Si j’écrivais l’histoire de la compagnie du Saint-Sacrement, je

m’attarderais au détail des immenses services qu’elle a rendus. Il

suffit, pour la sincérité de ce livre, que l’importance de son rôle soit

signalée et que nous considérions, cela dit, l’œuvre de Vincent. Cette

œuvre a été encouragée de Paris par ces messieurs; ils l’ont pourvue de

quantités de richesses, de meubles, d’effets, de denrées, méthodiquement

prélevés et emmagasinés par leurs soins; ils l’ont parfois guidée,

toujours entourée; d’autres que les prêtres de la Mission, pris dans le

clergé séculier et dans tous les ordres religieux d’hommes et de femmes

ont fait aussi, de côté et d’autre, avec un grand dévouement, le même

travail. Mais ils n’ont été, les uns que les pourvoyeurs, d’autres que

les collaborateurs ou les fervents émules d’un vieillard de soixante-dix

ans, M. Vincent.

Ce qu’a fait ce vieillard? Relevons d’abord son propre témoignage. On

n’en saurait imaginer de plus sincère. C’est un gascon, mais qui ne se

vante jamais. Il écrit à Étienne Blatiron, celui qui, trois mois plus

tôt, venait d’opérer à Niolo, en Corse, de si extraordinaires

réconciliations; il lui confie sa consolation d’avoir en la compagnie

des sujets qui sont plus à Dieu qu’à eux-mêmes et qui servent le

prochain au péril de leur vie. «Je n’ai jamais mieux éprouvé cela que

depuis quelque temps, non seulement en ceux qui sont trépassés en

Barbarie pour la charité, et en plusieurs autres qui ont voulu s’exposer

au même danger pour le salut des esclaves, mais quasi en tous ceux que

nous avons céans, qui se sont portés avec ardeur au soulagement des

peuples dans leur affliction présente, nonobstant les périls de la

guerre et de la maladie, dans lesquels ils sont tous tombés. Je ne dis

pas que tous aient été maltraités des soldats, mais tous ont été malades

et n’en peuvent revenir, excepté les derniers partis, qui sont comme

assurés de succomber comme les autres. Tant y a que nous sommes au bout;

nous n’avons plus personne pour envoyer à la campagne assister les

paroisses abandonnées. M. Deschamps a été à l’extrémité à Étampes, et,

s’étant trouvé mieux, on l’a porté à Baville, où derechef on l’a tenu

pour mort, à cause d’une espèce de gangrène qui lui est venue au

fondement, pour laquelle on lui a déchiqueté la chair et beaucoup

tourmenté le corps; néanmoins il est un peu revenu, et je ne sais ce qui

en arrivera.» Nous non plus. On frémit pour ce pauvre M. Deschamps, sans

défense aux mains des chirurgiens de ce temps-là.

Il faut veiller à tout, à Paris comme aux frontières. Au mois de juin

1652, le duc de Lorraine, qui était entré en personne jusque dans la

ville, ayant fait sa paix et rebroussé chemin, il fallut, nous dit

Vincent, «1º donner du potage tous les jours à près de 15.000 pauvres,

tant honteux que réfugiés; 2º l’on a retiré les filles réfugiées en des

maisons particulières, où elles sont entretenues et instruites jusqu’au

nombre de huit cents. Jugez combien de maux se seraient faits si elles

étaient demeurées vagabondes. Nous en avons cent dans une maison du

faubourg Saint-Denis; 3º on va retirer du même danger les religieuses de

la campagne que les armées ont jetées dans Paris, dont les unes sont sur

le pavé, d’autres logent en des lieux de soupçon et d’autres chez leurs

parents; mais, toutes étant dans la dissipation et le danger, on a cru

faire un service bien agréable à Dieu de les enfermer dans un monastère,

sous la direction des Filles de Sainte-Marie. Et enfin on nous envoie

céans les pauvres curés, vicaires et autres prêtres des champs qui ont

quitté leurs paroisses pour s’enfuir en cette ville; il nous en vient

tous les jours; c’est pour être nourris et exercés aux choses qu’ils

doivent savoir et pratiquer. Voilà comme il plaît à Dieu que nous

participions à tant de saintes entreprises. Les pauvres Filles de la

Charité y ont plus de part que nous quant à l’assistance corporelle des

pauvres. Elles font et distribuent du potage tous les jours chez Mlle Le

Gras à 1.300 pauvres honteux, et dans le faubourg Saint-Denis à 800

réfugiés; et dans la seule paroisse de Saint-Paul quatre ou cinq de ces

Filles en donnent à 5.000 pauvres, outre soixante ou quatre vingts

malades qu’elles ont sur les bras. Il y en a d’autres qui font ailleurs

la même chose.»

Mais passons aux frontières. Pour y envoyer du monde et des secours, il

faut d’abord de l’argent. Les puissants de la terre, Vincent les connaît

tous, les a rassemblés autour de lui, a tiré d’eux tout le possible. Il

a maintenant l’idée de s’adresser à la charité de la multitude et de

recueillir les moindres aumônes. Pour les faire venir, il fonde un

journal. Plus exactement, il fait imprimer périodiquement les

_Relations_ que lui envoient de là-bas ses missionnaires et ses Filles

de la Charité. Ce sont de petits fascicules de quatre pages in-4º, qu’on

distribue aux portes des églises. Les curés de Paris et les Dames de la

Charité y sont nommément désignés pour recueillir les aumônes. Quant au

rédacteur, c’est Vincent; et ce qui met en émoi les lecteurs, c’est le

récit de ce que font là-bas ses prêtres et ses bonnes filles.

Prêtres et bonnes filles, par son ordre, sont allés partout, à Metz,

Verdun, Saint-Mihiel, Bar-le-Duc, Pont-à-Mousson, Nancy. Ils partent par

petits groupes qui ont ordre de se diviser pour rayonner vers les

endroits les plus éprouvés. Plus tard, il les reliera sous un chef et

des visiteurs iront sur place les encourager et lui rendre compte. Il

faut d’abord donner aux pauvres gens le plus pressé: de la soupe. En

voici la recette. Lisez-la: c’est charmant. «Nourriture pour cent

pauvres. Il faudra remplir d’eau une marmite ou chaudron, contenant bord

à bord cinq seaux dans lesquels on mettra par morceaux environ

vingt-cinq livres de pain, sept quarts de graisse pour les jours gras,

et sept quarts de beurre pour les maigres, quatre litrons de pois ou

fèves, avec des herbes ou demi-boisseau de navets, ou des choux,

poireaux ou oignons, ou autres herbes potagères, et du sel à proportion

pour quatorze sols environ; le tout cuit ensemble, et revenant à quatre

seaux, suffira pour cent personnes, et leur sera distribué avec une

cuiller tenant une écuellée, qui est une portion, et en sera donné à

chacune famille autant de portions qu’il y aura de têtes à nourrir; et

toute cette nourriture ne reviendra qu’à cent sols par cent personnes,

même en cette année où le blé est très cher.» C’étaient des Filles de la

Charité qui faisaient et distribuaient ces potages économiques. Les

pauvres gens se ruaient sur la marmite. A Saint-Quentin on commença par

nourrir deux cents malades; il fallut, quelques jours plus tard, en

rassasier quinze cents. Les Allemands avaient pillé et désolé des

villages dont les noms tintent encore aujourd’hui à nos oreilles,

Sommepy, Donchery et tous ceux des rives de la Suippe; il fallut, dans

ces secteurs douloureux, ajouter à la soupe de la viande, des œufs, des

remèdes pour sept mille affamés et moribonds. Le mal s’étendait autour

de Paris même: les Filles de la Charité entretenaient en permanence, à

Étampes, six marmites sur le feu. Tout cela se faisait avec ordre et

bonté, sous le signe du génie et de la sainteté de M. Vincent.

Ayant pourvu à la nourriture des survivants, il fallut s’occuper des

morts. Dans ce temps-là, on laissait sur les routes et dans les champs

les cadavres des chevaux et des hommes, et les armées passaient leur

chemin, laissant des charniers derrière elles. Les missionnaires

recrutent et conduisent à leur horrible travail des compagnies

_d’aereux_; ainsi les nomme-t-on parce que leur tâche sera de purifier

l’air. On hésite à faire seulement entrevoir ce que fut cette tâche. Le

pauvre M. Deschamps, dont Vincent nous a parlé tout à l’heure, trouva

devant lui, à Rethel, près de deux mille cadavres à demi dévorés par les

loups et les chiens, et qui empestaient: il les enterra tous et fit

brûler des parfums pour achever d’assainir la contrée. A Étampes, même

travail; il y a dans les maisons et les rues d’horribles monceaux

d’ordures, avec des corps entremêlés d’hommes, de femmes, de chevaux,

tout cela pourrissant depuis des mois. On enterre, on nettoie, on

parfume les demeures et les places, et ceux qui font tout cela «tombent,

nous dit Vincent, les armes à la main.» Qu’on nous pardonne de citer

sans ordre des textes de 1640 et de 1652. Les prêtres de la Mission et

les Filles de la Charité n’ont fait, après la Fronde, que reprendre leur

tâche précédente, ayant pourvu au salut des régions dévastées après

chaque envahissement et l’on sait si le sol français fut piétiné par la

soldatesque au temps de Richelieu et de Mazarin. Voici comment Vincent,

dans une lettre de juillet 1652, raconte la mort d’un de ses

missionnaires, M. David. «Il n’y avait, écrit-il, que dix ou quinze

jours, qu’il assistait les pauvres malades d’Étampes, où l’armée de

messieurs les Princes a séjourné longtemps et a laissé un air corrompu,

quoique non contagieux. M. Deschamps, avec lequel il était, m’a mandé

qu’il y a fait ce que pourrait faire un homme venu du ciel, à l’égard

des confessions, des catéchismes, de l’assistance corporelle, de

l’enterrement des morts pourris de longue-main. Il en fit enterrer douze

à Étrechy, qui infectaient le village; ensuite de quoi il tomba malade

et en est mort. Il me mande qu’il eut quelque appréhension de la justice

de Dieu quelque temps avant sa fin et qu’il s’écria: «N’importe,

Seigneur, quand bien même vous me damneriez, je ne laisserais point de

vous aimer en enfer.» M. de la Fosse a demandé de grand cœur qu’on lui

permît d’aller prendre sa place, et notre frère Férot de l’accompagner.

Ils partirent hier avec un frère coadjuteur, comme trois victimes qui

seront sacrifiées pour le bien du prochain.» Et voici ce qu’en 1640,

écrivait le Père Roussel, jésuite, à saint Vincent, parlant de M. de

Montevit, prêtre de la Mission, mort au champ d’honneur: «Les deux

chapitres de Bar honorèrent son convoi, comme aussi les Pères Augustins;

mais ce qui honora le plus son enterrement, ce furent six à sept cents

pauvres qui accompagnèrent son corps, chacun un cierge à la main, et qui

pleuraient aussi fort que s’ils eussent été au convoi de leur père. Les

pauvres lui devaient bien cette reconnaissance: il avait pris leur

pauvreté; il était toujours parmi eux et ne respirait point d’autre air

que leur puanteur. Il entendait leurs confessions avec tant d’assiduité,

et le matin et l’après-dînée, que je n’ai jamais pu gagner sur lui qu’il

prît une seule fois le relâche d’une promenade. Nous l’avons fait

enterrer auprès du confessionnal où il a pris sa maladie et où il a fait

le beau recueil des mérites dont il jouit maintenant dans le ciel. Deux

jours avant qu’il mourût, son compagnon tomba malade d’une fièvre

continue qui l’a tenu dans le danger de la mort l’espace de huit jours;

il se porte bien maintenant. Sa maladie a été l’effet d’un trop grand

travail et d’une trop grande assiduité parmi les pauvres. La veille de

Noël, il fut vingt-quatre heures sans manger et sans dormir; il ne

quitta point le confessionnal que pour dire la messe. Vos messieurs sont

souples et très dociles en tout, hormis dans les avis qu’on leur donne

de prendre un peu de repos. Ils croient que leurs corps ne sont pas de

chair ou que leur vie ne doit durer qu’un an.» Enfin, à la même date, un

missionnaire, parlant des pauvres qui foisonnent à Saint-Mihiel, écrit à

M. Vincent: «Monsieur, je vous le dis en vérité, il y en a plus de cent

qui semblent des squelettes couverts de peau et si affreux que, si

Notre-Seigneur ne me fortifiait, je ne les oserais regarder: ils ont la

peau comme du marbre basané, et tellement retirée que les dents leur

paraissent toutes sèches et découvertes, et les yeux et le visage tout

renfrognés. Enfin, c’est la chose la plus épouvantable qui se puisse

jamais voir. Ils cherchent de certaines racines aux champs, qu’ils font

cuire et les mangent. J’ai bien voulu recommander ces grandes calamités

aux prières de notre Compagnie. Il y a plusieurs demoiselles qui

périssent de faim; et entre elles il y en a de jeunes, et j’appréhende

que le désespoir ne les fasse tomber dans une plus grande misère que la

temporelle.»

Quant aux cadavres, il n’était pas toujours aisé de pourvoir à leur

sépulture, s’il faut croire Vincent lui-même, qui, ayant un jour réuni

les Dames de la Charité, leur demanda d’acheter des pics et houes pour

enterrer les morts, «qui est l’une des plus grandes peines des

missionnaires, pource qu’il faut gratter la terre avec les mains pour

faire les fosses, et porter les morts sur des échelles qu’on a peine à

rencontrer.»

J’ai dit qu’il avait restauré les provinces dévastées. Il ne trouva

point, en effet, que sa tâche fût remplie pour avoir nourri des affamés

et assaini des villes et des villages: il fallait rendre à ces choses et

à ces gens la vie perdue, en distribuant des matériaux, des outils, du

grain pour ensemencer les champs. Nous savons déjà le danger que

couraient les distributeurs; on les suivait à la trace pour ravir leurs

trésors. L’humanité est ainsi faite qu’il y a toujours eu des pillards

du bien des pauvres. Mais toujours aussi les gens charitables ont trouvé

pour les servir de beaux aventuriers, capables, pour bien faire, de

jouer au plus fin avec les bandits: ainsi ce Mathieu Regnard, qu’on

appelait frère Mathieu, qui, dès 1640, avait fait cinquante-trois

voyages en Lorraine, «chargé chaque fois, nous dit M. Coste, de sommes

variant entre vingt mille et cinquante mille livres, surveillé par des

bandes de pillards qui étaient prévenus de son passage et savaient ce

qu’il portait, et toujours il parvint à destination avec son trésor. Sa

compagnie était considérée comme une sauvegarde. La comtesse de

Montgomery, qui hésitait à faire le voyage de Metz à Verdun, ne se

décida qu’après avoir obtenu le frère Mathieu pour compagnon de route.

La reine Anne d’Autriche écoutait avec plaisir, de la bouche même du

frère, le récit de ses aventures. Il a laissé par écrit une relation,

aujourd’hui perdue, de dix-huit dangers auxquels il échappa.» En 1650,

Vincent, par le moyen d’émissaires de cette qualité, envoya, en deux

mois, pour vingt mille livres de semences de blé, d’orge, de pois, de

fèves; l’année suivante, la dépense fut de quarante mille livres.

Michelet, qui éprouvait de la tendresse pour M. Vincent, a pu écrire

que, tout compté, il n’avait pourvu qu’à une mince partie de l’immense

tâche. «Vincent fut admirable, dit-il, quelque peu qu’il ait fait.» Et

une autre fois: «Richelieu mourra à la tâche, Vincent de Paul fera peu

de chose.»

Certes, au regard des besoins de ces immenses provinces où tout était

perdu, il a peu fait, en quantité. Plus qu’aucun autre cependant, plus

que le roi et ses ministres, plus même que nous au XXe siècle, où, pour

la restauration des pays libérés, l’État et ses agents ont disposé de

ressources sans fin en hommes, en argent, en matériel et matériaux. Oui,

plus, car il a fait l’aumône, et toujours avec méthode et prudence, ce

qu’on n’a pas vu partout de nos jours; mais il a donné mieux que

l’aumône: tout le feu de son cœur charitable. Le secours inestimable, le

voilà. Je citerai, pour finir, deux documents, qui fixeront dans nos

esprits ce que trouvaient les missionnaires de M. Vincent quand ils

arrivaient aux frontières de Champagne, et dans quels sentiments exquis

et héroïques, ces pauvres hommes, impatients de rivaliser de sainteté

avec celui qui les envoyait là, accomplissaient leur beau devoir.

La première lettre est de 1650 ou du début de 1651. Elle a été envoyée à

M. Vincent par un groupe de ses prêtres à leur arrivée, croit-on, dans

la région de Reims et de Rethel: «Il n’y a point, écrivent-ils, de

langue qui puisse dire, ni d’oreille qui ose entendre ce que nous avons

vu dès le premier jour de nos visites: presque toutes les églises

profanées, sans épargner ce qu’il y a de plus saint et de plus adorable;

les ornements pillés; les prêtres ou tués, ou tourmentés, ou mis en

fuite; toutes les maisons démolies; la moisson emportée; la terre sans

labour et sans semence; la famine et la mortalité presque universelles;

les corps sans sépulture et exposés pour la plupart à servir de curée

aux loups; les pauvres qui restent de ce débris, réduits à ramasser par

les champs quelques grains de blé ou d’avoine germés à demi pourris,

dont ils font du pain, qui est comme de la boue, et si malsain qu’ils en

sont presque tous malades. Ils se retirent dans des trous ou des

cabanes, où ils sont couchés à plate terre, sans linge, ni habits, sinon

quelques méchants lambeaux dont ils se couvrent; leurs visages sont

noirs et défigurés et avec cela leur patience est admirable. Il y a des

cantons tout déserts, dont les habitants qui ont échappé la mort sont

allés au loin chercher leur vie; de sorte qu’il n’y reste plus sinon les

malades, les orphelins et les pauvres femmes veuves chargées d’enfants,

qui demeurent exposés à la rigueur de la famine, du froid et de toutes

sortes d’incommodités et de misères.»

Et voici la seconde, écrite d’un autre lieu, mais dans le même temps,

par M. Deschamps, que nous connaissons bien: «Nous avons aujourd’hui

accompli à la lettre ce que Jésus-Christ a dit dans l’Évangile, d’aimer

et de bien faire à ses ennemis, ayant fait enterrer ceux qui avaient

ravi les biens et causé la ruine de nos pauvres habitants et qui les

avaient battus et outragés. Je me tiens trop heureux d’avoir eu le bien

de vous obéir en une chose qui est particulièrement recommandée dans

l’Écriture Sainte. Je dirai pourtant que ces corps qui étaient épars çà

et là dans une grande campagne, nous ont donné beaucoup de peine à

ramasser, à cause que le dégel, qui est venu sur la fin, nous a un peu

incommodés. En quoi nous voyons que Dieu a favorisé cette pieuse

entreprise par le grand froid qui l’a accompagnée; car, si c’était à

recommencer, à présent que le dégel est venu, il n’y a personne qui

voulût s’y engager pour mille écus, et cependant il ne nous a coûté que

trois cents livres. Et par ce moyen, ces pauvres corps, qui doivent tous

un jour ressusciter, sont maintenant ensevelis dans le sein de leur

mère; et toute la province en a une obligation particulière aux

personnes charitables qui ont contribué à cette bonne œuvre, outre la

couronne que Dieu leur prépare dans le ciel pour récompense de leur

vertu.»

Je vais bien fâcher saint Vincent, si du haut du ciel il jette un regard

sur la feuille où j’écris, mais je pense qu’un ministre des Réparations

de sa taille et de sa trempe nous eût bien servis dans les années qui

ont suivi 1918. C’est la mode aujourd’hui de chercher un homme: en voilà

un. Celui que nous attendons, nous voudrions bien qu’il eût la tête d’un

chef, et sans doute, car il s’agit de nous sauver tous et de nous livrer

à d’honnêtes mains, verrions-nous sans déplaisir qu’il eût l’âme d’un

saint. Dire que M. Vincent est arrivé sur la terre trois cents ans trop

tôt serait manquer à tous ceux que, depuis le XVIIe siècle, son cœur a

consolés; cependant quelle bénédiction pour nous, s’il était né dans son

petit hameau de Pouy aux environs de 1881 ou de 1876, comme on voudra.

CHAPITRE VIII

C’EST ASSEZ...

Les méchants qui soufflent méthodiquement la haine au cœur des pauvres

gens leur disent qu’ils n’ont que faire de la charité, et que le jour où

règnera la justice, on n’aura plus jamais besoin de la bonté d’autrui.

Souhaitons qu’une heure vienne, en effet, où il n’y aura plus de pauvres

sur la terre. Cependant on y verra toujours des malheureux. Il y a la

charité qui fait l’aumône, qui donne à boire et à manger. Celle-là

nourrit les corps, les abrite, les réchauffe, et, quand ils sont blessés

ou malades, elle les panse ou veille sur eux. Elle est sainte et

nécessaire, cette pourvoyeuse des biens matériels; car ces biens-là sont

les plus pressants dans beaucoup de cas: il faut d’abord manger. Mais ce

ne sont jamais, même pour les derniers ici-bas, les plus importants. Le

principal, c’est que nous donnions à tout homme les consolations et

l’amitié qu’il attend. Et c’est ce que nous ne faisons pas souvent. Nous

oublions, dans nos rapports avec ceux que le malheur a touchés, que leur

âme est sensible, beaucoup plus encore que la nôtre, les morsures de la

souffrance ne l’ayant pas endurcie, mais mise à vif; nous oublions

qu’ils ont sans cesse les yeux sur ceux qui se penchent vers eux, comme

les enfants regardent leurs parents, pour les juger; et qu’aucune de nos

fautes ne leur échappe. Ils savent bien reconnaître si nous les servons

poliment ou de mauvais gré. Ce qu’ils attendent de nous, ils disent que

c’est un peu de justice et c’est vrai, sans doute; mais la justice qu’on

doit à ceux qui souffrent, à ceux qui pleurent, porte un plus beau nom:

c’est la bonté, bonté dans les paroles, les gestes, les moindres

attentions: tout est important. Vincent, qui le savait, fut d’une

exquise politesse toute sa vie. Et son histoire est belle, moins pour

les sommes fabuleuses qu’il a fait passer, de son vivant et depuis sa

mort, des mains des riches en celles des pauvres, que pour la leçon de

charité qu’il a donnée, dans la simplicité de son cœur, aux hommes de

bonne volonté.

Dans ce livre, j’ai nécessairement omis quelques-unes des œuvres nées de

son extraordinaire activité. Je n’ai pas voulu faire un répertoire, mais

qu’on apprît à aimer, pour les imiter, les vertus d’un grand saint. Je

n’ai parlé ici, ni de cette puissante _Charité_ d’hommes, où il avait,

autour de M. de Renty et du commandeur de Sillery, assemblé et mis au

service des pauvres et des malades une quantité de seigneurs et de

notables de Paris, donnant d’avance un programme et une méthode aux

Conférences qu’Ozanam, au XIXe siècle, devait fonder sous son patronage;

ni de son rôle dans la fondation, à la Salpêtrière, de l’Hôpital

Général, où furent recueillis d’un seul coup les milliers de mendiants

qui traînaient dans Paris; ni de tout ce qu’il a fait pour les aliénés,

les incurables, les prisonniers; j’aurais pu, parlant des services qu’il

a rendus au royaume, faire mieux que de nommer incidemment ce Jean le

Vacher, prêtre de la Mission, pourvu, sur l’initiative de saint Vincent

de Paul, des fonctions de vicaire apostolique et consul de France,

d’abord à Tunis, puis à Alger, où il devait mourir en martyr, le 26

juillet 1683, lié à la bouche d’un canon par l’ordre du bey, Mezzo

Morio. L’histoire complète, détaillée, véritable, de tout ce qu’a fait

leur Père, c’est aux Lazaristes à nous la donner. Ils la préparent. M.

Coste, qui en a réuni et publié tous les matériaux, l’écrit lentement,

avec le souci de ne rien omettre, de ne rien dire non plus que de

certain. Il serait téméraire à tout autre de poursuivre une pareille

tâche. Je ne pouvais ici qu’esquisser, avec mes pinceaux, une image du

saint, qui ne le trahît pas trop. J’ai fait de mon mieux et serai payé

de mon effort si quelques-uns, ayant lu ces pages, se prennent à

vraiment aimer leur prochain, comme Vincent, d’un cœur sincère.

Ils le feront, s’ils veulent bien regarder avec moi jusqu’au fond de

l’âme de cet homme exceptionnel. Ils verront là que la charité est fille

de la sainteté. Il ne s’agit pas d’un penchant plus ou moins vif pour

les êtres qu’on voit souffrir autour de soi, et la charité n’a rien à

voir avec la sensiblerie. Il s’agit de s’immoler soi-même, pour donner

aux autres ce qu’on possède, pour verser sur eux la chaleur de son âme.

Il y a des degrés peut-être dans cette charité-là. Souhaitons-le, car

elle serait interdite à trop d’entre nous! Mais de la voir en Vincent

dans sa splendeur nous donnera d’elle une idée si haute, si pure, que

les plus endurcis en seront éblouis et voudront peut-être posséder en

leur cœur une étincelle de ce grand feu.

La vraie vie de Saint Vincent de Paul · 第 18 / 19 段