Nous marchions toujours, toujours, avec toutes nos voiles, vers le sud.
Maintenant, c'étaient des nuées de damiers et d'autres oiseaux de mer
qui voyageaient derrière nous. Ils nous suivaient étonnés et confiants,
depuis le matin jusqu'à la nuit, criant, se démenant, volant par courbes
folles,--comme pour nous souhaiter la bienvenue à nous, autre grand
oiseau aux ailes de toile, qui entrions dans leur domaine lointain et
infini, l'océan Austral.
Et leur troupe grossissait toujours à mesure que nous descendions. Avec
les damiers, il y avait les pétrels gris-perle, le bec et les pattes
légèrement teintés de bleu et de rose;--et les malamochs tout noirs;--et
les gros albatros lourds, d'une teinte sale, avec leur air bête de
mouton, avec leurs ailes rigides et immenses, fendant l'air, piaulant
après nous. Même on en voyait un que les matelots se montraient: un
_amiral_, oiseau d'une espèce rare et énorme, ayant sur ses longues
pennes les _trois étoiles_ dessinées en noir.
Le temps, changé, était devenu calme, brumeux, morne. L'alizé austral
était mort à son tour, et la limpidité des tropiques était perdue. Une
grande fraîcheur humide surprenait nos sens. On était en août, et
c'était le froid de l'autre hémisphère qui commençait. Quand on
regardait tout autour de soi l'horizon vide, il semblait que le nord, le
côté du soleil et des pays vivants, fût encore bleu et clair; tandis que
le sud, le côté du pôle et des déserts d'eau, était ténébreux....
Par ma grande protection, Yves avait obtenu, pour sa _perruche_, un
compartiment réservé dans une des cages à poules du commandant, et il
allait chaque soir la couvrir avec un vieux morceau de voile, pour
qu'elle ne fût pas incommodée par l'air de la nuit.
Tous les jours, les matelots pêchaient avec leurs lignes des damiers et
des pétrels. On en voyait des rangées, écorchés comme des lapins, qui
pendaient tout rouges dans les haubans de misaine, attendant leur tour
pour être mangés. Au bout de deux ou trois jours, quand ils avaient
rendu toute l'huile de leur corps, on les faisait cuire.
C'était le garde-manger des gabiers, ces haubans de misaine. À côté des
damiers et des pétrels, on y voyait même des rats quelquefois,
déshabillés aussi de leur peau et pendus par la queue.
Une nuit, on entendit tout à coup se lever une grande voix terrible, et
tout le monde s'agiter et courir.
En même temps, la _Sibylle_ s'inclinait toujours, toute frémissante,
comme sous l'étreinte d'une ténébreuse puissance.
Alors ceux mêmes qui n'étaient pas de quart, ceux qui dormaient dans les
faux ponts, comprirent: c'était le commencement des grands vents et des
grandes houles; nous venions d'entrer dans les mauvais parages du sud,
au milieu desquels il allait falloir se débattre et marcher quand même.
Et plus nous avancions dans cet océan sombre, plus ce grand vent
devenait froid, plus cette houle était énorme.
Les tombées des nuits devenaient sinistres. C'étaient les parages du cap
Horn: désolation sur les seules terres un peu voisines, désolation sur
la mer, désert partout. À cette heure des crépuscules d'hiver, où on
sent plus particulièrement le besoin d'avoir un gîte, de rentrer près
d'un feu, de s'abriter pour dormir,--nous n'avions rien, nous,--nous
veillions, toujours sur le qui-vive perdus au milieu de toutes ces
choses mouvantes qui nous faisaient danser dans l'obscurité.
On essayait bien de se faire des illusions de _chez_ soi, dans les
petites cabines rudement secouées, où vacillaient les lampes suspendues.
Mais non, rien de stable: on était dans une petite chose fragile,
égarée, loin de toute terre, au milieu du désert immense des eaux
australes. Et, au dehors, on entendait toujours ces grands bruits de
houle et cette grande voix lugubre du vent qui serrait le coeur.
Et Yves, lui, n'avait guère que son pauvre hamac balancé, où, une nuit
sur deux, on lui laissait le loisir de dormir un peu chaudement.