Sur ce _Primauguet_, mon cher Yves était sans reproche, comme il nous
l'avait promis. Les officiers le traitaient avec des égards un peu
particuliers à cause de sa tenue, de sa manière d'être, qui n'étaient
déjà plus celles de tous les autres. Et il restait, malgré tout, au
premier rang de cette rude bande dont le maître d'équipage disait avec
orgueil:
«Ça, c'est moitié requin; ça n'a pas peur.»
Il avait repris son habitude d'autrefois d'arriver le soir, à petits pas
de chat, dans ma chambre, aux heures où je la lui abandonnais. Il
s'installait à lire mes livres ou mes papiers, sachant bien qu'il avait
permission de tout regarder; il apprenait à comprendre les cartes
marines, s'amusait à y marquer des points et à y mesurer des distances.
Très souvent, il écrivait à sa femme, et il arrivait que ses petites
lettres, interrompues par la manoeuvre, restaient à courir parmi les
miennes. J'en trouvai une un jour qui était destinée sans doute à partir
sous double enveloppe, et sur laquelle il avait mis cette adresse drôle:
À Madame Marie Kermadec,
Chez ses parents, à Trémeulé en Toulven, pays de Bretagne,
commune des loups, paroisse des écureuils, à droite,
sous le plus gros chêne.
On avait peine à se représenter ce grand Yves écrivant de ces choses de
petit enfant.
C'était sa première longue absence depuis son mariage. De loin, il se
mettait à songer beaucoup à cette jeune femme qui avait déjà tant
souffert par lui, et qui l'avait tant aimé; maintenant elle lui
apparaissait, au fond de ce lointain, sous un aspect nouveau.