Moi aussi, à minuit, quand j'eus fini mon quart et vu descendre Yves, je
rentrai dans ma chambre pour essayer de dormir. Après tout, cela ne nous
regardait plus ni l'un ni l'autre, le sort du navire; nous avions fourni
notre temps de veille et de travail. Nous pouvions nous coucher
maintenant avec cette insouciance absolue qu'on a sur mer lorsque les
heures de service sont finies.
Dans ma chambre à moi, qui était sur le pont, l'air ne manquait pas,--au
contraire. Par les vitres brisées, toutes les rafales et la pluie
furieuse pouvaient entrer; les rideaux se tordaient en spirales et
montaient au plafond avec des bruits d'ailes.
Comme Yves, je suspendis mes vêtements mouillés. L'eau ruisselait sur ma
poitrine.
On n'était guère bien dans ma couchette, j'y fus vite endormi pourtant,
par excès de fatigue. Roulé, secoué, à demi chaviré, je me sentais m'en
aller de droite et de gauche, et ma tête se heurtait sur le bois,
douloureusement. J'avais conscience de tout cela dans mon sommeil, mais
je dormais. Je dormais et je rêvais d'Yves.--De l'avoir vu tomber, dans
le jour, cela m'avait laissé une espèce d'inquiétude et comme la notion
vague d'avoir été frôlé de près par une chose sinistre.
Je rêvais que j'étais couché dans un hamac, comme autrefois au temps de
mes premières années de mer. Le hamac d'Yves était près du mien. Nous
étions balancés terriblement, et le sien se décrochait. Au-dessous de
nous, il y avait une agitation confuse de quelque chose de noir qui
devait être l'eau profonde,--et lui, allait tomber là-dedans. Alors je
cherchais à le retenir avec mes mains, qui n'avaient plus de force, qui
étaient molles comme dans les rêves. J'essayais de le prendre à
bras-le-corps, de nouer mes mains autour de sa poitrine, me rappelant
que sa mère me l'avait confié; et je comprenais avec angoisse que je ne
le pouvais pas, que je n'en étais plus capable; il allait m'échapper et
disparaître dans tout ce noir mouvant qui bruissait au-dessous de
nous.... Et puis ce qui me faisait peur, c'est qu'il ne se réveillait
pas et qu'il était glacé, d'un froid qui me pénétrait, moi aussi,
jusqu'à la moelle des os; même, la toile de son hamac était devenue
rigide comme la gaine d'une momie....
Et je sentais dans ma tête les vraies secousses, la vraie douleur de
tous ces chocs, je mêlais ce réel avec l'imaginaire de mon rêve, comme
il arrive dans les états d'extrême fatigue, et alors la vision sinistre
en prenait d'autant plus d'intensité et de vie....
Ensuite, je perdis conscience de tout, même du mouvement et du bruit, et
ce fut alors seulement que le repos commença....
...Quand je me réveillai, c'était le matin. La première lumière était de
cette couleur jaune qui est particulière aux levers du soleil les jours
de tempête et on entendait toujours le même grand bruit.
Yves venait d'entr'ouvrir ma porte et me regardait. Il était arc-bouté
dans l'ouverture, se tenant d'une main, penchant son torse en avant et
en arrière, suivant les besoins de l'instant, pour conserver son
équilibre. Il avait repris ses pauvres vêtements mouillés, et il était
tout couvert du sel de la mer, qui s'était déposé dans ses cheveux, dans
sa barbe comme une poussière blanche.
Il souriait, l'air tranquille et très doux.
«J'avais envie de vous voir, dit-il; c'est que j'ai beaucoup rêvé sur
vous cette nuit. Tout le temps j'ai vu ces bonnes femmes de Birmanie
avec leurs grands ongles en or, vous savez? Elles vous entouraient avec
leurs mauvaises singeries, et je ne pouvais pas réussir à les renvoyer.
Après cela, elles voulaient vous manger. Heureusement qu'on a sonné le
branle-bas; j'en étais tout en sueur de la peur que ça me faisait....
--Ma foi, moi aussi, je suis content de te voir, mon pauvre Yves; car,
de mon côté, _j'ai beaucoup rêvé sur toi_.... Est-ce qu'il fait toujours
aussi mauvais qu'hier?
--Peut-être un peu plus _maniable_. Et puis voilà le jour. Tant qu'il
fait clair, vous savez? C'est toujours mieux pour travailler dans la
mâture. Mais, quand il fait aussi noir que dans le trou du diable, comme
cette nuit, ça ne va pas du tout.»
Yves promena un regard de satisfaction tout autour de ma chambre,
installée par lui en prévision du gros temps. Rien n'avait bougé, grâce
à son arrangement. Par terre, c'était bien un lac d'eau salée sur lequel
diverses choses flottaient; mais les objets auxquels je tenais un peu
étaient restés suspendus ou fixés, comme les meubles, aux panneaux des
murs par des clous et des cornières de fer. Tout était cordé, ficelé,
attaché avec un soin extrême au moyen de cordes goudronnées de toutes
les grosseurs. On voyait des armes, des bronzes noués avec des vêtements
dans un pêle-mêle bizarre. Des masques japonais à longue chevelure
humaine nous regardaient à travers des treillis de ficelle au goudron;
ils avaient le même rire lointain, le même tirement d'yeux que ces
femmes birmanes aux ongles d'or qui avaient voulu me manger dans le rêve
d'Yves....
...Une sonnerie de clairon tout à coup, alerte et joyeuse: _le rappel au
lavage!_
Ce clairon avait des vibrations grêles, un peu argentines, dans ce
beuglement formidable du vent.
Laver le pont quand les lames déferlent dessus, cela semblerait une
opération très insensée à des gens de terre. Nous, nous ne trouvions pas
cela trop extraordinaire; cela se fait tous les matins, ce lavage,
toujours et quand même; c'est une des règles primordiales de la vie
maritime. Et Yves me quitta en disant, comme s'il se fût agi de la chose
du monde la plus naturelle:
«Ah!... Je m'en vais à _mon poste de propreté_, alors...»
Cependant ce clairon avait péché par excès de zèle et sonné sans ordre,
à son heure habituelle; car on ne lava pas le pont ce matin-là.
...On sentait bien que c'était plus _maniable_, comme disait Yves: les
mouvements étaient plus allongés, plus réguliers, plus semblables à des
balancements de houle. La mer était moins dure, et on n'entendait plus
tant de ces grands chocs au bruit profond et sourd.
Et puis le jour arrivait,--un vilain jour, il est vrai, une étrange
lividité jaune, mais enfin c'était le jour, moins sinistre que la nuit.
...Notre heure n'était pas venue sans doute; car, le surlendemain, nous
retrouvâmes le calme dans un port, en Chine, à Hong-Kong.