Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Ce jour d’hui vingt-troisième d’août mil six cent dix-sept, les dames

sousnommées se sont charitablement associées pour assister les pauvres

malades de la présente ville de Châtillon, chacune à leur tour, ayant,

d’un commun accord, résolu entre elles qu’une d’icelles prendra le

soin un jour entier seulement de tous ceux qu’elles auront avisés, par

ensemble, avoir besoin de leur aide. En quoi elles se proposent deux

fins, à savoir: d’aider le corps et l’âme; le corps en le nourrissant

et en le faisant médeciner, et l’âme en disposant à bien mourir ceux

qui tendront à la mort et à bien vivre ceux qui guériront. Et pource

que, la Mère de Dieu étant invoquée et prise pour patronne aux choses

d’importance, il ne se peut que tout n’aille à bien et ne redonde à la

gloire du Bon Jésus son Fils, lesdites dames la prennent pour patronne

et protectrice de l’œuvre et la supplient très humblement d’en prendre

un soin spécial, comme aussi saint Martin et saint André, vrais

exemples de charité, patrons dudit Châtillon; et commenceront, Dieu

aidant, à travailler au bon œuvre dès demain, jour de la fête saint

Barthélemy, selon l’ordre qu’elles sont ici inscrites.

Premièrement, Mme la Châtelaine pour son jour; Mlle de Brie pour le

sien;

La dame Philiberte, femme du sieur des Hugonières;

Benoîte, fille du sieur Ennemond Prost;

La dame Denise Beynier, femme du sieur Claude Bouchour;

Une des filles de la dame Perra;

La dame Colette;

Et enfin Mlle de la Chassaigne; après laquelle Mme la Châtelaine

commencera à prendre le même soin pour un autre jour, et ainsi les

autres alternativement, selon l’ordre susdit, se réservant que, quand

quelqu’une d’elles ne pourra, pour quelque juste occasion, vaquer à ce

saint exercice en son jour, elle avertira ou fera avertir, le jour

auparavant, celle qui la suit, de cette sienne impuissance afin

qu’elle entre en sa place, prenant le soin des pauvres pour le même

jour; ce qu’elle ne devra refuser de faire si elle en a le moyen, par

ce qu’en ce faisant elle sera déchargée d’un tel soin pour le jour

d’après, auquel il lui fût arrivé de l’avoir selon l’ordre susdit.

Lequel ordre il faut journellement supplier Notre Bon Jésus vouloir

maintenir, et combler de ses bénédictions divines tous ceux et celles

qui travailleront de leurs mains, ou contribueront de leurs facultés

pour le maintien d’icelui; comme, sans doute, il fera, puisque c’est

lui-même qui nous assure par sa propre bouche que ce seront ceux qui

soulageront les pauvres qui entendront, au grand redoutable jour du

jugement, cette sienne si douce et agréable voix: «Venez, les bénis de

Mon Père, posséder le royaume qui vous a été préparé dès le

commencement du monde»; et qu’au contraire ceux qui n’en auront point

eu aucun soin seront repoussés de lui avec ces autres tant dures et

effroyables paroles: «Maudit, départez-vous de moi; allez au feu

éternel qui est préparé au diable et à ses anges.»

Au juge Père, Fils et Saint-Esprit soit honneur et gloire par tous les

siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Ce document-là, il fallait le publier dans un livre comme celui-ci.

C’est l’acte de fondation d’une œuvre d’où ont découlé depuis trois

siècles, sur la France et sur le monde, des trésors de bonté. Cet acte

fut complété, régularisé, rendu définitif et revêtu de toutes les

approbations de l’Ordinaire aux mois de novembre et décembre suivants.

On possède les pièces dressées à cet effet. Elles sont curieuses et

voici, par exemple, ce qu’on y trouve. «La confrérie s’appellera la

_Confrérie de la Charité_, à l’imitation de l’hôpital de la charité de

Rome; et les personnes dont elle sera principalement composée,

_servantes des pauvres_ ou _de la Charité_». Il y aura vingt servantes

des pauvres seulement «afin que la confusion ne se glisse dans la

confrérie par la multitude.» On espère qu’il se fera des fondations en

faveur de ladite confrérie, mais comme «ce n’est pas le propre des

femmes d’avoir seules le maniement d’icelles» les servantes des pauvres

éliront un procureur, prêtre ou bourgeois «vertueux, affectionné au bien

des pauvres et non guère embarrassé aux affaires temporelles.» Chaque

année, à la pluralité des voix, seront élues une prieure «que les autres

aimeront, respecteront comme une mère et lui obéiront» et deux

assistantes, dont l’une aura le titre de sous-prieure et l’autre de

trésorière. La prieure désignera pour être soignés par la confrérie «les

malades vraiment pauvres, et non ceux qui ont moyen de se soulager.» Le

règlement ajoute: «Quand elle en aura reçu quelqu’un, elle en avertira

celle qui sera de jour de service, laquelle l’ira voir incontinent; et

la première chose qu’elle fera sera de voir s’il a besoin d’une chemise

blanche, afin que, si ainsi est, elle lui en porte une de ladite

confrérie.»

Hors les vingt servantes des pauvres, prises parmi les femmes de la

ville, «tant veuves, mariées que filles», la confrérie «fera choix de

deux pauvres femmes d’honnête vie et de dévotion», qui s’appelleront

_gardes_ des pauvres malades. On les paiera «honnêtement». Elles feront,

si j’ai bien compris, les corvées, notamment la veillée des grands

malades, et participeront d’ailleurs «aux indulgences et assisteront aux

assemblées». On ajoute qu’elles n’y auront point voix délibératrice,

mais elles venaient: il y avait tout de même en ce temps-là, dans les

rapports de peuple à maître, une cordialité, une bonhomie qui sont

perdues. En somme, ces Charités sont des associations pour la garde et

le soin des malades à domicile. «Chacune desdites servantes des pauvres,

prescrit le règlement, apprêtera leur manger et les servira un jour

entier. La prieure commencera, la trésorière la suivra, et puis

l’assistante, et ainsi l’une après l’autre, selon l’ordre de leur

réception, jusques à la dernière venue... Celle qui sera de jour, ayant

pris ce qu’il faudra de la trésorière pour la nourriture des pauvres en

son jour, apprêtera le dîner, le portera aux malades, en les abordant

les saluera gaiement et charitablement, accommodera la tablette sur le

lit, mettra une serviette dessus, une gondole et une cuillère et du

pain, fera laver les mains aux malades et dira le _Benedicite_, trempera

le potage dans une écuelle et mettra la viande dans un plat, accommodant

le tout sur ladite tablette, puis conviera le malade charitablement à

manger, pour l’amour de Jésus et de sa sainte Mère, le tout avec amour,

comme si elle avait affaire à son fils ou plutôt à Dieu, qui impute fait

à lui-même le bien qu’on fait aux pauvres. Elle lui dira quelques petits

mots de Notre-Seigneur, en ce sentiment tâchera de le réjouir s’il est

fort désolé, lui coupera parfois sa viande, lui versera à boire, et

l’ayant ainsi mis en train de manger, s’il a quelqu’un auprès de lui, le

laissera et en ira trouver un autre pour le traiter en la même sorte, se

ressouvenant de commencer toujours par celui qui a quelqu’un avec lui et

de finir par ceux qui sont seuls, afin de pouvoir être auprès d’eux plus

longtemps.» On avouera que voilà une recommandation ingénieuse et

charmante. Les grands génies sont toujours des hommes de détail. Ils

voient grand, mais ils voient tout. Lisons la suite et nous verrons

s’ils étaient bien traités, les malades de M. Vincent. Chacun,

prescrit-il, «aura autant de pain qu’il lui en faudra, quelque poule

bouillie pour leur dîner--elles étaient moins cher alors

qu’aujourd’hui;--on leur mettra leur viande en hachis au souper deux ou

trois fois la semaine. Ceux qui seront sans fièvre auront une chopine de

vin par jour, moitié au matin et moitié au soir. Ils auront, le

vendredi, samedi et autres jours d’abstinence, deux œufs avec le potage

et une petite tranche de beurre pour leur dîner et autant pour leur

souper, accommodant les œufs selon leur appétit. Que s’il se trouve du

poisson à quelque honnête prix, l’on leur en donnera seulement au

dîner.» Suivent les plus pressantes recommandations sur la mission

spirituelle des servantes des pauvres, qui devront «disposer à mieux

vivre ceux qui guériront et à bien mourir» les autres et «prieront

souvent Dieu pour cela et feront quelques petites élévations de cœur

pour cet effet.» Il est aussi question des assemblées mensuelles, à la

fin desquelles les membres de la confrérie «s’admonesteront

charitablement des fautes survenues au service des pauvres, le tout

néanmoins sans bruit et avec le moins de paroles que faire se pourra».

Il se défiait de la langue des femmes; et pensant qu’une recommandation

aussi générale ne suffirait point, il précisait qu’on donnerait

seulement «chaque fois demi-heure de temps» pour ce bavardage-là.

Le dernier chapitre de ce précieux document porte un joli titre: _De

l’exercice de chacune à part soi_. Là, Vincent indique aux femmes zélées

qui entrent dans la Charité pour soigner des malades que servir les

pauvres est bien, mais qu’on n’est point digne de cet honneur sans une

vie personnelle exemplaire. «Le réveil, dit-il, se commencera par

l’invocation de Notre-Seigneur.» Il prescrit plusieurs pratiques de

piété, très simples et brèves, «et après, dit-il, ouïront la sainte

messe, si elles ont la commodité.» Puis, se souvenant «de la modestie

avec laquelle le Fils de Dieu accomplissait ses actions sur terre...

feront les leurs avec modestie et tranquillité.» Il n’aimait pas les

agitées. «Celles qui sauront lire, ajoute-t-il, liront chaque jour

posément et attentivement un chapitre du livre de monseigneur l’évêque

de Genève,--alors vivant--intitulé: _L’Introduction à la vie

dévote_...», enfin «s’exerceront soigneusement à l’humilité, simplicité

et charité» et, «l’heure du coucher étant venue, elles feront l’examen

de conscience et diront trois fois le _Pater noster_ et trois fois

l’_Ave Maria_ et une fois le _De Profundis_ pour les trépassés...»

Ce règlement-là, avec de rares modifications de détail, fut

successivement adopté, dans les mois, dans les années suivantes, par les

Charités que fonda Vincent partout où le portait sa vie de missionnaire.

Il commença par Villepreux, puis passa à Joigny, puis à Montmirail. A ce

moment, à la fin de 1618, il rencontra, nous le savons déjà, François de

Sales. Ce fut une bénédiction pour tous les deux. L’évêque de Genève a

cinquante-deux ans et sa carrière va finir. Vincent a trente-huit ans et

commence la sienne. Chacun s’émeut des vertus de l’autre et pense avec

humilité qu’il n’arrivera jamais, Vincent à la suave piété de M. de

Sales, celui-ci à la sainteté de cet être compatissant. Ils se séparent

emplis d’une modestie nouvelle. Cela peut faire pitié à des étourdis:

les sages les envieront, car il est vrai que c’est en s’abaissant qu’on

s’élève, en voyant sa petitesse qu’on se résout à grandir; il est exact

que l’orgueil tue et que l’humilité vivifie.

A Joigny, Vincent avait eu l’idée de faire une charité mixte. «Les

hommes, dit le règlement, auront soin des valides et impotents, et les

femmes des malades seulement.» Il n’aimait pas les mendiants. Ceux-ci

constituaient d’ailleurs en ce temps-là une insolente corporation,

indigne de toute pitié. Il ne fallait point confondre les pauvres avec

ces gens-là. La confrérie avait mission de faire un catalogue de tous

les miséreux de la ville. A Mâcon, où il y eut aussi des hommes admis

dans la société, ils couchèrent trois cents noms sur la liste. Ces

pauvres gens devaient s’assembler chaque dimanche pour entendre la

messe. On leur distribuait alors du pain et de l’argent à proportion de

leur misère et du nombre de leurs enfants; en hiver, on donnait aussi du

bois. Tous ceux qu’on surprenait à mendier dans la semaine étaient

privés de secours le dimanche suivant. Les vagabonds étaient logés une

nuit et renvoyés le lendemain avec deux sous. Tout n’a point changé,

puisque nous avons toujours des hospitalités de nuit, mais on ne donne

plus les deux sols: on n’oserait. Quant aux pauvres honteux, on les

assistait «sans éclat».

Pour subvenir aux frais des Charités, chacun versait aux fonds commun.

Quand la caisse était vide, on avait recours à Vincent; il trouvait les

mots pour délier les cordons de n’importe quelle bourse; on ne lui

résistait pas. Il lui venait des idées charmantes. Beaucoup de gens qui

répugnaient, alors comme aujourd’hui, à donner de l’argent, auraient

bien fait l’aumône en nature. Alors il prescrivait qu’on prît sur la

caisse de quoi acheter des brebis, «lesquelles, disait-il, on

distribuera aux associés, qui feront la charité de les nourrir au profit

de ladite association, qui plus qui moins, selon leur pouvoir; et les

fruits--il veut dire la laine--provenant d’icelles brebis seront vendus

tous les ans, environ la fête de Saint-Jean.» On a trouvé aux archives

de la Mission un règlement curieux: «L’on donnera aux petits enfants, y

est-il commandé, aux impotents et aux décrépits ce qu’il leur faudra

pour vivre par semaine; à ceux qui gagneront une partie de leur vie, la

compagnie leur donnera l’autre; et pour les jeunes garçons, l’on les

mettra à quelque petit métier, comme de tisserand, qui ne coûte que

trois ou quatre écus pour chaque apprenti, ou bien l’on dressera une

manufacture de quelque ouvrage, comme de bas d’estame» c’est-à-dire de

bas en tricot de laine. Suit tout un règlement de la manufacture, où

tout est prévu, y compris l’obligation pour les jeunes garçons,

obligation sous serment en présence de leurs pères et de leurs mères,

d’enseigner gratis à d’autres pauvres apprentis le métier qu’on leur

aura appris. Et l’admirable document s’achève sur des mots d’allégresse,

car ainsi «les pauvres sont instruits à la crainte de Dieu, enseignés à

gagner leur vie et assistés en leurs nécessités et finalement les villes

seront délivrées de plusieurs fainéants, tous vicieux, et méliorés par

le commerce des ouvrages des pauvres».

Les lazaristes et leur supérieur allaient partout en mission: partout

surgirent des Charités, à Angers, à Sedan, à Rethel, à Richelieu, à

Villeneuve Saint-Georges, à Étampes, à Fontainebleau, à Verneuil, dans

toutes les terres des Gondi, dans toute la banlieue de Paris, enfin dans

la grand’ville elle-même, où l’on en compta plus de quinze, attachées

chacune à une paroisse.

L’œuvre était belle; elle a été féconde; mais elle demandait à ces

pauvres étourdis que sont les notables et les gens de bonne volonté des

villes et des villages un effort que, l’animateur parti, on ne devait

point soutenir longtemps. Et bientôt vinrent d’horribles années de

guerre civile. Nous verrons tout ce qu’a fait Vincent pendant et après

la Fronde: une œuvre de géant, mais qui le prit tout entier. Les

Charités, qui souffraient alors, parce que la misère était plus grande

et les ressources moindres, lui seul aurait pu les sauver.

Il sauva, du moins, l’essentiel: les pauvres et les malades, par une

autre voie, furent secourus; et, cette fois, la méthode fut si heureuse,

le règlement si bien fixé, l’œuvre, qui était sainte, reçut de son

fondateur un tel souffle et de Dieu de telles faveurs, qu’elle n’a cessé

de croître depuis trois siècles. C’est en 1624 ou en 1625 que Louise de

Marillac, qui devait être la grande ouvrière de cette fondation

magnifique, se mit sous la direction de M. Vincent; c’est huit ou neuf

ans plus tard, le 29 novembre 1633, qu’était instituée par elle et lui

la _Compagnie des Filles de la Charité_. Et nous voudrions tout de suite

arrêter notre regard sur cette page, toute parée d’amour et de poésie,

de la vie de Vincent. Dans l’ordre des dates, celles à qui plus tard on

devait donner spontanément partout le nom de leur père, les sœurs de

saint Vincent de Paul, sont d’ailleurs venues avant la troisième œuvre

dont il faut aussi que nous parlions, celle des Dames de la Charité.

Nous allons cependant nous arrêter à ces dernières d’abord; il faut

garder le plus précieux pour la fin.

* * * * *

L’institution des _Dames de la Charité_ a été une initiative parisienne.

Il y avait, nous l’avons vu, des Charités dans Paris, attachées chacune

à une paroisse. Dans les premiers mois de 1634, une femme riche et

compatissante, veuve d’Antoine Goussault, en son vivant conseiller du

Roi et président en la Chambre des Comptes de Paris, eut l’idée d’une

Charité qui ne secourrait point, comme les autres, les pauvres d’un

village ou d’un quartier de Paris, mais les malades de l’Hôtel-Dieu. On

va tout de suite objecter que ceux-là, soignés à l’hôpital, étaient

pourvus, et que sans doute on avait mis auprès d’eux, pour les consoler

et les entourer de douceur et de piété, des religieuses. Certes, tout le

monde à l’hôpital occupait son poste, médecins, apothicaires et des

sœurs Augustines qui faisaient de leur mieux. Mais ce mieux n’allait pas

loin. Non de leur fait, les pauvres filles; elles suivaient la coutume

du temps et d’ailleurs n’étaient que des servantes. Elles servaient

messieurs les gouverneurs, qui leur donnaient une tâche accablante dans

un inextricable taudis; servir les vrais maîtres du lieu, les malades,

comment l’eussent-elles fait? Seules, des femmes indépendantes disposant

de vastes ressources, de beaucoup d’autorité et de quelque crédit auprès

des grands, pouvaient tenter d’introduire un peu de charité dans les

lieux infects où l’on jetait alors les pauvres gens prêts à mourir. Ce

n’est pas du premier coup qu’on est arrivé aux salles d’hôpital

d’aujourd’hui, claires, spacieuses, avec des lits blancs. Au temps de

saint Vincent, les lits, serrés les uns contre les autres, contenaient

chacun plusieurs moribonds, quelquefois six malades, trois dans un sens

et trois dans l’autre. Ce détail-là suffit. On devine le reste.

Mme Goussault fut nommée supérieure de la nouvelle œuvre, qui, sous le

nom de confrérie des _Dames de la Charité_, prit rapidement une

importance et un éclat exceptionnels. «Nous en avons fait une depuis

peu, disait Vincent le 25 juillet 1634, composée de cent ou six vingts

dames de haute qualité qui visitent tous les jours, et assistent, quatre

à quatre, huit ou neuf cents pauvres ou malades de gelées, consommés,

bouillons, confitures, et toutes sortes de douceurs, outre leur

nourriture, que la maison leur fournit, pour disposer ces pauvres gens à

faire confession générale de leur vie passée... de sorte que cela se

fait avec une bénédiction particulière de Dieu.»

Cent à cent vingt dames de haute qualité, nous dit Vincent. Cette

Charité se distinguait de toutes les autres par le nombre de ses

membres, mais surtout par leur rang. A l’appel de Mme Goussault avaient

répondu toutes les femmes de cœur de la haute société et c’était le

temps de la Fronde, où nous savons de quelle trempe étaient les âmes

féminines. Elle-même, veuve d’un puissant et riche personnage, mère de

cinq enfants, était sensible et belle. Elle le savait et le dit un jour

ingénuement à Vincent dans une longue lettre, qui est pleine à la fois

de candeur, d’abandon, de finesse: «Dimanche, écrit-elle, je me résolus

d’aller aux pauvres, aux fermes... et interrogeai les enfants... Mon

Père, cela réussit si parfaitement que Mademoiselle Le Fevre me dit au

retour y avoir pris très grand plaisir et qu’elle ne savait presque rien

de tout cela, et m’ajouta: L’on voit bien que vous aimez bien les

pauvres et que vous êtes à la joie de votre cœur parmi eux. _Vous

paraissez deux fois plus belle en leur parlant._» Il était assurément

ravi, comme nous-mêmes, de lire ces choses, l’indulgent M. Vincent. Mais

c’était un homme pressé, et beaucoup d’autres lui écrivaient ainsi. Il

avait bien à faire.

La plus précieuse compagne de Mme Goussault dans son labeur charitable

s’appelait Marie Lumagne; celle-ci avait épousé et bientôt perdu

François Polaillon et de là vient que nous la connaissons sous le nom de

Mlle Polaillon. On disait Mme Goussault, parce que Goussault, le mari,

était seigneur de Souvigny; les femmes dont le conjoint n’avait point de

naissance, on les appelait Mademoiselle. Ainsi Louise de Marillac,

fondatrice des Filles de la Charité, veuve du sieur Antoine Le Gras, à

qui nous donnerons tantôt son nom de fille, tantôt celui de Mlle Le

Gras. Mlle Polaillon avait passé quelque temps à la cour; elle y était

dame d’honneur de la duchesse d’Orléans et gouvernante des enfants de

cette princesse. Elle devait plus tard fonder la maison et l’hôpital des

Filles de la Providence, avec l’appui de saint Vincent, qui fut le

premier supérieur de cet institut.

Aucune des femmes qui entourèrent Vincent n’était banale. L’une des plus

émouvantes devait être cette Isabelle du Fay, qui avait une fortune

immense et beaucoup de piété; mais elle était difforme. Nul des

historiens de Vincent ne l’a dit. Ils ont noté, en baissant les yeux,

qu’elle souffrait d’une pénible infirmité et nous n’en saurions pas

plus, sans Vincent lui-même, qui nous dit tout bravement qu’elle avait

«une cuisse deux ou trois fois plus grosse que l’autre». Au moins, voilà

qui est clair et l’on voit mieux ainsi la sainte fille, douce et

touchante parmi les autres, «unie à Dieu, nous dit le saint, jusqu’au

point que je ne sais si jamais j’ai vu une âme si unie à Dieu que

celle-là». Il ajoute: «Elle avait coutume d’appeler sa cuisse sa «bénite

cuisse».

Il a d’ailleurs vu bien d’autres âmes unies à Dieu, par exemple celle de

Marie des Landes, femme du Président Lamoignon, lequel, émerveillé et

tout de même un peu inquiet des largesses de sa femme, lui disait: «Vous

allez nous réduire à la mendicité.» Cette extraordinaire Mme de

Lamoignon trouvait intéressant de s’exercer à la patience en écoutant

avec charité les plaintes de ceux qu’elle comblait et qui grognaient

encore. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il y a de bons pauvres et

d’autres, pas commodes: il faut les servir tous. Elle le savait et

d’ailleurs s’intéressait surtout aux pires, ce qui la conduisit à

regarder du côté des criminels et à fonder, d’accord avec Vincent, une

_Société pour les prisonniers_, dont on a regret, l’ayant nommée, de ne

pas parler davantage, mais il faut se borner. Quand elle mourut à

soixante-quinze ans, on trouva sur son corps une haire et une ceinture

de fer avec des pointes. Les bonnes gens de Paris, pour garder son corps

près d’eux dans l’église de Saint-Leu, n’hésitèrent pas à user de

violence contre ceux qui essayèrent de la conduire, comme elle l’avait

demandé, chez les Récollets de Saint-Denis. Ces petites scènes autour

d’un cercueil étaient dans le goût du temps. Tout au fond de la

Basse-Normandie, à peu près dans le même temps, le peuple se battait

pour les restes d’une autre femme, Marie des Vallées, de Coutances, la

sainte amie de ce père Eudes, dont Vincent nous a dit tout à l’heure les

succès de missionnaire.

A Mme de Lamoignon succéda, en la confrérie des Dames de la Charité, sa

fille Madeleine, si bonne que les satires de Boileau, évidemment peu

charitables, l’offensaient. Je ne sais d’où vient l’histoire que je vais

rapporter après tout le monde et je ne jure point qu’elle soit vraie,

mais elle a beaucoup de sens. Donc, elle reprochait à Boileau d’être

méchant.

--Me permettrez-vous au moins, lui dit le poète, de faire une satire

contre le Grand Turc, cet affreux mécréant, ennemi mortel de notre

religion?

--Non, monsieur, non, c’est une tête couronnée, et on doit toujours

respecter les souverains.

--Eh bien! contre le diable? Ah! vous me permettrez bien de dire du mal

du diable; il en fait assez.

--Le diable, monsieur, est assez puni, sans que nous nous y mettions;

occupons-nous seulement de ne dire du mal de personne pour ne pas

l’aller trouver.

La vraie vie de Saint Vincent de Paul · 第 13 / 19 段