rencontré la duchesse d’Aiguillon, la nièce de Richelieu. Celle-là
entourait Vincent d’une sollicitude maternelle. Dans les dernières
années du saint, elle avait mis à sa disposition des chevaux et un
carrosse; et voici ce qu’elle écrivait à Portail, en 1653: «Je ne puis
assez m’étonner que M. Portail et les autres messieurs de Saint-Lazare
souffrent que M. Vincent aille travailler à la campagne par la chaleur
qu’il fait, dans l’âge où il est et si longtemps à l’air avec le soleil.
Il me semble que sa vie est trop précieuse et trop utile pour l’Église
et pour la Compagnie pour qu’on la lui laisse prodiguer de la sorte. Ils
me permettront de les supplier de l’empêcher d’en user ainsi, et de me
pardonner si je leur dis qu’ils sont obligés en conscience de l’aller
quérir, et que l’on murmure fort contre eux d’en avoir si peu de soin.
L’on dit qu’ils ne connaissent pas le trésor que Dieu leur a donné et
quelle perte ils feraient. Je suis trop leur servante et de la Compagnie
pour manquer à leur donner cet avis.» Elle avait raison, la tendre
femme; mais allez donc quérir un pareil bonhomme, qui n’en faisait qu’à
sa tête; c’était un trésor, Portail le savait bien, mais pas bien
maniable.
Une autre, Marie de Maupeou, mère du fameux surintendant Fouquet,
s’intéressait tellement aux malades de M. Vincent, qu’elle rédigea un
recueil qu’on voudrait bien avoir le temps de rechercher pour en
extraire les bons passages. Le titre est prometteur et délicieux.
_Recueil de Receptes choisies, expérimentées et approuvées contre
quantité de maux fort communs, tant internes qu’externes, invétérés et
difficiles à guérir_.
Et voici Mme Seguier, femme du chancelier Pierre Seguier: «Vous faites
de vos biens, lui disait un obscur poète, un entier sacrifice...»
Et votre époux étant l’âme de la justice.
Vous l’êtes de la charité.
Voici celle que Vincent et Louise de Marillac n’appelleront jamais que
Mme la Princesse: c’est Charlotte-Marguerite de Montmorency, mère du
grand Condé, du prince de Conti et de la turbulente duchesse de
Longueville. Elle est toute charité. «Une fois, disait Vincent de Paul
dans une conférence du 25 août 1655, je vis Mme la Princesse, oui, Mme
la Princesse, aller en vingt-cinq ou trente maisons, visiter les
pauvres, les consoler, les traiter, et à pied. Quand elle revint, elle
était toute je ne sais comment, ses robes toutes crottées jusqu’aux
genoux. O Sauveur! O Sauveur! O Sauveur! voilà comme ces bonnes dames
travaillent et suent après les pauvres, et voilà comme faisait saint
Louis!»
Voici une femme d’archevêque: c’est Marie d’Orléans, qui épousa, le 22
mai 1657, Henri de Valençay, duc de Nemours. Ce haut personnage, quoique
n’ayant jamais reçu les ordres sacrés, avait été fait un temps
archevêque de Reims. Les choses allaient ainsi en ce siècle-là. Il
mourut vite et sa veuve devint une sainte. Elle disposait d’une fortune
immense, ce qui ne gâtait rien.
On vit aussi, dans l’entourage féminin de saint Vincent, cette étonnante
Mme de Miramion, veuve d’un Beauharnais, veuve et mère à seize ans; et
si jolie que ce fou de Bussy-Rabutin imagina de s’en emparer par la
force, réussit à l’enlever, crut un moment qu’il tenait sa belle proie,
belle et follement riche, mais dut bientôt convenir que le fol, c’était
lui et lâcher sa prisonnière. Elle a dit un jour ce mot exquis: «Il me
semble, quand je sers les pauvres, que je n’y ai pas grand mérite, parce
que je suis payée dans le moment même.» Louis XIV fit d’elle la
distributrice de ses aumônes; c’était d’ailleurs une autre Dame de la
Charité, Mlle de Lamoignon, qui occupait cette précieuse fonction avant
elle.
Et ce n’est pas tout. Marie de Hautefort était si belle qu’on appelait
_l’Aurore_. D’abord fille d’honneur de Marie de Médicis, puis d’Anne
d’Autriche, puis dame d’atours de celle-ci, elle eut, parce qu’elle
était franche et endiablée, des difficultés avec Richelieu, avec
Mazarin, finalement avec la reine. Elle quitta la cour et épousa le
frère de la petite duchesse de Liancourt, le duc de Schomberg. Veuve
après dix ans, n’ayant point d’enfant, la jolie Mme de Schomberg se jeta
enfin où l’appelait son cœur de feu, dans la piété, d’où elle tomba
directement dans cet autre abîme, la charité. On l’appelait la Mère des
Pauvres.
Une autre Dame de la Charité devint reine. C’est Marie-Louise de
Gonzague. Celle-là aussi était belle et riche. Elle épousa Vladislas IV,
roi de Pologne, puis, à la mort de ce prince, Jean Caserini, son frère
et l’héritier de son trône. Elle avait, à Paris, suivi les réunions des
Dames de la Charité et entendu souvent les conférences de M. Vincent.
Elle appela en Pologne des prêtres de la Mission, des Filles de la
Charité et des Visitandines. Elle a beaucoup correspondu avec Vincent,
lui envoyant, dans les temps d’horrible détresse qui suivirent la
Fronde, toutes sortes de largesses; le saint lui répondait avec mille
prévenances, ne craignant point de forcer un peu la politesse, comme il
convenait alors, quand on parlait à des rois, à des reines. «L’histoire,
écrivait-il un jour, nous fait voir une princesse qui filait tous les
ans le fil qu’il fallait pour ensevelir son corps, mais je ne me
souviens point d’avoir lu que la piété d’aucune l’ait portée, comme
Votre Majesté, à employer l’ouvrage de ses mains au service des pauvres;
et c’est, madame, ce que je pense que Notre-Seigneur a fait voir aux
anges et aux âmes bienheureuses avec admiration...» Il me semble que
nous le prenons là en train de faire sa cour aux grands, le cher homme.
C’est d’ailleurs charmant; car toutes ces dames, cette princesse, cette
reine, le comblaient, plutôt comblaient ses pauvres et il fallait bien
qu’il les remerciât de son mieux. A Marie-Louise de Gonzague, qui
régnait, le mieux qu’on pût faire, c’étaient des compliments. Un jour
Mlle Le Gras fut priée de garder quelque temps un petit chien qu’on
destinait à la reine. Ce précieux animal mit en émoi toute la maison, et
Vincent comme les autres. «Il aime tellement l’une des sœurs de la
Charité, écrivait-il à un prêtre de la Mission en Pologne, qu’il ne
regarde pas seulement les autres, ni qui que ce soit; et dès qu’elle
sort la porte, il ne fait que se plaindre et n’a point de repos.» Mais
cet ami des bêtes est aussi un grand saint. Alors voyez comment il finit
son histoire: «Cette petite créature m’a bien donné de la confusion,
voyant son unique affection pour celui qui lui donne à manger, me voyant
si peu uniquement attaché à mon souverain bienfaiteur et si peu détaché
de toutes les autres choses.» Le joli chien s’aperçut d’ailleurs qu’il
fallait aimer un homme pareil, lequel écrivait, deux ou trois jours plus
tard: «Vous direz à Mlle de Villers que le petit favori daigne commencer
à me regarder.»
Voilà de quelles femmes Vincent avait voulu et su s’entourer. Pour faire
la charité, il faut être deux: un riche et un pauvre. Les pauvres, on
les voyait partout et Vincent les eut bientôt rejoints. Il s’enquit
alors des riches, vit tout de suite que leurs femmes valaient mieux
qu’eux. La fondation de la confrérie des Dames de la Charité, ce fut la
mobilisation nécessaire de quelques immenses fortunes; ce fut celle
aussi de quelques cœurs magnifiques, dont les feux rejoignirent ceux que
Vincent portait en lui. Il fallait tout cet incendie, toutes ces âmes
embrasées, pour réchauffer une société brillante et sans bonté. La
générosité est au fond de plus d’âmes qu’on ne croit, mais elle dort. Il
faut la secouer. L’apostolat de la charité, c’est une excitation
perpétuelle. Vincent a été l’animateur d’exception que demandait une
époque extraordinaire. Il a redit si souvent les mêmes choses qu’il a
créé à la fin, au bénéfice de ce qu’il y a de plus beau au monde,
l’amour du prochain, un entraînement et une discipline. Il a cherché
d’abord des cœurs proches du sien et il les a mis à sa cadence. Chef
d’orchestre incomparable, mais exigeant, il n’a jamais admis une
discordance, il a fait des répétitions tous les jours jusqu’à sa mort,
et sous sa baguette s’est élevé ainsi le plus beau chant du monde, celui
des hommes et des femmes charitables, dont les paroles sont si saintes
et les voix si pures, que Dieu lui-même, penché sur la terre, les écoute
avec émoi et les bénit.
Quelle que fût son ingéniosité, il avait d’ailleurs eu du mal à trouver,
pour les femmes zélées qu’il entendait grouper autour de ses pauvres,
une occupation qui leur plût et fût vraiment utile. Il avait imaginé
d’ajouter à l’ordinaire des malades une collation, dont se chargeaient
ces dames. Elles la fournissaient, l’accommodaient et l’offraient en
personne, allant de lit en lit. L’idée n’était point mauvaise et les
pauvres gens qui en bénéficiaient se louèrent sans doute de tant de
gâteries inattendues. Mais on devine que l’intrusion de femmes de la
haute société dans les affaires des malades n’était pas du goût de tout
le monde à l’Hôtel-Dieu. C’était la maison de Dieu, sans doute,
puisqu’ainsi l’avait-on nommée, mais les gouverneurs et tant de gens
tranquilles qui poursuivaient là leur petite vie ne se souciaient pas
beaucoup qu’on en fît une vraie maison du Bon Dieu. Il arriva que,
groupées pour cette tâche particulière, les Dames de la Charité
retinrent surtout qu’elles étaient groupées, donc puissantes; et quand,
un jour, un autre objet s’offrit à leur activité, elles se donnèrent de
toute leur âme à cette mission nouvelle, belle entre toutes: c’était
l’œuvre des _Enfants trouvés_.
On imagine mal ce qu’on pouvait faire, au temps de Richelieu et dans les
débuts du règne de Louis XIV, des pauvres êtres abandonnés par leurs
parents dans les rues. Ce n’est pas leur nombre qu’il faut regarder: on
n’en recueillait alors, à Paris et dans la banlieue, que trois à quatre
cents chaque année. Quelques-uns échappaient au malheur. «Dedans la
grande église de Notre-Dame, à main gauche, écrit Bouchel, dans sa
_Bibliothèque ou Trésor du Droit français_, il y a un bois de lit qui
tient au pavé, sur lequel, pendant les jours solennels, on met lesdits
enfants trouvés, afin d’exciter le peuple à leur faire charité, auprès
duquel sont deux ou trois nourrices et un bassin pour recevoir les
aumônes des gens de bien. Lesdits enfants trouvés sont quelquefois
demandés et pris par bonnes personnes qui n’ont point d’enfants, en
s’obligeant de les nourrir et élever comme leurs propres enfants.» Oui,
de braves gens en prenaient, mais pas beaucoup. Les autres petits
mouraient tous. «Il ne s’en trouve pas un seul en vie depuis cinquante
ans» a pu dire Vincent. Dès qu’un enfant avait été exposé quelque part
en Paris, on le portait à la _Couche_. C’était le nom du refuge d’où on
l’envoyait en nourrice. On donnait quatre ou cinq de ces malheureux
petits à chaque bonne femme. On préférait d’ailleurs les vendre. Pour
huit à vingt sols, n’importe qui pouvait acquérir un petit garçon ou une
petite fille. Des misérables se trouvaient toujours là pour enlever
cette marchandise. Paris était couvert de mendiants comme d’une vermine
et ces êtres ignobles se procuraient des enfants pour les estropier et
les montrer aux passants, en criant miséricorde. Ce n’est pas toujours
beau, la bête humaine. Je n’avance rien ici que sur la foi de Vincent
lui-même, qui va d’ailleurs, en quelques mots, nous faire l’historique
de la belle œuvre, du bel œuvre, comme il disait volontiers, auquel il
conviait les Dames de la Charité à se dévouer avec lui et comme lui.
Elles eurent besoin plus d’une fois d’être secouées fortement pour ne
pas céder à mille difficultés qu’elles rencontraient. Il leur parlait
alors; et c’est ainsi qu’un jour, M. Coste pense que ce fut entre 1640
et 1650, il leur avoua qu’il n’y avait plus de vivres que pour six
semaines à la maison et qu’elles seraient sans excuse de ne pas aviser à
cela aussitôt. Ce qu’ayant dit, il numérota ses raisons. «_Primo_, parce
que ces enfants sont en nécessité extrême et qu’en ce cas vous êtes
obligées d’y pourvoir. _Non pavisti, occidisti._ L’on peut tuer un
pauvre enfant de deux façons; ou par mort violente, ou en lui refusant
la nourriture.» La deuxième raison, c’est que Dieu a appelé les Dames de
la Charité à cette tâche; et il explique par quelles voies il les y a
conduites. C’est l’histoire en trois lignes des débuts de l’œuvre, et
nous nous bornerons nous-mêmes à ces trois lignes, qui sont éloquentes
et suffisent. «Notre-Seigneur vous a appelées pour être leurs mères; et
voici l’ordre qu’il y a tenu: 1º il vous a fait rechercher pendant deux
ou trois ans par messieurs de Notre-Dame; 2º, vous avez fait diverses
assemblées à cet effet; 3º, vous en avez fait de grandes prières à Dieu;
4º, vous en avez pris conseil de personnes sages; 5º, vous en avez fait
un essai; 6º, vous l’avez enfin résolu.»
Il donne maintenant les motifs qui les ont portées à cette résolution.
Ce sont ceux que nous avons dits, et notamment qu’on vendait les enfants
«à des gueux huit sols la pièce, qui leur rompaient bras et jambes pour
exciter le monde à pitié et leur donner l’aumône, et les laissaient
mourir de faim» ou encore «qu’on leur donnait des pilules de laudanum
pour les faire dormir, qui est un poison.»
Il s’échauffe alors et jette ces mots: «Si vous les abandonnez, que dira
Dieu, qui vous a appelées à cela? Que dira le roi et le magistrat, qui,
par lettres vérifiées, vous ont attribué le soin de ces pauvres enfants?
Que dira le public, qui a fait des acclamations de bénédictions de voir
le soin que vous en prenez? Que diront ces petites créatures? «Que nos
propres mères nous aient abandonnés, baste! elles sont mauvaises; mais
que vous le fassiez, qui êtes bonnes, c’est autant dire que Dieu nous a
abandonnés et qu’il n’est pas notre Dieu.» Les dames entendaient cela,
pleuraient, et puis payaient.
Il faudrait un volume pour dire les vicissitudes de cette œuvre
difficile, ingrate, mais si touchante, qu’elle est restée, à tort ou à
raison, le titre le plus précieux de Vincent à l’amitié de la multitude.
La carrière touffue d’un tel saint est comme ces forêts où l’on se perd,
si l’on sort du chemin droit qu’on s’est tracé. Il faut regarder avec
attention, mais passer vite; tout au plus peut-on cueillir en courant
deux ou trois fleurs et s’en aller plus avant. Ce qui paraît charmant
quand on voit Vincent et les bonnes dames ses amies s’engager dans cette
œuvre-là, c’est comme toujours la prudence, la discrétion des premiers
pas. Vous pensez bien qu’il a fallu recourir aux Filles de la Charité et
d’abord à Louise de Marillac. Les femmes du monde, rien de mieux. Mais
il faut travailler tous les jours, et les bonnes filles se sont trouvées
à point pour aider les grandes dames. Au début on avait pris seulement
un ou deux enfants. Cela n’allait pas tout seul et Vincent se
tourmentait. «Quel inconvénient, écrit-il à Louise de Marillac au mois
de janvier 1638, que vous fassiez acheter une chèvre...» Imagine-t-on
rien de plus modeste? Moins de dix ans plus tard, l’œuvre a grandi si
fort qu’on va s’installer dans le vaste château de Bicêtre. La décision
sans doute a été prise tout à coup, car Louise de Marillac en reçoit
avis de saint Vincent, le 7 juillet 1647, par ce mot laconique et qui
fut mal reçu: «Mlle Le Gras est priée par les Dames de la Charité
d’envoyer demain dimanche, à une heure, quatre enfants, deux garçons et
deux filles, avec deux Filles de la Charité, au château de Bicêtre, avec
les hardes et sans les couches des enfants, et ce qu’il faudra pour
vivre le jour et le lendemain. Mme Truly ira prendre les enfants avec un
carrosse, à l’heure ci-dessus marquée, et le linge qu’il faudra, et les
amener chez Mme de Romilly, où Mme la chancelière et les autres dames
les iront prendre et les amèneront. Elles ont quelque raison
particulière d’en user de la sorte et souhaiteraient bien que Mlle Le
Gras fût en état d’être de cette conduite; mais il n’y faut pas penser,
comme je crois.»
Certes, il n’y fallait point penser. Bicêtre tombait alors en ruines. On
avait songé à y recueillir des soldats invalides. Louise de Marillac
jugeait que cette immense et sinistre caserne n’était pas pour ses
petits enfants trouvés. «Monsieur, écrivait-elle à Vincent quelques
jours plus tard, l’expérience nous fera voir que ce n’était pas sans
raison que j’appréhendais le logement de Bicêtre. Ces dames ont dessein
de tirer de nos sœurs l’impossible. Elles choisissent pour logement des
petites chambres, où l’air sera incontinent corrompu, et laissent les
grandes; mais nos pauvres sœurs n’osent rien dire... Voilà ma sœur
Geneviève; je vous supplie de prendre la peine lui parler. Elle vous
fera entendre toute la peine qu’elles ont et les prétentions des dames.
Je crains bien qu’il nous faille quitter le service de ces pauvres
petits enfants.» Infortuné M. Vincent! Il redoutait les femmes, et comme
il avait raison! Il n’en voulait pas dans les fermes dépendant de la
Mission. «Il y en avait une vieille à Orsigny, honnête et fort utile,
écrit-il un jour; mais pour ce qu’il y avait de nos frères, on y a
trouvé à redire, et aussitôt nous l’avons renvoyée... Vendez donc vos
vaches et le reste du tracas, si vous n’en pouvez commettre le soin à
quelque bon garçon.» C’était bientôt dit, et l’on peut toujours, pour
s’occuper des bestiaux, trouver un bon garçon. Pour la charité, il faut
des femmes, car elles sont meilleures que nous; mais elles se disputent,
même les saintes, même les pénitentes de M. Vincent. Nous cherchions des
fleurs, et voilà ce que j’ai trouvé. Mais ces histoires sont belles,
parce qu’elles mettent à notre plan l’œuvre splendide; elles nous
montrent le grand homme dans sa vie de chaque jour, aux prises avec les
sottes difficultés qui nous rebutent, nous autres, et dont lui se
servait pour avancer dans l’héroïsme et la sainteté.
C’est justement des mille déboires que lui avaient causés dès le début
ses «bonnes dames» que devait naître l’institution dont nous allons
parler maintenant, celle des Filles de la Charité. Nous retrouverons
d’ailleurs les «Dames» tout à l’heure quand nous parlerons de la Fronde
et de ce qu’avec elles a fait Vincent pour les régions dévastées. Et
l’on peut encore aujourd’hui parler d’elles et faire mieux: leur parler;
car elles sont là toujours. La confrérie fondée par Mme Goussault vécut
et prospéra pendant le XVIIe et le XVIIIe siècle jusqu’à la Révolution,
qui la brisa comme tout le reste. En 1840, une femme de cœur, Mme Le
Vavasseur, la fit renaître. Elle est aujourd’hui florissante sous le nom
d’_Œuvre générale des pauvres malades des Dames de la Charité de saint
Vincent de Paul_, avec des filiales dans le monde entier.
* * * * *
Comment est née la compagnie des Filles de la Charité, je m’en voudrais
de l’expliquer moi-même, quand M. Vincent l’a si bien dit. Écoutez-le,
parlant à ses sœurs en la conférence du 24 février 1653. «La première
Charité de Dames établie dans Paris par l’inspiration de Dieu, dit-il,
est celle de Saint-Sauveur. En ce temps-là, une pauvre fille de Suresnes
avait dévotion d’instruire les pauvres. Elle avait appris à lire en
gardant les vaches. Elle s’était procuré un A B C, et, quand elle voyait
quelqu’un, elle le priait de lui montrer ses lettres; puis elle épelait
petit à petit; et quand il repassait d’autres personnes, elle leur
demandait de l’aider à assembler ses mots, et quand elles revenaient,
elle voulait savoir si c’était bien comme cela qu’ils lui avaient
recommandé de faire. Quand elle sut lire, elle se fixa à cinq ou six
lieues de Paris. Nous y allâmes faire la mission; elle se confessa à moi
et me dit son dessein. Quand nous y eûmes établi la Charité, elle s’y
affectionna tant, qu’elle me dit: «Je voudrais bien servir les pauvres
en cette sorte.» Vers ce temps-là, les dames de la Charité de
Saint-Sauveur, parce qu’elles étaient de condition, cherchaient une
fille qui voulût porter le pot aux malades.» Ici, j’interromps le saint
pour dire les choses plus crûment que lui. Les dames de ce quartier et
beaucoup d’autres, à Paris ou en province, avaient tendance, étant de
condition, à faire porter leurs aumônes par leurs valets ou leurs
soubrettes. Ainsi faite, la charité ne vaut plus rien ou pas
grand’chose. Vincent ne dit pas non plus que plus d’une femme enrôlée
dans ses Charités fut prise à refuser d’aller soigner les pestiférés. On
les excuse un peu: ayant des enfants, des maris, elles n’étaient point
libres. Bref, celles de Saint-Sauveur, les premières, demandaient une
assistante. Vincent envoya à Mlle Legras, pour qu’elle l’examinât, celle
dont il parle ici et dont nous pouvons retenir le nom, car il est d’une
sainte fille, Marguerite Naseau. «On lui demanda, dit-il, ce qu’elle
savait, d’où elle était, si elle voulait servir les pauvres. Elle
accepta volontiers. Elle vint donc à Saint-Sauveur. On lui apprit à
donner des remèdes, et à rendre tous les services nécessaires, et elle
réussit fort bien. Appelée pour l’établissement de la Charité dans la
paroisse de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, elle coucha avec une fille qui
avait la peste, gagna le mal et fut menée à Saint-Louis où elle mourut.
On se trouva si bien de cette pauvre fille, qu’on en prit d’autres qui
vinrent se présenter, et firent la même chose. Voilà, mes chères sœurs,
comme Dieu a fait cette œuvre. Mademoiselle n’y pensait point, M.
Portail et moi n’y pensions point, cette pauvre fille non plus. Or, il
faut avouer, c’est la règle posée par saint Augustin, que, quand on ne
voit point l’auteur d’une œuvre, c’est Dieu même qui l’a faite.» Vous
voyez comme il arrange les choses et se déclare innocent de tout ce
qu’ont bâti ses mains. Ils étaient pourtant trois coupables, sans
compter cette pauvre fille, trois qu’il est bien obligé de nommer:
Mademoiselle, M. Portail et lui.
Mademoiselle, nous la connaissons un peu déjà, c’est Louise de Marillac,
née en 1591, dix ans juste après lui. Les Marillac, originaires de la
Haute-Auvergne, étaient de petite noblesse, mais, en 1626, à l’heure où
Louise entre dans notre récit, deux de ses oncles, deux frères de son
père, étaient au sommet des honneurs: l’un maréchal de France, l’autre
garde des sceaux. Tandis que nous avons les yeux fixés sur elle et sur
le grand homme qu’elle a pris pour guide, n’oublions pas qu’il se passe
toujours beaucoup de choses à la fois dans le même temps, les mêmes
lieux, autour des mêmes personnes. Par exemple, au mois de novembre
1630, le jour de la Saint-Martin, Vincent était à Beauvais, Louise de
Marillac à Montmirail, tous deux tranquillement occupés de Dieu et des
pauvres, cependant qu’à Paris, l’un des deux oncles de la jeune femme se
voyait soudain pris dans une tragique aventure et d’abord promu par
surprise à la dignité de premier ministre. La scène avait lieu dans les
appartements de Marie de Médicis, au Luxembourg. Richelieu, après une
algarade d’une extrême violence, avait reçu du roi et des deux reines un
congé hautain. Il partit. Le soir il avait reconquis le faible roi et
les solides honneurs et avantages qu’on lui voulait ravir. De cette
_journée des Dupes_, l’un des plus dupés fut le pitoyable Marillac, qui,
du fauteuil tout chaud où on l’avait hissé le matin, tomba le soir au
fond d’un cachot. Il devait y mourir de chagrin. Une autre dupe fut son
frère, le maréchal, que Richelieu fit arrêter un peu plus tard au milieu
de ses troupes en campagne, l’accusant du péché de malversation et
concussions, péché que peut-être il avait commis, mais pas plus que
beaucoup de ses pairs. Celui-là eut la tête tranchée en place de grève
en 1632, au mois de mai, et sa nièce en conçut assurément du chagrin,
car Vincent la voulut consoler par le billet que voici: «Mademoiselle,
ce que vous me mandez de M. le maréchal de Marillac me paraît digne de
grande compassion et m’afflige. Honorons là-dedans le bon plaisir de
Dieu et le bonheur de ceux qui honorent le supplice du Fils de Dieu par
le leur. Il ne nous importe comme quoi nos parents vont à Dieu, pourvu
qu’ils y aillent. Or, le bon usage de ce genre de mort est un des plus
assurés pour la vie éternelle. Ne le plaignons donc point: mais
acquiesçons à l’adorable volonté de Dieu.»