«Vous êtes venue toucher votre _délègue_ aussi, Madame Quémeneur?
--Et vous aussi donc, Madame Kerdoncuff?
--Où est-ce qu'il navigue aussi, votre mari, Madame Quémeneur?
--En Chine, Madame Kerdoncuff, dessus le _Kerguelen_.
--Et le mien aussi donc, Madame Quémeneur; il navigue là-bas, dessus la
_Vénus_.»
C'est dans la rue des Voûtes, à Brest, sous la pluie fine, que cela se
chante à deux voix fausses, dans des tonalités surprenantes.
Cette rue des Voûtes est toute pleine de femmes qui attendent là depuis
le matin, à la porte d'une laide bâtisse en granit: la _Caisse des gens
de mer_. Femmes de Brest, que la pluie ne rebute plus, elles causent
aigrement les pieds dans l'eau, pressées contre les murs de la ruelle
triste, sous le brouillard gris.
C'est le premier jour du trimestre. Elles font queue pour être payées,
et il était temps! L'argent manquait dans tous ces logis noirs de la
grande ville.
Femmes dont les maris naviguent au loin, elles vont toucher leur
_délègue_ (lisez: délégation), la solde que ces marins leur abandonnent.
Après, elles iront la boire. Il y a, en face, un cabaret qui est venu
s'établir là tout exprès. C'est: _À la mère de famille_, chez Madame
Pétavin. Dans Brest, on l'appelle: _le cabaret de la délègue_. Madame
Quémeneur, le visage plat comme un carlin, les mâchoires massives, le
ventre en avant, porte un waterproof et un bonnet de tulle noir avec des
coques bleues.
Madame Kerdoncuff, malsaine, verdâtre, un aspect de mouche à viande,
montre une figure chafouine sous un chapeau orné de deux roses avec leur
feuillage.
À mesure que l'heure approche, la foule des ivrognesses augmente. La
caisse est assiégée, il y a des contestations aux portes. Le guichet va
s'ouvrir.
Et Marie, la femme d'Yves, est là aussi, dans cette promiscuité immonde,
tenant le petit Pierre par la main. Un peu timide, se sentant triste,
ayant une vague frayeur de toutes ces femmes, elle laisse passer les
plus pressées, et se tient contre le mur, du côté où la pluie ne donne
pas.
«Entrez donc, ma petite dame, au lieu de faire mouiller comme cela ce
joli petit garçon.»
C'est Madame Pétavin qui vient d'apparaître sur sa porte, très
souriante:
«Faut-il vous servir quelque chose? Un peu de doux?
--Oh! Merci, madame, je ne bois pas», répond Marie, qui, voyant le
cabaret encore vide, est entrée tout de même, de peur de faire enrhumer
son petit Pierre. «Mais si je vous gêne, madame...»
Assurément non, elle ne gênait pas du tout Madame Pétavin, qui avait
l'âme bonne et qui la fit asseoir.
Voici Madame Quémeneur et Madame Kerdoncuff, les premières payées, qui
entrent, ferment leur parapluie, et prennent place.
«Madame! Madame! Mettez un _quart_ dans deux verres aussi donc!»
Inutile de dire un quart de quoi: c'est d'eau-de-vie très raide qu'il
s'agit.
Ces dames causent:
«Et alors, qu'est-ce qu'il fait votre mari sur le _Kerguelen_, Madame
Quémeneur?
--Il est chef d'hune, Madame Kerdoncuff.
--Et le mien aussi donc, il est chef d'hune, Madame Quémeneur! Eh! Les
femmes de chef peuvent bien trinquer ensemble.... Alors, à la vôtre,
Victoire-Yvonne!»
Ces dames s'appellent déjà par leur petit nom. Les verres se vident.
Marie tourne vers elles son regard clair, les dévisageant tout à coup
avec une grande curiosité, comme on fait pour les bêtes de ménagerie. Et
puis elle a envie de s'en aller. Mais, dans la rue, la pluie tombe fort,
et, devant la porte de la caisse, il y a encore bien du monde.
«À la vôtre, Victoire-Yvonne!
--À la vôtre, Françoise!»
Allons, le litre y passera.
Ces dames se racontent leurs petites affaires: C'est dur tout de même
pour joindre les deux bouts! Mais tant pis! Le boulanger, lui, d'abord,
pourra bien attendre le trimestre prochain. Le boucher, eh bien, on lui
donnera un acompte. Aujourd'hui, un jour de paye, comment ne pas
s'égayer un peu?
«Moi encore», dit Madame Kerdoncuff, avec un sourire de coquetterie
plein de sous-entendus, «je ne suis pas trop malheureuse, parce que,
voyez-vous, j'ai un _vétéran_ que je loge en garni, qui est
quartier-maître dans le port.»
C'est compris. Même sourire sur le visage de Madame Quémeneur.
«C'est comme moi, j'ai un fourrier... À la tienne, Françoise! (Ces dames
se tutoient.) Il est polisson, mon fourrier, si tu savais!...»
Et le chapitre des confidences intimes est ouvert.
Marie Kermadec se lève. A-t-elle bien entendu? Beaucoup de ces mots lui
sont inconnus, assurément, mais le sens en est transparent et le geste
vient à l'appui. Est-ce qu'il y a vraiment des femmes qui peuvent dire
des choses pareilles? Et elle sort, sans se retourner, sans dire merci,
rouge, sentant tout le sang qui lui est monté aux joues.
«As-tu vu celle-là, la mouche qui l'a piquée?
--Dame, vous savez, c'est de la campagne; ça porte encore la coiffe de
Bannalec, ça n'a pas d'usage.
--À la tienne, Victoire-Yvonne!»
Le cabaret se remplit. À la porte, les parapluies se ferment, les vieux
waterproofs se secouent; toutes ces dames entrent, les litres circulent.
Et, au logis, il y a des petits qui piaulent avec des voix de chacal en
détresse; des enfants hâves qui crient le froid ou la faim.--Tant pis, à
la tienne, Françoise, c'est jour de paye!
...Quand Marie fut dehors, elle aperçut un groupe de femmes en grande
coiffe qui étaient restées à l'écart pour laisser passer la presse des
effrontées; vite elle vint prendre place parmi elles afin de se
retrouver en honnête compagnie. Il y avait là de bonnes vieilles mères
des villages qui étaient venues pour toucher la délégation de leurs
enfants, et qui se tenaient sous leur parapluie de coton, avec de ces
figures dignes, pincées, que se font les paysannes à la ville.
En attendant son tour, elle lia connaissance avec une vieille de
Kermézeau qui lui conta l'histoire de son fils, un canonnier de
l'_Astrée_. Il paraît que, dans sa première jeunesse, il avait fait des
tours comme Yves, et puis il était devenu tout à fait rangé en prenant
de l'âge; il ne fallait jamais désespérer des marins....
C'est égal, dans son indignation contre ces femmes de Brest, Marie
venait de prendre un grand parti: s'en retourner à Toulven, coûte que
coûte, et dès demain si c'était possible.
Aussitôt rentrée au logis, elle se mit à écrire une longue lettre à Yves
pour lui motiver sa décision. Il est vrai, le loyer de Recouvrance
courrait encore pendant trois mois et la petite maison de Toulven ne
serait pas finie de longtemps; mais elle rattraperait tout cela à force
de travail et d'économie; elle se mettrait à repasser _pour le monde_, à
tuyauter les grandes collerettes du pays, un ouvrage difficile, qu'elle
savait parfaitement réussir au moyen d'un jeu de roseaux très fins.
Ensuite elle raconta dans sa lettre toutes les nouvelles choses que
petit Pierre savait dire et faire; elle y mit, en termes très naïfs, sa
grande tendresse pour l'absent; elle y attacha une mèche de cheveux,
coupés sur une certaine petite tête brune très remuante; et puis enferma
la tout dans une enveloppe de papier mince et écrivit dessus:
À Monsieur Kermadec, Yves,
chef d'hune à bord du _Primauguet_ dans les mers du sud,
aux soins du consul de France à Panama,
pour envoyer à la suite du navire.
Pauvre petite lettre! Qui sait? Elle arrivera peut-être. Ça n'est pas
impossible, ça s'est vu. Dans cinq mois, dans dix mois, toute salie et
couverte de cachets américains; elle arrivera peut-être fidèlement, pour
porter à Yves l'amour profond de sa femme et les cheveux bruns de son
fils.