Je ne voyais aucune bombe pourtant, et personne n’en apportait. Quand
même, droits et frétillants sur mon crâne étaient mes cheveux et ma
langue toute sèche dans ma bouche.
Le papier passa dans les mains de l’Homme sauvage et il le présenta au
sénateur Truie que l’on releva pour la circonstance.
--Certifie, commanda l’Homme sauvage.
Le pauvre M. Truie, à qui l’excès de sa terreur rendait quelques forces,
regarda éperdument autour de lui.
--Où, où... sont-elles? balbutia-t-il.
--Quoi? demanda froidement l’Homme sauvage, le fascinant de son œil.
--Les... les... bombes? gémit la victime.
--Ça, c’est pas ton affaire, espèce de boîte à crottin, hurla Panaris
intervenant. Y en a, j’les ai vues!... Et pis, si y en a pas, y en a
tout de même!
Et M. Truie, ahuri par cette argumentation singulière, écrivit d’une
main tremblante:
«C’est vrai. Il y a soixante et onze bombes à la mélinite. Par pitié que
l’on pense à nous et à toute la ville.
_Signé_: TRUIE, _sénateur_.»
Et il se mit à pleurer.
--Quel porc, murmura avec mépris le nauséabond serrurier, pendant que le
babouin sautait sur sa victime.
Le billet fut jeté à travers le petit guichet, en haut, à gauche. Et,
immédiatement, tous ceux qui étaient au dehors dégringolèrent
l’escalier, en un moment, je suppose, vu le bruit.
Mais le guichet se referma et toute communication cessa avec
l’extérieur. Nous n’entendîmes plus parler du canon et demeurâmes seuls
avec nos douleurs, avec nos bourreaux. Et nous sommes plus désespérés
que jamais[8].
[8] C’est à la suite de cette tentative et du douloureux
_post-scriptum_ de M. Truie que le leader de l’opposition, Ganglion,
posa, à M. le général Crampon, président du Conseil, une question
qui fut transformée en interpellation. Dans son discours, des plus
violents, il alla jusqu’à accuser le gouvernement d’être complice de
l’Homme sauvage et de vouloir, avec son aide, se débarrasser
définitivement de M. le sénateur Truie et des secrets compromettants
que ce personnage était censé posséder. Le ministère fut mis en
minorité par 517 voix contre 7 (les siennes). La combinaison qui lui
succéda au pouvoir fut composée et présidée par M. Sorgue, ministre
de l’Intérieur. Il reçut des Chambres le mandat impératif d’en
finir, dans les quarante-huit heures, avec l’Homme sauvage.
* * * * *
_Jeudi 23._--Une chaleur accablante règne depuis ce matin et ne
contribue pas peu à augmenter nos souffrances. La moitié des habitants
de l’appartement passe son temps dans la piscine. J’ai supplié dans les
termes les plus touchants l’Homme sauvage de me rendre à la vie
civilisée, mais il ne m’a répondu que par un signe négatif de la tête,
et le serrurier abominable qui est notre plus cruel ennemi et qui
circule maintenant complètement nu à travers la forêt, m’a indiqué la
planchette portant la phrase prohibitive:
_Défense de parler, sans quoi l’on mangera de la vase._
En même temps, il brandissait une pleine poignée de boue horrible mêlée
de fumier.
Je me suis tu, la rage dans le cœur, et le sieur Venceslas a bien voulu
me jeter dessus un plein seau d’eau. Il faut croire que tout sentiment
de pitié n’est pas mort en lui.
* * * * *
_Dans la nuit du même jour._--Je ne sais pas l’heure. L’obscurité est
profonde.
J’écris vaguement à la lueur d’une mouche à feu qui est posée sur mon
papier. Un fait vient de se passer qui me remplit d’une immense émotion,
qui m’agite de sentiments si contraires que je ne puis attendre pour le
confier à ce carnet, mon meilleur, mon seul ami; comme si, en
l’écrivant, j’en déchargeais mon âme que torturent de poignantes
alternatives de doute, de terreur et de délirante joie... Tout à
l’heure, suffoqué par le boa qui, ayant glissé, me strangulait, je me
suis réveillé en sursaut d’un sommeil plein comme d’habitude de
cauchemars et de visions affreuses. Alors, j’ai entendu des voix et
j’ai, dans l’ombre, entrevu l’Homme sauvage assis près de la source et
causant, dans une langue étrangère, avec un personnage installé à
ses côtés. Ce personnage n’était aucun des habitants de
l’appartement.--_C’était un homme venu du dehors._--Un homme assez gros,
vêtu de gris et coiffé d’un chapeau de paille. Son visage était large,
rasé, résolu. Il fumait un gros cigare qui, à chaque aspiration,
l’éclairait d’un reflet rouge, et il en avait offert un autre à l’Homme
sauvage. Ils paraissaient tous deux parfaitement d’accord. Je fus
stupéfié. Je crus d’abord à une hallucination, à la continuation d’un
rêve... mais non, je sentais l’odeur du tabac de la Havane, je me
pinçais vigoureusement et cela me faisait mal... Je ne rêvais donc
pas... Qu’était, que pouvait être celui-là qui parlait avec l’Homme
sauvage? Que n’aurais-je pas donné pour comprendre ce qu’ils disaient...
Incarnait-il la délivrance? Mais alors pourquoi ce mystère?... Ne
représentait-il pas bien plutôt quelque épouvantable et nouveau péril...
Comment était-il entré? Qu’allait-il nous faire?... N’allait-il pas
nous?... La traite des blancs m’a traversé l’esprit... Est-ce un
marchand d’hommes... ou plutôt... O Dieu, serait-ce possible!... Non,
pas cela!... Tout... mais pas cela!... Ce serait trop horrible!... Et,
l’angoisse me suffoquant à cette dernière pensée, je pendis évanoui...
Il y a peu d’instants que j’ai repris mes sens, toujours en pleine
ténèbre. Tout a disparu maintenant et je ne vois plus le visiteur
inconnu--pourtant je sens encore l’odeur de son tabac de la Havane, et,
comme je l’ai dit, j’écris ceci pour m’en décharger l’âme... A présent
je vais tâcher de me rendormir et de n’y plus penser--c’est trop
horrible, et à la fois si plein d’une espérance radieuse[9].
[9] L’incident, auquel se rapportent ces lignes de Maître Cormoran,
n’est pas l’un des moins singuliers de cette extraordinaire affaire.
Dans l’après-midi du jeudi 24 juin, un monsieur se présenta aux
autorités compétentes, et demanda à entrer en pourparlers avec
l’Homme sauvage. Quand, le prenant pour un fou, vu cette demande, on
se fut contenté de lui répondre que la chose ne pouvait pas se
faire, il déclara qu’il s’appelait Jonathan Carnyby, était le
milliardaire américain connu sous le nom de Roi de l’Esturgeon, et
que--_pour lui_--rien n’était impossible! Il voulait offrir à
l’Homme sauvage de lui céder une ou deux de ses îles, dans le
Pacifique, avec le transport gratuit pour lui et ses compagnons, en
échange de son installation, telle qu’elle était. Il avait
l’intention, lui, Carnyby, après avoir acheté l’immeuble, d’en faire
une maison-réclame pour ses conserves d’esturgeon. L’on ne répondit
que par le rire à cette extraordinaire proposition, que l’on prit
pour celle d’un mystificateur ou d’un aliéné, bien que M. Jonathan
Carnyby ait donné toutes les preuves désirables de son identité. Ce
gentleman, irrité, déclara alors qu’il se rendait de ce pas chez
l’Homme sauvage (?) et qu’une fois qu’il aurait son consentement on
verrait bien!
Il revint le lendemain, disant qu’il avait parlé à l’Homme sauvage,
et que celui-ci, qui était un homme parfait sous tous les rapports,
consentait. Naturellement, l’on n’en crut rien, et l’on pria M.
Jonathan Carnyby (en admettant que la personne à qui l’on parlait
fût ce gentleman) d’aller porter ses mystifications ailleurs. M.
Carnyby s’en fut alors, en proie à une colère violente, et en
traitant M. le secrétaire général du ministère de l’Intérieur de
«gros ventre bas sur pattes» (allusion blessante à la conformation
de ce monsieur), «d’ensanglanté cochon» et «d’esturgeon avarié dans
une boîte à conserves». Il se rendit alors à Londres où, dans le
journal «_Liberty enlightening the World_» il publia un récit
circonstancié de sa tentative, avec cette appréciation, que la seule
personne raisonnable et courtoise qu’il ait rencontrée au cours de
son voyage était l’Homme sauvage, qu’il s’honorait d’appeler son
ami. Cela fut, généralement, pris pour un tissu de mensonges; mais
il est curieux de constater que ce récit s’accorde tout à fait avec
le carnet de Maître Cormoran, et que ce dernier a fait un portrait
exact de M. Carnyby, et place sa visite à la date où ce gentleman
prétend l’avoir faite. M. Carnyby aurait-il donc réellement pénétré
chez l’Homme sauvage?
* * * * *
_Vendredi 24._--La chaleur ne connaît plus de bornes et nos souffrances
sont intolérables. Les débris de ma redingote, pour mes épaules, sont
plus pesants qu’un manteau de plomb; ma sueur ruisselle sur le sol et
l’inexorable boa, sans trêve ni merci, exige que je le gratte. J’ai
commencé ce matin à 5 heures 35 et à 11 heures 10 je grattais encore.
En grattant, je me rappelais, avec des sentiments frénétiques, ce que
j’ai vu cette nuit. Mais je n’ose m’appesantir là-dessus...
Une bataille éclate au-dessous de moi. M. le journaliste Barnabé
Cruchot, las d’être traîné par les cheveux à la suite du kanguroo
bondissant, s’est arraché de ses pattes. Alors, ayant extrait de sa
poche son portefeuille et de son portefeuille un coupe-file, il le mit
sous les yeux du marsupial en exigeant, au nom de la presse du monde
entier, qu’on lui ouvrît la porte afin qu’il allât faire sa copie. Son
adversaire le jeta par terre, lui ravit son portefeuille pour le mettre
dans sa poche abdominale et sa chaîne de montre pour s’en faire un tour
de cou. Puis, ressaisissant sa victime par les cheveux, d’un puissant
bond il s’élança dans les airs pour retomber au centre même de l’étang
où tous deux disparurent dans un rejaillissement vaseux.
Le boa, en même temps, sortait du bain, tout gluant et visqueux. Il
remonte maintenant jusqu’à moi, en grande hâte, pour être gratté, et je
reprends cette tâche ridicule...
* * * * *
Deux heures ont passé et maintenant il dort. Je vais en faire autant. Je
voudrais boire un grand bock de bière bien fraîche et sans faux-col...
* * * * *
_Même jour, six heures du soir._--Encore une tentative faite du dehors.
En vain naturellement. L’on voulut, avec d’immenses échelles, opérer, à
ce que j’ai compris, une descente par les fenêtres. Aussitôt que l’Homme
sauvage en fut averti par Panaris l’immonde, en vigie sous la vérandah,
il vint vers moi.
--Cormoran, dit-il, écris.
Et il dicta:
«Il y a toujours soixante et onze bombes à la mélinite; que l’on ne
l’oublie pas. Si l’on insistait tout pourrait bien sauter.
_Signé_: L’HOMME SAUVAGE.
_Pour écriture conforme à la dictée_: