Il se trompait et fut encore utile à deux choses importantes. La reine,

la paix de Rueil conclue, lui fit mander à plusieurs reprises de rentrer

à Paris. Il avait du regret d’interrompre, pour obéir, la tournée de ses

maisons. «Or, écrivait-il, je ne vois pas comment je puis faire la

volonté de Dieu en n’obéissant pas, moi qui ai toujours cru et enseigné

que l’on doit obéir aux princes, même aux méchants, comme dit

l’Écriture.» Il rentra, reprit contact avec Anne d’Autriche, sans doute

avec Mazarin aussi, se donnant ainsi le moyen d’intervenir encore, si

l’occasion s’en offrait et d’être plus heureux. Je ne vais pas raconter

ici comment reprit la Fronde, et de quelles horreurs la France et Paris

furent pendant trois ans le théâtre. Quand chacun fut dégoûté de se

battre et que l’amnistie du 26 août 1652 eut ramené tout le monde à la

sagesse, il fallut songer au retour à Paris du petit roi Louis XIV et de

sa mère. On s’apprêtait à les acclamer, mais à condition que Mazarin ne

fût pas auprès d’eux, Mazarin que haïssait le peuple et qui voulait

faire aussi son entrée parmi les fleurs et les cris d’allégresse.

Vincent avertit la reine du danger, qui était grand. Sentant qu’il ne

serait pas écouté et que personne n’oserait donner au ministre le

conseil nécessaire, il prit sa belle plume et fit à Mazarin une lettre

courageuse, dont voici quelques beaux passages. Elle est du 11 septembre

1652. «Monseigneur, je me donne la confiance d’écrire à Votre Éminence;

je la supplie de l’avoir agréable et que je lui dis que je vois

maintenant la ville de Paris revenue de l’état auquel elle était, et

demander le roi et la reine à cor et à cri; que je ne vas en aucun lieu

et ne vois personne qui ne me tienne le même discours. Il n’y a pas

jusques aux Dames de la Charité, qui sont des principales de Paris, qui

ne me disent que, si Leurs Majestés s’approchent, qu’elles iront un

régiment de dames les recevoir en triomphe...»

La présidente des Dames de la Charité était alors la duchesse

d’Aiguillon, nièce de Richelieu; plusieurs autres dames étaient, avec

elle, du parti de la Fronde; Mazarin, qui le savait, pouvait faire grand

cas de l’avis qu’on lui donnait aujourd’hui des nouvelles dispositions

de ces femmes influentes. Vincent avait d’ailleurs bien d’autres

informations de cette qualité à glisser dans sa lettre, et son

intervention n’était pas téméraire. Parlant un peu plus loin du duc

d’Orléans et de Condé, il écrit que le premier «sera ravi de cette

occasion pour se bien remettre avec le roi, et que l’autre, voyant Paris

remis à l’obéissance du roi, se soumettra, et de cela il n’en faut pas

douter; je le sais de bonne part.»

Il continue ainsi: «Quelques-uns pourront peut-être dire à Votre

Éminence qu’il faut châtier Paris pour le rendre sage. Et moi, je pense,

Monseigneur, qu’il est expédient que Votre Éminence se ressouvienne

comme quoi se sont comportés les rois sous lesquels Paris s’est révolté;

elle trouvera qu’ils ont procédé doucement et que Charles VI, pour avoir

châtié grand nombre de rebelles, désarmé et ôté les chaînes de la ville,

ne fit que mettre de l’huile dans le feu et enflammer le reste...»

On prêtait à Mazarin l’intention de faire la paix d’abord avec l’Espagne

et les princes et de n’envoyer qu’ensuite à Paris la reine et le jeune

roi. Vincent voit l’écueil et le signale au ministre. Paris, dit-il,

tiendra alors la paix et ses bienfaits «de l’Espagne et de mesdits

seigneurs, et non du roi.»

Enfin on prêtait au fâcheux cardinal le désir que le roi ne revînt pas à

Paris et ne reçût pas son peuple en grâce sans la compagnie de Son

Éminence. Là-dessus Vincent dit hardiment son avis: «Je réponds,

Monseigneur, qu’il n’importe pas tant que le retour de Votre Éminence

soit avant ou après celui du roi, pourvu qu’il soit, et que, le roi

étant rétabli dans Paris, Sa Majesté pourra faire venir Son Éminence

quand il lui plaira; et de cela j’en suis assuré. D’ailleurs, si tant

est que Votre Éminence, laquelle regarde principalement le bien du roi

et de la reine et de l’État, contribue à la réunion de la maison royale

et de Paris et à l’obéissance du roi, assurément, Monseigneur, elle

regagnera les esprits, et dans peu de temps elle sera rappelée, et de la

bonne sorte, comme j’ai dit; mais tandis que les esprits seront dans la

révolte, il est bien à craindre que jamais on ne fera la paix... Il est

fort à craindre, Monseigneur, si cela continue, que l’occasion se perde

et que la haine des peuples ne se tourne en rage. Au contraire, si Votre

Éminence conseille le roi de venir recevoir les acclamations de ce

peuple, elle gagnera les cœurs de tous ceux du royaume qui savent bien

ce qu’elle peut auprès du roi et de la reine, et chacun tiendra cette

grâce de Votre Éminence.»

_Il est à craindre que la haine des peuples ne se tourne en rage!_ Il va

jusqu’au bout de sa pensée, ce M. Vincent, et ne se gêne point pour

offenser les grands de la terre. Il termine en donnant à Mazarin

l’assurance que le cardinal de Retz, frondeur en diable, n’est pour rien

dans sa démarche. Puis il met au bas de sa lettre mille politesses, et

signe à son habitude: Vincent Depaul, i. p. d. l. M., ce qui veut dire:

_indigne prêtre de la Mission_.

Peu de jours après, le 21 octobre, Louis XIV et la reine faisaient dans

la capitale une entrée triomphale, sans Mazarin. Celui-ci attendit, dans

la retraite, que vînt l’heure, annoncée par M. Vincent, où on le

rappellerait à son tour. Cette heure vint le 5 février 1653. Il ne

restait plus à l’italien retors qu’à remercier le saint prêtre de lui

avoir donné gratis un bon avis, ce qu’il fit en le révoquant

sur-le-champ du conseil de conscience.

L’autre service que Vincent devait rendre au roi et à la France, c’était

de réparer les maux de la guerre. Le titre de ce chapitre est bien le

seul convenable: je vais raconter l’histoire d’un grand ministre des

régions libérées. Car il n’y a pas beaucoup de différence entre ce qu’on

voyait alors et ce que nos yeux ont vu dans la dernière guerre et après

elle. On ose à peine révéler ce qu’on trouve dans les archives des

provinces sur la façon dont se conduisaient les soldats de ce temps-là

et sur les ruines qu’ils laissaient après eux. Il faudrait un volume

pour inscrire tous ces témoignages avec leurs références. Ici, je dirai

sommairement le principal de ce qu’on y apprend. Le lecteur curieux de

remonter aux sources trouvera de précieuses indications dans l’ouvrage

d’Alphonse Feillet, _La Misère au temps de la Fronde et Saint Vincent de

Paul_[7], et dans le _Recueil des Relations contenant ce qui s’est fait

pour l’assistance des pauvres, entre autres ceux de Paris et des

environs et des provinces de Picardie et de Champagne pendant les années

1650, 1651, 1652, 1653 et 1654_[8].

[7] Paris, 1862, in-12.

[8] Paris, chez Savreux, Bibliothèque patronale, R 8370. Le texte de

ces _Relations_ a été publié par A. Feillet dans la _Revue de Paris_

en 1856.

Pour nous, allons au fait. D’abord, la cause du mal: les soldats, point

payés, se nourrissaient comme ils pouvaient; c’étaient des gens de sac

et de corde; et, lâchés dans les villages, ayant pris de quoi manger et

boire, ils s’offraient le reste; puis, repus et excités, ils brisaient,

incendiaient, profanaient, faisaient le mal pour lui-même. Ils allaient

parfois à la maraude par bandes de quinze cents hommes, officiers en

tête; on battait le tambour; on traînait des canons; et la troupe

faisait la moisson, emportait le blé, massacrait ceux qui n’étaient pas

contents.

Cela paraît effroyable. Mais voici un détail qui nous rappellera qu’on

faisait de même il n’y a pas si longtemps. Alors comme aujourd’hui, les

armées en retraite sciaient au pied les arbres fruitiers, souillaient

les puits, faisaient le désert derrière elles. Et dans quels lieux se

passaient ces horreurs? Écoutez bien: à Guise, à Saint-Quentin, à Laon,

à Verdun, à Mézières, à Fismes, à Braisne, à Reims, à Réthel. Je vais

rapporter au hasard un peu de ce que j’ai lu. A Guise, six cents

malheureux sont réduits à grignoter les carcasses des chiens et des

chevaux, reste de la curée des loups. A Mareuil, près de Soissons, deux

enfants mangent les cadavres de leurs parents. Les gens de Saint-Quentin

broutent l’herbe des champs. En Champagne, les hommes et les femmes, par

troupeaux, fouillent la terre comme des pourceaux, cherchant de

mauvaises racines; on mange ce qu’on trouve, des limaces, des vers, des

charognes. J’hésite d’ailleurs à croire ceux qui prétendent qu’on

déterrait les os des morts pour les sucer.

Là-dessus surgit un autre fléau, que les troupes venues de l’est ont

traîné à leur suite. Car nous connaissons aujourd’hui l’invasion des

Tchéco-Slovaques, des Yougo-Slaves, et des Polonais après la guerre;

alors c’était la guerre même qui les amenait, avec leurs maladies. Et

nous avons eu la grippe au moment de l’armistice, pour frapper ceux de

l’arrière; dans ce temps-là, on faisait mieux: c’était la peste.

Joignez à cela que, les impôts ne rentrant pas, le fisc prend d’odieuses

mesures, vend les troupeaux, les meubles, les vêtements de ceux qui ne

peuvent payer. Il y eut un jour vingt-trois mille de ces récalcitrants

en prison. Les agents du roi, mauvais créanciers, étaient aussi de

piètres débiteurs: on ne servait pas les rentes. Vincent écrivait dans

l’été de 1652: «Ceux qui ont des rentes n’en jouissent pas. Ceux qui ont

des terres n’ont point moissonné cette année, et l’on ne peut semer pour

la prochaine.» Dans une lettre de la même époque à la reine Anne

d’Autriche, il suppliait que Sa Majesté tînt la promesse qu’il avait

reçue d’elle un peu plus tôt de laisser entrer du blé dans Paris. «Les

gens de guerre, dit-il, ne laissent pas de venir à troupes enlever les

blés, non seulement dans la plaine de Saint-Denis, comme je l’ai vu,

mais entre La Chapelle et la Villette, qui sont deux villages à un quart

de lieue de Paris, où ils courent sur les propriétaires qui osent en

approcher pour faire leur moisson.» C’était gai. Là-dessus d’ailleurs

tous les témoignages concordent et voici celui de la Mère Angélique, de

Port-Royal: «Nous avons du blé, mais on ne peut le faire moudre qu’avec

une très grande peine, à cause des soldats qui volent les moulins.» La

même écrivait une autre fois: «On essaye de renvoyer de Paris des

paysans pour serrer les grains; mais à mesure qu’ils serrent, les gens

de guerre les viennent battre et dérober et mettent tout en fuite.»

Famine, meurtres, incendies, peste, pillage des récoltes; et ce n’est

pas tout. «Nous vous enverrions une sœur pour vous aider s’il nous était

possible, écrit Vincent le 23 juin 1652 aux Filles de la Charité de

Valpuiseaux, mais vous savez quelle est la difficulté des chemins.» Il

songeait aux loups qui, bien nourris, pullulaient, comme les rats dans

les tranchées de la dernière guerre. Nous nous sommes beaucoup plaints,

et c’était justice. Il faut tout de même convenir que nos pères ont été

plus malheureux que nous. Dans un document de 1652 sur la misère des

paysans[9], on lit ceci: «L’on en a vu... rampant sur des fumiers, comme

des lézards, d’autres sur la paille, comme immobiles par l’exténuation

de toutes les forces, et d’autres dans des cloaques et étables, comme

personnes déjà confisquées et tellement insensibles par la longueur et

l’excès des maux, qu’à peine pouvaient-ils entendre parler de Dieu,

comme bêtes stupides plutôt que créatures raisonnables.» Et ce n’est pas

encore tout. Des soldats éméchés sont déjà dangereux; la plupart de ceux

qui venaient de l’est étaient, par surcroît, des fanatiques, qui

profanaient les églises, pillaient les couvents. Dans une des

_Relations_ où sont consignés les détails les plus sûrs sur tant

d’atroces misères, on lit, au sujet de Lagny, sur la Marne, ces lignes

qui donnent le frisson: «Les prêtres de la Mission ont pris pour leur

partage le quartier de delà et de deçà la Marne, lequel a toujours été

exposé aux allées et venues des armées. Leurs travaux ont été tels que

sept de cette Compagnie sent déjà tombés malades. L’on ne sait que trop

quelle a été l’extrémité de l’affliction de ces quartiers, outre la

profanation des églises, le vol des saints ciboires et du Saint des

saints, les violements des femmes. L’inhumanité a été à un tel point que

nous avons appris qu’au village de Nully un enfant fut jeté tout vif

dans un four ardent et qu’un mari et une femme furent tellement fouettés

avec des épines qu’ils sont morts par ce supplice, qu’au village de

Dammart un pauvre marguillier fut mutilé de tous ses membres, eut le

ventre ouvert, et ses entrailles lui furent mises entre les mains pour

l’obliger à déclarer où étaient les ornements de l’église.» Et nous nous

arrêterons là, s’il vous plaît.

[9] _État sommaire des misères de la campagne et besoins des pauvres

aux environs de Paris des 20, 22, 24 et 25 octobre 1652_, in-8 de

douze pages.

Devant le fléau déchaîné, chacun courbait la tête. Un homme surgit

alors, un seul, qui décida de se mettre au travers du malheur: on

l’appelait M. Vincent. Je dis qu’il était seul. Les gens du roi se

trouvaient sans pouvoir. Eux-mêmes, aussi bien, avaient fait une partie

du mal et permis le reste. La reine, comme le dernier de ses sujets,

était ruinée, ou presque, bonne seulement pour quelques aumônes. Faute

d’argent, elle offrait ses bijoux. Vincent de Paul nous dit qu’elle

donna une fois aux Dames de la Charité un diamant de sept mille livres

et une autre fois des pendants d’oreilles qui furent vendus dix-huit

mille livres. Il s’agissait de bien autre chose, et non seulement de se

procurer de grosses sommes, mais d’en user avec méthode. On ne peut pas

chiffrer le budget dont disposa Vincent. On a parlé de douze millions de

livres, qui feraient deux cent quarante millions de nos francs

d’aujourd’hui. On n’en sait rien. Le fait est qu’il trouva des millions,

ce qui était bien, et sut les dépenser, ce qui était encore mieux.

Il faut ici ouvrir une parenthèse. Ce que nous allons apprendre du

travail de géant qu’a fait Vincent pour rebâtir la France après la

guerre étrangère et la guerre civile, on le sait depuis trois cents ans.

Je parle des quelques-uns qui se soucient de l’histoire de leur pays:

les autres sont gens frivoles qui ne prennent jamais le temps de

s’informer de ce qui importe. Bref, connu ou non de la foule, le rôle de

Vincent, restaurateur des provinces dévastées, était dûment enregistré

dans nos annales. Tout à coup, voici vingt-cinq ans, surgit un livre

extraordinaire, qui remit si bien en question tout ce qu’on croyait

acquis sur le sujet, qu’aux yeux de plusieurs, le pauvre M. Vincent

parut, du jour au lendemain, découronné. Ce livre, _La Cabale des

dévots_[10] racontait une histoire vraie, l’histoire d’un événement

considérable, mais mystérieux, et demeuré pendant près de trois cents

ans dans un incroyable oubli.

[10] Allier (Raoul), La Cabale des dévots, 1627-1666, Paris, Colin,

1902, in-8º de 448 p.

Cette histoire, la voici. Il y avait une fois, aux environs de 1630, un

jeune seigneur qui avait nom Henri de Levis, duc de Ventadour. Sa femme,

Marie-Louise de Piney-Luxembourg, était exquise et tellement pieuse que,

n’ayant point pris goût à l’état du mariage, elle réussit à mettre au

cœur de son mari la même aversion et obtint de lui que, tout en pleurs,

il la conduisît de l’autre côté de la grille d’un carmel, en Avignon.

Lui, fort exalté par cette singulière et touchante aventure, se voua

aussi à Dieu, mais dans le monde. Il en formait d’ailleurs le projet

depuis trois ans, quoique ne se sentant pas très libre. Il l’est

maintenant et le voilà qui court à la rencontre des trois personnages

dans son complot: un capucin du faubourg Saint-Honoré, le P. Philippe;

un prêtre qui porte un beau nom et sera plus tard évêque de

Saint-Paul-trois-Châteaux, Jacques Adhémar de Monteil de Grignan; enfin

un officier de la maison de Louis XIII, Henri de Pichery. Ils fondent, à

eux quatre, une société secrète, qui s’appellera la _Compagnie du

Très-Saint-Sacrement de l’Autel_, ou, plus couramment, la _Compagnie du

Saint-Sacrement_. Cette mystérieuse société, les libertins du temps

l’eurent bientôt baptisée la _Cabale des dévôts_, et c’est elle, au dire

de Raoul Allier, auteur du livre retentissant de 1902, c’est elle, et

non M. Vincent, qui a remis debout la France après la Fronde.

Voilà la question: il faut la vider tout de suite. La compagnie du

Saint-Sacrement a été très puissante. Les plus hauts personnages du

temps, clercs ou laïcs, en firent partie: des princes, des

gentilshommes, des officiers, de notables bourgeois; et des évêques, des

prêtres, mais point de religieux. Deux généraux d’ordres y entrèrent

pourtant, Charles de Condren, de l’Oratoire, et Vincent de Paul, de la

Mission. Il est vrai qu’ils étaient l’un et l’autre dans la place avant

la décision, prise en 1633, d’écarter les réguliers, qui, ne

s’appartenant point entièrement, ne pourraient se plier toujours à la

loi suprême de la compagnie: le secret. Une circulaire officielle de

l’association définit ainsi, en 1660, son objet: «_Entreprendre tout le

bien possible et éloigner tout le mal possible_, en tout temps, en tout

lieu, à l’égard de toutes les personnes... La Compagnie n’a ni bornes ni

mesures, ni restrictions que celles que la prudence et le discernement

doivent donner dans les emplois. Elle travaille non seulement aux œuvres

ordinaires des pauvres, des malades, des prisonniers et de tous les

affligés; mais aux missions, aux séminaires, à la conversion des

hérétiques et à la prorogation de la foi dans toutes les parties du

monde; à empêcher tous les scandales, toutes les impiétés, tous les

blasphèmes; en un mot, à prévenir tous les maux et à y apporter tous les

remèdes; à procurer tous les biens généraux et particuliers; à embrasser

toutes les œuvres difficiles, fortes, négligées, abandonnées; et à s’y

appliquer, pour les besoins du prochain, dans toute l’étendue de la

charité.» En somme c’est le programme de Vincent, avec une addition. Ils

font œuvre apostolique, œuvre charitable, comme lui; mais œuvre de

guerre aussi, et cet article-là devait tout gâter.

Le procès de la puissante et redoutable compagnie tient en ces deux

mots: _secret_ et _délation_. Elle a rendu de grands services et les

intentions de ses membres étaient droites; mais se cacher, même pour

faire le bien, ne vaut rien, parce qu’à prendre les façons des bandits,

on se fait une âme proche de la leur; à comploter dans des cavernes, on

se déshabitue de la lumière du soleil; d’agir sans se montrer fait

perdre le sens de la responsabilité et bientôt celui de l’honneur. Ce

comité secret, qui faisait tout le bien possible, mais aussi partait en

guerre contre tout le mal possible, des émissaires zélés et forcément

sournois, il faut le dire, lui apportaient toutes sortes de

dénonciations; et ces messieurs n’avaient pas besoin qu’on les excitât,

leur idée, fort simple, étant qu’on devait détruire le mal,

particulièrement l’hérésie et le libertinage, par tous les moyens.

L’inévitable arriva. En 1660, la compagnie fut brutalement dissoute par

Mazarin, et en 1667 l’état d’esprit qu’elle avait créé mit en la tête de

Molière l’idée de son _Tartufe_.

Que faisait, dans tout cela, saint Vincent de Paul? On ne trouve dans

tous ses écrits qu’un mot, très incident, sur cette société. Elle était

secrète: il n’en parlait point. Les documents qu’au XIXe siècle on a

exhumés et sur lesquels Raoul Allier a bâti son livre, témoignent qu’il

y a eu, entre Vincent et la compagnie, des rapports fréquents, mais

point nécessairement qu’il en fît partie. Il faut croire cependant, sur

la foi d’une pièce signalée par M. Coste, qu’il avait accepté d’y entrer

tout au début. S’il y joua par la suite un rôle actif, et lequel, il est

probable qu’on n’en saura jamais rien.

Tout cela posé, voici l’inquiétant débat: les historiens de Vincent ont

fait à ce grand saint la réputation d’avoir accompli seul, dans les

provinces dévastées, une œuvre de charité et de restauration

prodigieuse; et les documents apportés récemment révèlent que le

prodige, c’est la compagnie du Saint-Sacrement qui l’a voulu et réalisé,

les prêtres de la Mission et leur supérieur n’ayant été que ses bons

agents, parmi beaucoup d’autres.

Je crois, ayant bien examiné les deux dossiers, celui de la compagnie et

celui de Vincent, que, s’il est équitable de rendre hommage aux

messieurs de la _cabale des dévôts_, qui ont vraiment fait, en une heure

de détresse, la mobilisation méthodique de toutes les ressources de la

charité à Paris et en Province, on peut leur porter ce témoignage sans

toucher à la gloire de Vincent.

Car il domine ces hommes de bonne volonté de toute la hauteur de sa

sainteté. Les méthodes belliqueuses de la compagnie, on peut tenir pour

certain qu’il les a réprouvées; mais comment douter qu’il ait été l’âme

de leurs entreprises charitables? Ils auraient pu agir sans lui: nous

savons le contraire. Nous savons que tantôt il a utilisé des ressources

fournies par eux, tantôt accompli expressément une tâche qu’ils avaient

dictée. Dans ce commerce, nous ne pouvons pas admettre qu’il ait occupé

une autre place que la première. Si grandes que fussent son humilité, sa

timidité, elles ne l’empêchaient point d’être un chef et de commander

vigoureusement. Il était là dans son domaine. Ils se sont servis de lui,

nous dit-on. Je réponds qu’il s’est servi d’eux. Il avait une assemblée

de femmes, que présidait la duchesse d’Aiguillon. L’assemblée d’hommes,

quand elle travaillait contre l’édit de Nantes, il ne la connaissait

pas; mais, s’il s’agissait de charité, il est probable qu’on le voyait

aux réunions et que, son tour venu, il prenait la parole; alors les mots

ardents qui tombaient de ses lèvres devaient tout emporter. De deux

choses l’une: ou les initiations dont nous allons le louer venaient de

lui, ce qui fut le cas très souvent, ou la compagnie les avait prises,

mais sous son inspiration.

Et si l’on dit que voilà seulement une hypothèse, voici un fait. Il

s’agit de savoir si c’est à Vincent ou à d’autres que revient l’honneur

d’avoir relevé de leurs ruines les provinces ravagées par la guerre. Une

ordonnance royale du 14 février 1651 va nous fixer. Des bandes armées

qui, au milieu des ruines, paraissaient assoupies se réveillaient tout à

coup quand arrivaient les prêtres de la Mission ou les Filles de la

Charité, des provisions plein les bras. Vincent signala à la reine le

danger que couraient ses prêtres et les servantes des pauvres, et voici

l’ordonnance qui fut aussitôt rendue:

«De par le roi,

«Sa Majesté étant bien informée que les habitants de la plupart des

villages de ses frontières de Picardie et de Champagne sont réduits à

la mendicité et à une entière misère, pour avoir été exposés aux

pillage et hostilités des ennemis et aux passages et logements de

toutes les armées; que plusieurs églises ont été pillées et

dépouillées de leurs ornements, et que, pour sustenter et nourrir les

pauvres et réparer les églises, plusieurs personnes de sa bonne ville

de Paris font de grandes et abondantes aumônes qui sont fort utilement

employées par les prêtres de la Mission de M. Vincent et autres

personnes charitables envoyées sur les lieux où il y a le plus de

ruines et le plus de mal, en sorte qu’un grand nombre de ces pauvres

gens a été soulagé dans la nécessité et la maladie.» Les personnes de

la bonne ville de Paris qui ont fait de grandes et abondantes aumônes,

c’est la compagnie du Saint-Sacrement et ce sont les Dames de la

Charité; les autres personnes charitables envoyées sur les lieux, ce

sont les bonnes filles de M. Vincent. L’ordonnance se poursuit ainsi:

«Les gens de guerre, passant ou séjournant dans les lieux où lesdits

missionnaires se sont trouvés, ont pris et détroussé les ornements

d’église et les provisions de vivres, d’habits et d’autres choses qui

étaient destinées pour les pauvres, en sorte que s’ils n’ont sûreté de

la part de Sa Majesté, il leur serait impossible de continuer une

œuvre si charitable et si importante à la gloire de Dieu et au

soulagement des sujets de Sa Majesté.» Là-dessus, de l’avis de la

reine régente, il est fait défense aux gouverneurs et lieutenants

généraux des provinces et armées et à tous officiers de loger où

permettre que soient logés des gens de guerre dans les «villages

desdites frontières de Picardie et de Champagne, pour lesquels lesdits

prêtres de la Mission leur demanderont sauvegarde pour assister les

pauvres et les malades, et y faire la distribution des provisions

qu’ils y porteront, en sorte qu’ils soient en pleine et entière

liberté d’y exercer leur charité en la manière et à ceux que bon leur

semblera. Défend en outre Sa Majesté à tous gens de guerre de prendre

aucune chose aux prêtres de la Mission et aux personnes employées avec

eux ou par eux, à peine de la vie, les prenant en sa protection et

sauvegarde spéciale, et enjoignant très expressément à tous les

baillis, sénéchaux, juges, prévôts des maréchaux et autres officiers

qu’il appartiendra, de tenir la main à l’exécution et publication de

la présente, et de poursuivre les contrevenants, en sorte que la

punition en serve d’exemple. Veut Sa Majesté qu’aux copies de la

présente, dûment collationnées, foi soit ajoutée comme à l’original.»

Ce document-là n’a point de sens, ou c’est un brevet d’investiture. Le

gouvernement du roi, impuissant à assurer lui-même le relèvement des

pays ruinés, prend sous sa protection ce M. Vincent, qui, là-bas, sur

les frontières, opère des prodiges; il fait officiellement de lui son

ministre de la Charité. Déjà, dans l’ordre ecclésiastique, Vincent était

une sorte de grand aumônier de France: il devient le dictateur des

provinces dévastées.

La vraie vie de Saint Vincent de Paul · 第 17 / 19 段