Il y avait quelques jours que nous avions quitté ces tranquillités de
l'équateur, et nous filions doucement vers le sud, poussés par l'alizé
austral. Un matin Yves entra très affairé dans ma chambre pour préparer
ses lignes à prendre les oiseaux. «On avait vu, disait-il, les premiers
_damiers_ derrière.»
Ces damiers sont des oiseaux du large, proches parents des goélands, et
les plus jolis de toute cette famille de la mer: d'un blanc de neige,
les plumes douces et soyeuses, avec un damier noir finement dessiné sur
les ailes.
Les premiers damiers! C'est déjà un grand éloignement qu'indique leur
seule présence, signe qu'on a laissé bien loin derrière soi notre
hémisphère boréal et qu'on arrive aux régions froides qui sont sur
l'autre versant du monde, là-bas vers le sud.
Ils étaient en avance pourtant, ces damiers-là; car nous naviguions
encore dans la zone bleue des alizés. Et c'était tous les jours, tous
les jours, toutes les nuits, le même souffle régulier, tiède, exquis à
respirer; et la même mer transparente, et les mêmes petits nuages
blancs, moutonnés, passant tranquillement sur le ciel profond; et les
mêmes bandes de poissons volants s'enlevant comme des fous avec leurs
longues ailes humides et brillant au soleil comme des oiseaux d'acier
bleui.
Il y en avait des quantités, de ces poissons volants, et quand il s'en
trouvait d'assez étourdis pour s'abattre à bord, vite les gabiers leur
coupaient les ailes et les mangeaient.
L'heure qu'Yves affectionnait pour descendre de sa hune et venir rendre
visite à ma chambre, c'était le soir, au moment surtout où les appels et
le branle-bas venaient de finir. Il arrivait tout doucement, sans faire
avec ses pieds nus plus de bruit qu'un chat. Il buvait à même un peu
d'eau douce dans une gargoulette à rafraîchir qui était pendue à mon
sabord, et puis il mettait en ordre diverses choses qui m'appartenaient
ou bien lisait quelque roman. Il y en avait un surtout de George Sand
qui le passionnait: _le marquis de Villemer_. À première lecture, je
l'avais surpris près de pleurer, vers la fin.
Yves savait coudre très habilement, comme tous les bons matelots, et
c'était drôle de le voir se livrer à ce travail, étant donnés son aspect
et sa tournure. Dans ses visites du soir, il lui arrivait de passer en
revue mes vêtements de bord et d'y faire des réparations qu'il jugeait
mon domestique incapable d'exécuter comme il convenait.