satisfaits. Il faut tenir compte du temps: on tuait beaucoup. D’autre
part, nous ne sommes peut-être pas saints au point de négliger la façon
dont vont à Dieu nos parents, pourvu qu’ils y aillent; et quoiqu’il
conduise à la vie éternelle, nous ne nous sentons pas impatients de
faire un bon usage, ni un usage quelconque, de certain genre de mort.
Louise de Marillac comprenait mieux que nous le langage de Vincent. Très
pieuse dès ses petites années, orpheline de bonne heure, élevée par une
tante qui était religieuse, elle jugea, dit-on, que le couvent où on la
faisait vivre, le monastère royal de Poissy, était trop beau, trop
riche; elle songea, voulant prendre le voile, aux carmélites, puis aux
capucines, qui ne voulurent point de cette personne un peu chétive.
Alors elle se maria. C’était en 1613; elle avait vingt et un ans. De
l’élu, Antoine Le Gras, ce qu’on sait de plus sûr est que sa femme
l’adorait. Il mourut en 1625, lui laissant un fils, qui ne valait pas
cher. Elle porta tout son amour, ardent et tourmenté, sur cet enfant peu
rassurant. On dit dans les bons livres que ce garçon, ayant étudié le
droit, devint avocat, épousa en 1650 Mlle Le Clerc et vécut longtemps et
honnêtement. Tout cela est vrai, avec une omission: c’est qu’il donna,
pendant toute son enfance et sa jeunesse, du fil à retordre à sa mère;
c’était un paresseux et, l’âge venu, ce fut un effréné fêtard. Louise de
Marillac le voyait en prêtre, la sainte femme; et l’on n’est pas sûr
qu’il n’ait pas été fait sous-diacre. Tout fini par s’arranger,
l’écervelé s’étant assagi. Mais Vincent avait eu du mal. «Je n’ai jamais
vu, écrivait-il à sa pénitente, une mère si fort mère que vous; vous
n’êtes point quasi femme en autre chose. Au nom de Dieu, mademoiselle,
laissez votre fils au soin de son Père.» Il veut dire aux mains de celui
qui est dans les cieux, et ajoute que celui-là l’aime beaucoup plus
qu’elle ne saurait faire. Quant à sa «trop grande tendresse» pour ce
fils insupportable, «il me semble, lui dit-il, que vous devez travailler
devant Dieu à vous en faire quitte, puisqu’elle n’est bonne qu’à vous
embarrasser l’esprit, et qu’elle vous prive de la tranquillité que
Notre-Seigneur désire en votre cœur». Il est décidément toujours le même
et traite les liens de famille avec une désinvolture à laquelle on ne se
fait pas si aisément.
Comment était-il devenu le directeur de cette jeune femme? On sait
seulement qu’en 1626, un an après son veuvage, c’était à lui qu’elle
s’adressait. Elle avait besoin d’un guide, non qu’elle eût des scrupules
comme la première grande pénitente de Vincent, Marguerite de Silly, mais
elle s’occupait à l’excès d’elle-même, se noyait dans ses propres
affaires, se tourmentait de mille choses, bref avait besoin qu’on lui
dît de se tenir tranquille. «Au nom de Dieu, mademoiselle, aimez votre
indigence et soyez tranquille. C’est l’honneur des honneurs que vous
pourrez rendre présentement à Notre-Seigneur, qui est la tranquillité
même.» Il la grondait quelquefois avec une grâce infinie: «Oh! certes,
Notre-Seigneur a bien fait de ne pas vous prendre pour sa mère, puisque
vous ne savez pas honorer la tranquillité dans les cas difficiles.» Et
l’on trouve ceci au bas d’une de ses lettres: «P.-S. Je ne puis que vous
dire que je me propose de vous bien blâmer demain de ce que vous vous
laissez aller à ces vaines et frivoles appréhensions. Oh! apprêtez-vous
à être bien tancée.»
Corps frêle, cœur ardent, esprit inquiet, mais âme vigoureuse, volonté
puissante, extraordinaire esprit de décision: voilà la femme admirable
que Vincent, l’ayant trouvée sur son chemin, décida un jour d’associer à
son œuvre charitable. Ce dont elle avait le plus besoin était qu’on
l’occupât. Pour y pourvoir, il en fit d’abord une sorte de visiteuse de
ses Charités. C’étaient des œuvres de femmes, et qu’il fallait tenir
sans cesse en haleine. N’y pouvant suffire, il la mit à cette tâche, où
tout de suite elle réussit. Alors il s’attacha davantage à cette
créature exceptionnelle, la dirigeant pas à pas, lui écrivant presque
chaque jour des lettres remplies de sagesse et de grâce, qu’on a
gardées.
J’en citerai une, qui suffira, car elle les contient toutes. D’abord on
y trouvera la formule sainte qu’il emploie toujours; puis de la
politesse, allant jusqu’aux compliments les plus tendres; enfin un
ordre, et sans réplique.
Mademoiselle,
La Grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais!
Ce billet sera à trois fins: pour vous donner le bon jour, pour vous
remercier de ce tant beau et agréable parement que votre charité nous
a envoyé, lequel me pensa ravir hier le cœur d’aise, voyant le vôtre
là dedans, et cela tout-à-coup entrant dans la chapelle, ne sachant
pas qu’il y fût et cette aise dura hier et dure encore avec une
tendresse inexplicable, laquelle opère en moi plusieurs pensées,
lesquelles, si Dieu l’a agréable, je vous pourrai dire, me contentant
cependant de vous dire que je prie Dieu qu’il embellisse votre âme de
son parfait et divin amour, pendant que vous embellissez ainsi sa
maison de tant de beaux parements.
La troisième fin est la prière que je vous fais de ne point aller
aujourd’hui aux pauvres, et qu’ainsi vous honorerez le non-faire du
Fils de Dieu et celui de saint Joseph, lequel, ayant la puissance du
ciel et de la terre en sa conduite et sous son pouvoir, a voulu
néanmoins paraître sans pouvoir. Envoyez-y madame Richard. Peut-être
que Dieu lui communiquera là quelque grâce dont elle a besoin, et à
vous celle de quelque degré d’humilité, de compassion des infirmes ou
de connaissance de vous-même, l’impuissance que vous avez de tendre à
ce que votre ferveur vous fait prétendre.
Enfin vous y gagnerez, si vous le faites, pour ce que Notre-Seigneur
le veut ainsi, en l’amour duquel et celui de sa sainte Mère et de
saint Joseph, je suis votre très humble serviteur.
Vincent Depaul.
Vers 1630, il envoya à cette amie de choix la petite Marguerite Naseau,
puis, une à une, d’autres filles, qu’il avait mises dans diverses
Charités de Paris. Deux étaient à Saint-Sulpice, deux à
Saint-Nicolas-du-Chardonnet, une à Saint-Laurent. On les avait logées où
on avait pu, dans des couvents ou chez des membres des Charités. Ne
vivant pas en communauté, mais comme des sortes de domestiques,
plusieurs avaient pris goût à Paris plus qu’à leur mission charitable,
et les dames qui les employaient n’étaient pas contentes. Alors Vincent
chercha une maison où elles pourraient vivre ensemble. Il la trouva près
des Bons-Enfants à deux pas de sa porte, dans une petite voie dont il ne
reste plus trace et qu’on appelait la rue de Versailles. On a dit, mais
ce n’est pas exact, que c’était l’immeuble qui porte aujourd’hui le
numéro 43 de la rue du Cardinal-Lemoine. Il y eut là des Filles de la
Charité, mais beaucoup plus tard. Il fallait une supérieure: ce fut
mademoiselle Legras. Elle entra dans la nouvelle demeure le 29 Novembre
1633. Des quatre filles qui l’entouraient ce jour-là, on ne connaît avec
certitude que le nom de Marguerite Naseau. Un an plus tard, elles
étaient douze. Louise de Marillac, impatiente de se consacrer à Dieu
pour toujours, obtint de Vincent la permission de prononcer, le 25 Mars
1634, des vœux perpétuels, mais elle seule. Car il ne s’agissait pas
d’instituer un ordre religieux, avec clôture et vœux, mais tout autre
chose. Il voulait de bonnes filles courant les rues, entrant partout,
servant les malades et les pauvres, les soignant et assistant chez eux,
les allant trouver dans leurs taudis. C’est ce qu’avant lui on n’avait
jamais imaginé de demander à des religieuses. Celles-ci s’enfermaient
dans des couvents, s’y barricadaient. Plus elles s’élevaient dans la
sainteté, plus elles se blotissaient contre le tabernacle. Vincent
voulait que ses filles aussi fussent des saintes, mais au service du
monde. C’était, pour le temps, d’une hardiesse sans pareille. Les Filles
de la Charité, a-t-il dit un jour, auront «pour monastère la maison des
malades, pour cellule une chambre de louage, pour chapelle l’église
paroissiale, pour cloître les rues de la ville, pour clôture
l’obéissance, pour grille la crainte de Dieu et pour voile la modestie.»
Ces paroles-là, c’est un saint qui les a dites au hasard de son
inspiration, un jour qu’il haranguait simplement ses bonnes filles, mais
un poète, un écrivain de génie, un révolutionnaire aussi les auraient
signées. Il arriva une fois qu’à l’issue d’un conseil de la communauté
fut posée une petite question qu’on pourrait croire sans importance.
Quand on voulait voir une sœur, on l’allait habituellement trouver dans
sa chambre. Mademoiselle--c’est ainsi qu’on appelait alors la
supérieure, Louise de Marillac--proposa qu’on fît un parloir. Elle l’a
proposé, nous dit la sœur Hellot, rédactrice du procès-verbal de ce
conseil, «comme une chose bien nécessaire afin que toutes sortes de
personnes n’entrassent point céans et que ceux qui viendraient voir une
sœur ne vissent point toutes les autres, ni ce qui se fait en la
communauté, et même pour empêcher que les gens de ceux qui viennent
n’entrassent céans.» Là-dessus Vincent fronce le sourcil. Il a tout de
suite aperçu un danger. «Il demanda, dit la sœur Hellot, si Mademoiselle
entendait y mettre une grille.» Elle, qui avait bien moins de malice,
répondit bonnement «que ce serait ainsi que sa charité le trouverait à
propos.» Ici je signale le joli usage qu’on avait pris dans cette maison
et à Saint-Lazare, quand on parlait du saint ou de Mademoiselle, de dire
sa charité, comme on disait du roi sa majesté. Continuons de lire le
compte-rendu. On verra comment toutes choses étaient, dans ces petites
assemblées si sages, débattues en présence du maître, qui écoutait, et
puis tranchait. «Il s’agit, reprit à ce moment Vincent, de savoir, mes
filles, s’il est expédient que vous ayez un parloir, et il semble que,
pour les raisons que Mademoiselle a dites, cela serait très nécessaire.
Mais il est à craindre, d’ailleurs, et particulièrement s’il était
grillé, que, par succession de temps, ceci ne tournât en une religion.»
Il veut dire en un couvent comme les autres. «Il pourrait y avoir des
esprits dans la compagnie qui pourraient avoir cette démangeaison. Ce
pourrait être un attrait pour les sœurs des paroisses», celles qui,
vivant éloignées de la maison, sont plus libres, donc plus exposées et
qui «pourraient aimer davantage la maison à cause de cette observance et
croire qu’il y aurait plus de régularité qu’ailleurs. Et de plus le
monde même, voyant un parloir, pourrait penser que c’est une religion.
Voyez donc, mes filles, s’il est expédient que vous ayez un parloir.»
Là-dessus une sœur, se rangeant tout de suite à l’avis du chef, dit
qu’un parloir «lui semblait être bien nécessaire, pour toutes les
raisons qui avaient été dites, mais qu’elle ne pensait pas qu’il fût à
propos d’y mettre une grille, pour les raisons qui avaient été dites
aussi.»
Les sœurs suivantes furent du même avis, et l’une ajouta qu’il serait
bien à propos qu’il y eût une compagne.
«Il faut voir, dit Vincent, premièrement si nous aurons un parloir, et
puis on parlera s’il doit y avoir une compagne. Qu’en dit Monsieur
Alméras?»
M. Alméras, premier assistant du supérieur de Saint-Lazare et plus tard
son successeur, occupait sans doute ce jour-là le poste de M. Portail, à
qui Vincent avait confié la direction spirituelle des Filles de la
Charité. La question posée était de savoir si chaque sœur au parloir
serait seule avec ses visiteurs ou accompagnée d’un témoin, comme il est
d’usage en prison ou au couvent.
«M. Alméras dit qu’il était bon d’avoir un parloir, mais qu’il ne
fallait point du tout qu’il y eût de grilles, parce que cela sentirait
la religion, et qu’on y pourrait venir quelque jour, si l’on ne
regardait à retrancher de bonne heure tout ce qui pourrait avoir
apparence, et puis que, nos sœurs des paroisses étant libres de parler,
il semblerait qu’il y aurait ici plus de retenue. Pour une compagne, il
ne lui semblait pas nécessaire, puisque les mêmes sœurs des paroisses
vont le plus souvent seules; que les nouvelles venues, ne voyant parler
qu’en cette manière, penseraient être perdues quand elles se
trouveraient seules avec des hommes, et qu’il était bon de les aguerrir,
afin que, dans les rencontres où il faut qu’elles aillent séparément, il
ne leur soit point étrange, mais que, pour en ôter tout danger, il
serait bon que l’on en tînt toujours la porte ouverte, afin que les
allants et venants vissent dedans et que ceux qui y seraient se tinssent
dans leur devoir.»
M. Vincent reprit alors son discours et dit: «Oh bien! mes filles, je
pense qu’il est bon que vous ayez un parloir, mais il n’est pas
expédient qu’il y ait des grilles; car, quand on verrait cela, on
dirait: «Il n’y a plus qu’à fermer la porte.» Et peut-être que dans
quelque temps il y en aurait quelqu’une qui dirait: «Nous serions bien
mieux d’être religieuses.» Les autres l’écouteraient et on ne sait pas
ce qui pourrait arriver. Pour le présent, cela n’est pas à craindre.
Mais il faut, s’il y a moyen, remédier à ce qui pourrait advenir; car,
mes chères filles, ce serait tout le contraire de ce que Dieu demande de
vous. Pour une compagne, nous ne résoudrons point cela à cette heure; il
y faudra penser.» Là-dessus, il n’y avait plus qu’à dire la prière et à
s’en aller, ce qui fut fait.
Dans ses conférences, ses entretiens, ses lettres, saint Vincent est
constamment revenu sur cette question. «S’il se présentait parmi vous,
dit-il un jour aux sœurs assemblées, quelque esprit brouillon, idolâtre,
qui dît: «Il faudrait être religieuse, cela serait bien plus beau», ah!
mes sœurs, la compagnie serait à l’extrême-onction. Craignez, mes sœurs,
et, si vous êtes encore en vie, empêchez cela; pleurez, gémissez,
représentez-le au supérieur, car qui dit _religieuse_ dit une _cloîtrée_
et les Filles de la Charité doivent aller partout.»
Donc, point de clôture. Et, pour la même raison, point de vœux
perpétuels. Neuf ans après les vœux de Louise de Marillac, il permit
encore à quatre Filles de prendre un engagement devant Dieu pour
toujours, mais par une insigne faveur, qu’il ne prodigua jamais. Il
entendait qu’on ne s’engageât que pour un an. Voici la formule du vœu,
qui est simple et touchante: «_Je, soussignée, en la présence de Dieu,
réitère les promesses de mon baptême et fais vœu de pauvreté et chasteté
et obéissance au vénérable général des prêtres de la Mission, en la
compagnie des Filles de la Charité, pour m’appliquer toute cette année
au service corporel et spirituel des pauvres malades, nos véritables
maîtres; et ce, moyennant l’aide de Dieu que je lui demande par son Fils
Jésus crucifié et par les prières de la Sainte Vierge._» Voilà trois
siècles qu’au soir du 24 mars de chaque année, à minuit, toutes les
Filles de Saint Vincent sont libres, peuvent rentrer dans le monde, se
marier, renoncer à la pauvreté, quitter le soin des malades pour
s’occuper d’elles-mêmes; trois siècles qu’au matin du 25 mars, à la
messe, elles refont toutes à Dieu et à leur prochain le don de leur
volonté, de leur intelligence, de leur cœur charitable.
Nous avons quelques détails sur les toutes premières Filles de la
Charité, parce que Vincent, qui a vécu longtemps, a vu mourir beaucoup
d’entre elles, et voulait chaque fois qu’on s’entretînt en conférence,
lui présent, des vertus de celle qui s’en était allée. Nous connaissons
ainsi Barbe Angiboust, qu’il appelait sa grande Barbe. Celle-là fut un
jour désignée pour se mettre aux ordres de la duchesse d’Aiguillon à qui
la fantaisie avait pris d’attacher une de ces bonnes filles de M.
Vincent à sa personne. Elle accepta, parce qu’il faut toujours obéir.
«Entrant dans la cour de cette dame, elle vit quantité de carrosses,
comme vous pourriez dire au Louvre. Ce qui la surprit, et elle dit à ces
demoiselles: «J’ai oublié de dire un mot à M. Vincent; je vous prie de
me permettre d’y aller.» Elles lui dirent: «Allez, ma sœur; nous vous
attendrons ici.» Elle s’en vint et me dit: «Ah! Monsieur, où
m’envoyez-vous? C’est une cour que cela.» Je lui dis: «Allez, ma sœur,
vous trouverez une personne qui aime bien les pauvres.» La pauvre fille
retourne. On la conduit à Madame, qui l’embrasse et lui témoigne grande
affection, attendant de lui dire ce qu’elle désirait d’elle lorsqu’elle
serait hors de compagnie. Et encore que cette bonne fille sût bien que
cette demeure lui était un moyen de faire beaucoup de bien aux pauvres,
néanmoins elle paraissait triste, ne faisant que soupirer, ne mangeant
presque point. Ce que cette dame ayant reconnu, elle lui demanda: «Ma
fille, pourquoi ne vous aimez-vous pas avec moi?» Elle, sans dissimuler
le sujet de sa peine, lui dit: «Madame, je suis sortie d’auprès mon père
pour servir les pauvres, et vous êtes une grande dame, puissante et
riche. Si vous étiez pauvre, madame, je vous servirais volontiers.» Elle
disait la même chose à un chacun: «Si Madame était pauvre, je me
donnerais de grand cœur à son service; mais elle est riche.»
Nous connaissons aussi Anne de Gennes, la première fille noble qui soit
entrée dans la compagnie, Jeanne Dallemagne et cette petite Marguerite
Lauraine, qui avait grand’envie «passant par la place, où se faisaient
des sotties et jeux durant la foire, de se retourner pour en voir
quelque chose, mais, au lieu d’y céder, elle prit la croix de son
chapelet et dit: «O mon Dieu, il vaut bien mieux vous regarder,
vous!...» Marie Lullen enfin, qu’une de ses compagnes avait un jour un
peu mortifiée; elle ne semblait pas y prendre garde et, comme une autre
sœur s’en étonnait, elle lui dit bien doucement: «Ma sœur, il faut que
je m’anéantisse, afin que Jésus vive en moi.»
Mais qui donc leur donnait cette humilité, cet ardent amour de Dieu, ce
zèle pour les pauvres gens? Vincent les avait bien choisies sans doute;
encore fallait-il qu’il leur apprît à devenir pareilles à lui et que, la
leçon faite, il la leur répétât tous les jours. On a recueilli et M.
Coste, après d’autres, mais mieux et plus complètement que tous les
autres, a publié les notes que prenaient en cachette Louise de Marillac
ou quelque sœur aux doigts agiles tandis que parlait M. Vincent. Une des
plus jolies pages de ce précieux recueil est la conférence du 25 janvier
1643 sur _l’Imitation des filles des champs_. C’était à l’occasion de la
fête de sainte Geneviève, pauvre fille de village, pareille à celles
qu’il avait devant lui: «Je vous parlerai plus volontiers, leur dit-il,
des vertus des bonnes villageoises à cause de la connaissance que j’en
ai par expérience et par nature, étant fils d’un pauvre laboureur, et
ayant vécu à la campagne jusques en l’âge de quinze ans. Et puis notre
exercice depuis longues années a été parmi les villageois, tellement que
personne ne les connaît plus que les prêtres de la Mission. Je vous
dirai donc, mes chères filles, que l’esprit des véritables filles de
village est extrêmement simple; point de finesse, point de paroles à
double entente; elles ne sont point entières, ni attachées à leurs sens;
car leur simplicité leur fait croire tout simplement ce que l’on leur
dit. C’est ainsi, mes filles, que doivent être les Filles de la
Charité... Il se remarque dans les vraies filles des champs une grande
humilité; elles ne se glorifient point de ce qu’elles ont, ne parlent
point de leur parenté, ne pensent point avoir de l’esprit, vont tout
bonnement; et quoique quelques-unes aient du bien plus que les autres,
elles ne font point les suffisantes, mais vivent également avec
toutes... Les filles des champs, mes bonnes sœurs, telle qu’était la
grande sainte Geneviève, ont encore une grande pureté; elles ne se
trouvent jamais seules avec les hommes, ne les regardent jamais au
visage, n’écoutent pas leurs cajoleries. Elles ne savent pas ce que
c’est qu’être cajolé. Si l’on disait à une bonne fille de village
qu’elle est belle et gentille, sa pudeur ne le pourrait souffrir; et
même elle ne comprendrait pas ce que l’on dirait. Il faut aussi, mes
filles, que les sœurs de la Charité n’écoutent jamais telles paroles,
car y prendre plaisir serait un crime; qu’elles n’y répondent même pas
par des paroles contraires, car toutes ces manières d’entretien ne
valent rien. Prenez-y garde.» N’est-ce pas charmant, et qui donc oserait
dire que, dans une anthologie des grands écrivains du XVIIe siècle, une
telle page ne serait pas à sa place?
Il dit, l’une après l’autre, toutes les vertus des filles simples qu’on
voyait alors, qu’on voit encore quelquefois dans le fond des villages.
Écoutez ceci: «Il n’y a pas plus grande obéissance que celle des vraies
filles des villages. Reviennent-elles de leur travail à la maison pour
prendre un maigre repas, lassées et fatiguées, toutes mouillées et
crottées, à peine y sont-elles, si le temps est propre au travail ou si
leur père et mère leur commandent de retourner, aussitôt elles s’en
retournent, sans s’arrêter à leur lassitude, ni à leurs crottes, et sans
regarder comme elles sont agencées. C’est ainsi que doivent faire les
vraies Filles de la Charité. Reviennent-elles à midi du service des
malades pour prendre leur repas, si le médecin ou l’autre sœur dit: «Il
faut aller porter ce remède à un malade», elles ne doivent point
regarder en quel état elles sont, mais s’oublier pour obéir, et préférer
la commodité des malades à la leur. C’est en cela, mes très chères
sœurs, que vous connaîtrez que vous serez vraies Filles de la Charité.
Oh! Dieu soit béni, mes sœurs! Je crois que vous êtes presque toutes
dans cette disposition.»
Et le voici qui, songeant à la vocation des filles qui l’écoutent et
qu’il a pris mission de guider dans le service de Dieu et des pauvres,
s’échauffe et prononce ces paroles admirables: «Au nom de Dieu, mes
filles, prenez bien garde à l’obligation que vous avez de vous rendre
vertueuses, si vous voulez que Dieu vous fasse la grâce d’être vraies
Filles de la Charité. Si vous saviez l’obligation que vous avez de vous
perfectionner et quel malheur c’est de se rendre indigne d’une si sainte
vocation, oh! mes sœurs, vous pleureriez des larmes de sang. Oui, mes
filles, je vous le dis encore: être appelées de Dieu pour un œuvre si
saint, et ne pas reconnaître cette grâce par la pratique de ses
obligations, cela mériterait d’être pleuré avec des larmes de sang.
C’est une pensée que j’ai eue aujourd’hui, mes sœurs, moi misérable, en
me voyant tel que je suis, en un état qui me devrait rendre si parfait;
oh! mes sœurs, ayons ensemble grande crainte. Vous devez avoir souvent
cette pensée et dire «Quoi! mon Dieu, vous m’avez choisie, moi pauvre
chétive créature, pour me mettre en un état que vous seul connaissez
(oui, mes filles, Dieu seul sait la perfection de votre état); et je
serais assez lâche pour ne pas travailler à avoir les conditions
requises!» Oh! quel malheur ce vous serait si, par votre faute, vous
perdiez votre vocation, ou si, par votre lâcheté, vous ne preniez pas la
peine d’acquérir la perfection que Dieu veut en celles qui le serviront
en cet état! Pensez-y, mes filles, pensez-y souvent, mais sérieusement,
et comme à une chose de très grande importance. «Quoi! j’ai été élue et
choisie pour une vocation si sainte, et j’en fais si peu d’état!» Si
vous saviez ce que c’est que cette infidélité, vous en auriez horreur.
Pour cela, mes filles, prenez tout de nouveau de bonnes et fortes
résolutions d’estimer plus que jamais votre vocation et d’essayer de
travailler avec plus de fidélité à la perfection que Dieu vous demande.»
Toutes les sœurs ayant témoigné être dans ces dispositions, «Dieu soit
béni! s’écria-t-il, Dieu soit béni, mes sœurs! Sachez, mes filles, que,
si jamais je vous ai dit chose d’importance et véritable, c’est ce que
vous venez d’entendre.»
Il leur disait à peu près la même chose cent fois par an, mais toujours
avec des accents nouveaux. Ainsi, le 7 août 1650, il parlait de
l’obéissance et, comme à son habitude, posait des questions aux sœurs,
excitant ainsi leur esprit, les forçant à réfléchir, à trouver les mots
pour dire leur pensée. «Vous, ma fille, dites-moi, je vous prie, pour
quelles raisons les Filles de la Charité doivent travailler à acquérir
la vertu d’obéissance?
«Parce que, monsieur, les religieuses ont des cloîtres, mais nous, nous
n’en avons point, et si l’obéissance ne nous retenait, nous serions en
danger de faire beaucoup de fautes.
«--Mon Dieu! c’est bien dit; ah! que c’est bien dit! Quoi donc, ma
fille, vous estimez que l’obéissance vous doit autant retenir que les
cloîtres retiennent les religieuses?
«A quoi, dit la narratrice, la sœur répondit que oui, et qu’encore que
nous ne fussions pas enfermées, nous n’étions pas moins obligées à
garder l’obéissance que les religieuses.