Le soir de l'immersion de Barazère, Yves avait amené son ami Jean
Barrada dans ma chambre avec lui. Ils restaient maintenant les derniers
de toute l'ancienne bande: Kerboul, Le Hello, dormaient depuis longtemps
au fond de la mer, descendus, eux aussi, en pleine jeunesse; les autres,
partis pour naviguer au commerce, ou rentrés dans leurs villages; tous
dispersés.
C'étaient de très anciens amis, Yves et ce Barrada. À terre, quand ils
étaient réunis, ils ne faisait pas bon se mettre en travers de leurs
fantaisies.
Je les vois encore tous deux assis devant moi, de moitié sur la même
chaise à cause de l'exiguïté du logis, se tenant d'une main par habitude
de _rouler_, et me regardant avec leurs yeux attentifs. C'est que
j'essayais de leur démontrer ce soir-là que _les hommes ce n'était pas
comme les bêtes_, de leur parler du mystérieux après.... Et eux, ayant
cette mort toute fraîche dans la mémoire, m'écoutaient surpris,
captivés, au milieu de cette tranquillité très particulière des soirs où
la mer se calme, tranquillité qui prédispose à comprendre
l'incompréhensible.
Vieux raisonnements ressassés d'école que je leur développais et qui
pouvaient impressionner encore leurs têtes jeunes.... C'était peut-être
très bête, ce cours d'immortalité; mais cela ne leur faisait aucun mal,
au contraire.