Ces mers où se tenait le _Primauguet_ étaient presque toujours du même
bleu de lapis; c'était la région des alizés et du beau temps qui ne
finit pas.
Quelquefois, pour aller d'un groupe d'îles à un autre, il nous fallait
franchir l'équateur, passer par les grandes immobilités, les splendeurs
mornes.
Et, après, quand l'alizé vivifiant reprenait dans un hémisphère ou dans
l'autre, quand le _Primauguet_ réveillé se remettait à courir, alors on
sentait mieux, par contraste, le charme d'aller vite, le charme d'être
sur cette grande chose inclinée, frémissante, qui semblait vivre et qui
vous obéissait, alerte et souple, en filant toujours.
Quand nous courions vers l'est, c'était au plus près du vent, dans ces
régions d'alizés; alors le _Primauguet_ se lançait contre les lames
régulières et moutonnées des tropiques pendant des jours entiers, sans
se lasser, avec les mêmes petits trémoussements joyeux de poisson qui
s'amuse. Ensuite, quand nous revenions sur nos pas, vent arrière, tout
couverts de voiles, déployant toute notre large envergure blanche, notre
marche, toujours aussi rapide, devenait si facile, si glissante, que
nous ne nous sentions plus filer; nous étions comme soulevés par une
espèce de vol, et notre allure était comme un planement d'oiseau.
Pour les matelots, les jours continuaient à se ressembler beaucoup.
Chaque matin, c'était d'abord un délire de propreté qui les prenait dès
le branle-bas. À peine réveillés, on les voyait sauter, courir pour
commencer au plus vite le grand lavage. Tout nus, avec un bonnet à
pompon, ou bien habillés d'un _tricot de combat_ (qui est une petite
pièce tricotée pour le cou, à peu près comme une bavette de nouveau-né),
ils se dépêchaient de tout inonder. Des jets de pompe, des seaux d'eau
lancés à tour de bras. Ils se dépêchaient, s'en jetant dans les jambes,
dans le dos, tout éclaboussés, tout ruisselants, chavirant tout pour
tout laver; ensuite, usant le pont, déjà très blanc, avec du sable, des
frottes, des grattes, pour le blanchir encore.
On les interrompait pour les envoyer sur les vergues faire quelque
manoeuvre du matin, larguer le ris de chasse ou rectifier la voilure;
alors ils se vêtaient à la hâte, par convenance, avant de monter, et
exécutaient vite cette manoeuvre commandée, pressés de revenir en bas
s'amuser dans l'eau.
À ce métier, les bras se faisaient forts et les poitrines bombées; il
arrivait même que les pieds, par habitude de grimper nus, devenaient un
peu prenants, comme ceux des singes.
Vers huit heures, ce lavage devait finir, à un certain roulement de
tambour. Alors, pendant que l'ardent soleil séchait très vite toutes ces
choses qu'ils avaient mouillées, eux commençaient à fourbir; les
cuivres, les ferrures, même les simples boucles, devaient briller clair
comme des miroirs. Chacun se mettait à la petite poulie, au petit objet,
dont la toilette lui était particulièrement confiée, et le polissait
avec sollicitude, se reculant de temps en temps d'un air entendu pour
voir si ça reluisait, si ça faisait bien. Et, autour de ces grands
enfants, le monde, c'était toujours et toujours le cercle bleu,
l'inexorable cercle bleu, la solitude resplendissante, profonde, qui ne
finissait pas, où rien ne changeait et où rien ne passait.
Rien ne passait que les bandes étourdies des poissons-volants aux
allures de flèche, si rapides qu'on n'apercevait que des luisants
d'ailes, et c'était tout. Il y en avait de plusieurs sortes: d'abord les
gros, qui étaient couleur d'acier bleui, et puis de plus petits et de
plus rares qui semblaient avoir des nuances de mauve et de pivoine; on
était surpris par leur vol rose, et, quand on voulait les regarder,
c'était trop tard; un petit coin de l'eau crépitait encore et étincelait
de soleil comme sous une grêle de balles; c'était là qu'ils avaient fait
leur plongeon, mais ils n'y étaient plus.
Quelquefois une frégate--grand oiseau mystérieux qui est toujours
seul--traversait à une excessive hauteur les espaces de l'air, filant
droit avec ses ailes minces et sa queue en ciseaux, se hâtant comme si
elle avait un but. Alors les matelots se montraient le voyageur étrange,
le suivaient des yeux tant qu'il restait visible, et son passage était
consigné sur le journal du bord.
Mais des navires, jamais; elles sont trop grandes, ces mers australes;
on ne s'y rencontre pas.
Une fois, on avait trouvé une petite île océanienne entourée d'une
blanche ceinture de corail. Des femmes qui habitaient là s'étaient
approchées dans des pirogues, et le commandant les avait laissées monter
à bord, devinant pourquoi elles étaient venues. Elles avaient toutes des
tailles admirables, des yeux très sauvages à peine ouverts entre des
cils trop lourds; des dents très blanches, que leur rire montrait
jusqu'au fond. Sur leur peau, couleur de cuivre rouge, des tatouages
très compliqués ressemblaient à des réseaux de dentelles bleues.
Leur passage avait rompu pour un jour cette continence que les matelots
gardaient. Et puis l'île, à peine entrevue, s'était enfuie avec sa plage
blanche et ses palmes vertes, toute petite au milieu du grand désert des
eaux, et on n'y avait plus pensé.
On ne s'ennuyait pas du tout à bord. Les journées étaient très
suffisamment remplies par des travaux ou des distractions.
À certaines heures, à certains jours fixés d'avance, par le _tableau du
service à la mer_, on permettait aux matelots d'ouvrir les sacs de toile
où leurs trousseaux étaient renfermés (cela s'appelait: _aller aux
sacs_). Alors ils étalaient toutes leurs petites affaires, qui étaient
pliées là dedans avec un soin comique et le pont du _Primauguet_
ressemblait tout à coup à un bazar. Ils ouvraient leurs boîtes à coudre,
disposaient des petites pièces très artistement taillées pour réparer
leurs vêtements, que le jeu continuel et la force des muscles usaient
vite; il y avait des marins qui se mettaient nus pour raccommoder
gravement leur chemise; d'autres, qui repassaient leurs grands cols par
des procédés extraordinaires (en se tenant longtemps assis dessus);
d'autres, qui prenaient dans leur boîte à écrire de pauvres petits
papiers jaunis, fanés, portant les timbres de différents recoins perdus
du pays breton ou du pays basque, et se mettaient à lire: c'étaient des
lettres des mères, des soeurs, des fiancées, qui habitaient dans les
villages de là-bas.
Et ensuite, à un coup de sifflet roulé, très spécial, qui signifiait:
«Ramassez les sacs!» tout cela disparaissait comme par enchantement,
replié, resserré, redescendu à fond de cale, dans les casiers numérotés
que les terribles sergents d'armes venaient fermer avec des chaînettes
de fer.
En les regardant, on aurait pu se tromper à leurs airs patients et
sages, si on ne les eût pas mieux connus; en les voyant si absorbés dans
ces occupations de petites filles, dans ces déballages de poupées,
impossible de s'imaginer de quoi ces mêmes jeunes hommes pouvaient
redevenir capables une fois lâchés sur terre.
Il n'y avait qu'une heure de mélancolie inévitable, c'était quand la
prière du soir venait d'être dite, quand les signes de croix des Bretons
venaient de finir et que le soleil était couché; à cette heure-là,
assurément, beaucoup d'entre eux songeaient au pays.
Même dans ces régions d'admirable lumière, il y a toujours cette heure
indécise entre le jour et la nuit, qui est triste. On voyait à cet
instant-là des têtes de matelots se tourner involontairement vers cette
dernière bande de lumière qui persistait du côté du couchant, très bas,
à toucher la ligne des eaux.
Une bande nuancée toujours: sur l'horizon, c'était d'abord du rouge
sombre, un peu d'orangé au-dessus, un peu de vert pâle, une traînée de
phosphore, et puis cela se fondait en montant avec les gris éteints,
avec les nuances d'ombre et d'obscurité. De derniers reflets d'un jaune
triste restaient sur la mer, qui luisait encore çà et là avant de
prendre ses tons neutres de la nuit; ce dernier regard oblique du jour,
jeté sur les profondeurs désertes, avait quelque chose d'un peu
sinistre, et on s'inquiétait malgré soi de l'immensité des eaux. C'était
l'heure des révoltes intimes et des serrements de coeur. C'était
l'heure où les matelots avaient la notion vague que leur vie était
étrange et contre nature, où ils songeaient à leur jeunesse séquestrée
et perdue. Quelque lointaine image de femme passait devant leurs yeux,
entourée d'un charme alanguissant, d'une douceur délicieuse. Ou bien ils
faisaient, avec un trouble subit de leurs sens, le rêve de quelque fête
insensée de luxure et d'alcool pour se rattraper et s'étourdir, la
prochaine fois qu'on les déchaînerait à terre....
Mais, après, venait la vraie nuit, tiède, pleine d'étoiles, et
l'impression passagère était oubliée; les matelots venaient tous
s'asseoir ou s'étendre à l'avant du navire et commençaient à chanter.
Il y avait des gabiers qui savaient de longues chansons très jolies,
dont les refrains se reprenaient en choeur. Les voix étaient belles et
vibrantes dans les silences sonores de ces nuits.
Il y avait aussi un vieux maître qui contait toujours à un petit cercle
attentif d'interminables histoires; c'étaient des aventures très
certainement arrivées autrefois à de beaux gabiers, que des princesses
amoureuses avaient emmenés dans des châteaux.
Il courait toujours, le _Primauguet_, traçant derrière lui, dans
l'obscurité, une vague traînée blanche qui s'effaçait à mesure, comme
une queue de météore. Il courait toutes les nuits, sans se reposer ni
dormir; seulement ses grandes ailes perdaient le soir leur blancheur de
goéland, et, sur les lueurs diffuses du ciel, on les voyait tout à coup
découper, en ombres chinoises, des pointes et des échancrures de
chauve-souris.
Mais il avait beau courir, il était toujours au milieu du même grand
cercle qui semblait éternellement se reformer, s'étendre et le suivre.
Quelquefois ce cercle était noir et dessinait nettement partout sa ligne
inexorable qui s'arrêtait aux premières étoiles du ciel, ou bien
l'immense contour était adouci par des vapeurs qui fondaient tout
ensemble; alors on se figurait courir dans une espèce de globe d'un bleu
gris, très étoilé, dont on s'étonnait de ne jamais rencontrer les parois
fuyantes.
L'étendue était remplie des bruits légers de l'eau, l'étendue était
toujours bruissante à l'infini, mais d'une manière contenue et presque
silencieuse; elle rendait un son puissant et insaisissable, comme ferait
un orchestre de milliers de cordes que les archets frôleraient à peine
et avec grand mystère.
Par instants, les étoiles australes se mettaient à briller d'éclats très
surprenants; les grandes nébuleuses étincelaient comme une poussière de
nacre, toutes les teintes de la nuit semblaient s'éclairer, par
transparence, de lumières étranges, on se serait cru à ces moments des
féeries où tout s'illumine pour quelque immense apothéose; et on se
disait: pourquoi est-ce que les choses resplendissent de cette manière,
qu'est-ce qui va se passer, qu'est-ce qu'il y a?... Eh! Bien non, il n'y
avait rien, jamais; c'était simplement la région des tropiques qui était
ainsi. Il n'y avait rien que les mers désertes, et toujours l'étendue
circulaire, absolument vide....
Ces nuits étaient bien d'exquises nuits d'été, douces, douces, plus que
nos plus douces nuits de juin. Et elles troublaient un peu tous ces
hommes dont les aînés n'avaient pas trente ans....
Ces obscurités tièdes apportaient des idées d'amour dont on n'aurait pas
voulu. On se voyait près de s'amollir encore dans des rêves troublants;
on sentait le besoin d'ouvrir ses bras à quelque forme humaine très
désirée, de l'étreindre avec une tendresse fraîche et rude, infinie.
Mais non, personne, rien.... Il fallait se raidir, rester seul, se
retourner sur les planches dures de ce pont de bois, puis penser à autre
chose, se remettre à chanter.... Et alors les belles chansons, gaies ou
tristes, vibraient plus fort, dans le vide de la mer.
Pourtant, on était bien sur ce gaillard d'avant pendant ces veillées du
large; on y recevait en pleine poitrine les souffles frais de la nuit,
les brises vierges qui n'avaient jamais passé sur terre, qui
n'apportaient aucun effluve vivant, qui n'avaient aucune senteur. Quand
on était étendu là, on perdait peu à peu la notion de tout, excepté de
la vitesse, qui est toujours une chose amusante, même quand on n'a pas
de but et qu'on ne sait pas où l'on va.
Ils n'avaient pas de but, les matelots, et ils ne savaient pas où ils
allaient. À quoi bon d'ailleurs, puisqu'on ne leur permettait nulle part
de mettre les pieds sur terre? Ils ignoraient la direction de cette
course rapide et l'infinie profondeur des solitudes où ils étaient; mais
cela les amusait d'aller droit devant eux, dans l'obscurité bleuâtre,
très vite, et de se sentir filer. En chantant leurs chansons du soir,
ils regardaient ce beaupré, toujours lancé en avant, avec ses deux
petites cornes et sa tournure d'arbalète tendue, qui sautillait sur la
mer, qui effleurait l'eau bruissante à la façon très légère d'un
poisson-volant.