m’attarderais au détail des immenses services qu’elle a rendus. Il
suffit, pour la sincérité de ce livre, que l’importance de son rôle soit
signalée et que nous considérions, cela dit, l’œuvre de Vincent. Cette
œuvre a été encouragée de Paris par ces messieurs; ils l’ont pourvue de
quantités de richesses, de meubles, d’effets, de denrées, méthodiquement
prélevés et emmagasinés par leurs soins; ils l’ont parfois guidée,
toujours entourée; d’autres que les prêtres de la Mission, pris dans le
clergé séculier et dans tous les ordres religieux d’hommes et de femmes
ont fait aussi, de côté et d’autre, avec un grand dévouement, le même
travail. Mais ils n’ont été, les uns que les pourvoyeurs, d’autres que
les collaborateurs ou les fervents émules d’un vieillard de soixante-dix
ans, M. Vincent.
Ce qu’a fait ce vieillard? Relevons d’abord son propre témoignage. On
n’en saurait imaginer de plus sincère. C’est un gascon, mais qui ne se
vante jamais. Il écrit à Étienne Blatiron, celui qui, trois mois plus
tôt, venait d’opérer à Niolo, en Corse, de si extraordinaires
réconciliations; il lui confie sa consolation d’avoir en la compagnie
des sujets qui sont plus à Dieu qu’à eux-mêmes et qui servent le
prochain au péril de leur vie. «Je n’ai jamais mieux éprouvé cela que
depuis quelque temps, non seulement en ceux qui sont trépassés en
Barbarie pour la charité, et en plusieurs autres qui ont voulu s’exposer
au même danger pour le salut des esclaves, mais quasi en tous ceux que
nous avons céans, qui se sont portés avec ardeur au soulagement des
peuples dans leur affliction présente, nonobstant les périls de la
guerre et de la maladie, dans lesquels ils sont tous tombés. Je ne dis
pas que tous aient été maltraités des soldats, mais tous ont été malades
et n’en peuvent revenir, excepté les derniers partis, qui sont comme
assurés de succomber comme les autres. Tant y a que nous sommes au bout;
nous n’avons plus personne pour envoyer à la campagne assister les
paroisses abandonnées. M. Deschamps a été à l’extrémité à Étampes, et,
s’étant trouvé mieux, on l’a porté à Baville, où derechef on l’a tenu
pour mort, à cause d’une espèce de gangrène qui lui est venue au
fondement, pour laquelle on lui a déchiqueté la chair et beaucoup
tourmenté le corps; néanmoins il est un peu revenu, et je ne sais ce qui
en arrivera.» Nous non plus. On frémit pour ce pauvre M. Deschamps, sans
défense aux mains des chirurgiens de ce temps-là.
Il faut veiller à tout, à Paris comme aux frontières. Au mois de juin
1652, le duc de Lorraine, qui était entré en personne jusque dans la
ville, ayant fait sa paix et rebroussé chemin, il fallut, nous dit
Vincent, «1º donner du potage tous les jours à près de 15.000 pauvres,
tant honteux que réfugiés; 2º l’on a retiré les filles réfugiées en des
maisons particulières, où elles sont entretenues et instruites jusqu’au
nombre de huit cents. Jugez combien de maux se seraient faits si elles
étaient demeurées vagabondes. Nous en avons cent dans une maison du
faubourg Saint-Denis; 3º on va retirer du même danger les religieuses de
la campagne que les armées ont jetées dans Paris, dont les unes sont sur
le pavé, d’autres logent en des lieux de soupçon et d’autres chez leurs
parents; mais, toutes étant dans la dissipation et le danger, on a cru
faire un service bien agréable à Dieu de les enfermer dans un monastère,
sous la direction des Filles de Sainte-Marie. Et enfin on nous envoie
céans les pauvres curés, vicaires et autres prêtres des champs qui ont
quitté leurs paroisses pour s’enfuir en cette ville; il nous en vient
tous les jours; c’est pour être nourris et exercés aux choses qu’ils
doivent savoir et pratiquer. Voilà comme il plaît à Dieu que nous
participions à tant de saintes entreprises. Les pauvres Filles de la
Charité y ont plus de part que nous quant à l’assistance corporelle des
pauvres. Elles font et distribuent du potage tous les jours chez Mlle Le
Gras à 1.300 pauvres honteux, et dans le faubourg Saint-Denis à 800
réfugiés; et dans la seule paroisse de Saint-Paul quatre ou cinq de ces
Filles en donnent à 5.000 pauvres, outre soixante ou quatre vingts
malades qu’elles ont sur les bras. Il y en a d’autres qui font ailleurs
la même chose.»
Mais passons aux frontières. Pour y envoyer du monde et des secours, il
faut d’abord de l’argent. Les puissants de la terre, Vincent les connaît
tous, les a rassemblés autour de lui, a tiré d’eux tout le possible. Il
a maintenant l’idée de s’adresser à la charité de la multitude et de
recueillir les moindres aumônes. Pour les faire venir, il fonde un
journal. Plus exactement, il fait imprimer périodiquement les
_Relations_ que lui envoient de là-bas ses missionnaires et ses Filles
de la Charité. Ce sont de petits fascicules de quatre pages in-4º, qu’on
distribue aux portes des églises. Les curés de Paris et les Dames de la
Charité y sont nommément désignés pour recueillir les aumônes. Quant au
rédacteur, c’est Vincent; et ce qui met en émoi les lecteurs, c’est le
récit de ce que font là-bas ses prêtres et ses bonnes filles.
Prêtres et bonnes filles, par son ordre, sont allés partout, à Metz,
Verdun, Saint-Mihiel, Bar-le-Duc, Pont-à-Mousson, Nancy. Ils partent par
petits groupes qui ont ordre de se diviser pour rayonner vers les
endroits les plus éprouvés. Plus tard, il les reliera sous un chef et
des visiteurs iront sur place les encourager et lui rendre compte. Il
faut d’abord donner aux pauvres gens le plus pressé: de la soupe. En
voici la recette. Lisez-la: c’est charmant. «Nourriture pour cent
pauvres. Il faudra remplir d’eau une marmite ou chaudron, contenant bord
à bord cinq seaux dans lesquels on mettra par morceaux environ
vingt-cinq livres de pain, sept quarts de graisse pour les jours gras,
et sept quarts de beurre pour les maigres, quatre litrons de pois ou
fèves, avec des herbes ou demi-boisseau de navets, ou des choux,
poireaux ou oignons, ou autres herbes potagères, et du sel à proportion
pour quatorze sols environ; le tout cuit ensemble, et revenant à quatre
seaux, suffira pour cent personnes, et leur sera distribué avec une
cuiller tenant une écuellée, qui est une portion, et en sera donné à
chacune famille autant de portions qu’il y aura de têtes à nourrir; et
toute cette nourriture ne reviendra qu’à cent sols par cent personnes,
même en cette année où le blé est très cher.» C’étaient des Filles de la
Charité qui faisaient et distribuaient ces potages économiques. Les
pauvres gens se ruaient sur la marmite. A Saint-Quentin on commença par
nourrir deux cents malades; il fallut, quelques jours plus tard, en
rassasier quinze cents. Les Allemands avaient pillé et désolé des
villages dont les noms tintent encore aujourd’hui à nos oreilles,
Sommepy, Donchery et tous ceux des rives de la Suippe; il fallut, dans
ces secteurs douloureux, ajouter à la soupe de la viande, des œufs, des
remèdes pour sept mille affamés et moribonds. Le mal s’étendait autour
de Paris même: les Filles de la Charité entretenaient en permanence, à
Étampes, six marmites sur le feu. Tout cela se faisait avec ordre et
bonté, sous le signe du génie et de la sainteté de M. Vincent.
Ayant pourvu à la nourriture des survivants, il fallut s’occuper des
morts. Dans ce temps-là, on laissait sur les routes et dans les champs
les cadavres des chevaux et des hommes, et les armées passaient leur
chemin, laissant des charniers derrière elles. Les missionnaires
recrutent et conduisent à leur horrible travail des compagnies
_d’aereux_; ainsi les nomme-t-on parce que leur tâche sera de purifier
l’air. On hésite à faire seulement entrevoir ce que fut cette tâche. Le
pauvre M. Deschamps, dont Vincent nous a parlé tout à l’heure, trouva
devant lui, à Rethel, près de deux mille cadavres à demi dévorés par les
loups et les chiens, et qui empestaient: il les enterra tous et fit
brûler des parfums pour achever d’assainir la contrée. A Étampes, même
travail; il y a dans les maisons et les rues d’horribles monceaux
d’ordures, avec des corps entremêlés d’hommes, de femmes, de chevaux,
tout cela pourrissant depuis des mois. On enterre, on nettoie, on
parfume les demeures et les places, et ceux qui font tout cela «tombent,
nous dit Vincent, les armes à la main.» Qu’on nous pardonne de citer
sans ordre des textes de 1640 et de 1652. Les prêtres de la Mission et
les Filles de la Charité n’ont fait, après la Fronde, que reprendre leur
tâche précédente, ayant pourvu au salut des régions dévastées après
chaque envahissement et l’on sait si le sol français fut piétiné par la
soldatesque au temps de Richelieu et de Mazarin. Voici comment Vincent,
dans une lettre de juillet 1652, raconte la mort d’un de ses
missionnaires, M. David. «Il n’y avait, écrit-il, que dix ou quinze
jours, qu’il assistait les pauvres malades d’Étampes, où l’armée de
messieurs les Princes a séjourné longtemps et a laissé un air corrompu,
quoique non contagieux. M. Deschamps, avec lequel il était, m’a mandé
qu’il y a fait ce que pourrait faire un homme venu du ciel, à l’égard
des confessions, des catéchismes, de l’assistance corporelle, de
l’enterrement des morts pourris de longue-main. Il en fit enterrer douze
à Étrechy, qui infectaient le village; ensuite de quoi il tomba malade
et en est mort. Il me mande qu’il eut quelque appréhension de la justice
de Dieu quelque temps avant sa fin et qu’il s’écria: «N’importe,
Seigneur, quand bien même vous me damneriez, je ne laisserais point de
vous aimer en enfer.» M. de la Fosse a demandé de grand cœur qu’on lui
permît d’aller prendre sa place, et notre frère Férot de l’accompagner.
Ils partirent hier avec un frère coadjuteur, comme trois victimes qui
seront sacrifiées pour le bien du prochain.» Et voici ce qu’en 1640,
écrivait le Père Roussel, jésuite, à saint Vincent, parlant de M. de
Montevit, prêtre de la Mission, mort au champ d’honneur: «Les deux
chapitres de Bar honorèrent son convoi, comme aussi les Pères Augustins;
mais ce qui honora le plus son enterrement, ce furent six à sept cents
pauvres qui accompagnèrent son corps, chacun un cierge à la main, et qui
pleuraient aussi fort que s’ils eussent été au convoi de leur père. Les
pauvres lui devaient bien cette reconnaissance: il avait pris leur
pauvreté; il était toujours parmi eux et ne respirait point d’autre air
que leur puanteur. Il entendait leurs confessions avec tant d’assiduité,
et le matin et l’après-dînée, que je n’ai jamais pu gagner sur lui qu’il
prît une seule fois le relâche d’une promenade. Nous l’avons fait
enterrer auprès du confessionnal où il a pris sa maladie et où il a fait
le beau recueil des mérites dont il jouit maintenant dans le ciel. Deux
jours avant qu’il mourût, son compagnon tomba malade d’une fièvre
continue qui l’a tenu dans le danger de la mort l’espace de huit jours;
il se porte bien maintenant. Sa maladie a été l’effet d’un trop grand
travail et d’une trop grande assiduité parmi les pauvres. La veille de
Noël, il fut vingt-quatre heures sans manger et sans dormir; il ne
quitta point le confessionnal que pour dire la messe. Vos messieurs sont
souples et très dociles en tout, hormis dans les avis qu’on leur donne
de prendre un peu de repos. Ils croient que leurs corps ne sont pas de
chair ou que leur vie ne doit durer qu’un an.» Enfin, à la même date, un
missionnaire, parlant des pauvres qui foisonnent à Saint-Mihiel, écrit à
M. Vincent: «Monsieur, je vous le dis en vérité, il y en a plus de cent
qui semblent des squelettes couverts de peau et si affreux que, si
Notre-Seigneur ne me fortifiait, je ne les oserais regarder: ils ont la
peau comme du marbre basané, et tellement retirée que les dents leur
paraissent toutes sèches et découvertes, et les yeux et le visage tout
renfrognés. Enfin, c’est la chose la plus épouvantable qui se puisse
jamais voir. Ils cherchent de certaines racines aux champs, qu’ils font
cuire et les mangent. J’ai bien voulu recommander ces grandes calamités
aux prières de notre Compagnie. Il y a plusieurs demoiselles qui
périssent de faim; et entre elles il y en a de jeunes, et j’appréhende
que le désespoir ne les fasse tomber dans une plus grande misère que la
temporelle.»
Quant aux cadavres, il n’était pas toujours aisé de pourvoir à leur
sépulture, s’il faut croire Vincent lui-même, qui, ayant un jour réuni
les Dames de la Charité, leur demanda d’acheter des pics et houes pour
enterrer les morts, «qui est l’une des plus grandes peines des
missionnaires, pource qu’il faut gratter la terre avec les mains pour
faire les fosses, et porter les morts sur des échelles qu’on a peine à
rencontrer.»
J’ai dit qu’il avait restauré les provinces dévastées. Il ne trouva
point, en effet, que sa tâche fût remplie pour avoir nourri des affamés
et assaini des villes et des villages: il fallait rendre à ces choses et
à ces gens la vie perdue, en distribuant des matériaux, des outils, du
grain pour ensemencer les champs. Nous savons déjà le danger que
couraient les distributeurs; on les suivait à la trace pour ravir leurs
trésors. L’humanité est ainsi faite qu’il y a toujours eu des pillards
du bien des pauvres. Mais toujours aussi les gens charitables ont trouvé
pour les servir de beaux aventuriers, capables, pour bien faire, de
jouer au plus fin avec les bandits: ainsi ce Mathieu Regnard, qu’on
appelait frère Mathieu, qui, dès 1640, avait fait cinquante-trois
voyages en Lorraine, «chargé chaque fois, nous dit M. Coste, de sommes
variant entre vingt mille et cinquante mille livres, surveillé par des
bandes de pillards qui étaient prévenus de son passage et savaient ce
qu’il portait, et toujours il parvint à destination avec son trésor. Sa
compagnie était considérée comme une sauvegarde. La comtesse de
Montgomery, qui hésitait à faire le voyage de Metz à Verdun, ne se
décida qu’après avoir obtenu le frère Mathieu pour compagnon de route.
La reine Anne d’Autriche écoutait avec plaisir, de la bouche même du
frère, le récit de ses aventures. Il a laissé par écrit une relation,
aujourd’hui perdue, de dix-huit dangers auxquels il échappa.» En 1650,
Vincent, par le moyen d’émissaires de cette qualité, envoya, en deux
mois, pour vingt mille livres de semences de blé, d’orge, de pois, de
fèves; l’année suivante, la dépense fut de quarante mille livres.
Michelet, qui éprouvait de la tendresse pour M. Vincent, a pu écrire
que, tout compté, il n’avait pourvu qu’à une mince partie de l’immense
tâche. «Vincent fut admirable, dit-il, quelque peu qu’il ait fait.» Et
une autre fois: «Richelieu mourra à la tâche, Vincent de Paul fera peu
de chose.»
Certes, au regard des besoins de ces immenses provinces où tout était
perdu, il a peu fait, en quantité. Plus qu’aucun autre cependant, plus
que le roi et ses ministres, plus même que nous au XXe siècle, où, pour
la restauration des pays libérés, l’État et ses agents ont disposé de
ressources sans fin en hommes, en argent, en matériel et matériaux. Oui,
plus, car il a fait l’aumône, et toujours avec méthode et prudence, ce
qu’on n’a pas vu partout de nos jours; mais il a donné mieux que
l’aumône: tout le feu de son cœur charitable. Le secours inestimable, le
voilà. Je citerai, pour finir, deux documents, qui fixeront dans nos
esprits ce que trouvaient les missionnaires de M. Vincent quand ils
arrivaient aux frontières de Champagne, et dans quels sentiments exquis
et héroïques, ces pauvres hommes, impatients de rivaliser de sainteté
avec celui qui les envoyait là, accomplissaient leur beau devoir.
La première lettre est de 1650 ou du début de 1651. Elle a été envoyée à
M. Vincent par un groupe de ses prêtres à leur arrivée, croit-on, dans
la région de Reims et de Rethel: «Il n’y a point, écrivent-ils, de
langue qui puisse dire, ni d’oreille qui ose entendre ce que nous avons
vu dès le premier jour de nos visites: presque toutes les églises
profanées, sans épargner ce qu’il y a de plus saint et de plus adorable;
les ornements pillés; les prêtres ou tués, ou tourmentés, ou mis en
fuite; toutes les maisons démolies; la moisson emportée; la terre sans
labour et sans semence; la famine et la mortalité presque universelles;
les corps sans sépulture et exposés pour la plupart à servir de curée
aux loups; les pauvres qui restent de ce débris, réduits à ramasser par
les champs quelques grains de blé ou d’avoine germés à demi pourris,
dont ils font du pain, qui est comme de la boue, et si malsain qu’ils en
sont presque tous malades. Ils se retirent dans des trous ou des
cabanes, où ils sont couchés à plate terre, sans linge, ni habits, sinon
quelques méchants lambeaux dont ils se couvrent; leurs visages sont
noirs et défigurés et avec cela leur patience est admirable. Il y a des
cantons tout déserts, dont les habitants qui ont échappé la mort sont
allés au loin chercher leur vie; de sorte qu’il n’y reste plus sinon les
malades, les orphelins et les pauvres femmes veuves chargées d’enfants,
qui demeurent exposés à la rigueur de la famine, du froid et de toutes
sortes d’incommodités et de misères.»
Et voici la seconde, écrite d’un autre lieu, mais dans le même temps,
par M. Deschamps, que nous connaissons bien: «Nous avons aujourd’hui
accompli à la lettre ce que Jésus-Christ a dit dans l’Évangile, d’aimer
et de bien faire à ses ennemis, ayant fait enterrer ceux qui avaient
ravi les biens et causé la ruine de nos pauvres habitants et qui les
avaient battus et outragés. Je me tiens trop heureux d’avoir eu le bien
de vous obéir en une chose qui est particulièrement recommandée dans
l’Écriture Sainte. Je dirai pourtant que ces corps qui étaient épars çà
et là dans une grande campagne, nous ont donné beaucoup de peine à
ramasser, à cause que le dégel, qui est venu sur la fin, nous a un peu
incommodés. En quoi nous voyons que Dieu a favorisé cette pieuse
entreprise par le grand froid qui l’a accompagnée; car, si c’était à
recommencer, à présent que le dégel est venu, il n’y a personne qui
voulût s’y engager pour mille écus, et cependant il ne nous a coûté que
trois cents livres. Et par ce moyen, ces pauvres corps, qui doivent tous
un jour ressusciter, sont maintenant ensevelis dans le sein de leur
mère; et toute la province en a une obligation particulière aux
personnes charitables qui ont contribué à cette bonne œuvre, outre la
couronne que Dieu leur prépare dans le ciel pour récompense de leur
vertu.»
Je vais bien fâcher saint Vincent, si du haut du ciel il jette un regard
sur la feuille où j’écris, mais je pense qu’un ministre des Réparations
de sa taille et de sa trempe nous eût bien servis dans les années qui
ont suivi 1918. C’est la mode aujourd’hui de chercher un homme: en voilà
un. Celui que nous attendons, nous voudrions bien qu’il eût la tête d’un
chef, et sans doute, car il s’agit de nous sauver tous et de nous livrer
à d’honnêtes mains, verrions-nous sans déplaisir qu’il eût l’âme d’un
saint. Dire que M. Vincent est arrivé sur la terre trois cents ans trop
tôt serait manquer à tous ceux que, depuis le XVIIe siècle, son cœur a
consolés; cependant quelle bénédiction pour nous, s’il était né dans son
petit hameau de Pouy aux environs de 1881 ou de 1876, comme on voudra.
CHAPITRE VIII
C’EST ASSEZ...
Les méchants qui soufflent méthodiquement la haine au cœur des pauvres
gens leur disent qu’ils n’ont que faire de la charité, et que le jour où
règnera la justice, on n’aura plus jamais besoin de la bonté d’autrui.
Souhaitons qu’une heure vienne, en effet, où il n’y aura plus de pauvres
sur la terre. Cependant on y verra toujours des malheureux. Il y a la
charité qui fait l’aumône, qui donne à boire et à manger. Celle-là
nourrit les corps, les abrite, les réchauffe, et, quand ils sont blessés
ou malades, elle les panse ou veille sur eux. Elle est sainte et
nécessaire, cette pourvoyeuse des biens matériels; car ces biens-là sont
les plus pressants dans beaucoup de cas: il faut d’abord manger. Mais ce
ne sont jamais, même pour les derniers ici-bas, les plus importants. Le
principal, c’est que nous donnions à tout homme les consolations et
l’amitié qu’il attend. Et c’est ce que nous ne faisons pas souvent. Nous
oublions, dans nos rapports avec ceux que le malheur a touchés, que leur
âme est sensible, beaucoup plus encore que la nôtre, les morsures de la
souffrance ne l’ayant pas endurcie, mais mise à vif; nous oublions
qu’ils ont sans cesse les yeux sur ceux qui se penchent vers eux, comme
les enfants regardent leurs parents, pour les juger; et qu’aucune de nos
fautes ne leur échappe. Ils savent bien reconnaître si nous les servons
poliment ou de mauvais gré. Ce qu’ils attendent de nous, ils disent que
c’est un peu de justice et c’est vrai, sans doute; mais la justice qu’on
doit à ceux qui souffrent, à ceux qui pleurent, porte un plus beau nom:
c’est la bonté, bonté dans les paroles, les gestes, les moindres
attentions: tout est important. Vincent, qui le savait, fut d’une
exquise politesse toute sa vie. Et son histoire est belle, moins pour
les sommes fabuleuses qu’il a fait passer, de son vivant et depuis sa
mort, des mains des riches en celles des pauvres, que pour la leçon de
charité qu’il a donnée, dans la simplicité de son cœur, aux hommes de
bonne volonté.
Dans ce livre, j’ai nécessairement omis quelques-unes des œuvres nées de
son extraordinaire activité. Je n’ai pas voulu faire un répertoire, mais
qu’on apprît à aimer, pour les imiter, les vertus d’un grand saint. Je
n’ai parlé ici, ni de cette puissante _Charité_ d’hommes, où il avait,
autour de M. de Renty et du commandeur de Sillery, assemblé et mis au
service des pauvres et des malades une quantité de seigneurs et de
notables de Paris, donnant d’avance un programme et une méthode aux
Conférences qu’Ozanam, au XIXe siècle, devait fonder sous son patronage;
ni de son rôle dans la fondation, à la Salpêtrière, de l’Hôpital
Général, où furent recueillis d’un seul coup les milliers de mendiants
qui traînaient dans Paris; ni de tout ce qu’il a fait pour les aliénés,
les incurables, les prisonniers; j’aurais pu, parlant des services qu’il
a rendus au royaume, faire mieux que de nommer incidemment ce Jean le
Vacher, prêtre de la Mission, pourvu, sur l’initiative de saint Vincent
de Paul, des fonctions de vicaire apostolique et consul de France,
d’abord à Tunis, puis à Alger, où il devait mourir en martyr, le 26
juillet 1683, lié à la bouche d’un canon par l’ordre du bey, Mezzo
Morio. L’histoire complète, détaillée, véritable, de tout ce qu’a fait
leur Père, c’est aux Lazaristes à nous la donner. Ils la préparent. M.
Coste, qui en a réuni et publié tous les matériaux, l’écrit lentement,
avec le souci de ne rien omettre, de ne rien dire non plus que de
certain. Il serait téméraire à tout autre de poursuivre une pareille
tâche. Je ne pouvais ici qu’esquisser, avec mes pinceaux, une image du
saint, qui ne le trahît pas trop. J’ai fait de mon mieux et serai payé
de mon effort si quelques-uns, ayant lu ces pages, se prennent à
vraiment aimer leur prochain, comme Vincent, d’un cœur sincère.
Ils le feront, s’ils veulent bien regarder avec moi jusqu’au fond de
l’âme de cet homme exceptionnel. Ils verront là que la charité est fille
de la sainteté. Il ne s’agit pas d’un penchant plus ou moins vif pour
les êtres qu’on voit souffrir autour de soi, et la charité n’a rien à
voir avec la sensiblerie. Il s’agit de s’immoler soi-même, pour donner
aux autres ce qu’on possède, pour verser sur eux la chaleur de son âme.
Il y a des degrés peut-être dans cette charité-là. Souhaitons-le, car
elle serait interdite à trop d’entre nous! Mais de la voir en Vincent
dans sa splendeur nous donnera d’elle une idée si haute, si pure, que
les plus endurcis en seront éblouis et voudront peut-être posséder en
leur cœur une étincelle de ce grand feu.