(Nous reproduisons en entier le carnet de Maître Cormoran, en y
intercalant des notes succinctes rappelant les événements du dehors
qui engendraient ou suivaient la tragédie, alors ignorée, du dedans.)
... _Mardi 14 juin 19..._--Je suis Cormoran, huissier, et ce qu’on va
lire est la relation fidèle de tout ce qui nous est arrivé dans les
domaines de l’Homme sauvage, depuis hier, 13 juin, que nous y sommes
entrés.
Je me livre à ce travail pour me distraire un peu des horreurs de ma
situation et surtout afin que nul n’en ignore et que la terre entière
sache--si ce manuscrit ne s’ensevelit pas avec moi dans quelque
catastrophe--quelle destinée fut la nôtre en ces lieux.
Et je commence par déclarer que mon espoir le plus cher est que la
nation se lève sans attendre pour nous délivrer, si l’on nous retrouve
vivants, et pour nous venger si le cours de nos carrières est interrompu
par un trépas funeste et prématuré.
Que l’on ne s’attache point à la forme littéraire, peut-être
insuffisante, de ces vagues notes jetées entre les spasmes d’une agonie
mentale, sur un papier hasardeux. Que l’on sache seulement que j’écris,
étant, sauf les bras, totalement ficelé et suspendu, par la boucle de
mon pantalon et un crochet à suspension, au plafond d’une forêt vierge,
si je puis dire. J’ai mon carnet dans ma main gauche et mon crayon dans
ma main droite. Le reste de mon corps n’existe plus en tant qu’homme
libre. L’on conçoit que cette position n’est pas favorable aux travaux
intellectuels. En plus les horreurs auxquelles j’ai assisté et les
tourments que m’inflige un boa constrictor, sans parler des affreux
périls qui nous menacent constamment par le fait même de notre
situation, m’ont fait à demi perdre la raison...
Mais je reprends mon récit au moment de notre entrée dans cet
appartement funeste.
L’on sait à la suite de quels faits nous nous trouvâmes réunis, moi et
mes compagnons d’infortune (car aucun de nous n’a échappé, sauf mon
clerc Sidoine qui redescendit prétextant une indisposition subite que je
crois mensongère) nous nous trouvâmes réunis, dis-je, le 13 juin 19...
sur le palier du cinquième étage de la maison portant le numéro 3 du
quai Bois-l’Encre. Nous devions, on le sait, pénétrer de gré ou de force
dans l’appartement du soi-disant sieur Dubois chez qui, à la requête du
sieur Méandre, chef de bureau, je devais opérer une saisie-arrêt. Nous
étions huit--huit membres de la société, plus ou moins élevés sur
l’échelle de la civilisation; mais tous honorables. Parmi nous,
brillaient M. le docteur Volière, vice-président du comité d’hygiène,
et, plus haut que tous, le vénéré M. Truie, l’ancien ministre, le
sénateur bien connu. Quand je songe que c’est sur des personnalités
aussi marquantes, sur des hommes aussi profondément respectables, sur
des personnages officiels que leur mission revêtait d’un lustre auguste,
que l’attentat le plus monstrueux a eu lieu--a lieu encore--je me
demande comment nos concitoyens pour nous délivrer n’ont pas déjà démoli
cette maison pierre à pierre avec leurs ongles, et je douterais, oui, je
douterais de la Providence, si ce n’était un blasphème... Mais revenons
à notre récit.
L’on connaît certainement l’inutilité de mes coups à la porte maudite de
cet appartement détesté, et combien furent vaines les sommations de M.
le commissaire de police Églantine ainsi que les labeurs du serrurier
Panaris. Ce n’est qu’après deux harangues éloquentes de M. le sénateur
Truie que s’ouvrit l’un des battants,--satisfaction à nous donnée que
nous attribuâmes à une soumission craintive alors qu’elle n’était que le
fait de la plus atroce des perfidies.
La porte donc s’ouvrit, s’entr’ouvrit plutôt, et--un à un--nous
pénétrâmes, moi, modestement huitième et dernier. Et, derrière moi, la
porte retomba avec un haut et sinistre bruit. Alors, j’entendis dans mon
oreille un ricanement pareil à celui d’un démon et, soudain, autour du
groupe que nous formions, avant que nous ayons pu nous reconnaître,
quelque chose se jeta qui, nous entourant au milieu du corps, nous
attira avec une force immense les uns contre les autres. Instinctivement
je portai la main sur ce lien inconnu--cela était gros, rond, froid et
écailleux. J’ouvris la bouche pour un cri--une masse molle et gluante la
remplit--les appels, les râles, les imprécations qui s’élevaient
s’étouffèrent avec une pareille rapidité. J’avais la barbe de M. le
commissaire de police Églantine dans l’oreille, j’avais le bec du
parapluie de M. le docteur Volière dans le creux de l’estomac; les
hanches considérables de la concierge Armandine Cane m’opprimaient le
ventre... J’étouffais, le lien me coupait en deux, je m’évanouis...
Lorsque je repris mes sens, le jour déclinait et ma stupeur fut sans
bornes car je me trouvais dans les airs, complètement lié, sauf les
bras, avec des bandes arrachées aux pans de ma propre redingote, et
suspendu, ainsi que je pus m’en rendre compte, par la boucle de mon
pantalon, à un crochet (évidemment destiné à une suspension) fixé au
milieu de ce que je reconnus avec une certaine difficulté pour être un
plafond, mais dans quel état, grand Dieu!...
Le plus étrange--ce qui me remplit de stupeur, d’épouvante, de
stupidité--ce qui me fit douter de mon état de veille et de ma raison
jusqu’à ce que je me souvinsse des incidents motivant la plainte de M.
Méandre--le plus étrange c’est le spectacle qui m’entourait, qui
m’entoure encore maintenant que j’écris ces lignes, qui m’entourera
jusques à quand, ô Seigneur? Je compris enfin. Le locataire de
l’appartement, le soi-disant sieur Dubois, l’Homme sauvage, a fait des
lieux par lui loués une reproduction des jungles de l’Inde, des forêts
vierges de la Louisiane, de la brousse africaine ou du buisson
australien. Je ne puis préciser, étant un homme paisible et
religieux--ennemi des bêtes féroces et des longs voyages.
Dans ce local, détourné de sa destination primordiale qui était
d’abriter l’existence vertueuse et sereine de quelque famille honorable,
toutes les cloisons ont été abattues et toutes les pièces réunies
forment un immense espace irrégulier et sauvage.
Le sol, qui est une épaisse couche de terre végétale, se montre couvert
d’une herbe épaisse et nourrit une foule de végétaux de toute taille et
de toute nature. Rappelant de faibles connaissances botaniques je
reconnais le cocotier, le tamarinier, le palmier, le catalpa, le
magnolier, le baobab, le cèdre, sans compter des espèces plus connues,
telles que prunier, cerisier, cognassier, abricotier, pommier, oranger,
laurier, presque tous chargés de fruits mûrissants. Les géants des
forêts équatoriales, dont les branches se recourbent contre le plafond
et forment une épaisse voûte, sont enlacés par une foule de lianes et
autres plantes grimpantes où s’ouvrent çà et là d’éclatantes corolles.
Des fougères géantes, des melons, des cactus épineux et d’autres de
forme obscène, des azalées, des camélias, des buissons de roses
sauvages, et une foule de végétaux à moi inconnus, croissent librement,
vivaces et verdoyants sous ces dômes de verdure. Une source jaillit d’un
rocher à ma droite et un jet d’eau élève son bruit musical et limpide
derrière moi, dans le lointain de l’appartement où il y a, paraît-il, un
jardin potager. Ainsi est formé un ruisselet gazouillant et tout envahi
par les roseaux.
Je comprends maintenant d’où vient la vase qui s’épand chez M. Méandre
et je m’étonne que les infiltrations qui, inévitablement, se produisent
n’aient point encore dégradé davantage la maison.
Et cet appartement devait, selon les conditions du bail, être habité en
bon père de famille!!!...
Une foule d’animaux, féroces pour la plupart, habitent cette forêt et y
vivent en toute liberté. Je parlerai d’eux tout à l’heure ainsi que du
maître du lieu--l’Homme sauvage lui-même.
Les fenêtres, je dois le remarquer, ont été toutes condamnées jusqu’à la
moitié de leur hauteur, deux carreaux mobiles s’ouvrent au sommet pour
donner de l’air et ne montrent que le ciel.
La vaste baie vitrée qui s’avance, ainsi qu’on peut voir du dehors, en
terrasse a été laissée libre. Toujours ouverte, drapée de guirlandes
verdoyantes, elle engendre un courant d’air permanent, qui n’est pas
inutile pour l’aération mais qui peut devenir funeste aux gens qui sont
aussi sensibles de la poitrine que moi.
Suspendu comme je suis, je me trouve à peu près au milieu de l’espace
total. Des corniches dorées, bien que sales et envahies par la verdure,
m’indiquent que j’occupe la place du lustre du salon... Le lustre du
salon!!!... Je crois rêver!!! Un lustre au sein même de la nature la
plus sauvage, là où des oiseaux voltigent, ou des moustiques bourdonnent
et piquent, où des plantes grimpent déjà le long de mes membres et où
j’entends le clapotis de l’eau sous le ventre de l’hippopotame!--Car il
me faut remarquer qu’un espace relativement vaste a été transformé en
piscine à l’usage de l’un de ces pachydermes--jeune encore, il est
vrai--et de ceux des naturels qui aiment la natation. C’est l’une des
chambres sans doute que l’on aura revêtue de feuilles métalliques. Le
ruisselet provenant des sources l’alimente et l’évier de la cuisine--de
ce qui a été la cuisine--en reçoit le trop plein.
Cette pièce d’eau est vaseuse, profonde, fertile en plantes et en
roseaux. Des animaux aquatiques: rats, serpents, tortues, loutres,
l’habitent; sans parler des salamandres, tritons, vers de vase et autre
vermine de tous genres.
A ma droite est la porte qui donne du salon (le salon!) sur
l’antichambre--laquelle antichambre est la seule pièce de l’appartement
qui ait gardé son aspect premier et par laquelle nous avons été
capturés. La porte qui y donne a été coupée à la moitié de sa hauteur,
comme il est d’usage dans les étables pour aérer les animaux, sans
qu’ils puissent sortir, mais ici c’est la partie haute qui sert de
passage, le bas retient la terre... Tels sont les lieux où nous vivons
depuis hier, si l’on peut appeler cela vivre...
Il me faut arriver maintenant au sujet le plus odieux, qui est la
population même de l’appartement et le sort fait à chacun de
nous--misérables captifs de monstres sans nom, aussi insolents que
brutaux, aussi dénués de délicatesse que bien pourvus d’ingéniosité
cruelle, estimables pourtant lorsqu’on envisage leur chef, l’Homme
sauvage lui-même.
Et ici, qu’on me permette une remarque très importante: étant donné les
faits monstrueux dont il ne craint pas d’assumer la responsabilité, l’on
pourrait croire que ce sieur est aliéné. Il faut bannir cette idée:
L’Homme sauvage n’est pas fou--je le proclame hautement. Il suffit de le
voir, de l’entendre pour en être convaincu. Il suffit d’être en sa
présence pour reconnaître dès le premier abord qu’il jouit d’une
parfaite certitude d’esprit, d’une intelligence nette et effroyable.
Il n’est pas fou, il est impitoyable seulement; il ne peut être fléchi
et, devant lui, il faut laisser toute espérance. L’on conçoit facilement
que plusieurs d’entre nous, dès les premiers instants, l’ont supplié de
nous rendre la liberté. Des prières lui furent adressées qui auraient
ému un tigre rugissant et des larmes coulèrent qui auraient amolli un
roc--ce fut en vain.
L’Homme sauvage, sans mot dire, étendit sa main et nous montra, clouée
au tronc d’un baobab, une planchette analogue à celle qui fut trouvée
chez M. Méandre. Une pointe rougie avait tracé: _Défense de parler, sans
quoi l’on mange de la vase._ Et comme M. Truie insistait, évoquant avec
majesté les justes représailles d’une société si cruellement offensée en
nos personnes, l’Homme sauvage fit un geste et l’une des brutes qui sont
ses esclaves, dans la bouche ouverte du vénérable sénateur, tassa
brusquement une poignée gluante, verdâtre, fétide. Je compris alors ce
qui nous avait bâillonnés lors de notre capture... Mais je reviens à mon
récit.
L’Homme sauvage, ai-je dit, n’est pas fou. Actuellement que j’écris ces
lignes je le vois au travers du feuillage, à une faible distance. Il est
assis au bord de la source. Il est maigre, barbu, musculeux, sardonique
et calme. Il fume sa pipe. Son vêtement est simple. Rarement il parle.
Parfois il lit des livres. A ses pieds est sa chèvre favorite. Une très
jeune, très jolie, très caressante et très capricieuse chèvre qui ne le
quitte que bien peu et pour laquelle il paraît avoir, sans doute pour
imiter Robinson, une tendresse excessive...
Les autres membres de ce pandémonium sont:
1º Trois ou quatre créatures de formes vaguement humaines. Parfois
bipèdes, le plus souvent quadrupèdes ou quadrumanes. Ils sont noirs,
chevelus, velus, barbus et muets. Leur vigueur, leur agilité et leur
adresse sont sans bornes. Ils servent de tout leur cœur l’Homme sauvage
et semblent le vénérer et l’aimer au delà de l’expression. Il y en a un
qui s’appelle Zéphirin, un autre quelque chose comme Venceslas; les
autres je ne sais pas encore. Ce sont peut-être des nègres; mais plus
probablement des gorilles.
2º D’un babouin de forte taille, aussi méchant que vicieux. L’être le
plus haïssable que je connaisse.
3º D’une ourse brune et énorme, cachant sous une apparence bonasse un
penchant féroce à la farce la plus cruelle.
4º Du tamanoir Samuel Clarke, grosse bête poilue et formidablement
onglée qui a une grande queue traînante et une dégoûtante langue
pareille à un ver noir qui se promènerait.
5º De l’hippopotame déjà signalé, peu existant en dehors de sa
baignoire.
6º D’un kanguroo sauteur et dément, qui me cause des angoisses mortelles
et des maux de cœur épouvantables par la façon qu’il a de s’élancer tout
à coup d’un bout à l’autre de l’espace en me heurtant exprès pour me
faire osciller, ce qui l’amuse.
7º De la chèvre qui s’appelle Angèle.
8º D’un boa constrictor qui est ma croix personnelle et sur lequel je
reviendrai tout à l’heure.
9º D’un tatou, espèce de petit cochon à écailles et sans pattes qui,
parfois, sort spasmodiquement d’une crevasse de rochers et y rentre tout
de suite.
10º D’un vautour gypaète, hideux monstre à l’œil bleu pâle couvert d’une
taie, et au col chauve et pelé.
Il y a en plus de ces principaux habitants du domaine une foule d’autres
créatures moindres, soit comestibles et domestiques--lapins, cochons
d’Inde, poules, pigeons, etc., soit sauvages--oiseaux-mouches, colibris,
flamands, lézards, et insectes de toutes sortes, parmi lesquels je
citerai une nuée de moustiques stridents et enragés qui piquent par les
deux bouts et ne contribuent pas peu à nous rendre la vie intolérable.
Je ferai aussi mention des lucioles qui sont des manières de gros vers
luisants ailés scintillant partout dans la nuit comme des étoiles. Ça,
c’est joli et inoffensif.
Toute cette population grouillante, vivace, turbulente, existe fort
naturellement dans la forêt, se livrant en toute liberté à ses besoins
et à ses passions sans s’inquiéter de nous... ou plutôt, hélas! en s’en
inquiétant trop, car nous servons de jouets... Chacun de nous est la
proie de l’un des monstres qui, s’occupant de lui plus particulièrement,
lui rend, par tous les moyens, plus pénibles les pénibles heures de la
captivité--à des degrés différents, cependant.
Pour mon compte personnel, je suis le jouet du boa constrictor. Cet
ophidien ne me fait aucun mal, mais dès la première minute où nous fûmes
en présence, il m’a voué une immense affection et ne peut souffrir
d’être séparé de moi un instant. Toujours il est enlacé à une portion de
mon individu et son poids, son contact, sa vue, sa présence me sont plus
odieux que je ne saurais le dire. Quand je le repousse, avec un doux
entêtement, avec l’air de reproche d’un dévouement méconnu, il se
rapproche davantage, me fixant de ses yeux huileux et langoureux qui me
donnent le vertige.--Et je n’ose insister car il me fait peur.
Plus spécialement horrible est le sort de M. le sénateur Truie. Il est
près de moi, en manches de chemise, sans gilet ni chapeau et lié par le
ventre au tronc d’un baobab. Le babouin est son maître et semble prendre
à tâche de lui faire de la vie un fleuve constant de honte et de
douleurs par des tourments raffinés, d’une nature si dégoûtante, si
cruelle et si satanique que je ne peux m’y arrêter même une seconde.
Croirait-on que le monstre a été jusqu’à dépouiller sa victime de sa
cravate de commandeur de la Légion d’honneur pour s’en parer lui-même,
la mettant à l’envers et que, en ce moment même, à cheval sur le corps
de M. Truie renversé et fumant un des cigares qu’il lui a ravis, il
s’exerce à produire des sons musicaux en frappant avec deux os son
ventre comme un tambour... Je ne puis retenir mes larmes en voyant cela
et en songeant que c’est un homme riche et considéré--un sénateur qui
fut ministre et qui eût pu le redevenir à brève échéance que cette brute
sans nom tourmente et avilit ainsi... Et lorsque je songe que ceci a
lieu sous les yeux et avec le consentement d’un autre homme--d’un
citoyen qui fut gouverné par celui-là même qu’il laisse outrager jusqu’à
la mort--lorsque, dis-je, je songe à cela, une fureur sans limites me
saisit et, bien que je sois d’une nature religieuse et débonnaire, je
voudrais de mes propres ongles arracher de leurs orbites les yeux de
l’Homme sauvage...
De M. Barnabé Cruchot le sort est cruel aussi. A l’aube, ce matin, l’un
des esclaves gorilles l’amena devant l’Homme sauvage. Celui-ci tenait à
la main un numéro du _Plein Jour_, daté du 12 juin, et contenant
l’article qui fit tant de bruit. Il présenta avec un sourire sardonique
ce journal déployé à M. Barnabé Cruchot dont j’entendais claquer les
dents.
--Mange! dit l’Homme sauvage.
Et sa voix ne souffrait pas que l’on hésitât. M. Barnabé Cruchot, la
mort sur le visage, reçut le journal et en mangea les huit pages.
Depuis, il semble fort malade et le kanguroo s’est emparé de lui, le
tirant par les cheveux à sa suite dans ses courses furieuses et ses
bonds prodigieux.
M. le docteur Volière, vice-président du comité d’hygiène, fut livré au
tamanoir. Cette brute peu inventive s’est contentée de creuser un trou
dans la terre et d’y enfouir sa victime dont la tête chauve dépasse
seule. Parfois le vautour vient et la couve.
La destinée de M. Églantine est relativement meilleure. L’ourse brune
lui accorde une liberté relative, se contentant de le tenir en laisse
avec sa propre écharpe et de se faire, deux fois par jour, épucer
soigneusement.
Du serrurier Panaris je n’ai rien à dire car je ne l’ai pas encore revu.
Je tremble en songeant au sort qui a dû être réservé à ce malheureux
prolétaire--soupçonné sans doute de trahison pour l’affaire de la porte
et dont la vie n’est pas protégée comme la nôtre par l’importance des
fonctions que nous occupons dans la société--chose qui, malgré tout,
j’en suis sûr, impressionne l’Homme sauvage et l’empêche seule peut-être
de nous immoler.
De la femme Armandine Cane, concierge, je ne dirai rien... rien...
rien... Cette malheureuse n’a plus d’honneur, tout le monde le lui a
ravi par tous les moyens possibles--qu’on ne m’en demande pas
davantage... Je rougis déjà en écrivant ces lignes.
Il me faut enregistrer encore la position déplorable de l’inspecteur de
police Andréas. Il a été immergé dans la piscine en punition, à ce que
j’ai compris, de la résistance désespérée qu’il a opposée au moment de
sa capture et au cours de laquelle il a tiré trois coups de revolver sur
l’esclave gorille Venceslas. Les balles tuèrent seulement un cochon
d’Inde, et Andréas, qui est doué pourtant d’une vigueur fameuse, fut
terrassé en moins de rien par son adversaire dont la puissance
musculaire semble réellement ne point connaître de limites. Andréas
ensuite fut lié et mis à tremper sous la surveillance de l’hippopotame
qui s’appelle Jocko.
Notre nourriture se compose de viande à peu près crue (il fait,
paraît-il, trop chaud pour prendre le temps de tout cuire) et de
quelques œufs nature. Ce matin on m’a permis de brouter une salade. Ceux
d’entre nous qui sont privés de l’usage de leurs mains, sont emboqués
deux fois le jour par les monstres qui s’occupent d’eux. Pour mon
compte, le sieur Zéphirin, à l’aide d’une perche, me fourre dans la
bouche les odieux comestibles. Quelle nourriture pour un homme qui a un
mauvais estomac!... Une eau saumâtre est notre boisson...
Je m’arrête pour aujourd’hui. Il est tard et la lumière du soleil
décline. Je suis fatigué d’avoir écrit aussi longtemps mais je remercie
le Seigneur de m’avoir donné de tous temps le goût des belles lettres,
ce qui me permet de trouver un dérivatif à mes souffrances de toute
nature. Je continuerai ce journal tant que durera--ce sera bref, je
pense--notre incarcération. Mon carnet est épais et neuf. Je tirerai de
ces pages une grande consolation et plus tard, je l’espère, quelque
gloire par leur mise au jour.
* * * * *
_Mercredi, 15 juin._--Je ne sais comment je trouve la force d’écrire. Le
plus horrible, le plus inhumain, le plus insensé péril est suspendu sur
nos têtes depuis ce matin. Réellement, ceux qui désirent nous délivrer
et qui, dans ce but, adoptent les moyens les plus extrêmes devraient
peser un peu plus leurs déterminations et songer aux effroyables
résultats qu’elles peuvent avoir pour nous, lamentables victimes.
Je ne sais quel est l’esprit funeste qui a imaginé d’établir un embargo
sur les provisions de bouche qui devaient ravitailler cette place.
Celui-là a agi comme notre pire ennemi. Il a fait de notre position, qui
était déjà cruelle, un gril où nous brûlons des plus intolérables
angoisses.
C’est aujourd’hui, mercredi 15 juin, que la chose eut lieu. Pendant
toute la soirée d’hier quelques petits bruits, semblant provenir de
l’escalier, nous avaient donné quelque espérance, mais ils cessèrent
sans résultat[1].
[1] Les quelques petits bruits dont parle maître Cormoran étaient les
rugissements et les coups terribles du bélier à vapeur, à l’aide
duquel l’on essaya, sans succès, d’enfoncer la porte. Cette
tentative, on le sait, fut la première qui fut faite pour la
libération des prisonniers, dont la capture et le sort inconnu
causaient une horreur et une curiosité si universelles. L’insuccès
amena M. le ministre de l’Intérieur à essayer de la famine, malgré
l’opposition des fournisseurs, lesquels, appuyés par les membres de
l’extrême gauche (le leader de l’opposition Ganglion prononça à ce
sujet un discours fameux), protestaient contre ce qu’ils appelaient
une «atteinte à la liberté du travail». Les effets désastreux qui
faillirent suivre, et qu’on verra plus loin, amenèrent la chute du
ministère.
Il fut remplacé au pouvoir par la combinaison connue sous le nom de
«ministère de combat» parce que c’est sous son règne que les moyens
violents furent employés--et parce qu’elle fut présidée par M. le
général Crampon, ministre de la guerre.
Ce matin, lorsque l’heure approcha de recevoir les provisions, le nègre
gorille Zéphirin qui était alors de service alla comme d’habitude ouvrir
d’abord la grille, puis la porte matelassée, puis le petit guichet en
haut à gauche de la porte extérieure. Alors il passa le clairon. Bientôt
cet instrument produisit une fanfare inhabituelle. L’air joué était:
Ouvre-toi, porte fatale...
qui fit connaître au prudent monstre que ce n’était point là le souffle
sans péril de l’un des fournisseurs. N’ouvrant pas le grand guichet, il
retira le clairon et observa l’extérieur. Un homme s’approcha alors et
une forte voix retentit qui cria, au nom de la loi, des choses que je ne
pus entendre entièrement mais où se discernait suffisamment cette
communication que la venue des nourritures serait suspendue jusqu’à la
fin de la rébellion ou tout au moins jusqu’à la libération des
prisonniers.
Déjà mon cœur bondissait d’espoir; mais un coup sourd interrompit la
voix. C’était Zéphirin qui, à travers le petit guichet, en haut, à
gauche, frappait le messager du gouvernement avec son poing[2].
[2] Celui que frappa le monstre Zéphirin fut l’honorable M. Druide,
sous-chef de la sûreté. Ce fonctionnaire tomba mort, victime de son
devoir, sous le coup terrible qui lui fit éclater le crâne et
jaillir la cervelle. L’on se souvient de l’émotion immense que
souleva ce meurtre sans nom, et des splendides funérailles,
auxquelles s’associa la population tout entière, qui furent faites à
la victime.
Puis, tout fut refermé, et deux minutes après l’Homme sauvage se dressa
sous moi, taciturne et fumant sa pipe. Il me fixait de son œil froid. Je
ne savais ce qui allait se passer. Allait-il, curieux de ma littérature,
m’enlever mon carnet, le lire, se blesser des quelques expressions un
peu vives qui m’ont été dictées par la mauvaise humeur...? Des gouttes
de sueur coulaient de mon front sur la terre.
L’Homme sauvage se recula un peu pour éviter d’en être mouillé. Il ôta
sa pipe de sa bouche.
--Huissier, écris, me dit-il. Et le calme délibéré de sa voix incisive
me glaça de terreur comme dans l’attente de nouveaux et plus effroyables
malheurs, prêts à fondre sur nos têtes.
Je brandis mon crayon en manifestation d’obéissance. Il est le maître
après tout et peut-être, dans son intellectualité supérieure--car on ne
peut nier qu’il soit d’une intellectualité supérieure--agit-il dans un
but hautement humain et philanthropique...
L’Homme sauvage donc voulut bien me dicter ce qui suit: