..._Minuit_,--la fin du quart,--l'heure d'aller se chercher un abri.
En bas, dans la batterie calfeutrée, c'était la tempête avec ses dessous
de misère, avec ses réalités pitoyables.
D'un bout à l'autre, on voyait cette sorte de longue halle sombre, à
demi éclairée par des fanaux qui vacillaient. Les gros canons, appuyés
sur leurs _jambes de force_, se tenaient tant bien que mal, cordés par
des câbles de fer. Et tout ce lieu remuait; il avait les mouvements
d'une chose qu'on secouerait dans un crible, qu'on secouerait sans
trêve, sans merci, perpétuellement, avec une rage aveugle; il craquait
de partout, il avait des tressaillements de chose animée qui souffre,
tiraillé, exténué, comme près de s'éventrer et de mourir.
Et les grandes eaux du dehors, qui voulaient entrer, filtraient çà et là
en filets, en gerbes sinistres.
On se sentait soulevé si vite, que les jambes pliaient,--et puis les
choses se dérobaient, les choses s'enfonçaient sous les pas,--et on
descendait avec tout, en se raidissant malgré soi comme pour une espèce
de résistance.
Il y avait des sons aigres, faux, étonnants, qui sortaient de partout;
toute cette membrure en forme d'oiseau de mer qui était la _Médée_ se
disjoignait peu à peu, en gémissant sous l'effort terrible. Et, dehors,
derrière le mur de bois, toujours le même grand bruit sourd, la même
grande voix d'épouvante.
Mais tout tenait bon quand même: la longue batterie demeurait intacte,
on la voyait toujours, d'un bout à l'autre, par moment toute penchée, à
demi retournée, ou bien se redressant toute droite avec une secousse,
ayant l'air plus longue encore dans cette obscurité où les fanaux
étaient perdus, paraissant se déformer et grandir, dans tout ce bruit,
comme un lieu vague de rêve....
Au plafond très bas étaient pendues d'interminables rangées de poches en
toile gonflées toutes par un contenu lourd, ayant l'air de ces nids que
les araignées accrochent aux murailles,--des poches grises enfermant
chacune un être humain, des hamacs de matelots.
Çà et là, on voyait pendre un bras, ou une jambe nue. Les uns dormaient
bien, épuisés par les fatigues; d'autres s'agitaient et parlaient tout
haut dans de mauvais songes. Et tous ces hamacs gris se balançaient, se
frôlaient dans un mouvement perpétuel; ou bien se heurtaient durement,
et les têtes se blessaient.
Sur le plancher, au-dessous des pauvres dormeurs, c'était un lac d'eau
noire qui roulait de droite et de gauche, entraînant des vêtements
souillés, des morceaux de pain ou de biscuit, des soupes chavirées,
toute sorte de détritus et de déjections immondes. Et, de temps en
temps, on voyait des hommes hâves, défaits, demi-nus, grelottants avec
leur chemise mouillée, qui erraient sous ces rangées de hamacs gris,
cherchant le leur, eux aussi, cherchant leur pauvre couchette suspendue,
leur seul gîte un peu chaud, un peu sec, où ils allaient trouver une
espèce de repos. Ils passaient en titubant, s'accrochant pour ne pas
tomber, et heurtant de la tête ceux qui dormaient: chacun pour soi en
pareil cas, on ne prend plus garde à personne. Leurs pieds glissaient
dans les flaques d'eau et d'immondices; ils étaient insouciants de leur
malpropreté comme les animaux en détresse.
Une buée lourde à respirer emplissait cette batterie; toutes ces ordures
qui roulaient par terre donnaient l'impression d'un repaire de bêtes
malades, et on sentait cette puanteur âcre qui est particulière aux
bas-fonds des navires pendant les mauvais jours de la mer.
À minuit, Yves, lui aussi, descendit dans la batterie avec les autres
gabiers de bâbord; ils avaient fait un supplément de quart d'une heure,
à cause des embarcations qu'il avait fallu _ressaisir_. Ils se coulèrent
par le panneau entre-bâillé qui se referma sur eux et vinrent se mêler à
cette misère flottante.
Ils avaient passé cinq heures à leur rude travail, balancés dans le
vide, éventés par les grands souffles furieux de là-haut, et tout
trempés par cette pluie fouettante qui leur avait brûlé le visage. Ils
firent une grimace de dégoût en pénétrant dans ce lieu fermé où l'air
sentait la mort.
Yves disait, avec son grand air dédaigneux:
«Pour sûr, c'est encore ces _Parisiens_ qui nous ont apporté la peste
ici.»
Ils n'étaient pas malades, eux qui étaient de vrais matelots; ils
avaient encore la poitrine dilatée par tout ce vent de la hune, et la
fatigue saine qu'ils venaient d'endurer allait leur donner un peu de bon
sommeil.
Ils marchaient sur les boucles, sur les taquets, sur les bouts des
affûts, avec précaution, pour éviter l'eau boueuse et les
ordures,--posant leurs pieds nus sur toutes les saillies, se perchant
avec des frayeurs de chatte. Près de leurs hamacs, ils se
déshabillèrent, suspendant leurs bonnets, suspendant leurs grands
couteaux à chaîne de cuir, leurs vêtements trempés, suspendant tout, et
se suspendant eux-mêmes; et, quand ils furent nus, ils époussetèrent de
la main un peu d'eau qui ruisselait encore sur leur poitrine dure.
Après quoi, ils s'enlevèrent au plafond avec une légèreté de clown, et
s'étendirent, tout contre les poutres blanches, dans leur étroite
couchette de toile. En haut, au-dessus d'eux après chaque grande
secousse, on entendait comme le passage d'une cataracte; c'étaient les
lames, les grandes masses d'eau qui balayaient le pont. Mais la rangée
de leurs hamacs prit quand même le balancement lourd des rangées
voisines en grinçant sur les crocs de fer, et eux s'endormirent
profondément au milieu du grand bruit terrible.
...Bientôt, autour du hamac d'Yves, les femmes birmanes vinrent danser.
Au milieu du nuage d'encens, rendu plus ténébreux par le rêve, elles
arrivèrent l'une après l'autre avec leur sourire mort, en d'étranges
costumes de soie, toutes couvertes de pierreries.
Elles balançaient leurs hanches mollement, au son du gong, tenant leurs
mains en l'air et leurs doigts écartés comme les fantômes. Elles avaient
des contournements épileptiques des poignets, qui faisaient
s'enchevêtrer leurs longues griffes enfermées dans des étuis d'or.
Le gong, c'était la tempête qui en jouait, dehors, contre les
murailles....