Le capitaine me reçoit à la coupée, en tenue assez correcte de Yankee;
la _chola_, transformée, porte une robe en soie rose, avec un collier
magnifique en perles des îles Pomotou; j'admire combien elle est belle
et combien sa taille est parfaite.
Nous voici dans le logis aux étonnantes murailles bardées de fer. Il y
fait sombre et lourd; mais, par les petites fenêtres épaisses, on voit
resplendir des choses qui semblent enchantées: une mer d'un bleu laiteux
et d'un poli de turquoise, une île lointaine, d'un violet rose d'iris,
et de tout petits nuages orangés flottant dans un profond ciel d'or
vert.
Après, quand on a détourné ses yeux de ces petites fenêtres ouvertes,
de ces contemplations de lumière, on retrouve plus étrange le logis bas,
irrégulier sous ses énormes solives, avec son arsenal de revolvers, de
coups-de-poing, de lanières et de fouets.
On mange à ce dîner des conserves de San-Francisco, des fruits exquis de
l'île Tonga-Tabou, des _aiguilles_, qui sont de petits poissons fins des
mers chaudes; on boit des vins de France, du _pisco_ péruvien et des
liqueurs anglaises.
Le Chinois qui nous sert en robe de soie d'un violet d'évêque, et porte
des souliers à hautes semelles de papier. La _chola_ chante une
_zamacuéca_ du Chili, en pinçant sur sa _diguhela_ une sorte
d'accompagnement qui semble le dandinement monotone d'une mule au trot.
Les portes de la forteresse sont grandes ouvertes. Grâce à la présence
de mes seize hommes armés, règnent une sécurité, une intimité paisible,
qui sont vraiment fort touchantes.
À l'avant, les hommes du _Primauguet_ boivent et chantent avec les
baleiniers. C'est fête partout. Et je vois de loin Yves et Goulven, qui
ne boivent pas, eux, mais qui font les cent pas en causant. Goulven, le
plus grand, a passé son bras sur les épaules de son frère, qui le tient,
lui, autour de la taille; isolés tous deux au milieu des autres, ils se
promènent en se parlant à voix basse.
Les verres se vident partout dans des toasts bizarres. Le capitaine, qui
d'abord ressemblait à la statue impassible d'un dieu marin ou d'un
fleuve, s'anime, rit d'un rire puissant qui fait trembler tout son
corps; sa bouche s'ouvre comme celle d'un cétacé, et le voilà qui dit en
anglais des choses étranges, qui s'oublie avec moi dans des confidences
à le faire pendre; la conversation tourne en douce causerie de
pirate....
La _chola_ rentrée dans sa cabine, on fait venir un matelot tatoué,
qu'on déshabille au dessert. C'est pour me montrer ce tatouage, qui
représente une chasse au renard.
Cela part du cou: des cavaliers, des chiens, qui galopent, descendent en
spirale autour du torse.--Vous ne voyez pas encore le renard? Me demanda
le capitaine avec son plus joyeux rire.
Cela va être si drôle, paraît-il, la découverte de ce renard, qu'il en
est pâmé d'avance. Et il fait tourner l'homme, déjà ivre, plusieurs fois
sur lui-même pour suivre cette chasse qui descend toujours. Aux environs
des reins, cela se corse, et on prévoit que cela va finir.
«Eh! le voilà, le renard!» crie le capitaine à tête de fleuve, au comble
de sa gaieté de sauvage, en se renversant, pâmé d'aise et de rire.
La bête poursuivie se remisait dans son terrier; on n'en voyait que la
moitié. Et c'était la grande surprise finale. On invita ce matelot à
toaster avec nous, pour sa peine de s'être fait voir.
Il était temps d'aller prendre sur le pont un peu d'air pur, l'air frais
et délicieux du soir. La mer, toujours aussi immobile et lourde, luisait
au loin, reflétait de dernières lueurs du côté de l'ouest. Maintenant
les hommes dansaient, au son d'une flûte qui jouait un air de gigue.
En dansant, les baleiniers nous jetaient de côté des regards de chats,
moitié timidité curieuse, moitié dédain farouche. Ils avaient de ces
jeux de physionomie que les coureurs de mer ont gardés de l'homme
primitif; des gestes drôles à propos de tout, une mimique excessive,
comme les animaux à l'état libre. Tantôt ils se renversaient en arrière,
tout cambrés; tantôt, à force de souplesse naturelle et par habitude de
ruse, ils s'écrasaient, en enflant le dos, comme font les grands félins
quand ils marchent à la lumière du jour. Et ils tournaient tous, au son
de la petite musique flûtée, du petit turlututu sautillant et enfantin;
très sérieux, faisant les beaux danseurs, avec des poses gracieuses de
bras et des ronds de jambes.
Mais Yves et Goulven se promenaient toujours enlacés. Ils se hâtaient
pour tout ce qu'ils avaient encore à se dire, ils pressaient leur
entretien dernier et suprême, comprenant que j'allais partir. Ils
s'étaient vus une fois, quinze ans auparavant, alors qu'Yves était petit
encore, pendant cette journée que Goulven était venu passer à
Plouherzel, en se cachant comme un banni. Et sans doute ils ne se
retrouveraient jamais plus.
On vit tout à coup de ces danseurs qui se tenaient par la taille, se
jeter à terre, toujours serrés l'un à l'autre, et puis se débattre,
râler, pris d'une rage subite; ils cherchaient à s'enfoncer leur couteau
dans la poitrine, et le sang faisait déjà sur les planches ses marques
rouges.
Le capitaine à tête de fleuve les sépara en les cinglant tous deux avec
une lanière en cuir d'hippopotame.
«_No matter,_ dit-il; _they are drunk!_» (ce n'est rien, ils sont
ivres!)
Il était temps de partir. Goulven et Yves s'embrassèrent, et je vis que
Goulven pleurait.
Comme nous revenions sur la mer tranquille, les premières étoiles
australes s'allumant en haut, Yves me parlait de son frère:
«Il n'est pas trop heureux. Pourtant il ne gagne pas mal d'argent, et il
a une petite maison en Californie, où il espère revenir. Mais voilà,
c'est le mal du pays qui le tue.»
...Ce capitaine m'avait juré de venir le lendemain avec sa _chola_ dîner
à mon bord. Mais, pendant la nuit, le baleinier prit le large,
s'évanouit dans l'immensité vide; nous ne le vîmes plus.