«Si dès demain matin--mets la date, me dit l’Homme sauvage, et
j’obéis--16 juin 19... n’est pas levé l’embargo qui pèse sur les
vivres--lesquels devront arriver comme de coutume--l’on commencera à
manger les prisonniers. (Je tremblais violemment, le crayon faillit
tomber de mes doigts. Je continuai, fasciné par l’œil de l’Homme.) Sera
mangé d’abord le sieur...
L’Homme sauvage jeta un regard investigateur sur nous.
--Comment s’appelle ce gros-là? me demanda-t-il en désignant M. le
commissaire de police qui écoutait, béant.
--Églantine, dis-je.
L’Homme sauvage reprit sa dictée.
--Sera mangé d’abord le sieur Églantine parce que jeune encore, gras et
bien en point. Ensuite, Andréas, qui macère. Après, Truie, sénateur (en
entendant ce nom, le babouin sauta sur sa victime qui sanglotait, et la
secoua en grinçant des dents); et les autres ainsi de suite.
Et j’écrivis cette atrocité, pouvant à peine en concevoir la réalité. Et
des gémissements, bientôt étouffés, s’élevèrent de divers côtés, car mes
malheureux compagnons avaient entendu. M. Églantine, à la veille d’un
sort si affreux, s’était trouvé mal; mais l’ourse, mécontente, le
rappela à la vie en le griffant.
--Signe, me dit l’Homme sauvage.
Et je mis:
«_Signé_: L’HOMME SAUVAGE.
_Pour écriture conforme à la dictée_:
CORMORAN, _greffier-huissier_.
Et je ne pus m’empêcher d’ajouter en dessous de ma signature:
«Pour l’amour de Dieu, que l’on rétablisse les approvisionnements. Il le
ferait comme il le dit. C.»[3]
[3] L’effet produit au dehors par cet ultimatum--ainsi rédigé et ainsi
signé, avec la touchante requête additionnelle--fut quelque chose
qui atteignit à la démence.
Le ministère en fut jeté par terre du coup. Tous les gouvernements
s’en sentirent ébranlés; et tous les partis s’en emparèrent, dans
tous les pays, pour s’en faire une arme contre leurs adversaires. Le
monde entier en délira et, de partout, s’organisèrent des caravanes
qui marchèrent sur le quartier du Raisin-Sec, tandis que, de tous
les points du globe, des trains de plaisir et des bateaux, frétés
exprès, arrivaient à toute vapeur, avec d’innombrables catastrophes,
pour déverser des foules bigarrées, aux langages inconnus,
soucieuses d’apercevoir, du lointain, la célèbre maison que gardait
jour et nuit un corps d’armée...
La Presse, en cette occasion, montra ce qu’elle pouvait être, mue
par quelque chose qui en valait la peine... Elle atteignit alors à
l’apogée de sa puissance, et ses reporters firent des prodiges de
valeur, car sans nombre furent les nouvelles sensationnelles qu’ils
inventèrent pour enfler le volume des faits réels--en faisant une
salade si parfaite qu’il faut renoncer à distinguer les uns des
autres. Cependant que sans cesse, comme une mer en furie, de jour en
jour et de plus en plus, montait et se multipliait le tirage des
journaux...
Mais, ô M. Barnabé Cruchot, vous, le plus illustre et le premier
père d’une si belle affaire, vous n’étiez plus là pour recueillir le
fruit de vos labeurs et tant de gloire fut perdue pour vous!...
Puis je fondis en larmes.
* * * * *
Ce billet passa de mes mains dans celles du sieur Venceslas qui l’alla
jeter à travers le petit guichet en haut à gauche. Nous en verrons
l’effet demain matin... Aujourd’hui, des lapins et des poules apaisent
notre faim, mais après... Devrai-je voir se consommer sur M. Églantine
avec qui, si souvent, j’ai joué à la manille à notre petit café du «Bock
Rafraîchissant», le plus odieux des attentats? Devrai-je participer à un
repas composé de ses membres palpitants, de sa viande crue?...
Horreur!... Devrai-je moi-même plus tard... Ho! superlatif de
l’horreur!... Mon tour viendra-t-il? En dernier sans doute... Je suis si
maigre et déjà âgé... Et puis je sers de scribe... Et je n’ai jamais
offensé personne ici, si je suis venu, c’est que mon ministère m’y
forçait... L’Homme sauvage, dans sa magnanimité, ne voudra pas...
Hélas! je sens bien au fond de moi-même qu’il voudra, qu’un moment
viendra où, immolé, dépecé, ce qui fut Cormoran, le maître de mon étude,
connaîtra comme illicite tombeau...
Je frissonne, je brûle, je sens une sueur glacée qui bout sur ma peau
ardente... Une immense angoisse, pire que la mort tenaille mon âme...
mon âme immortelle!... Elle est immortelle, mon âme! C’est entendu, je
m’en fous!... Et mon corps? mon corps mortel, charnu, comestible...
Ha!... Ha!... Ha!... une joie de damné m’hallucine! Je me vois rôti,
bouilli, farci, en pâté, en daube, en cervelas!... mais non, l’on me
mangera tout cru!!!...
* * * * *
Je sors d’un long évanouissement. Je reprends mes sens pour retomber
dans une horreur indescriptible. Je ne puis détacher ma pensée, qui y
trouve je ne sais quels âcres délices, des exquis mirotons que me
cuisinait ma servante Pulchérie. Je caresse le boa avec égarement pour
m’attirer sa bienveillance. Je me sens prêt à demeurer ainsi pendu
pendant plusieurs années. Je ferai tout ce qu’on voudra... mais je ne
veux pas mourir! je ne veux pas mourir!...
D’affreuses images m’enveloppent de cauchemars délirants si, brisé de
fatigue, je m’endors un moment... Quelle angoisse... quelle angoisse!
Une peur frénétique assiège mon pauvre esprit. Je prie éperdument le Bon
Dieu... J’ai blasphémé, je me suis révolté tout à l’heure. A quoi
bon?... Ne sommes-nous pas tous dans la main de celui qui est le Maître
des Maîtres, qui est le Fort des Forts, qui est le Bon des Bons!... Dans
notre infortune, Seigneur, ayez pitié de nous, ne nous rejetez pas loin
de votre bouche, comme un vomissement! Du fond de notre détresse, nous
crions vers l’Agneau pour que l’Agneau nous sauve!
* * * * *
_Jeudi 16._--L’Agneau nous a sauvés! Il y a quelques instants--ô son
trois fois adorable et adoré, ô musique plus délicieuse que celle par
quoi les sirènes charmèrent Ulysse--il y a quelques instants, le clairon
a retenti jouant:
Toréador en garde!...
Et c’était le boucher et la viande. Les autres fournisseurs suivirent.
Les premiers moments furent d’une joie délirante. Par la suite pourtant
je ne pus me garder d’une pensée d’amertume. Du dehors ne faisait-on
donc rien pour nous et une soumission si complète et si parfaite aux
ordres de l’Homme sauvage n’indiquait-elle pas à quel point l’on était
peu certain de nous délivrer avant un terme fort long[4].
[4] C’est ce jour-là même que le conseil des ministres, réuni en
séance extraordinaire, décida, sur la proposition de M. le général
Crampon, d’attaquer la place de bas en haut par une perforation
faite dans l’un des plafonds de M. Méandre...
C’est vers cette époque aussi que fut fondée, à Chicago, avec la
commandite de Jonathan Carnyby, le milliardaire connu sous le nom de
«Roi de l’Esturgeon», la grande agence de paris qui, durant toute la
durée de l’affaire, tint à la cote la plus haute toutes les sommes
que l’on voulut engager _contre_ l’Homme sauvage, M. Carnyby se
déclarant intimement persuadé que l’Homme sauvage tiendrait jusqu’au
bout.
Enfin je chasse cette mauvaise pensée. Nous sommes saufs. Je ne mangerai
pas de M. Églantine et l’on ne me mangera pas. C’est là le principal...
* * * * *
_10 heures 1/2, même jour._--L’on vient de nous faire pâturer. La brute
Sylvain--l’un des gorilles--à l’aide d’une perche, m’a emboqué ma
portion avec tant de hâte que j’ai failli étouffer et suis resté pendant
un temps à deux doigts de la mort, avec un morceau de veau cru dans
chaque main et un autre dans la bouche--lequel était si gros que je ne
pouvais ressaisir mon souffle.
Le babouin s’amuse à faire sauter M. le sénateur Truie après chaque
bouchée. Il lui a lié les mains derrière le dos et, posté lui-même sur
une branche, il laisse pendiller au bout d’une ficelle les morceaux que
l’infortuné sénateur doit saisir au vol avec les dents. Le monstre en
même temps se gorge d’éclairs au café dont il a importé une cargaison
sur son arbre. Le spectacle est déchirant; mais j’éprouve une grande
joie en songeant que nous ne serons pas mangés.
Le boa pourtant m’ennuie considérablement car, prenant les attentions
que dans mon angoisse je lui ai prodiguées pour les marques d’une
affection sincère, il ne me laisse plus une minute de repos.
* * * * *
_Vendredi 17._--J’ai vu aujourd’hui, pour la première fois depuis le
commencement de notre captivité, le sieur Panaris, serrurier. Il était
libre, vêtu seulement d’un caleçon et de son tablier de cuir. Il
paraissait en fort bons termes avec les nègres gorilles qui faisaient
avec lui une partie de saut de mouton.
Quelque temps après, comme il passait, seul et fumant sa pipe, sous moi,
je lui demandai à demi-voix s’il travaillait à notre délivrance. Mais,
ayant ôté sa pipe infâme de sa bouche et salivé sur le visage de M. le
sénateur Truie qui était prostré par l’effet d’une digestion pénible,
cet être que je me refuse à appeler humain, me répondit brutalement:
--Fous-moi la paix, espèce d’andouille! On est très bien ici. Et puis,
pour forcer la porte, c’est macache. Faudrait d’z’éléphants. C’est moi
que je l’a bardée.
Il me semblait ivre. Il alla s’asseoir au bord du ruisseau et se mit à
pêcher à la ligne en fredonnant des refrains orduriers.
Je n’insistai pas, me réservant de flétrir hautement une si révoltante
conduite et de dénoncer un tel monstre à l’abomination de tout ce qui
est civilisé sur la terre.
* * * * *
P. S. Le détestable serpent ne cesse de m’abreuver de ses attentions qui
me rendent le repos impossible. Enlacé à moi, il me lèche maintenant
avec sa petite langue froide, visqueuse et bifide, et ses yeux vernis,
métalliques et langoureux me fixent, implorant passionnément je ne sais
quoi.
Quelle vie!
* * * * *
_Samedi 18._--La nuit dernière, comme un silence solennel régnait,
troublé seulement comme d’habitude par des gémissements, vers deux
heures du matin, je crois, un rugissement de douleur, tout à coup,
jaillit de la baignoire de l’hippopotame où Andréas, l’inspecteur de
police, est toujours immergé. C’était ce malheureux qui le poussait. A
la lueur tremblante des lucioles accourues, deux des nègres-gorilles le
retirèrent et l’on s’aperçut qu’il était grièvement blessé au pied
droit.
Un vague bruit d’eau s’écoulant retentit alors et le niveau du petit lac
baissa brusquement. Au bout d’un quart d’heure environ, le bruit cessa,
et les eaux, renouvelées par le ruisseau, reprirent peu à peu leur
niveau. Andréas fut pansé par l’Homme sauvage lui-même et on le coucha
par terre; mais il entra au bout de peu de temps dans le délire et je
crains qu’il ne succombe malgré les soins que lui prodigue M. le docteur
Volière, déterré pour la circonstance. Je ne puis comprendre ce qui
s’est passé[5].
[5] Ce que maître Cormoran ne pouvait savoir c’est la tentative qui
fut faite par le plafond de M. Méandre, et dont nous avons parlé
plus haut. Par malheur, le forage eut lieu précisément au centre du
plafond situé au-dessous de la chambre piscine. L’on sait que M.
l’ingénieur en chef des ponts et chaussées et M. le colonel des
pompiers, qui dirigeaient conjointement l’opération, furent noyés
sur place, avec quatorze de leurs hommes, par le déluge vaseux qui
se fit jour avec une prodigieuse impétuosité, et que l’on eut
beaucoup de peine à arrêter en rebouchant le trou pour éviter de
plus grands malheurs.
L’on n’osa persister, ne sachant si tout l’appartement d’au-dessus
n’était pas un lac... C’est le lendemain soir que l’on reçut
télégraphiquement la proposition du mathématicien suédois, qui
demandait à entrer par le toit avec des scaphandriers...
L’inexplicable opposition de la société protectrice des animaux, qui
déclara que son immeuble était assez dégradé comme cela et qu’elle
se refusait à le laisser abîmer davantage, dut faire rejeter cette
tentative.
C’est alors que l’on pensa, en désespoir de cause, à une dernière et
furieuse attaque contre la porte avec des pièces d’artillerie de
montagne.
Il est maintenant trois heures de l’après-midi environ, le temps au
dehors est fort beau...
Que je voudrais être dans ma petite propriété de la banlieue, coiffé
d’un panama et regardant passer le chemin de fer. De telles délices ne
sont plus pour moi, hélas! mais rien que de les rêver m’est doux...
Un spectacle sans nom me ramène cependant à la réalité. Le sénateur
Truie, toujours la proie de l’injurieux babouin, souffre des tourments à
nuls autres seconds. Je ne puis qualifier ce que je vois. L’on ne
saurait imaginer jusqu’où va, dans le mal, l’infernal génie de ce
quadrumane. Croirait-on qu’il a, secondé par l’infernal serrurier,
étendu sur le dos sa malheureuse victime en lui liant les membres à
quatre piquets, et que monté maintenant sur une haute branche il
s’exerce, j’ose à peine l’écrire, à lui souffler sur la figure des
boulettes de papier mâché. Pendant ce temps, l’infâme Panaris, fumant
son éternelle pipe, reproche à M. Truie ses millions, son ventre, ses
ouvriers mourant de faim dans les mines, de soi-disant concussions et
d’immondes débauches tout à fait imaginaires, j’en suis sûr, qu’il peint
avec les termes les plus crus. Il entremêle le tout de raisonnements
philosophiques sur l’inégalité des conditions et boit de grands coups à
même une bouteille de cognac qu’il a déterrée, je ne sais où. M. le
commissaire de police Églantine est assis à peu de distance, occupé à
tuer des puces dans la fourrure épaisse de l’ourse qui sommeille à ses
pieds.
Les yeux du magistrat se lèvent parfois vers le spectacle odieux que je
viens de décrire et des pleurs de pitié et d’impuissante rage coulent
sur sa figure amaigrie comme ils coulent en ce moment même sur la
mienne. Le serrurier odieux les voit, ces larmes sur mes joues, et il
feint une violente compassion. Par une pantomime grotesque il s’accuse
de ma douleur et, mettant un genou en terre, il se frappe la poitrine et
se prosterne, semblant implorer son pardon.
Puis, comme illuminé par une révélation, il bondit, appelle du geste
Venceslas qui se gratte au bord de la source et, se faisant faire la
courte échelle, parvient jusqu’à ma hauteur. Alors, entre mes dents, il
fourre le goulot de la bouteille qu’il n’a pas lâchée et me force à
ingurgiter une forte dose. Quelle brute infâme!...
L’alcool, sur mon organisme débilité et déshabitué, produit un effet
aussi prompt qu’intense. Je me sens nébuleux... La tête me tourne... Je
suis content... Nous sortirons bientôt... Comme il fait beau... Comme on
est bien sur l’herbe avec une petite amie... A la requête du sieur
Méandre... Ah! ah! je vois la concierge... C’est une belle femme... Moi
aussi... Tout tourne... tout tourne... J’ai mal au cœur... Oh! là, là!
L’Homme sauvage... J’ai rien bu... Le boa... Il est saoûl... Liberté,
Égalité... Je m’en fous!... A boire!!![6]
[6] Ces dernières phrases avaient été effacées par maître Cormoran
lui-même; mais comme on a pu lire, malgré les barres au crayon, on a
cru bon de les publier, afin de montrer à quel point un homme
honorable, dans une position si affreuse et sous certaines
influences, pouvait sortir de son caractère! La provenance de
l’alcool s’explique par ce fait que plusieurs bouteilles en avaient
été jointes aux approvisionnements--avec l’espoir que l’ivresse
favoriserait l’entrée de la place. Cela n’eut pas de succès. Une
méthode d’empoisonnement général, proposée par M. le Dr Bain,
professeur de philanthropie comparée à Strasbourg, fut repoussée, eu
égard à la haute situation sociale de quelques-uns des prisonniers.
Fut aussi repoussée, pour la même raison, la proposition faite par
M. le capitaine Souffle de torpiller la maison.
* * * * *
_Dimanche 19._--J’ai dormi mal et longtemps, perturbé par l’alcool que
le détestable Panaris m’avait forcé d’absorber et ainsi je n’ai pu, dès
le matin du saint jour, élever mon âme vers le Seigneur Dieu... Que sa
miséricorde ne se détourne pas de moi cependant. J’en ai plus besoin que
jamais.
L’infortuné Andréas est mort à l’aube dans les convulsions horribles du
tétanos et malgré les soins empressés que lui a prodigués M. le docteur
Volière qui, je dois le remarquer, semble supporter nos épreuves avec
une singulière constance. Il n’oppose qu’un calme serein à tous les
malheurs qui nous accablent et, après la mort d’Andréas, il se laissa
réensevelir sans mot dire par le tamanoir.
Suivant les ordres de l’Homme sauvage, j’écrivis sur un papier ces mots:
«L’ON VOUS REND VOTRE ŒUVRE.»
Et ce papier fut fixé sur la poitrine de l’inspecteur de police décédé.
Ensuite, sans même permettre à M. Églantine d’adresser un dernier adieu
à son brave et malheureux subordonné, on poussa le corps sur le palier
par le grand guichet, en bas, à droite... Que les hommes lui donnent une
sépulture glorieuse et chrétienne. Que son âme renaisse pour la vie
éternelle à la lumière de l’Agneau!...
Et encore une fois que le Seigneur Dieu étende sur nous tous qui vivons
encore sa main protectrice car nos semblables paraissent nous
abandonner...
* * * * *
_Même jour, 5 heures._--Je viens de comprendre, après des jours et des
jours de supplications à moi adressées et tout à fait hiéroglyphiques,
ce que me veut le boa constrictor. Il veut que je lui gratte la tête et
le cou avec mes ongles. C’est insensé, mais c’est ainsi. Sa mimique,
d’abord persuasive, puis furibonde, ne m’a pas laissé d’alternative et
je le gratte. Moi, Cormoran, huissier assermenté, créature faite à
l’image de Dieu, je pends par la boucle de mon pantalon et je gratte un
boa dans le cou!...
* * * * *
_Lundi 20._--Je suis malade. La viande crue que je mange me cause des
perturbations intérieures. Dans ma position, c’est terrible. Que le ciel
me pardonne, mais je commence à souhaiter la mort...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
M. le sénateur Truie vient de se révolter contre son bourreau. Il tenta
de le gifler, se roula par terre et rua. Il l’insultait en même temps.
--Babouin! crapule! concussionnaire! sénateur! criait-il.
Le quadrumane vexé le mordit cruellement.
* * * * *
_Mardi 21._--L’obstiné constrictor pend toujours à mon cou. Excédé par
son poids, la chaleur intense et mes souffrances, j’ai à peine la force
d’écrire. D’étranges visions traversent une veille encauchemardée. Le
vautour vient de se poser sur ma tête. Il battit des ailes, me lança un
jet de guano dans le cou, me donna un bon coup de bec sur l’oreille
gauche et me dit:
--Tu es un rigolo, toi, c’est pour ça que je t’aime!
Puis il s’envola. Je n’ai pas la force de méditer sur ce bizarre
incident. Je dors, je rêve, je veille, je souffre. Je ne vois plus mes
compagnons d’infortune. C’est à peine si je suis vivant.
* * * * *
_Même jour, 6 heures._--Un espoir me redonne quelques forces. Un bruit
léger me parvient de l’escalier. Serait-ce une nouvelle tentative faite
pour nous délivrer? Il en est temps. M. le sénateur Truie n’a plus qu’un
souffle de vie. M. Églantine, tenu en laisse par l’ourse, vient de
passer sous moi en me disant:
--Maître Cormoran, je vous dis adieu... Je sens que je vais mourir.
Les larmes là-dessus me sont jaillies des yeux... Au reste je n’en puis
plus.
Le pesant boa dort sur mon dos et digère un lapin que je sens descendre
le long de son tube digestif. Quelle vie, Seigneur!
* * * * *
_Mercredi 22._--Encore un espoir déçu. Les bruits entendus hier étaient
bien les préludes d’une désespérée tentative faite pour nous délivrer.
Hélas! déjouée par le génie de l’Homme sauvage, elle n’a même pu être
commencée--avortant misérablement sans nous donner un espoir et nous
laissant plus faibles et plus découragés, avec une conscience plus nette
et plus forte que jamais, de la puissance immense de notre maître... Je
la raconte.
Ce matin, comme le boucher venait de passer de la viande, quelqu’un
d’inconnu, au travers du petit guichet en haut, à gauche, qui n’était
pas encore refermé, cria vers nous dans un porte-voix:
--Deux pièces de montagne sont en batterie sur le palier. Dans cinq
minutes elles tireront[7].
[7] On sait que cette tentative, que maître Cormoran qualifie
justement de désespérée, ne fut faite qu’à la dernière extrémité et
pour satisfaire l’opinion publique que la restitution, par l’Homme
sauvage, du cadavre d’Andréas avait rendue enragée. La maison tout
entière avait été préalablement évacuée.
La sensation fut assez générale. Le babouin cessa pour un moment de
vernir à la cire le crâne de M. Truie gisant et, du lointain de
l’espace, le serrurier Panaris accourut au petit trot.
--Ça n’a pas d’importance, grommelait d’une voix pâteuse cet être ivre.
La porte, elle s’en fout. C’est moi que je l’a bardée...
Cependant l’Homme sauvage était dressé sous moi, toujours calme et le
visage plissé en un sourire sardonique.
--Huissier, commanda-t-il, écris.
Et il dicta:
«Il y a, derrière la porte, soixante et onze bombes à la mélinite. Si le
canon tire, tout sautera.
_Signé_: L’HOMME SAUVAGE.
_Pour écriture conforme à la dictée_,