DU QUAI BOIS-L’ENCRE

Au numéro 3 du quai Bois-l’Encre, dans le quartier du Raisin-Sec, en

plein centre, des événements se passent, extraordinaires à un degré si

excessif qu’à leur chercher de pâles précédents, si lointains

soient-ils, la mémoire se fatigue en vain et que l’esprit le mieux

équilibré, à les relater, vacille, inquiet, craignant d’entrer en

démence. Est-il besoin de dire que nous nous refusâmes à leur donner

créance lorsque notre système général d’informations nous en fit un bref

exposé. Une enquête personnelle et approfondie cependant nous a

pleinement convaincu de leur réalité--bien au-dessus de ce qu’on avait

raconté et de ce que les suppositions les plus déréglées pouvaient

admettre. Nous les mettons au jour, croyant de notre devoir de rapporter

sans commentaire et aussi succinctement que possible ce que nous

savons--ce qui est.

Oui, un homme sauvage existe parmi nous. A notre époque de science et de

progrès, de justice et de calme, où nous recueillons enfin les fruits du

labeur amer de l’autre siècle, où nous vivons en paix et en liberté,

avec notre conscience d’hommes modernes, forts, raisonnables et maîtres

du monde,--à notre époque éclairée et dédaigneuse de tout excès, un être

humain existe qui, repoussant tous les avantages que l’on retire du

commerce avec ses semblables, se maintient au milieu de nous comme une

énigme et comme un défi.--Un être humain que personne n’a jamais vu,

dont le son de la voix est inconnu, qui se refuse depuis de longues

années à aucun rapport avec les autres hommes et qui, foulant aux pieds

toutes les conventions sociales, tend à s’arroger indirectement sur ceux

de ses semblables que leur mauvais destin a placés à sa portée des

droits de maître à esclaves--pour ne parler que des faits avérés et non

des probabilités horribles que laissent soupçonner certains détails

significatifs dont une police un peu judicieuse aurait dû depuis

longtemps s’émouvoir.

Mais précisons et reprenons les événements... (Ici nous coupons deux

colonnes où, rappelant quelques faits divers préalablement publiés,

réfutant son propre article optimiste et anonyme du _Clairvoyant_--en en

déclarant l’auteur vendu manifestement au gouvernement--M. Barnabé

Cruchot fait l’historique des faits que nous avons rapportés, depuis la

découverte de la planchette et la chute de la suspension, jusqu’au

jugement de saisie; en passant par les racines, la vase et quelques

autres incidents apocryphes, de l’invention évidente de M. Barnabé

Cruchot.) Ce monsieur continue ensuite en ces termes:

Frappés par tant de singularité et par un baroque si évident dans le

mystère, soupçonnant quelque étrange aventure, sans soupçonner

évidemment qu’elle pouvait l’être à ce point--doutant par-dessus tout de

ce qui nous était rapporté de seconde main--nous nous sommes livré,

avons-nous dit plus haut, à une enquête personnelle et approfondie,

laquelle--corroborant l’enquête que menait parallèlement l’aimable,

énergique et sagace M. Églantine, commissaire de police du quartier du

Raisin-Sec--nous a révélé les faits suivants qui se passent de tous

commentaires et ne font que rendre plus opaque la ténèbre où se débat

cette étonnante affaire.

L’immeuble portant le numéro 3 du quai Bois-l’Encre appartient,

avons-nous dit, à la Société protectrice des Animaux. Il est habité

bourgeoisement. L’appartement situé au cinquième et dernier étage de la

maison occupe seul le palier et ses fenêtres donnent sur la rivière.

Il est loué au prix annuel de quatre mille huit cents francs. La

personne qui l’occupe actuellement en prit possession il y a six ans et

fit faire un bail au nom de Dubois qui est évidemment supposé. Les

détails manquent sur cette entrée en jouissance car la concierge

actuelle, une accorte et fraîche commère de trente ans, n’occupait pas

la loge à cette époque. Son prédécesseur--un vieux brave décoré de la

médaille coloniale et qu’elle remplaça voici quatre ans--se contenta,

selon son expression militaire, de lui «passer la consigne» au sujet du

locataire du cinquième. Cette consigne vaut qu’on la rapporte. Elle est

affichée dans la loge et rédigée de la façon suivante:

CONSIGNE RELATIVE AU LOCATAIRE DU 5e.

«I.--Ne jamais avoir même l’idée que l’on pourrait sonner ou frapper,

pour quelque motif que ce soit, à la porte de l’appartement du

cinquième--et encore bien moins y entrer.

«II.--Porter à chaque terme la quittance à M. Gémissant, notaire, 51,

rue Poire-Pourrie--qui paiera et donnera ensuite vingt francs pour la

peine. L’on aura cinquante francs au terme de janvier. Agir de même

relativement aux contributions et autres exactions.

«III.--Aller tous les mois chez le même M. Gémissant toucher la somme

de quarante-huit francs nécessaire à l’acquisition de trois

kilogrammes de tabac (scaferlati supérieur). Il y aura en plus pour la

course cinq francs, lesquels ne se confondront pas au terme avec la

récompense spéciale. Ce tabac devra être monté au cinquième étage et

ce jour-là, et pour ce jour-là seulement, l’on aura le droit et le

devoir de s’approcher de la porte. Il devra être exactement midi. On

sonnera alors, dans un clairon qui dépassera le petit guichet en haut

et à gauche de la porte, l’air connu:

Vive le vin, l’amour et le tabac!

Voilà, voilà le refrain du bivouac!...

Ensuite on jettera le tabac dans le grand guichet qui s’ouvrira en bas

à droite, et l’on s’en ira.

Alors, l’on cessera immédiatement et pour un mois de savoir qu’il y a

un locataire au cinquième étage.

«IV.--L’on évincera soigneusement les mendiants, fumistes, quêteuses

religieuses ou autres, vidangeurs qui demandent leurs étrennes et

toute vermine analogue.

«V.--Toute infraction au présent règlement sera cruellement punie.»

Nous avons tenu à donner en entier cet étrange document qui fut jusqu’à

maintenant soigneusement obéi et qui continue à l’être. Jamais la

concierge ne vit son ou ses locataires. Elle ignore complètement quelle

est leur vie. Des gens montent des provisions le matin, mais elle sait

qu’ils n’entrent pas, agissent comme elle agit au sujet du tabac,

sonnant cependant des airs différents selon leur profession, et sont

payés de même par Maître Gémissant. N’osant monter elle-même les

exploits de Maître Cormoran, et n’osant non plus les garder, elle prit

un moyen terme et confia le premier au garçon boucher qui, tous les

jours, livre de la viande au cinquième, et qui fit passer le papier avec

un chargement de bœuf. Mais comme il reçut le lendemain un fort jet

d’eau sale, sur la tête et dans la bouche, en jouant dans le clairon

l’air:

Toréador, en garde!...

afin de faire sa livraison, il prit cela pour une punition de son

indiscrétion et refusa avec colère de se charger des exploits suivants,

lesquels demeurèrent en souffrance dans la loge. Quelquefois, trompant

la surveillance de la concierge, des mendiants ou des quêteurs à

domicile montèrent; mais jamais l’huis du cinquième ne s’ouvrit pour eux

et sans doute ils n’ont qu’à s’en féliciter. Les voisins n’ont jamais

été incommodés par un vacarme excessif, mais parfois, dans le silence

des nuits, de lointains et étouffés gémissements semblent s’élever du

lieu mystérieux et emplissent leurs âmes de terreur.

Nous avons pu apprendre par des boutiquiers établis dans le quartier

depuis longtemps que le personnage inconnu avait procédé de nuit à son

emménagement. Il le dirigeait lui-même et, sous ses ordres, quatre

créatures que l’on croit être des nègres, travaillaient, portant en se

jouant une foule de caisses énormes d’où s’échappaient parfois des

plaintes inhumaines. Il est vraiment extraordinaire que la police, qui

généralement se mêle avec tant de zèle de ce qui ne la regarde pas, et

qui, certes, n’ignorait pas ces faits, ne soit jamais intervenue.

Une visite s’imposait à Maître Gémissant, et, remettant à plus tard la

suite de nos investigations sur les lieux mêmes, nous nous sommes rendus

51, rue Poire-Pourrie. Nous trouvâmes Maître Gémissant chez lui; mais à

notre grand désappointement il ne put nous donner aucune indication

précise. Il reconnut avoir comme client un monsieur habitant 3, quai

Bois-l’Encre, et qu’il ne connaissait pas du tout avant d’avoir reçu de

ses mains une somme très forte dont le revenu était destiné à payer les

quittances trimestrielles présentées par la Société protectrice des

Animaux, et des notes mensuelles--boucherie, volailles, bois, légumes,

pâtisserie, vins, tabac, etc. Il y avait toujours une forte

gratification pour l’employé qui devait toucher la note. Les honoraires

de Maître Gémissant étaient comptés aussi. Le personnage inconnu, en

versant l’argent (titres au porteur et espèces) n’avait pas caché à

Maître Gémissant que c’était à sa situation de notaire de la ville qu’il

devait sa clientèle car une sécurité absolue était nécessaire. Nous

interrogeâmes alors le notaire sur l’importance de la somme et sur

l’aspect du personnage. Maître Gémissant nous répondit que c’était un

homme d’âge moyen et plutôt bien, qu’il avait l’air d’un voyageur. Le

nom donné--Dubois était évidemment supposé. La somme était très

importante, quoique évidemment il y avait des sommes encore plus

importantes--il y en avait qui l’étaient moins, sans cesser pour cela

d’être des sommes très importantes... Maître Gémissant ne pouvait

réellement pas dire... Il s’arrêta, gêné, vîmes-nous, par le secret

professionnel, derrière lequel il finit par se retrancher en laissant

percer cette vague inquiétude qui trouble tous ceux qui sont en rapport,

d’une façon quelconque, avec l’homme enfermé, et à laquelle nous-mêmes

n’échappâmes point, lorsque, une heure plus tard, nous fûmes devant la

porte de son appartement.

Un faible espoir d’en apprendre plus long nous conduisit chez le boucher

cité par Maître Gémissant et qui est l’un des plus notables du marché.

Cette visite fut vaine. Le patron, colosse revêche et taciturne se

déclarant lié, lui aussi, par le secret professionnel (?) se refusa à

nous donner le moindre renseignement. «Ne voulant à aucun prix

mécontenter un client avec qui il n’avait que de la satisfaction et qui

pourrait peut-être l’apprendre, on ne sait pas.» Comme nous insistions,

cette brute nous menaça de nous jeter à la figure un paquet d’entrailles

de moutons qu’elle maniait et nous partîmes, concevant bien que ce

commerçant impoli, pas plus qu’aucun fournisseur, ne savait rien sur le

mystérieux personnage.

Chez la fruitière, où nous conduisit le devoir professionnel, nous

apprîmes que, tous les matins, cinquante salades, des fruits et trois

douzaines d’œufs frais étaient portés au cinquième étage du numéro 3,

quai Bois-l’Encre, et que, pour les faire recevoir, le procédé était

celui déjà décrit. On montait à huit heures précises, on soufflait dans

le clairon à travers le petit guichet en haut à gauche; (l’air pour la

fruitière était):

Connais-tu le pays où fleurit l’oranger?...

on poussait la manne chargée à travers le grand guichet en bas, à droite

et on s’en allait. Le pâtissier voulut bien nous déclarer qu’il livrait

tous les matins de la même façon quarante éclairs tant au café qu’au

chocolat et vingt-cinq babas au rhum (!) mais il se refusa avec la

dernière énergie à nous révéler quelle mélodie il devait produire pour

faire entrer ses chargements.

Nous retournâmes alors 3, quai Bois-l’Encre. La concierge consentit à

nous accompagner jusqu’au palier du cinquième étage, bien qu’avec

beaucoup de difficultés et sur notre promesse formelle de ne faire aucun

bruit. Les étages sont de vingt-cinq marches, larges, confortables et

revêtues d’un tapis jaune et rouge retenu par des tringles de cuivre. Au

cinquième étage, au fond et en face, il y a la porte de l’appartement,

laquelle est sombre, faite en cœur de chêne et d’une solidité à toute

épreuve, semble-t-il. Deux guichets y sont découpés, clos de volets

métalliques. L’un est situé à gauche à 1 mètre 30 du sol environ--il

présente la forme d’un carré de 25 centimètres de côté. C’est par là que

passe le clairon. L’autre est découpé dans le battant de droite et va

jusqu’à terre. C’est comme une petite porte, large et haute de deux

pieds, qui s’ouvre dans la grande. C’est par là qu’on ravitaille la

place. Nulle part l’on ne voit de sonnette. Le tout présente un aspect

solide, farouche et résolu bien fait pour inquiéter. Nous y avons collé

notre oreille, mais, évidemment, l’épaisseur est prodigieuse et doit en

plus être matelassée car aucun son ne nous est parvenu. Malgré la

promesse faite à la concierge, nous ne pûmes nous empêcher de heurter

avec notre canne à cet huis si menaçant; mais la concierge, qui nous

surveillait du milieu de l’étage, où elle était prudemment demeurée,

prit peur, entra en courroux de notre audace et dégringola vers les

régions inférieures, en nous enjoignant de la suivre. Obéissant à cette

injonction, nous entrâmes en passant chez M. Méandre, lequel était à son

ministère. La très aimable Mme Méandre nous reçut et voulut bien nous

laisser constater que les racines s’étendant toujours, occupent

maintenant la totalité de la petite pièce sombre qui est, non une

buanderie comme on l’a trop légèrement avancé, mais un cabinet de

débarras. Nous avons pu nous convaincre qu’un jus mousseux et mal

odorant coule maintenant sans trêve du plafond de la salle à manger. Une

bassine a été placée au milieu de la table pour le recevoir, M. Méandre

ne voulant pas se résoudre à désaffecter sa salle à manger, ce qui

semblerait une concession faite à son lâche et en somme inconnu ennemi.

Sur une question de notre part, Mme Méandre a bien voulu nous révéler

toutefois, qu’à l’insu de son mari, elle a supprimé les séances de piano

et que Mlle Adélaïde Méandre étudie maintenant en ville la _Prière d’une

Vierge_. Prenant congé, nous descendîmes jusque sur le quai afin de

reconnaître la position exacte des fenêtres. Celles-ci, malheureusement,

sont munies de larges balcons qu’enguirlandent des plantes grimpantes,

ce qui rend la vue impossible. D’autre part, la rivière empêche de

prendre du champ et les maisons, de l’autre côté de l’eau, sont beaucoup

trop lointaines pour que l’on puisse tenter de leur toit aucune

investigation, même avec une longue-vue.

Comme nous étions le nez en l’air, à considérer ces choses, un homme

barbu et vêtu du tablier de cuir des ouvriers serruriers nous aborda,

sortant de chez un marchand de vin. Il nous frappa sur le ventre, poussa

un rire sardonique et, lançant presque sur nos pieds un jet de salive,

nous cria:

--All est solide, hein, c’te porte? On n’en fait pus comme ça. C’est moi

que je l’a bardée! Et pis y a une grille derrière qu’y faudrait

d’z’éléphants... C’est d’la belle ouvrage... Pour la forcer, c’est

macache!...

Espérant des révélations importantes, nous entraînâmes cet homme chez le

marchand de vin d’où il sortait. Là, appuyé au comptoir et fumant un

puant brûle-gueule, il voulut bien nous laisser comprendre, sous

l’influence d’une douzaine de petits verres d’alcool, qu’il était

serrurier et avait, six ans auparavant, garni de plaques et de barres

d’acier la porte de l’appartement du cinquième qui était vide alors. Il

avait posé une grille derrière et exécuté divers autres travaux.

L’ouvrage avait été grassement payé par le personnage qui louait

l’appartement et qui était, selon son expression: «Un vraiment bath

type, costeau et à la redresse.»

C’est là tout ce que nous pûmes tirer de ce prolétaire ivrogne,

goguenard et familier qui finit par nous pousser dehors en répétant:

«C’est moi que je l’a bardée, et pour la forcer, c’est macache.»

Cet incident fut le dernier de notre enquête.

Telle est, à l’heure actuelle, la situation. Tout commentaire serait

illusoire. Toute récrimination sur l’incurie des autorités serait vaine.

Demain, le mystère sera élucidé. Demain, Maître Cormoran, M. Églantine

et quelques autres personnages que nous ne sommes pas autorisés à

nommer, eu égard aux très hautes situations sociales qu’ils occupent,

pénétreront dans l’appartement mystérieux (il y aura un journaliste,--un

seul--et, sans dire son nom, nous pouvons promettre à nos lecteurs

qu’ils seront renseignés les premiers et d’une façon définitive). Ces

représentants de la civilisation pourront voir l’Homme sauvage, pourront

lui parler, et obtenir de lui les réparations, les explications

auxquelles a droit la société tout entière.

Nous l’espérons, dirons-nous que c’est à peine si nous y croyons... Un

vague péril nous semble émaner de cet appartement énigmatique. On peut

s’attendre, croyons-nous, aux pires résistances. Sera-t-on en présence

d’un maniaque furieux qu’une intrusion rendra frénétique, ou bien d’un

de ces froids et impitoyables lunatiques qui, envahis par l’idée fixe

d’une science ou d’un art, marcheraient sans pâlir à travers les ruines

du monde, les yeux sur leur chimère?... Nous n’osons avoir une opinion,

nous espérons de tout notre cœur que tout se passera bien; mais enfin

contre la force, rien ne peut prévaloir que la force.

Faudra-t-il en venir là?

_Signé_: BARNABÉ CRUCHOT.

* * * * *

Nous avons reproduit cet article d’une façon intégrale, vu son

importance historique et la véracité presque complète des détails qu’il

donne. Tous nos lecteurs en ont certainement déjà eu connaissance lors

de sa publication première, car on peut dire qu’il fut lu par la terre

entière. Le lendemain, les plus importants organes: le _Synoptique_, le

_Cent Bouches_, le _Tonnerre_, le _Palmipède_, etc., la rage dans le

cœur de n’être point les promoteurs de tant d’agitations, publièrent des

éditions spéciales avec photographies de la maison, de la porte, des

racines, de la concierge, etc... Tous leurs efforts furent cependant

vains car le seul journal qui demeura, aux yeux du public, le maître

incontesté et le vrai phare en cette affaire fut l’avisé _Plein Jour_

dont le tirage, du jour au lendemain, monta de cent trente-huit mille à

deux millions neuf cent quarante-sept mille exemplaires.

Le 13 juin, jour où devait être opérée la saisie, à partir du matin il y

eut une foule immense qui se pressa autour de la maison portant le

numéro 3 du quai Bois-l’Encre. Un important service d’ordre dut être

organisé autour de l’immeuble dont la porte, dès la veille, avait été

fermée par prudence.

Peu après deux heures arrivèrent les personnages qui devaient pénétrer

dans l’appartement. Ils étaient huit, savoir: M. Truie, sénateur,

commandeur de la Légion d’honneur, ancien ministre des Travaux publics,

directeur de la Société protectrice des Animaux, et, comme tel,

propriétaire moral de l’immeuble. Ce monsieur était en habit avec sa

cravate de commandeur et tous ses ordres étrangers. M. le docteur

Volière, vice-président du comité d’hygiène (son adjoint, M. Cousse,

malade, s’était fait excuser). Maître Cormoran, huissier, devant

procéder à la saisie et son clerc. Le commissaire de police Églantine,

ceint de son écharpe et accompagné des deux inspecteurs de police

Andréas et Trolay. Le serrurier Panaris enfin, le même qui avait établi

les ferrures de la porte et qu’on avait appelé pour la forcer. Que l’on

ajoute à ce monde officiel le journaliste Barnabé Cruchot qui se

trouvait depuis la veille dans la loge de la concierge et à qui l’on

permit de se joindre au groupe, l’avantageant ainsi fortement sur ses

confrères, lesquels, au nombre de cent cinquante-huit, tant nationaux

qu’étrangers, et après une opiniâtre insistance, ne purent obtenir que

la permission d’occuper l’escalier jusqu’à la dixième marche exclue du

cinquième étage. Ils se vengèrent en photographiant tout le monde. La

dame Armandine Cane, concierge de l’immeuble, put se joindre à ceux qui

entraient, poussée par la curiosité et protégée par M. le commissaire de

police Églantine. L’on remarquera l’absence de M. Méandre, plaignant et

chef de bureau. Ce monsieur n’avait pas voulu prendre part à cette

visite craignant de ne pouvoir contenir la furie d’un homme de son

caractère, mis en présence du «cochon d’en haut», cet ennemi détesté.

Quand le groupe composé d’éléments si divers, occupa, dans son

intégrité, le palier du cinquième étage et que Maître Cormoran s’avança,

un peu verdâtre, et frappa à la porte avec sa canne, il y eut un silence

parfait et une attente angoissée. Mais rien ne répondit. Alors, approcha

M. Églantine, commissaire de police et quand il prononça les mots

solennels: «Au nom de la loi» il y eut un plus parfait silence et une

attente encore plus angoissée. Mais rien ne répondit.

En vain les sommations furent légalement réitérées. Alors M. le

commissaire de police Églantine donna au serrurier Panaris l’ordre

d’avoir à commencer son travail. Cet homme, murmurant entre ses dents:

«Pour la forcer, c’est macache; c’est moi que je l’a bardée!» se mit à

l’ouvrage sans ardeur. Après un labeur inutile et superficiel de trois

quarts d’heure, il déclara nettement et avec une évidente satisfaction

que ni lui ni aucun serrurier n’en viendrait à bout comme ça, avec ses

mains, et qu’à son avis il faudrait «d’z’éléphants, pace qu’il y avait

une grille derrière; et pis, ajouta-t-il non sans fierté, c’est moi que

je l’a bardée et c’est de la belle ouvrage.»

M. Truie, alors, s’avança majestueux et ferme pour parlementer avec ces

battants obstinés. Il fit un discours touchant où il parla des justes

lois et de la mansuétude des juges, de l’horreur de la rébellion et de

l’avantage d’être décoré de la Légion d’honneur, des joies de la

famille, du bonheur d’être libre et bien avec tout le monde. Il fut

éloquent et attendrissant et il y eut des gens qui pleurèrent en

l’écoutant. La porte, elle, ne s’émut pas et ne s’ouvrit pas. M. Truie,

vexé, changea de ton. Il parla de la force du gouvernement soutenu par

une immense majorité, du nombre d’hommes servant dans l’armée active,

des canons et des gendarmes. Il évoqua les cachots et leur paille. Il

discourut sur les bagnes, les chances qu’on avait d’y mourir et la

nécessité de châtiments sévères. Il fut redoutable et impressionnant et

il y eut des gens qui eurent peur. La porte, elle, ne trembla pas et ne

s’ouvrit pas.

--C’est bien, dit alors M. Truie avec une immense dignité, j’étais venu

espérant que mon autorité influerait sur une résistance insensée. Je

vois qu’il n’en est rien. En moi s’éteint toute indulgence et ne reste

que l’homme public qui doit faire respecter la loi. Je ne faillirai pas

à ce devoir. Puisque, aujourd’hui, non préparés à une si inconcevable

résistance, nous manquons des moyens nécessaires pour la vaincre, et que

l’heure s’avance, nous allons nous retirer. Demain nous reviendrons, et

nous entrerons.

Alors la porte s’ouvrit.

Elle s’ouvrit à demi, très silencieusement, du battant de droite, et par

son étroit bâillement on ne put qu’apercevoir une profonde ténèbre.

Le battant résista à une vigoureuse poussée qui voulait l’ouvrir

davantage.

Il y eut une hésitation, c’était à qui n’entrerait pas. Cependant un

reporter du journal anglais le _Télégraphe sans fil_, ayant crié de

l’escalier qu’il s’offrait à entrer immédiatement et tout seul, le

mouvement en avant se dessina.

Il était alors exactement quatre heures vingt huit minutes. Au dehors il

faisait beau temps et les oiseaux chantaient.

Pénétra d’abord l’inspecteur de police Andréas, puis le commissaire

Églantine, ensuite M. Volière, ensuite le journaliste Barnabé Cruchot

précédant M. Truie et la concierge que suivaient Panaris, et,

modestement huitième et dernier, l’huissier Cormoran. Le clerc, pris

d’un mal subit, avait dû regagner précipitamment les régions basses de

l’immeuble. L’inspecteur Trolay fut laissé à la garde de la porte, de

l’escalier et des journalistes, avec quatorze gardiens de la paix sous

ses ordres pour barrer les marches.

Ainsi donc, la troupe entra, et l’inspecteur Trolay resta sur le palier

devant la porte; mais la porte soudain, presque sur son nez, se ferma

avec un haut vacarme, et l’on ne vit plus ceux qui étaient entrés.

Aucune clameur ne fut entendue, aucun mouvement ne se produisit, aucune

réponse ne fut faite aux coups, d’abord timides, ensuite furieux, que

l’inspecteur de police Trolay, avec le temps, prit sur lui de faire

frapper par deux vigoureux gardiens de la paix à l’aide du pommeau de

leurs armes.

L’on ne vit ni n’entendit rien, mais ceux qui étaient entrés ne

ressortirent plus et la porte demeura close.

Ce groupe de citoyens si divers s’abolit ainsi, depuis le ministre

jusqu’au serrurier, et n’exista plus pour la vie extérieure.

Ceux qui assistèrent à cette disparition, lorsqu’ils la comprirent

définitive, connurent une angoisse étrange et discernèrent que quelque

chose était changé et que des temps nouveaux se levaient sur le monde

puisque étaient possibles de tels phénomènes.

Enfin, des journalistes, secouant la torpeur qui les maintenait,

stupides, les yeux sur la porte, descendirent pour porter la nouvelle

parmi la foule et parmi le monde.

D’autres restèrent et bivouaquèrent sur les marches. L’inspecteur de

police Trolay envoya un gardien de la paix prévenir M. le préfet de

police et lui-même demeura à garder la porte et à empêcher de monter les

journalistes qui n’en avaient pas envie, car il connaissait son devoir.

* * * * *

L'homme sauvage et Julius Pingouin · 第 6 / 30 题