nous y sommes en ce moment même. L’on a débarqué Truie qui ne veut plus

nous quitter, pour le lier à une cheminée. Cela me suggère une idée

magnifique:

Je vais lui attacher au cou le présent carnet. Il est plus que gâteux et

ne saura même pas ce que c’est. Mon œuvre ainsi sera en sûreté et

parviendra à la postérité...

Je prépare la ficelle et amarre le précieux document que je complète

d’un crayon hâtif. Nous allons quitter le toit. Truie agite vers nous

ses mains comme un petit enfant et, tout pleurant et bavant, bégaie:

--Au revoir... au revoir...

--Le revoir?--Ah ben non, crottin! proteste Panaris qui regagne la

machine.

Je marche sur ses pas... C’est la fin...

Adieu, cruelle patrie, tu ne sais pas ce que tu perds en moi...

* * * * *

Ici finit le carnet de Maître Cormoran. Ce document fut trouvé, le

lendemain matin du départ, suspendu avec une ficelle au cou de M. le

sénateur Truie qu’un couvreur, d’un toit voisin, vit et signala.

Le sénateur, tellement gâteux qu’on dut immédiatement le mener aux

hospices où il finit ses jours, dormait, attaché à sa cheminée, et dans

son sommeil, il pleurait et agitait encore ses mains séniles vers le

point de l’horizon par où s’était éloignée, allant aux îles inconnues,

la grande machine à forme de concombre, et l’Homme sauvage qu’elle

portait avec sa fortune.

L'homme sauvage et Julius Pingouin · 第 17 / 30 题