«--De sorte, mes filles, que l’obéissance vous sert de murailles. Voilà

qui est beau. Une fille servira les malades dans une paroisse. Si elle

s’appartenait, elle ne ferait point de difficulté d’aller tantôt en un

lieu, tantôt en un autre, chez une dame de sa connaissance, chez sa

parente, ou de s’arrêter aux lieux où ses occupations l’appellent plus

que la nécessité des affaires le requiert. La sainte obéissance la

retient de tout cela; elle ne va simplement que là où le travail l’exige

et ne perd point de temps en visites inutiles. N’est-ce pas, ma fille,

c’est bien ce que vous pensez quand vous dites que les religieuses ont

des cloîtres, mais que les Filles de la Charité n’ont que l’obéissance?

Ah! estimez-vous qu’une Fille de la Charité qui observe bien

l’obéissance fasse aussi bien qu’une religieuse dans son cloître?»

A quoi la sœur ayant répondu que oui, M. Vincent repartit:

«--Oui, mes filles, vous en êtes assurées. S’il y a chose belle à voir,

agréable à Dieu et admirable aux anges et aux hommes, s’il y a spectacle

digne d’étonnement, c’est de voir des filles vivre en leur particulier

dans une chambre, comme elles veulent, en apparence et au jugement de

ceux qui ne les connaissent pas, mais en effet si soumises qu’il se peut

dire qu’elles ne font jamais leur volonté, parce qu’elles ne font rien

que par la sainte obéissance. Oh! non, assurez-vous, mes chères sœurs,

que les religieuses qui sont confinées toute leur vie dans les cloîtres,

ne font rien de plus que vous, si vous avez l’obéissance; et que ce que

vous faites par cette vertu est si grand qu’on aurait peine à trouver

chose plus grande.»

Pour faire ce qu’il voulait, pour mettre dans d’autres âmes les

richesses dont la sienne était gonflée, les en emplir, les en gaver si

fort qu’à leur tour elles en fissent largesse à d’autres âmes et que

cela durât pendant des siècles, les trois que nous savons et ceux qui

viendront encore après nous, il s’est dépensé, avec une ferveur, une

ingéniosité, une patience qui confondent. Il a tour à tour abordé tous

les sujets, fascinant son auditoire, l’élevant en des régions

habituellement ignorées des hommes; ces pauvres filles, prises à l’appât

de la sainteté, tremblaient de n’être pas dignes d’un tel maître et le

suivaient, extasiées, dans les régions sublimes où le portait son génie.

Un jour, il parlait de l’union nécessaire entre les filles d’une même

maison. Il en vint à dire qu’un bon moyen d’avoir la paix était de

s’accoutumer à se demander pardon les unes aux autres. Une sœur se leva

alors et dit:

«--Monsieur, voudriez-vous me permettre de demander pardon présentement

à mes sœurs de ce que j’ai murmuré, pensant que quelques-unes

dédaignaient de me saluer par les rues, et à celles à qui je m’en suis

plainte aussi?

«--Très volontiers, ma sœur.

«Cette sœur se mit à genoux, et toutes les autres avec elle, et elle

demanda pardon avec grande humilité, nommant les sœurs l’une après

l’autre.

«--Dieu soit béni, mes sœurs! C’est ainsi qu’il faut faire pour

conserver une parfaite union.»

S’il émeut ces pauvres femmes, s’il les conduit sans effort à des gestes

pareils, c’est qu’il emploie une langue qu’elles comprennent toujours.

Derrière ses mots, sans doute, elles sentent un cœur brûlant, mais les

mots sont simples. Il leur parle avec bonhomie de leur vie de tous les

jours, prend des exemples auxquels nous ne songeons pas, mais qui sont

bien intéressants, car ils témoignent qu’il voyait tout, entendait tout,

que les travers des hommes et des femmes sont éternels, qu’hier ou

aujourd’hui ceux-ci ont les mêmes grossièretés de façons, ceux-là les

mêmes agacements. Pour expliquer d’où vient qu’on se supporte mal les

uns les autres, il nous plonge en pleine vie, nous jetant d’un mot au

réfectoire parmi ses bonnes filles: «Car, voyez-vous, mes sœurs, si peu

de chose suffit quelquefois à nous fâcher! L’aversion contre une sœur

vient en l’entendant manger.»

Il tient sur l’envie, sur l’orgueil caché, des propos pittoresques et

charmants. Il met celles qui l’écoutent en garde contre le premier de

ces péchés, parce que, dit-il, elles sont «filles d’amour» et que

l’amour et l’envie sont comme le feu et l’eau. Puis, s’adressant à une

sœur, il demande: «Vous semble-t-il pas, ma fille, que ce soit un bon

moyen de ne point pécher par envie, d’aimer les robes rapetassées?--Oui,

mon Père.--Il est certain que c’est un fort bon moyen, d’être bien aise

d’avoir de méchants habits, et se fâcher quand l’on vous en donne de

neufs, bien loin d’en vouloir avoir de meilleurs que les autres, et dire

à Mlle Le Gras:--Mademoiselle, voilà une robe trop bonne pour moi. Vous

me faites trop belle. Ne savez-vous pas bien que je suis déjà

orgueilleuse et que cela m’enorgueillira encore davantage? Oh! je suis

trop vaine et pleine d’envie. C’est pourquoi je ne mérite pas qu’on

m’habille de la sorte. Voilà, mes filles, comme il se faut comporter.»

Il peint l’envieuse en connaisseur: «Si elle entend dire du bien d’une

sœur contre laquelle elle a de la jalousie, cela la fait mourir et

sécher sur pied, et elle dit: «Voire, voire, il n’y a pas tant de bien

«que vous dites, vous ne la connaissez pas; ah! c’est une belle bigote!»

Sur l’orgueil caché, il fait de bien adroites observations. Une des

marques de ce vice, explique-t-il, «c’est quand on dit quelque chose à

sa louange. On ne le dit pas ouvertement, mais ouvertement l’on se

vante: «J’ai fait ceci ou cela.» Comme la fièvre se manifeste par la

chaleur, ainsi l’orgueil se manifeste par la langue. Nous sommes si

aises de raconter ce que nous avons fait! Nous faisons venir cela de

loin, de sorte qu’il ne semble pas que nous désirions que l’on nous

loue.» Justement, ce Vincent si humble, il m’a semblé plusieurs fois,

l’entendant parler à ses sœurs, qu’il n’était pas ouvertement

orgueilleux, mais que peut-être il se vantait, faisant venir cela de

loin. Par exemple, à la fin de cette réunion si émouvante du 26 août

1643, où une sœur s’était mise à genoux pour demander pardon à d’autres,

il fit connaître négligemment qu’il venait de voir le roi Louis XIII

prêt à mourir. Dans la conférence sur l’envie, il parle d’une assemblée

de prélats pour l’élection d’un supérieur. «Deux de ces bons prélats,

dit-il en passant, m’écrivirent, et je leur écrivis aussi.» Orgueil

caché, M. Vincent, orgueil caché! Et cependant, à le mieux regarder,

peut-être cet homme, tout rempli à la fois d’humilité et d’habileté,

voulait-il, dans ces occasions, étonner un peu les pauvres femmes qu’il

avait devant lui, parce qu’un chef doit soigner sa gloire. Il

s’abaissait devant ces filles pour leur donner l’exemple de l’humilité,

et puis il se haussait tout à coup pour qu’aucune n’ignorât sa puissance

et qu’il était le maître. Il était bien trop fin pour ne pas sentir tout

de suite, quand il laissait, d’un mot dit en passant, entrevoir sa

grandeur, que ses filles en seraient éblouies. Il les pétrissait ainsi

violemment, tantôt les traînant avec lui dans l’humilité, tantôt se

redressant d’un bond. Il faut toujours répéter que c’était un manieur

d’âmes et un charmeur.

Tout son enseignement tendait à faire de ces pauvres filles des saintes

à son image, du moins à l’image que lui-même se faisait de la sainteté.

Splendide école, d’où les plus ferventes sortaient embrasées, purifiées,

dignes de se pencher sur les pauvres. Car les pauvres sont les maîtres,

les seigneurs, qu’on ne sert bien que si l’on a rompu avec tout le

reste. Se donner, corps et âme, à eux seuls: voilà la charité selon

Vincent. «Oh! pauvres malades, s’écriait-il un jour, pour l’assistance

desquels il faudrait vendre jusqu’aux calices de l’église!»

Ainsi formées, les douces filles s’en allaient trottinant par les rues,

la hotte au dos. Il s’agissait de porter beaucoup de choses à chaque

malade et ce fut toujours la mode à Paris de mettre sur son dos les

charges qu’ailleurs on fait pendre à son bras. Point de grandes

cornettes alors, que la haute machine d’osier eût maltraitées; mais la

même coiffe un peu moins vaste; c’était le début: les jolies ailes ne se

sont ouvertes que plus tard. La robe était moins bleue, plus grise que

celle d’aujourd’hui, mais la coupe n’a point changé. C’était celle des

bonnes femmes du temps.

Ce livre n’est pas une histoire des Filles de la Charité; c’est celle de

M. Vincent; et je sais tout ce qu’il y aurait encore à dire sur la plus

belle fondation du grand saint, mais il faut se borner. Le succès des

_Servantes des Pauvres_--c’est le nom qu’il avait choisi d’abord et qui

répond le mieux à sa pensée sur elles--on peut mesurer ce qu’il fut dès

ses débuts à la popularité dont elles jouissent encore au temps où nous

vivons. Nous avons coutume aujourd’hui de voir par nos rues diverses

sortes de religieuses; la charité publique a fait depuis trois siècles

des progrès importants; nous portons cependant aux Filles de la Charité

une admiration et une tendresse dont elles seraient fières si Vincent ne

les avait emplies d’humilité pour toujours. Sous Louis XIII, au temps de

la minorité de Louis XIV, ces «chambrières» des pauvres donnaient aux

passants un spectacle nouveau et ce qu’elles allaient faire dans les

maisons où on les voyait entrer était aussi une nouveauté. Alors on eut

bientôt fait de chérir partout ces «filles d’amour» et l’œuvre connut

tout de suite une immense prospérité. En 1636, le 17 mai, Mlle Le Gras

avait quitté sa petite maison de la rue de Versailles pour une autre,

plus vaste, située au village de la Chapelle près Saint-Denis. De là, en

1642, elle vint dans la demeure, toute proche de Saint-Lazare, que

devaient occuper ses filles jusqu’à la Révolution. C’est là que

s’épanouit le nouvel établissement, sous le regard ardent, sous la main

ferme de ses trois fondateurs, qui moururent en la même année 1660,

Antoine Portail le 14 février, Louise de Marillac le 15 mars et Vincent

le 27 septembre.

CHAPITRE VII

UN GRAND MINISTRE DES RÉGIONS LIBÉRÉES

A la mort de Louis XIII, en 1643, Vincent de Paul avait 62 ans. C’est

l’âge où d’autres, fatigués, se mettent à la retraite: ils ont fini leur

vie. Pour lui, qui va remplir de son nom la rude époque de la Fronde,

les dix-sept années qu’il va durer encore seront les plus belles, les

plus riches de sa carrière. Toutes ses œuvres sont fondées: il pourrait

mourir. Il va recommencer de vivre, puissant tuteur que Dieu ne couchera

sur le sol qu’au jour où son arbre sera plus fort que la tempête.

Avant d’avoir affaire à Mazarin, il a tout de même vécu dix-huit ans

sous le proconsulat du tout puissant Richelieu. Sa carrière politique,

dont il sera question dans ce chapitre, c’est aux côtés du ministre de

Louis XIII qu’il l’a faite d’abord. Les deux hommes se jugeaient à leur

valeur, et nous savons déjà que, de l’humble prêtre et du grand

cardinal, celui qui, un jour, après une âpre conversation, ne trouva

qu’à se gratter la tête, ce ne fut pas Vincent. On connaît peu de choses

certaines sur leurs rapports. Le fondateur de la Mission vit,

semble-t-il, assez souvent le ministre, lui fit une cour raisonnable.

«Je m’en vas à Rueil, écrit-il le 9 octobre 1640, pour essayer de faire

la révérence à Son Éminence. Si je le puis et que j’aie lieu et temps,

je lui dirai un mot de l’affaire de M. Le Bret.» A ce moment, Richelieu

avait déjà des liens d’au moins deux ans avec le saint. Ils avaient

passé ensemble, à Rueil, le 4 janvier 1638, un acte par lequel Vincent

prenait l’engagement de donner des missions dans le duché de Richelieu,

dans les évêchés de Luçon et de Poitiers, et d’envoyer sept prêtres

d’abord, trois autres un peu plus tard, pour exercer à Richelieu les

fonctions curiales. Le cardinal pourvoyait à la dépense en faisant

donation du revenu des greffes de Loudun, environ 4.550 livres, et

assurait le logement. Il arriva d’ailleurs que le donateur mourut avant

d’avoir pu réaliser sa générosité, faute de laquelle les missionnaires

durent longtemps se contenter d’un revenu plus modeste, celui des coches

de la même ville. L’avantage était qu’on pouvait user desdits coches

aussi pour la commodité des déplacements des prêtres et des Filles de la

Charité, mais avec prudence, Vincent ayant constaté qu’il ne pouvait

«divertir les coches de leurs voyages ordinaires sans faire crier le

public.» En ce début de l’an 1638, Vincent vit non seulement Richelieu,

mais toute la cour. Ses prêtres et lui prêchaient alors une mission à

Saint-Germain en Laye. Voici comment il conte à l’un de ses disciples,

Antoine Lucas, l’importante aventure: «La mission de Saint-Germain s’en

va achevée avec bénédiction, quoiqu’au commencement l’on ait eu sujet

d’exercer la sainte vertu de patience. Il en est peu de la maison du roi

qui n’ait fait son devoir avec le peuple et avec une dévotion digne

d’édification. La fermeté contre les gorges découvertes a donné lieu à

cet exercice de patience. Le roi dit à M. Pavillon qu’il était fort

satisfait de tous les exercices de la mission, que c’est ainsi qu’il

fallait travailler et qu’il rendrait ce témoignage partout. J’avais

grande difficulté d’envoyer en ce lieu-là, tandis que la cour y était;

mais, Sa Majesté m’ayant fait l’honneur de me mander qu’il le désirait

ainsi, il fallut passer par-dessus nos difficultés. Celles qui en ont eu

le plus au commencement sont maintenant si ferventes qu’elles se sont

mises de la Charité, servent les pauvres en leur jour, et ont fait la

quête par le bourg en quatre bandes. Ce sont les filles de la reine.» Il

mettait, l’habile homme, de jolies chutes aux billets qu’il écrivait.

Richelieu suivit certainement de près l’apostolat du saint. La réforme

des couvents était dans son programme; celle du clergé aussi. Il

s’informait de tout ce que faisaient Bourdoise, Bérulle, Vincent, Olier,

les aidant tous de ses avis, de ses ordres, de sa bourse. Quelques

témoignages donnent à penser qu’il intervenait jusque dans les détails.

«Monseigneur le cardinal, écrit Vincent, est d’avis qu’on se donne un

jour de repos la semaine pendant la mission, par exemple le samedi, et

m’a commandé de faire en sorte que cela se pratique partout.» Sa nièce,

la duchesse d’Aiguillon, très liée avec le saint, toujours prompte à lui

donner des ressources nouvelles pour ses œuvres, entretenait sans doute

les bons rapports entre les deux hommes, les deux grands hommes. Nous

avons vu qu’en 1642, peu avant sa mort, le ministre avait donné mille

livres pour la fondation d’un séminaire. Il en inscrivit 60.000 dans son

testament au profit de la Mission de Richelieu. Vincent perdait en lui

un protecteur puissant, avisé, peu commode, et malheureusement endetté.

Car, l’heure venue de percevoir le legs, «il nous a fallu, dit Vincent,

relâcher de beaucoup à cause des grandes dettes de cette succession et

de l’humeur de ceux à qui nous avions à faire.» Je cite cela pour faire

entrevoir ce que durent être certains dessous de cette vie ardente et

les luttes que put mener cet homme pour le succès matériel de ses

œuvres.

Un an après son ministre, Louis XIII s’en allait à son tour. Il avait

quarante-deux ans, vingt ans de moins que Vincent, qu’il connaissait et

aimait depuis longtemps. Il l’avait fait, en 1619, aumônier général des

galères, et quoiqu’il ne fût alors qu’un roi de dix-huit ans, justement

parce qu’il était un roi de dix-huit ans, on doit penser que le prêtre

paré d’une aussi singulière dignité ne lui fut pas indifférent. Peu

avant sa mort, il demanda que Vincent vînt l’assister. D’autres prêtres,

d’autres religieux, dont le P. Dinet, jésuite, son confesseur, se

trouvaient aussi auprès du roi. Le supérieur de la Mission passa là

d’émouvantes journées. Il en a peu parlé, mais toujours avec sa

bonhomie, sa tendresse habituelles. Il écrivait à Bernard Codoing, le 15

mai 1643: «Il plut hier à Dieu de disposer de notre bon roi, qui est le

jour auquel il avait commencé à l’être, il y a trente-trois ans. Sa

Majesté désira que j’assistasse à sa mort avec Nos Seigneurs de Lisieux

et de Meaux, son premier aumônier, et le R. P. Dinet, son confesseur.

Depuis que je suis sur la terre, je n’ai vu mourir une personne plus

chrétiennement. Il y a environ quinze jours qu’il me fit recommander de

l’aller voir. Et pource qu’il se porta mieux le lendemain, je m’en

revins. Et me fit redemander il y a trois jours, pendant lesquels

Notre-Seigneur m’a fait la grâce d’être auprès de lui. Jamais je n’ai vu

plus d’élévation à Dieu, plus de tranquillité, plus d’appréhension des

moindres atomes qui paraissaient péché, plus de bonté, ni plus de

jugement en une personne en cet état. Avant-hier les médecins l’ayant vu

assoupi et les yeux tournés, appréhendèrent qu’il ne dût passer et le

dirent au Père confesseur, qui l’éveilla tout aussitôt et lui dit que

les médecins estimaient que le temps était venu auquel il fallait faire

la recommandation de son âme à Dieu. Au même temps, cet esprit, plein de

celui de Dieu, embrassa tendrement et longtemps ce bon Père et le

remercia de la bonne nouvelle qu’il lui donnait; et incontinent après,

levant les yeux et les bras au ciel, il dit le _Te Deum laudamus_ et

l’acheva avec tant de ferveur que le seul ressouvenir m’attendrit tant à

l’heure que je vous parle.»

Peu de temps après, à ses prêtres de la Mission qu’il voulait exciter à

la piété en leur montrant l’éminence de leur vocation, il disait: «Le

feu roi, un peu avant son décès, me fit l’honneur de me dire que, s’il

revenait en santé, il ne permettrait pas qu’aucun évêque se fît, qu’il

n’eût passé trois ans à la Mission.» Ils parlaient aussi d’autres

choses, ce roi et ce prêtre, et notamment d’un bouillon, que Sa Majesté

n’avait pas envie d’avaler. Le roi disait: «M. Vincent, le médecin me

presse de prendre de la nourriture... Que me conseillez-vous de faire?»

Et Vincent répondait: «Sire, les médecins vous ont conseillé de prendre

de la nourriture, parce qu’ils ont entre eux cette maxime d’en faire

toujours prendre aux malades. Tandis qu’il leur reste quelque soupir de

vie, ils espèrent pouvoir trouver toujours quelque moment auquel ils

peuvent recouvrer la santé. Voilà pourquoi, s’il plaît à Votre Majesté,

vous ferez mieux de prendre ce que le médecin vous a ordonné.» Saint

Simon a écrit sur cette mort une page délicieuse. «De son lit, nous

dit-il, le roi voyait l’église de l’abbaye de Saint-Denis et la

regardait avec joie; il avait défendu toutes les grandes cérémonies, et

permis seulement et à regret celles dont il n’était pas possible de se

dispenser. Il ordonna lui-même de l’attelage qui mènerait le chariot où

son corps serait porté et désigna le chemin qu’il voulut qu’on tînt à

son convoi, pour éviter autant qu’il pût les paroisses, afin d’épargner

la peine aux curés de venir au-devant et d’accompagner. Il disait, en

montrant les tours de Saint-Denis: «Voilà où je serai bientôt et où je

demeurerai longtemps. Mon corps sera bien ballotté, car les chemins sont

mauvais.» J’arrête la citation à ce beau passage. Ce qu’il dit là, il

semble que ce soit Vincent qui le lui ait soufflé. La grandeur de ce

prêtre, c’est d’être resté toujours un fils de la terre. Aux minutes

mêmes où son âme se donnait à Dieu avec la plus mystique ferveur, ses

pieds touchaient le sol familier et son regard, au long de la route,

était attentif à tous les autres hommes soumis comme lui aux nécessités

d’ici-bas. Louis, à l’heure où il va rejoindre Dieu dans l’éternité,

s’inquiète des pauvres curés trottinant sur les chemins cahoteux. Le

saint qui veille à son côté lui a appris, à cette minute sacrée, à se

mettre au rang de tous les hommes.

Mais voici la régence et Mazarin. Anne d’Autriche était pieuse. Elle

avait, avant la mort du roi, de l’attachement pour Vincent. Elle se lia

dès lors à lui plus intimement et fonda un _Conseil de Conscience_ dont

il fut membre. Avec Mazarin, les choses ne devaient pas toujours aller

aussi bien. Au début, rapports excellents. On s’écrit. De part et

d’autre on demande et l’on reçoit de menus services. Moins d’abandon

qu’avec Richelieu. Vincent a flairé là un grand homme, tout aussi grand

que le défunt, mais d’une souplesse effrayante. La force du premier le

rassurait; celle de Mazarin lui fait peur. Peut-être sent-il qu’un jour

il devra se dresser contre celui-là: il se tient en garde. Arrive la

Fronde, M. Vincent, connu, aimé de tout le monde, a des amis, n’a que

des amis, dans les deux camps. Quel parti va-t-il prendre? Il se gardera

de toute politique et ne servira qu’un maître, la paix. La guerre civile

a éclaté en août 1648; des barricades ont surgi dans Paris; la reine, le

petit roi, Mazarin, effrayés, se sont retirés à Saint-Germain. Condé se

met à leur service et commence, avec une armée de 8.000 homme, le blocus

de Paris. Alors Vincent frémit. La misère, la famine, la maladie vont

fondre sur le peuple: l’idée lui vient qu’il peut empêcher cela. Il sort

secrètement de la ville, accompagné de son secrétaire, le frère

Ducournau. Les voilà tous deux dans la nuit errant à cheval parmi les

bandes de malandrins et de pillards qu’étaient les soldats de ce

temps-là. Il arrive à Clichy, où d’anciens paroissiens, le

reconnaissant, s’assurent qu’on le laissera poursuivre son chemin. A

Neuilly, la Seine faisait dans ce temps-là comme il lui arrive

quelquefois de nos jours: elle passait par-dessus le pont. Le saint

courut l’aventure et, tout mouillé et crotté, arriva de l’autre côté.

«Je trémoussais de peur», nous dit le bon frère, son compagnon. On le

croit sans peine. A Saint-Germain, le prêtre fut reçu par la reine, qui

l’écouta, promit de laisser entrer du blé dans Paris et, comme il

concluait au renvoi de Mazarin, lui conseilla de faire lui-même à

l’Italien cette commission-là. Vincent fut alors introduit chez le

ministre, lui fit connaître doucement, mais sans trembler, son

sentiment, à quoi l’autre répliqua: «Voilà une semonce bien vive, et

personne ne m’a encore osé tenir un tel langage.»

Et Vincent se retira, la partie perdue. Il avait mille choses en tête,

et bien de quoi se distraire d’un tel échec. Songez qu’on était en

pleine bataille autour des écrits d’Antoine Arnauld et que la lettre de

Vincent à Dehorgny sur la _Fréquente Communion_ est exactement de ce

temps-là. Il ne rentra pas aussitôt dans Paris, où plusieurs médisaient

déjà de sa démarche. On l’y faisait passer pour partisan de la reine et

du ministre, qu’il aurait secrètement mariés. «Cela est faux comme le

diable!» disait-il plus tard à ceux qui l’interrogeaient là-dessus. On a

de lui une lettre mélancolique à Portail, où il parle de son équipée.

Elle est datée de Villepreux, 22 janvier 1649: «Je partis de Paris le

14e de ce mois pour aller à Saint-Germain, à dessein d’y rendre quelque

petit service à Dieu; mais mes péchés m’en ont rendu indigne; et après

trois ou quatre jours de séjour, je me suis rendu en ce lieu, d’où je

partirai après-demain pour aller visiter nos maisons. Il plaît à Dieu

que je sois maintenant inutile à tout autre chose.»

La vraie vie de Saint Vincent de Paul · 第 16 / 19 段