Pour mesurer l’œuvre à ses résultats, il faut regarder ceux-ci au moment

où la tourmente révolutionnaire les brisa, en 1792. Les Lazaristes

dirigeaient alors cinquante-deux grands séminaires et huit petits. A

Paris, la résidence générale était habitée en temps normal par quatre

cents personnes environ, parmi lesquelles quatre-vingts frères

coadjuteurs. La tendresse de Vincent pour ces humbles auxiliaires était

vraiment une jolie chose. «Je pense, disait-il, que ce qui trouble les

Ordres par les frères vient de ce qu’on les tient trop bas.» Il les

haranguait souvent, pour leur dire leurs devoirs, mais aussi leurs

privilèges. «Vous savez, leur expliquait-il, l’histoire du frère Gilles;

elle est assez triviale. Il témoignait à saint Bonaventure un grand

désir d’aimer Dieu. Oh! si j’étais savant, disait-il, oh! si j’étais

prêtre comme vous, j’aimerais bien Dieu! Et ce saint docteur lui ayant

dit que, tout frère qu’il était, sans étude et sans ordre, il pouvait

autant aimer Dieu que les plus savants constitués en dignité, et qu’une

pauvre femmelette le pouvait pareillement,--Quoi! dit-il, un

pauvre ignorant comme moi peut être aussi amateur de Dieu que

Bonaventure!--Oui.--Alors ce frère, conclut Vincent, fut transporté de

joie.» Et il leur expliquait que l’amour des pauvres gens «comme celui

de Notre-Seigneur, s’exerce dans la souffrance, dans les humiliations,

dans le travail et dans la conformité au bon plaisir de Dieu. Le nôtre,

ajoutait-il, si nous en avons, en quoi paraît-il? Que faisons-nous qui

approche de ces marques de véritable amour?» Ces pauvres frères, il

fallait bien qu’il leur donnât du courage, car la maison, toujours

pleine, était lourde. On donnait à Saint-Lazare, outre les retraites

d’ordinands et les conférences des mardis, toutes sortes de retraites,

ecclésiastiques ou laïques, individuelles ou collectives. Pour

entretenir une maison pareille et subvenir aux missions, toujours

gratuites, il fallait beaucoup d’argent. Songez que Vincent n’admettait

même pas que ses prêtres, allant aux champs, fussent traités par les

curés, surtout par des curés riches. Et non seulement de grandes

ressources étaient nécessaires pour Saint-Lazare, mais pour toutes les

autres résidences. On n’installait une maison en province que si la

fondation indispensable était d’abord assurée. Vincent trouvait

d’ailleurs toujours à point nommé le bienfaiteur dont il avait besoin,

plus souvent la bienfaitrice. La duchesse d’Aiguillon, par exemple,

pourvut à l’entretien de la maison de Richelieu et donna pour celle de

Rome une somme considérable. C’est elle qui fit attribuer à la

congrégation de la Mission les consulats d’Alger et de Tunis. C’était

une femme extraordinaire, digne de ces temps prodigieux. Nièce du grand

cardinal et veuve à dix-huit ans, elle avait tenté d’entrer au carmel;

mais Richelieu, qui ne l’entendait pas ainsi, obtint que le pape lui

interdît le cloître; il la fit duchesse et l’installa près de lui dans

les dépendances du Petit-Luxembourg. Elle disposait d’immenses revenus

et, par son oncle, d’une influence considérable. De telles créatures se

faisaient naturellement les auxiliaires ardentes du serviteur de Dieu.

Cependant celui-ci, poursuivant sa tâche, portait maintenant son regard

au delà de la France. Il se souvenait de Rome au temps de sa jeunesse et

savait que, là-bas aussi, le peuple était à l’abandon, et le clergé,

pour une bonne part, dans l’ignorance et le désordre. Alors il conçut le

projet hardi de fonder un établissement de sa compagnie dans la Ville

Éternelle. Le succès fut complet, puisque nous savons déjà que les

ordinands, d’ordre du Saint-Père, y suivirent bientôt des retraites

comme à Paris. Après Rome, la Mission s’installa à Gênes, puis en Corse.

Ici nous allons nous arrêter. Étienne Blatiron, supérieur de Gênes,

s’étant rendu un jour en une petite vallée corse, du nom de Niolo, avec

quelques autres prêtres, pour y prêcher la mission, fit à Vincent un

compte-rendu si remarquable de son voyage, que celui-ci en envoya copie

à tous ses prêtres et que nous-mêmes allons en lire une page, qui est

une merveille. Alors on comprendra vraiment ce qu’étaient les missions,

quand des fils de saint Vincent les prêchaient.

Blatiron commence ainsi: «Niolo est une vallée d’environ trois lieues de

long et une demi-lieue de large, entourée de montagnes, dont les accès

et les chemins pour y aborder sont les plus difficiles que j’aie jamais

vus, soit dans les monts pyrénéens ou dans la Savoie; ce qui fait que ce

lieu là est comme un refuge de tous les bandits et mauvais garnements de

l’île, qui, ayant cette retraite, exercent impunément leurs brigandages

et leurs meurtres, sans crainte des officiers de la justice.»

Dans ce charmant pays, voilà donc nos missionnaires en campagne.

Blatiron explique ce qu’ils ont fait pour ramener à Dieu tout ce beau

monde, régulariser les mariages, séparer les concubinaires et les

incestueux, faire faire pénitence publique aux excommuniés, remettre en

le cœur de tous l’amour de Dieu et celui du prochain. C’est que

justement tous ces Corses n’ont pas accoutumé de s’aimer les uns les

autres, et, sur cet article, la tâche sera dure.

«Le plus fort de notre travail, écrit Blatiron, fut notre emploi pour

les réconciliations; et je puis dire que _hoc opus, hic labor_, parce

que la plus grande partie de ce peuple vivait dans l’inimitié. Nous

fûmes quinze jours sans y pouvoir rien gagner, sinon qu’un jeune homme

pardonna à un autre qui lui avait donné un coup de pistolet dans la

tête. Tous les autres demeuraient inflexibles dans leurs mauvaises

dispositions, sans se laisser émouvoir par aucune chose que nous leur

pussions dire; ce qui n’empêcha pas pourtant que le concours du peuple

ne fût toujours fort grand aux prédications, que nous continuions, tous

les jours, matin et soir. Tous les hommes venaient armés à la

prédication, l’épée au côté et le fusil sur l’épaule, qui est leur

équipage ordinaire. Mais les bandits et autres criminels, outre ces

armes, avaient encore deux pistolets et deux ou trois dagues à la

ceinture. Et tous ces gens-là étaient tellement préoccupés de haine et

de désir de vengeance que tout ce qu’on pouvait dire pour les guérir de

cette étrange passion ne faisait aucune impression sur leurs esprits;

plusieurs même d’entre eux, lorsque l’on parlait du pardon des ennemis,

quittaient la prédication, de sorte que nous étions tous fort en peine,

et moi encore plus que tous les autres, comme étant plus

particulièrement obligé de traiter ces accommodements.

«Enfin la veille de la communion générale, comme j’achevais la

prédication, après avoir exhorté derechef le peuple à pardonner, Dieu

m’inspira de prendre en mains le crucifix que je portais sur moi, et de

leur dire que ceux qui voudraient pardonner vinssent le baiser; et sur

cela, je les y conviais de la part de Notre-Seigneur, qui leur tendait

les bras, disant que ceux qui baiseraient ce crucifix donneraient une

marque qu’ils voulaient pardonner et qu’ils étaient prêts de se

réconcilier avec leurs ennemis. A ces paroles, ils commencèrent à

s’entre-regarder les uns les autres; mais, comme je vis que personne ne

venait, je fis semblant de me vouloir retirer et je cachais le crucifix,

me plaignant de la dureté de leurs cœurs et leur disant qu’ils ne

méritaient pas la grâce, ni la bénédiction que Notre-Seigneur leur

offrait. Sur cela, un religieux de la réforme de Saint-François, s’étant

levé, commença de crier: «O Niolo, O Niolo, tu veux donc être maudit de

Dieu! Tu ne veux pas recevoir la grâce qu’il t’envoie par le moyen de

ces missionnaires, qui sont venus de si loin pour ton salut!» Pendant

que ce bon religieux proférait ces paroles et autres semblables, voilà

qu’un curé, de qui le neveu avait été tué, et le meurtrier était présent

à cette prédication, vient se prosterner en terre et demande à baiser le

crucifix et en même temps dit à haute voix: «Qu’un tel s’approche

(c’était le meurtrier de son neveu) et que je l’embrasse.» Ce qu’ayant

fait, un autre prêtre en fit de même à l’égard de quelques-uns de ses

ennemis qui étaient présents; et ces deux furent suivis d’une grande

multitude d’autres; de façon que pendant l’espace d’une heure et demie,

on ne vit autre chose que réconciliations et embrassements; et pour une

plus grande sûreté, les choses les plus importantes se mettaient par

écrit, et le notaire en faisait un acte public.

«Le lendemain, qui fut le jour de la communion, il se fit une

réconciliation générale, et le peuple, après avoir demandé pardon à

Dieu, le demanda aussi à leurs curés, et les curés réciproquement au

peuple, et le tout se passa avec beaucoup d’édification. Après quoi, je

demandai s’il restait encore quelqu’un qui ne se fût point réconcilié

avec ses ennemis; et incontinent se leva un des curés, qui dit que oui,

et commença d’en appeler plusieurs par leurs noms, lesquels,

s’approchant, adorèrent le Très Saint Sacrement qui était exposé, et

sans aucune résistance ni difficulté s’embrassèrent cordialement les uns

les autres. O Seigneur, quelle édification à la terre et quelle joie au

ciel de voir des pères et des mères, qui, pour l’amour de Dieu,

pardonnaient la mort de leurs enfants; les femmes, de leurs maris; les

enfants, de leurs pères; les frères et les parents, de leurs plus

proches; et enfin de voir tant de personnes s’embrasser et pleurer sur

leurs ennemis! Dans les autres pays, c’est chose assez ordinaire de voir

pleurer les pénitents aux pieds des confesseurs; mais en Corse, c’est un

petit miracle.

«Le lendemain de la communion, nous reçûmes lettre qu’il fallait nous

rendre à la Bastide, où une galère envoyée exprès par le sénat de Gênes

nous attendait. Nous tardâmes néanmoins encore deux jours, qui furent

employés fort utilement à faire quelques accommodements qui restaient et

le mardi se fit une prédication de la persévérance, où il y eut un si

grand concours de peuple, qu’il fallut prêcher hors de l’église. Là se

renouvelèrent les promesses et protestations de vouloir mener une vie

vraiment chrétienne et y persévérer jusques à la mort; et les curés

promirent hautement d’enseigner le catéchisme et de se rendre plus

soigneux de leur devoir.

«La pluie qui survint à la fin de la prédication nous empêcha de partir

ce jour-là; et le soir je m’en allai en un lieu distant d’une petite

lieue, pour parler à deux personnes qui n’avaient point voulu assister à

aucune prédication, de peur d’être obligés de pardonner à leurs ennemis

qui avaient tué leur frère. Et toutefois ayant été priés par leur curé

de suspendre au moins l’effet de leur vengeance jusqu’à ce qu’ils

m’eussent parlé, ils le firent; et il plût à Notre-Seigneur de leur

toucher le cœur par sa grâce, en sorte qu’ils pardonnèrent la mort de ce

frère. Et le mercredi matin, après les avoir confessés et communiés,

nous partîmes tous ensemble et fûmes accompagnés de plusieurs

ecclésiastiques et autres principaux du lieu, lesquels, en signe de

réjouissance et pour une marque de leur reconnaissance pour les petits

services que nous leur avions rendus, tirèrent quantité de coups de

leurs fusils et autres armes à feu à notre embarquement.»

Qu’ajouter à cela? Il importe peu que nous énumérions tous les

établissements qu’ont fondés hors de France et jusqu’en Barbarie, à

Madagascar, en Chine ou dans les Amériques, Vincent et ses successeurs.

Nous savons maintenant l’essentiel: l’âme du plus ardent des saints de

France avait embrasé celle de ses disciples et ceux-ci s’en allaient

jetant des flammes et purifiant quiconque approchait d’eux.

Des prêtres zélés haranguant avec succès le pauvre peuple des campagnes

et même celui des villes, on avait vu cela avant Vincent, on l’a vu

depuis, on le verra encore. Tout le secret de ces apôtres de passage est

dans la qualité de leur éloquence. Ce sont habituellement des hommes

simples, un peu exaltés, et leur défaut est rarement celui que redoutait

surtout Vincent: la rhétorique et les pompes oratoires. Mais le souci de

frapper les esprits et d’agir sur les cœurs les conduit quelquefois à

user de procédés un peu gros. Il existe, à l’usage de telles

prédications tout un magasin d’anecdotes invraisemblables mais

édifiantes, d’arguments impressionnants quoique fragiles, d’appels à

diverses passions salutaires, y compris la peur. Les missionnaires qui

usent de ces moyens et cependant opèrent des conversions sont portés à

croire à l’excellence de la méthode; et parce que ce sont des justes qui

font de leur mieux, on scandaliserait peut-être en les critiquant; nous

les louerons donc, mais davantage celui qui, au XVIIe siècle, avait

porté d’un seul coup à la perfection un art bien difficile. Vincent

voulait aussi éveiller les intelligences aux vérités dont Dieu, en

l’accueillant parmi ses prêtres, l’avait fait le messager. Mais parce

que c’étaient des vérités toutes simples, quoique grandes et hautes

entre toutes, sa méthode était de les exposer avec beaucoup de clarté,

en usant des mots de la langue familière, comme on explique le

catéchisme, ou l’histoire, ou les éléments de n’importe quelle science,

à des enfants. Il pensait avec raison que les sophistes, les rhéteurs,

les esprits forts et le diable même sont tout de suite démontés devant

des raisons toutes nues. Si on les habille, la bataille commence autour

des oripeaux et l’on n’en finit plus. Dans l’ordre du sentiment, il

connaissait mieux que personne la nécessité d’ébranler les cœurs après

avoir donné à l’esprit la nourriture essentielle; mais il avait sa

recette personnelle pour émouvoir. C’était toujours la même, et il avait

pu la passer à ses prêtres de la Mission. Il parlait de Dieu, de Dieu

seul, de Dieu toujours. Ce sujet magnifique, il le traitait avec piété,

mais une piété si fervente que son amour pour le Maître adorable, sa

charité pour le misérable troupeau sous la houlette divine, il les

communiquait à tous ceux qui entendaient sa voix si honnête, et voyaient

la lumière de son visage, le sourire de ses lèvres, la tendresse de son

regard, les grands gestes de ses mains compatissantes.

La piété, voilà son beau secret. Il a passé sa vie à la recommander à

ses prêtres; il a compté sur elle seule pour régénérer le peuple des

campagnes auquel il s’adressait, pour rendre aussi le clergé à ses

devoirs.

Méthode souveraine, mais à condition qu’on ait du génie. Il est très

vrai que le génie est une longue patience; car beaucoup d’hommes

seraient intelligents, mais ils sont frivoles. Vincent, comme tous les

saints, a aimé Dieu avec un entêtement génial. Il a répété pendant

cinquante ans les mêmes choses splendides et touchantes. Il se disait un

pauvre radoteur et c’est de cette humilité qu’était faite, il le savait

bien, sa grandeur.

Pour mettre à la chaleur du sien le cœur de ses prêtres, il a fait

jusqu’à sa mort une incroyable dépense d’énergie, de talent et d’amour.

Il faudrait lire, l’un après l’autre, tous ses entretiens à ses

missionnaires; on en a déjà trouvé ici, on en trouvera dans la suite de

ce livre, quelques beaux passages, mais ce sont des étincelles çà et là,

quand il s’agit d’un torrent de feu. Pour clore ce long chapitre, voici

un texte très court et fort simple. Je le choisis à dessein parce que,

suivant une expression chère à Vincent, il est sans faste; mais quel

charme et comme ils étaient heureux, ceux qui, de sa bouche, ont entendu

ces paroles caressantes et si sages: «Vous souvient-il de cette belle

lecture de table qu’on nous fit hier? Elle nous disait que Dieu cache

aux humbles les trésors des grâces qu’il a mises en eux. Et ces jours

passés, un d’entre nous me demandait ce que c’était que la simplicité.

Il ne connaît pas cette vertu, et cependant il la possède; il ne croit

pas l’avoir, et c’est néanmoins une âme des plus candides de la

compagnie... S’il plaisait à Dieu nous rendre bien intérieurs et

recueillis, nous pourrions espérer que Dieu se servirait de nous, tout

chétifs que nous sommes, pour faire quelque bien, non seulement à

l’égard du peuple, mais encore et principalement à l’égard des

ecclésiastiques. Quand vous ne diriez mot, si vous êtes bien occupés de

Dieu, vous toucherez les cœurs de votre seule présence. MM. les abbés de

Chandenier et ces autres messieurs qui viennent de faire la mission à

Metz en Lorraine avec grande bénédiction, allaient deux à deux, en

surplis, du logis à l’église et de l’église au logis, sans dire mot, et

avec une si grande récollection que ceux qui les voyaient admiraient

leur modestie, n’en ayant jamais vu de pareille. Leur modestie donc

était une prédication muette, mais si efficace qu’elle a peut-être

autant et plus contribué, à ce qu’on m’a dit, au succès de la mission,

que tout le reste. Les serviteurs de Dieu ont des espèces qui les

distinguent des hommes charnels: c’est une certaine composition

extérieure, humble, recolligée et dévote, qui procède de la grâce qu’ils

ont au-dedans, laquelle porte ses opérations en l’âme de ceux qui les

considèrent. Il y a des personnes céans si remplies de Dieu, que je ne

les regarde jamais sans en être touché. Les peintres, dans les images

des saints, nous les représentent environnés de rayons; c’est que les

justes qui vivent saintement sur la terre répandent une certaine lumière

au dehors, qui n’est propre qu’à eux.»

N’est-ce point charmant? Un autre jour, il a dit mieux encore. Il

parlait d’un frère qui venait de mourir et dont chacun pensait grand

bien. La cloche étant près de sonner, il dut abréger. «Ah! s’écria-t-il,

si les vertus pouvaient se voir comme on voit les plantes qui poussent

de la terre!»

Ne soyons pas surpris que, l’entendant parler ainsi tous les jours, ses

missionnaires aient cultivé de belles vertus dans leurs âmes, pour lui

donner la joie de les regarder pousser.

CHAPITRE VI

LES SERVANTES DES PAUVRES

J’ai cherché à savoir pourquoi Vincent de Paul avait choisi qu’on

l’appelât familièrement M. Vincent, et non M. de Paul. J’ai fait

observer au religieux qui est aujourd’hui le plus savant historien du

fondateur de la Mission que lui-même était connu sous le nom de M. Coste

et qu’il n’aimerait peut-être pas qu’on se mît à dire M. Pierre. Ainsi

des autres de son ordre, qui se font, comme nous tous, désigner par leur

nom patronymique. Tous les amis de la mémoire de Vincent, les morts et

les vivants, m’ont fait la même réponse, celle que je ne voulais pas,

car je la crois mauvaise: c’est par humilité. On suppose que Vincent a

voulu qu’on le traitât comme on fait les serviteurs, à quoi il faut

riposter qu’on appelle son valet de chambre Baptiste et non M. Baptiste.

On a pensé aussi que son nom à particule le gênait; mais il avait résolu

la difficulté en l’écrivant d’un seul mot. Je ne pense pas qu’il ait

vraiment craint de tirer vanité d’une si petite chose. Elle pouvait lui

donner de l’ennui, l’obliger à expliquer à ceux qui l’entendaient nommer

pour la première fois que cette particule-là n’en était pas une ou

n’indiquait point qu’il eût de la naissance; et je crois qu’en effet il

a pu lui sembler plus commode de couper court en priant qu’on dît M.

Vincent, sans plus. Commodité, si on veut; mais pas humilité. Et

j’aperçois peut-être autre chose. On appelle le premier venu par son nom

et les amis par leur prénom. Vincent avait naturellement du goût pour

l’amitié des hommes. Il leur donnait la sienne et, pour être payé de

retour, il était capable, nous l’avons déjà vu, de coquetterie. Je ne

dis pas qu’il ait prévu la popularité qui s’attacherait au nom si

simple, si familier, qu’il adoptait. Mais la popularité devait venir,

parce que ce cœur et ce nom s’accordaient. Je crois qu’il était assez

fin pour avoir senti qu’ainsi nommé il serait plus près de la foule. Et

puis son âme était fraîche et pleine de poésie: c’est son joli nom

d’enfant qu’il a voulu garder.

Ces derniers mots ne sont pas de la littérature. Nous allons parler

d’une vertu limpide et profonde comme l’eau des sources. Tous les

enfants ne sont pas charitables et le poète a pu dire que leur âge était

sans pitié. Mais il n’y a de charité pure que dans les âmes neuves.

C’est un don de Dieu, qu’on garde ou qu’on gaspille: nous le gaspillons

presque tous. Les illusions aussi viennent de Dieu, et la plupart

dispersent ce trésor. Vincent de Paul, comme chacun de nous, a découvert

l’humanité quand il était petit. Il l’a même un peu mieux vue que vous

ou moi, car il était tout au bas, près de la terre, ce qui est la

meilleure place. Il a ressenti, devant la douleur, la misère, la

bassesse des créatures, une pitié qui a labouré son cœur malléable; mais

peu à peu les nôtres se sont endurcis, pas le sien. Son secret, à ce

rude bonhomme, c’est d’avoir conservé tout le temps son âme des premiers

jours.

A l’époque où il entrait dans la vie, les mœurs étaient dures. On avait

pris coutume de se désintéresser de la souffrance d’autrui. On avait

fait tant de guerres, on avait vu tant d’horreurs que, la sensibilité de

leurs années enfantines, le premier acte des hommes était de s’en

défaire, et violemment. On a dit et écrit qu’en ce splendide XVIIe

siècle, la France, tout enivrée de gloire, toute à ses héros, à ses

grands, avait laissé les petits à l’abandon. Ce n’est pas vrai, puisque

Vincent s’est trouvé là. Il a d’ailleurs fait le redressement seul, face

à l’orgueil, à l’étourderie, à l’égoïsme de tous les autres,--je parle

des hommes; car il y avait d’exquis cœurs de femmes, mais sans pouvoir.

Quand Emmanuel de Gondi parlait devant Vincent des galères dont il avait

le commandement, celui-ci admirait sans doute que le roi eût ces

fastueux et puissants bâtiments à son service, mais il pensait aussi aux

galériens. En cela, il était très original. Nous sommes un peu meilleurs

aujourd’hui que les gens d’alors, mais c’est ce petit pâtre des environs

de Dax qui a commencé. Un jour, il demanda à visiter les forçats dans

leurs cachots. Avant de les envoyer dans les ports, il arrivait qu’on en

gardât à Paris. Vincent vit là une chose horrible. Des locaux humides et

noirs, des gens enchaînés à la muraille, de la vermine, des plaies, des

immondices, de la puanteur, des blasphèmes: il fut épouvanté. Il courut

dire à Gondi que cela devait changer. L’autre comprenait mal qu’on pût

se soucier d’êtres pareils: c’était du déchet. Vincent répondit que

c’étaient des hommes et qu’il fallait les aimer: il avait appris cela

tout petit dans son catéchisme, et s’en souvenait. Ce n’est pas

difficile d’avoir du génie: il ne s’agit que de garder son bagage en

grandissant. Gondi avait jeté du lest comme tout le monde. Il convint ce

jour-là qu’il avait trouvé son maître et donna à cet aumônier si humain

toutes facilités pour s’occuper à son gré de ses amis les galériens. A

force de patience, de zèle, d’ingéniosité, de tendresse, aussi de

fermeté, Vincent parvint, aidé de Portail et d’un chapelain des Gondi,

Belin, à assainir les cachots, et puis les corps, et finalement les

cœurs. Il fit merveille, et le roi, informé, créa pour lui, nous le

savons déjà, le titre et la charge d’aumônier général des galères.

Alors il inspecta les ports et notamment accompagna plusieurs fois

Emmanuel de Gondi à Marseille. Il vit les rameurs en bonnets, les

épaules nues pour la caresse du fouet, les corps enchaînés, les visages

crispés par le désespoir ou par la haine; on lui avoua que tous

n’étaient pas des bandits, qu’il fallait six mille hommes et qu’on les

prenait où on pouvait, quelquefois parmi de pauvres diables, coupables

d’un médiocre larcin. Tout cela lui fit horreur et, le mieux qu’il pût,

il adoucit les maux de ces misérables, et tâcha de les consoler. On a

raconté qu’un jour il avait pris la place d’un forçat: c’est une belle

histoire romantique, mais qui ne tient pas debout; et quoique de pieux

témoins soient venus dire au procès de canonisation qu’ils l’avaient

entendue de personnes dignes de foi, nous serons des amis avisés du

saint et de sa gloire vraie, qui est si belle, en ne nous arrêtant pas à

des ragots. Des deux façons de traiter de tels faits, la méthode

édifiante et la méthode historique, c’est la seconde qui est sainte. La

pitié de M. Vincent pour les galériens n’a d’ailleurs été qu’un incident

dans sa carrière charitable. Pris bientôt par tant d’autres œuvres, il

dut laisser à de moins occupés la tâche commencée, et nous verrons

notamment qu’à son heure la compagnie du Saint-Sacrement a fait beaucoup

pour les forçats, créant un hôpital à leur usage et rendant ainsi

témoignage à l’initiative du saint. La fonction d’aumônier général des

galères, tant qu’il y aurait des rameurs dans les bâtiments du roi,

devait d’ailleurs, d’ordre de Sa Majesté, rester aux mains des

supérieurs de la Mission, successeurs de Vincent.

* * * * *

Il y a eu, dans la vie de saint Vincent de Paul, trois créations

charitables essentielles, nées l’une après l’autre et l’une de l’autre,

mais très distinctes: ce sont les _Charités_, les _Filles de la

Charité_, les _Dames de la Charité_.

La première _Charité_, surgit à Châtillon-les-Dombes, nous le savons

déjà, le 23 août 1617, trois jours après le sermon fameux qui avait

poussé les dames de la ville, toutes ensemble, d’un seul élan, vers la

maison d’une famille abandonnée. Il est souvent arrivé à Vincent de ne

pas se presser, mais il savait faire vite quand il voulait. On a

retrouvé, au milieu du siècle dernier, dans les archives de la mairie de

Châtillon, le procès-verbal de la réunion du 23 août. Il est en entier

de la main du saint qui, dès ce jour, vous l’allez voir, avait réglé

tout l’essentiel.

Jésus, Maria.

La vraie vie de Saint Vincent de Paul · 第 12 / 19 段